Le monde accourait à la Trappe, la cour pour voir le vieil homme

converti, pour en rire ou pour l’admirer, les savants pour causer avec

le savant; les prêtres pour s’instruire aux leçons de la pénitence.

Jean-Baptiste Thiers fut du nombre des pèlerins; il se moquait de tout,

même lorsqu’il était sérieux. L’abstinence des Trappistes et leur vie

muette ne lui convenaient guère; mais il y trouvait du nouveau, et la

nouveauté l’alléchait: il écrivit l’_Apologie de l’abbé de la Trappe_.

Rancé s’y opposait assez, quoiqu’il fût bien aise d’avoir un défenseur

de l’esprit et du savoir de Thiers. Cette apologie fut supprimée par

l’autorité. Rancé écrivait à l’abbé Nicaise, en 1694: «Il est arrivé une

aventure au pauvre M. Thiers; je lui avais écrit avec beaucoup

d’instance pour le prier de supprimer ma défense. Le pauvre homme, qui

est plein d’amitié et de zèle pour tout ce qui me regarde, ne put se

laisser persuader à ce que je lui demandais. On a découvert que son

livre s’imprimait à Lyon; et on a enlevé tous les exemplaires par ordre

de M. le chancelier. Vous jugez bien de la peine qu’en a eue l’auteur.

Il ne se peut pas que je ne la ressente vivement, y étant obligé par

justice et à titre de reconnaissance.»

Le _pauvre homme_ riait.

Dans l’_Apologie de l’abbé de la Trappe_, Thiers tombe sur le Père

Sainte-Marthe; il se gaudissait de lui comme ayant dit que madame de

Maintenon lui faisait l’honneur de le regarder comme son parent.

L’apologie est écrite avec vivacité. L’apologiste cite des vers

ridicules contre Rancé, écrits, dit-il, par le premier des poètes

bénédictins. Thiers, se justifiant lui-même, assure qu’on serait moins

acharné contre lui s’il ne s’était élevé contre les archidiacres, dans

son livre de l’_Étole_, dans son traité de la _Dépouille des Curés_ et

dans son _Factum_ contre le chapitre de Chartres. Il finit son apologie,

trop longue puisqu’elle est composée de 511 pages, pour la défense de

Rancé, par ces mots: «En voilà assez, mon révérend père Sainte-Marthe,

pour vous faire rentrer en vous-même, et vous retirer de la bonne

opinion que vous avez de votre petite personne.»

Thiers était curé de Champron. Dans une foule de pamphlets français et

latins contre le chapitre de Chartres, Thiers avait attaqué le grand

archidiacre de ce chapitre. Robert prétendait qu’un curé ne pouvait

porter l’étole devant lui; Thiers écrivit la _Sauce Robert_ et la _Sauce

Robert justifiée_. Le chapitre de Chartres obtint un décret

d’arrestation contre le curé. Thiers donna à boire aux archers; et ayant

secrètement fait ferrer son cheval à glace, il leur échappa en passant

sur un étang gelé: il se réfugia dans le diocèse du Mans. L’évêque, de

Tressan, nomma Thiers curé de Vibraye; et c’est là que le curé fugitif

et renouvelé écrivit l’_Histoire des Perruques_. Thiers se montra aussi

savant, aussi joyeux que le curé de Meudon, _abstracteur de la vie

inimitable du grand Gargantua_. Son choix eût été bientôt fait, si on

eût proposé à Thiers d’être Rabelais ou roi de France. C’étaient là les

petites pièces qui se jouaient à la suite du grand drame de la Trappe.

Une demoiselle Rose était venue à la Trappe. Thiers avait été chargé

d’examiner cette demoiselle; il lui demanda «si elle était mariée», elle

répondit «qu’elle ne s’en souvenait pas».

«C’était une vieille Gasconne, dit Saint-Simon, ou plutôt du Languedoc,

qui avait le parler à l’excès, carrée, entre deux tailles, fort maigre,

le visage jaune, extrêmement laid, des yeux très-vifs, une physionomie

ardente, mais qu’elle savait adoucir; vive, éloquente, savante, avec un

air prophétique qui imposait. Elle dormait peu et sur la dure, ne

mangeait presque rien, assez mal vêtue, pauvre et qui ne se laissait

voir qu’avec mystère. Cette créature a toujours été une énigme; car il

est vrai qu’elle était désintéressée, qu’elle a fait de grandes et

surprenantes conversions, qui ont tenu.»

Six semaines durant, M. de la Trappe se défendit de voir Mlle Rose. Elle

partit comme elle était venue.

La Bruyère fait ainsi le portrait d’un autre homme qui fréquentait la

Trappe:

«Concevez, dit La Bruyère, un homme facile et doux, complaisant,

traitable, et tout d’un coup violent, colère, fougueux, capricieux:

imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant

en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se

livrer à un génie qui agit en lui, j’ose dire sans qu’il y prenne part

et comme à son insu, quelle verve! quelle élévation! quelles images!

quelle latinité! Parlez-vous d’une même personne? me direz-vous. Oui, du

même, de Théodas et de lui seul. Il crie, il s’agite, il se roule à

terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette tempête

il sort une lumière qui brille et qui réjouit; disons-le sans figure, il

parle comme un fou et pense comme un homme sage, il dit ridiculement des

choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables; on est

surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie,

parmi les grimaces et les contorsions. Qu’ajouterai-je davantage? Il dit

et il fait mieux qu’il ne sait: ce sont en lui comme deux âmes qui ne se

connaissent point, qui ne dépendent point l’une de l’autre, qui ont

chacune leur tour ou leurs fonctions toutes séparées. Il manquerait un

trait à cette peinture si surprenante, si j’oubliais de dire qu’il est

tout à la fois avide et insatiable de louanges, près de se jeter aux

yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile.»

Santeuil, dont La Bruyère trace ainsi le portrait, allait à la Trappe et

s’asseyait au chœur parmi les moines comme un petit sapajou. «J’ai vu,

dit Rancé à l’abbé Nicaise, les hymnes de M. de Santeuil pour le jour de

Saint-Bernard; elles valent beaucoup mieux que les anciennes. Il y en a

pourtant de ces anciennes qui, pour n’être pas si polies, ne laissent

pas d’imprimer du respect et de la révérence.

Santeuil, allant à Dijon avec le prince de Condé, fut attaqué du mal

dont il mourut. «Je loue Dieu de la patience qu’il a donnée à M. de

Santeuil dans un mal aussi douloureux que celui dont il a été attaqué.

Tout ce qui part de sa plume a un caractère qui frappe et qui plaît tout

ensemble; je ne doute point qu’il ne se fasse remarquer dans ses

derniers vers, qui peuvent être considérés comme une production de sa

douleur.» Ce moine de Saint-Victor mourut à Dijon le 5 août 1697, à deux

heures après minuit. Au même moment Ménage, qui ne le croyait pas si

malade, s’amusait à faire des vers sur sa mort pour les lui montrer et

le faire rire. Ayant fait un voyage à Cîteaux, Santeuil y cherchait la

Mollesse du _Lutrin_: «Elle y logeait autrefois, lui dit un moine,

aujourd’hui c’est la folie.»

Il ne manquait plus qu’un roi à la Trappe: il y vint; il avait porté

trois couronnes. Jacques II, chassé de son trône, avait débarqué sur les

côtes de France, menant son fils naturel: personne ne fut frappé de

cette confusion de mœurs; Louis XIV donnait l’exemple. Les enfants

illégitimes étaient alors fort considérés, excepté du prince d’Orange;

on lui voulait faire épouser mademoiselle de Conti (mademoiselle de

Blois), fille de madame de La Vallière, il répondit: «Les princes

d’Orange ne sont pas accoutumés à épouser des bâtardes.»

En voyant Jacques II, on ne songea qu’à la générosité du roi sur le

trône, et au malheur du roi détrôné. De retour de son expédition

d’Irlande, Jacques se vint consoler à la Trappe. Le canon qui l’avait

chassé à la Boyne le repoussa parmi les morts. Il y arriva le 21

novembre 1690. Les lieux communs sur le néant des grandeurs ne

manquèrent pas aux banalités de l’éloquence: il y eut pourtant cela de

vrai à l’adresse de Jacques, que sa piété était sincère. Rancé le

conduisit à l’église. Le prince assista à ces complies si religieusement

et si tristement chantées. Il partagea le repas commun et demanda à

l’abbé ce qui se passait dans la solitude. Le lendemain il communia,

puis il parcourut entre deux étangs une chaussée où se promenait Bossuet

avec Rancé. Jacques était un de ces oiseaux de mer que la tempête avait

jetés dans l’intérieur des terres. Il alla avec plusieurs gentilshommes

de son ancienne cour visiter un solitaire jadis soldat de Louis XIV et

qui s’était retiré dans les bois de la Trappe. «A quelle heure

entendez-vous la messe? dit le roi.--A trois heures et demie du matin,

répondit l’ermite.--Comment pouvez-vous faire, dit lord Dumbarton, dans

les temps de pluie et de neige où l’on ne peut distinguer les

sentiers?--Je rougirais, répondit le soldat, de compter pour quelque

chose des peines légères qui se rencontrent dans le service que je tâche

de rendre à mon Dieu, après que j’ai méprisé celles qui se pouvaient

rencontrer dans le service que je rendais à mon roi.--Vous avez bien

raison, dit Jacques, on ne peut assez s’étonner qu’on fasse tant pour un

roi de la terre et presque rien pour le roi du ciel.--Mais, répondit

lord Dumbarton, ne vous ennuie-t-il point dans cette solitude?--Je pense

à l’éternité.--Votre état, ajouta le roi, prenant la parole, est plus

heureux que celui des grands: vous mourrez de la mort des justes.» Puis

il regarda le solitaire comme s’il eût envié son bonheur. Ensuite le

saluant, il lui dit: «Adieu, monsieur; priez pour moi, pour la reine et

pour mon fils.» Le gentilhomme lui fit une profonde révérence, et le roi

regagna l’abbaye en passant par des prés bas et humides. Ce sont là de

belles histoires: Dieu, un roi détrôné, un soldat devenu ermite.

Jacques II assista à une grand’messe du jour à la Maison-Dieu. Il se

leva à l’Évangile, tira son épée, et la tint élevée pendant tout le

temps qu’on chantait l’Évangile. C’était un droit qu’avait accordé la

cour de Rome à la cour de Londres, lorsque les rois d’Angleterre

reçurent du saint-siége le titre de défenseurs de l’Église catholique.

Henri VIII, qui a détruit l’Église catholique en Angleterre, avait

obtenu ce titre quand il eut composé son ouvrage contre Luther. Que de

ruines! Jacques II, se disant roi à la Trappe, reprenait dans un désert

des droits que ne reconnaissait plus l’Angleterre! Mais nous, avons-nous

remporté ces victoires dont nos misérables générations lisent les noms,

comme des vérités qui les regardent, gravés aux parois de l’Arc de

Triomphe? Les générations se disent héritières des grandeurs qui les ont

précédées; les barbares méprisaient souverainement ces Romains qui

prétendaient descendre des légions de l’empire, parce qu’ils

traversaient les voies romaines que ces légions avaient construites et

foulées.

La reine de la Grande-Bretagne vint à son tour visiter la solitude.

L’aumônier de S. M. écrivit le 2 juin 1692, à Rancé: «Vous avez

entièrement gagné le cœur de la reine par les saintes impressions que

Dieu a faites, par votre ministère, sur le cœur du roi son époux; car

elle m’a fait l’honneur de me dire plus d’une fois qu’elle ne pouvait

assez louer Dieu des grâces qu’il avait reçues à la Trappe. Il n’en

fallait pas moins pour le soutenir dans les grandes et presque

continuelles disgrâces qu’il a essuyées depuis si long-temps, et qui

semblaient augmenter à un point de mettre toute sa vertu à l’épreuve.»

Le roi d’Angleterre revint une seconde fois à la Trappe avec le maréchal

de Bellefonds, introducteur aux ruines; il avait vu du rivage le combat

de La Hogue. La Trappe méprisait le monde et contemplait des chutes

d’empire qui justifiaient son mépris. On venait chercher dans cet abri

des raisons d’aimer le désert.

«Le roi d’Angleterre, dit Rancé, soutint la perte de trois royaumes avec

une constance comparable à tout ce que nous lisons de plus grand dans

les histoires. Il parle de ses ennemis sans chaleur; il garde une

douceur dans toute sa conduite, qui ferait croire qu’il est dans le

monde sans peine et sans affliction. La reine n’a point de sentiments

qui ne soient conformes à ceux du roi son époux. Elle ne voit ce qu’on

appelle les biens de ce monde que comme des lueurs qui ne font que

passer et qui trompent ceux qui s’y arrêtent.»

Jacques II était un pauvre souverain; mais Rancé prenait son point de

vue du ciel: qu’un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs,

son rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu’une révolution renverse

un État ou en change la face, vous croyez qu’il s’agit des destinées du

monde? Pas du tout: c’est un particulier, et peut-être le particulier le

plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le prix d’une âme

chrétienne. Si des États sont bouleversés, c’est, dit l’apôtre, afin que

les élus éprouvés parviennent à la gloire. Tout est pour les

prédestinés, tout est subordonné à leur consommation; et quand leur

nombre sera rempli, on verra de nouveaux cieux et une nouvelle terre.

Telle est la fatalité chrétienne: la fatalité antique vient de l’objet

extérieur, la fatalité chrétienne vient de l’homme; je veux dire que le

chrétien crée la nécessité par sa vertu; il ne détruit pas le mal; il en

est le maître;

On conservait à la Trappe les portraits de Sa Majesté britannique; il

était là conservé dans son écrin d’oubli. Dans sa jeunesse, Charles X

vint apprendre à la Trappe la pénitence de Jacques II. La Trappe

elle-même s’ensevelit sous ses ruines, puis elle a été déblayée; mais

que sert, après un demi-siècle, de relever un vaisseau naufragé, quand

ceux qui l’avaient chargé de leur fortune et de leurs espérances ne sont

plus? Pendant ces jours de submersion, que d’autres grandeurs ont

disparu! On ne s’arrête plus pour écouter les échos des vieux malheurs.

Après le roi d’Angleterre, Monsieur, frère du roi, vint visiter la

Trappe. Dans l’enthousiasme de ce qu’il avait vu, il dit à Louis XIV

«que la vie qu’on menait dans cette solitude n’édifiait pas seulement la

France, mais toute l’Europe, et qu’il était avantageux à l’État de la

maintenir.» Monsieur était tout le contraire de la sublimité ascétique.

Il était fou du bruit des cloches; il empoisonna peut-être sa première

femme, Henriette d’Angleterre. Sa seconde femme fut Charlotte-Élisabeth,

fille de Charles-Louis, électeur de Bavière. Celle-ci, aussi laide que

Henriette avait été agréable, était grossière: elle avait beaucoup

d’esprit en allemand; elle est connue par le cynisme avec lequel elle

parle d’elle-même et du grand roi son beau-frère. Elle écrivait: «Dans

tout l’univers entier on ne peut, je crois, trouver de plus laides mains

que les miennes; mes yeux sont petits, j’ai le nez court et gros, les

lèvres longues et plates, de grandes joues pendantes, une figure longue;

je suis très-petite de stature; ma taille et ma jambe sont grosses.»

S’étant arrangée de cette façon, on peut juger qu’elle était à l’aise

pour parler de son prochain; une imagination romanesque était renfermée

dans ce qu’elle appelle _ce vilain petit laideron_.

Le cardinal de Bouillon suivit Monsieur. «Sa naissance, dit Pellisson,

ses mœurs, son esprit le rendaient digne d’être cardinal, et le roi

cherchait à récompenser et à honorer par cette faveur les services du

comte de Turenne dans la personne de son neveu.» «Ce n’est pas l’opinion

de Saint-Simon, qui maltraite fort le cardinal de Bouillon: «ses regards

louches venaient se rejoindre et s’arrêter au bout de son nez. Dépouillé

du cordon bleu par le roi, il le portait sous ses habits. Exilé à Clauk,

il passa chez les ennemis; de là il retourna à Rome; il y mourut

délaissé, après avoir obtenu que les cardinaux conserveraient leur

calotte sur la tête en parlant au pape.» Quand il passa à la Trappe,

Rancé écrivait à l’abbé Nicaise: «M. le cardinal de Bouillon est depuis

trois jours ici, il a vu de près tout ce qui s’y passe, il n’a rien vu

qu’il n’ait approuvé et qui ne l’ait touché. Il s’en retourne demain.»

Le cardinal de Bouillon s’écriait en répondant à M. de Saint-Louis, qui

lui tenait de bons propos à la Trappe: «Point de mort, point de mort, M.

de Saint-Louis, je ne veux point mourir.» Le cardinal de Bouillon avait

un frère, lequel disait de Louis XIV: «Ce n’est qu’un vieux gentilhomme

de campagne dans son château: il n’a plus qu’une dent, et il la garde

contre moi.» Ce chevalier fit établir, sous la régence, un bal à

l’Opéra. Le régent s’y montrait ivre, et le chevalier reçut pour ce

service six milles livres de pension. On élargissait dans la bourse du

peuple la déchirure par où devait passer la France.

Dans une lettre qui ne parvint à la Trappe qu’après la mort de Rancé,

lord Perth mandait à l’abbé que Jacques avait dit avant d’expirer: «Je

n’ai rien quitté; j’étais un grand pécheur: la prospérité m’aurait gâté

le cœur, j’aurais vécu dans le désordre.» Jacques, plus heureux que

Marie Stuart, nous a laissé sa dépouille: Marie, voyant s’éloigner les

côtes de Normandie, s’écriait: «Adieu, France, adieu; je ne te reverrai

plus!» Le bourreau, en tranchant la tête à la reine d’Écosse, lui

enfonça d’un coup de hache sa coiffure dans la tête, comme un effroyable

reproche à sa frivolité.

Boivin est un dernier des hommes du siècle avec qui Rancé eut affaire.

Il écrivait le 18 octobre 1696 à l’abbé Nicaise: «Je ne sais comment

vous avez pu avoir l’arrêt du parlement de Rouen contre le sieur Boivin;

mais si vous connaissiez jusqu’où vont sa violence et son emportement,

vous auriez peine à croire qu’un homme d’étude comme lui pût tomber dans

de si grands excès.» Le procès que Boivin eut avec la Trappe était pour

une redevance de vingt-quatre sous; il dura douze ans, et coûta douze

mille livres. «Je l’ai gagné pendant douze ans, écrivit Boivin, et je ne

l’ai perdu qu’un seul jour.»

Au reste Rancé, tout vieux et tout malade qu’il était, ne déclinait

jamais le combat, mais aussitôt qu’il avait repoussé un coup, il

plongeait dans la pénitence: on n’entendait plus qu’une voix au fond des

flots, comme ces sons de l’harmonica, produits de l’eau et du cristal,

qui font mal.

Tel fut Rancé. Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps:

l’aubépine a été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître.

Rancé s’était proposé de courir le monde pour chercher des aventures.

Qu’eût-il trouvé? Les félicités qu’il se forgeait à Véretz? Non: ces

félicités étaient dans son âme. Supposez que prenant l’existence pour

une ironie du ciel et que devançant les idées de son époque, il eût

rejeté cette existence, son sang eût à peine humecté quelques brins de

bruyère. Si, s’embarrassant peu de l’avenir, il eût préféré des plaisirs

à l’éternité: autre mécompte; demain il n’aurait plus aimé.

Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que quand l’heure

sera venue, ils pourront facilement renvoyer de jeunes grâces à leur

destinée, comme on renvoie des esclaves. C’est une erreur; on ne se

dégage pas à volonté des songes; on se débat douloureusement contre un

chaos où le ciel et l’enfer, la haine et l’amour se mêlent dans une

confusion effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du

chemin, Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant

l’aurore qui ne lui eût apporté que l’ennui du cœur et la difformité des

jours. Aujourd’hui il n’y a plus rien de possible, car les chimères

d’une existence active sont aussi démontrées que les chimères d’une

existence désoccupée. Si le ciel eût mis au bras de Rancé les fantômes

de sa jeunesse, il se fût tôt fatigué de marcher avec des Larves. Pour

un homme comme lui il n’y avait que le froc; le froc reçoit les

confidences et les garde; l’orgueil des années défend ensuite de trahir

le secret, et la tombe le continue. Pour peu qu’on ait vécu, on a vu

passer bien des morts emportant leurs illusions. Heureux celui dont la

vie est _tombée en fleurs_! élégances de l’expression d’un poète qui est

femme.

Ce que l’on serait souvent tenté de prendre dans Rancé pour les allures

et les pensées d’un tout jeune homme, n’était que le sentiment d’un

vieillard décrépit qui ne marchait plus et dont la tête était enfoncée

dans un froc, comme une de ces momies de moines que renfermaient les

caveaux de quelques anciens monastères. Les os de Rancé s’étaient

cariés; il ne possédait plus que deux grands yeux où avait circulé la

passion et où se montrait encore l’intelligence. Réduit à garder

l’infirmerie, ses derniers moments approchaient; il n’y avait personne

pour porter la main sur le cœur de ce christ. Lorsque Jésus pria son

Père d’éloigner de lui le calice, qui tenait son doigt sur le pouls du

Fils de l’Homme, pour savoir si des larmes sanglantes venaient de la

faiblesse humaine ou de l’épanouissement d’un cœur qui se fendait de

charité?

Les religieux se pressaient à sa porte; il dicta une lettre dont le père

abbé Jacques de La Cour leur fit lecture: «Dieu, disait-il, connaît seul

mes forces et la joie que j’aurais de vous voir; cependant, quoique ce

sentiment soit de mon cœur plus que jamais, je suis contraint de vous

dire que, dans l’état où je me trouve, il m’est impossible de satisfaire

à cette joie autant que je le voudrais. Priez pour moi, mes frères;

demandez à Dieu que si je vous suis encore bon à quelque chose, il me

rende à la santé, sinon qu’il me retire de ce monde.»

On envoya chercher l’évêque de Séez, l’ami et le confesseur de Rancé.

Rancé témoigna beaucoup de joie en l’apercevant; il saisit la main du

prélat, la porta à son front pour commencer le signe de la croix; il fit

ensuite une confession générale. Il supplia l’évêque de Séez d’obtenir

la protection royale en faveur de la discipline monastique de l’abbaye,

ajoutant que, dans toutes les autres choses, il souhaitait que la Trappe

fût complétement oubliée.

Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de la

famille naturelle et quelque chose de plus; l’enfant qu’elle allait

perdre était l’enfant qu’elle allait retrouver: elle ignorait ce

désespoir qui finit par s’éteindre devant l’irréparabilité de la perte.

La foi empêche l’amitié de mourir; chacun en pleurant aspire au bonheur

du chrétien appelé; on voit éclater autour du juste une pieuse jalousie,

laquelle a l’ardeur de l’envie, sans en avoir le tourment.

Rancé, apercevant un religieux qui pleurait, lui tendit la main, et lui

dit: «Je ne vous quitte pas, je vous précède.» Le Tasse avait adressé

les mêmes mots aux frères qui l’environnaient à Saint-Onuphre. Rancé

demanda d’être enterré dans la terre la plus abandonnée et la plus

déserte: sur un champ de bataille où l’on n’entend plus de bruit, on

voit sortir du sol les pieds de quelques soldats.

Job mourut dans le petit réduit qu’il s’était fait, comme le palmier

dont les branches sont chargées de rosée. Rancé entretint le prélat de

l’empressement que ses frères avaient mis à le soulager: «Voilà, dit-il,

comme Dieu a pris plaisir à me favoriser dans tous les temps de ma vie,

et je n’ai été qu’un ingrat.» Le P. abbé Jacques de La Cour entrait dans

ce moment; Rancé lui dit: «Ne m’oubliez pas dans vos prières, je ne vous

oublierai pas devant Dieu.» Il chargea Jacques de La Cour de faire ses

excuses au roi d’Angleterre: il avait commencé une lettre pour ce

monarque exilé qu’il n’avait pas pu achever. La nuit suivante fut

mauvaise; Rancé la passa assis: il avait mis les sandales d’un religieux

mort avant lui; il allait achever le voyage qu’un autre n’avait pu

finir.

L’évêque de Séez lui ayant demandé s’il avait toujours eu pour ses

religieux la même charité: «Oui, monseigneur, répondit le saint homme.

Depuis quelques années, par la grâce de Dieu, je ne suis plus qu’un

simple religieux comme les autres; ils sont tous mes frères et ne sont

plus mes enfants. S’il m’était permis de regretter la perte de ma voix,

ma douleur serait de ne pouvoir leur faire entendre combien je les aime;

je les conserve au fond de mon cœur et j’espère les y porter devant

Dieu.» Sur les huit heures du soir Rancé se découvrit, il pria un frère

de le mettre à genoux pour recevoir la bénédiction de son évêque, il fit

une confession générale. L’évêque de Séez, dans son récit qui est

conservé, dit qu’il avait connu dans cette occasion plus qu’en aucune

autre que ce grand homme avait reçu de Dieu un esprit élevé, vif,

pénétrant, une âme simple et d’une candeur admirable.

Plus Rancé s’était avancé vers le terme, plus il était devenu serein;

son âme répandait sa clarté sur son visage: l’aube s’échappait de la

nuit. On présenta le crucifix au mourant; il s’écria: «O éternité! quel

bonheur!» et il embrassa le signe du salut avec la plus vive tendresse;

il baisa la tête de mort qui était au pied de la croix. En remettant

cette croix à un moine, il remarqua que celui-ci ne l’imitait pas, il

dit: «Pourquoi ne baisez-vous pas la tête de mort? c’est par elle que

finit notre exil et notre misère.» Rancé se souvenait-il de la relique

que la tradition disait être placée auprès de lui? Dans les âges les

plus fervents, les chrétiens pratiquaient encore quelques rites du culte

des faux dieux.

Le lit de cendres était préparé; Rancé le regarda tranquille avec une

sorte d’amour, puis il s’aida lui-même à se coucher sur le lit

d’honneur; l’évêque de Séez dit: «Monsieur, ne demandez-vous pas pardon

à Dieu?--Monsieur, répondit l’abbé, je supplie Dieu très-humblement du

fond de mon cœur de me remettre mes péchés et de me recevoir au nombre

de ceux qu’il a destinés à chanter éternellement ses louanges.» Les

forces venant à lui manquer, il s’arrêta. L’évêque dit: «Monsieur, me

reconnaissez-vous?--Monsieur, répliqua l’abbé, je vous connais

parfaitement; je ne vous oublierai pas.»

Vie de Rancé · 第 13 / 14 段