mourant pour le soutenir, l’abbé de Rancé fit lui-même la réponse. «Rien
n’a manqué à l’attention de leur charité.»
Il s’établit par les paroles de l’Écriture un dernier dialogue entre
l’agonisant et l’évêque.
L’ÉVÊQUE.--Le Seigneur est ma lumière et mon salut.
L’ABBÉ.--Je mettrai en lui toute ma confiance.
L’ÉVÊQUE.--Seigneur, c’est vous qui êtes mon protecteur et mon
libérateur.
L’ABBÉ.--Ne tardez pas, mon Dieu, hâtez-vous de venir.
Ce furent les dernières paroles de Rancé. Il regarda l’évêque, leva les
yeux au ciel et rendit l’esprit. Il fut enterré dans le cimetière commun
des religieux.
Ainsi se consomma le sacrifice: le repentir vous isole de la société et
n’est pas estimé à son prix. Toutefois l’homme qui se repent est
immense; mais qui voudrait aujourd’hui être immense sans être vu? Rancé
arriva de sa hutte d’argile à la maison de Dieu, maison magnifique.
Rancé fut porté à l’église et placé sous la lampe. Son visage, qui avait
paru décharné, parut vermeil et beau. Il demeura dans l’église depuis le
27 octobre jusqu’au 29. Les moines se tenaient debout ou fondaient en
larmes: c’était à qui ferait toucher au corps des linges et des
chapelets. Trente religieux chantaient les psaumes: des messes se
célébraient successivement dans l’église. Lorsqu’on le mit dans la
fosse, le chœur récitait ce verset du psaume CXXXI: «C’est là que
j’habiterai parce que je l’ai choisi.» On l’inhuma dans le cimetière. Le
pasteur fut placé au milieu de ses brebis. Des témoignages authentiques
furent rendus à Rancé qui pourraient servir aujourd’hui à sa
canonisation. Il apparut après sa mort à diverses personnes dans une
grande gloire. Les rois témoignèrent de leur douleur, soit qu’ils
fussent tombés, soit qu’ils occupassent encore le trône. Jacques
écrivait: «J’irai dans votre sainte solitude pour l’amour de moi-même,
pour m’encourager dans l’état où je suis et où Dieu me tient.»
«C’était une voix de tonnerre, dit le P. Le Nain, qui retentissait de
tous côtés pour inspirer aux hommes le mépris du monde, le néant de ses
grandeurs, la solidité des biens de la vie future.» Des conversions
éclatantes s’opérèrent. Un religieux avait entendu dans son sommeil une
sainte hostie qui criait: «Tremblez, tremblez, tremblez!» et il fut si
saisi de terreur, qu’on fut long-temps à le faire revenir. Des
épileptiques furent guéris en s’appliquant des linges qui avaient servi
à la main malade du réformateur. Les certificats ont été conservés, et
Rome n’aurait pas besoin d’une longue procédure pour le placer au rang
des saints. Son cœur était dans le repos, et l’Esprit divin avait rempli
son âme de splendeur.
Saint-Simon dit en s’interrompant: «Ces mémoires sont trop profanes pour
rapporter rien ici d’une vie aussi sublimement sainte. Je m’arrête tout
court: tout ce que je pourrais ajouter serait ici trop déplacé.»
Né le 9 janvier 1626, seize ans après la mort d’Henri IV, mort en 1700,
quinze ans avant la mort de Louis XIV, Rancé avait été soixante-quatorze
ans sur la terre, dont il avait vécu trente-sept dans la solitude, pour
expier les trente-sept qu’il avait passés dans le monde.
Lorsqu’il disparut, une foule d’hommes fameux avaient déjà pris les
devants, Pascal, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Turenne et
Condé: le vainqueur de Rocroi avait reçu de Bossuet sa dernière
couronne. Bossuet, dont je vous ai déjà dit la mort, penchait vers sa
ruine, qu’il avait annoncée avec une simplicité si magnifique. Ce siècle
est devenu immobile comme tous les grands siècles; il s’est fait le
contemporain des âges qui l’ont suivi. On ne voit pas tomber quelques
pierres de l’édifice sans un sentiment de douleur. Quand Louis XIV
descend le dernier au cercueil, on est atteint d’un inconsolable regret.
Parmi les débris du passé se remuaient les premiers nés de l’avenir:
quelques renommées commençaient à poindre sous la protection d’un roi
décrépit encore debout. Voltaire naissait; cette désastreuse mémoire
avait pris naissance dans un temps qui ne devait point passer: la clarté
sinistre s’était allumée au rayon d’un jour immortel.
L’ouvrage de Rancé subsiste. Rancé s’est éloigné de sa solitude comme
Lycurgue de la vallée de Lacédémone, en faisant promettre à ses
disciples qu’ils garderaient ses lois jusqu’à son retour. Rancé est
parti pour le ciel; il n’est point revenu sur la terre; ses lois sont
religieusement observées par son petit peuple. Les Trappistes ont vu
s’écouler autour d’eux les autres ordres; ils ont vu passer la
Révolution et ses crimes, Bonaparte et sa gloire, et ils ont survécu;
tant il y avait de force dans cette législation surhumaine! Les nouveaux
cénobites de la Trappe sont parfaitement conformes à ceux qui habitaient
ce désert en onze cent: ils ont l’air d’une colonie du moyen âge
oubliée; on croirait qu’ils jouent une scène d’autrefois, si en
s’approchant d’eux on ne s’apercevait que ces acteurs sont des acteurs
réels, que l’ordre de Dieu a transportés du XIe siècle jusqu’au nôtre.
La cryptie de Sparte était la poursuite et la mort des esclaves; la
cryptie de la Trappe est la poursuite et la mort des passions. Ce
phénomène est au milieu de nous, et nous ne le remarquons pas. Les
institutions de Rancé ne nous paraissent qu’un objet de curiosité que
nous allons voir en passant.
FIN.
Notes du transcripteur
Les pages 257 à 272 étant manquantes dans l’original, le texte allant de
«tué à la bataille de Crécy» jusqu’à «une nouvelle terre» a été tiré de
l’édition de Didier et Weissenbruch, Paris et Bruxelles, 1924.