Au surplus les vertus de Rancé ôtaient la force à tous ses ennemis. Le

P. Quesnel même, désavouant la lettre haute qu’il avait écrite à l’abbé

de la Trappe, disait: «Ce n’est pas seulement parce qu’il y a plus de

trente ans que je fais profession de l’honorer, mais plus encore parce

qu’on doit du respect à l’esprit de Dieu qui règne dans ses serviteurs,

de ne les pas contrister, de ne pas nuire à ces hommes en diminuant la

réputation des ouvriers qu’il a daigné employer; je puis bien ne pas

convenir de leur sentiment ni approuver toutes leurs démarches, mais je

ne me dois jamais dispenser de les traiter avec respect.»

Les tracasseries continuaient contre Rancé auprès et au loin, et il

disait: _Ego sum vermis et non homo._ On voit des couplets contre lui

dans le _Recueil de chansons_[18].

[18] Recueil de chansons, vol. VII, pag. 77, en 1692, vers sur

Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé régulier de Notre-Dame de

la Maison-Dieu de la Trappe de l’Étroite Observance de Cîteaux.

Un témoin, ami de Rancé, le P. Le Nain, nous décrit ainsi ses travaux et

les inquiétudes de son monastère:

«Qui l’aurait pu croire, dit-il, si on ne l’avait vu de ses yeux! cet

homme, qui semblait ne vivre que de souffrances et de peines, comme s’il

eût eu un corps de diamant et tout à fait insensible, ou plutôt s’il eût

été un pur esprit, était toujours dans l’action du matin jusqu’au soir;

il écrit, il dicte des lettres, il compose ses ouvrages, il étudie; il

écoute ses religieux, répond à toutes leurs difficultés; il conduit

quatre-vingts personnes qui composent sa communauté, tant novices que

profès; il ordonne tout ce qui les regarde, soit pour leur intérieur,

soit pour leurs besoins extérieurs. Tantôt il va à l’infirmerie, de

l’infirmerie aux hôtes, des hôtes au cloître, et du cloître vers ses

frères; tantôt il visite les cellules pour voir si chacun s’occupe,

tantôt il descend au chœur pour examiner avec quelle piété on y célèbre

les divins offices, et tantôt il retourne à sa chambre, où quelque frère

l’attend; mais souvent il y retourne tellement fatigué qu’il ne peut

plus se soutenir sur ses pieds, et à peine y est-il un moment qu’une

visite d’hôte l’oblige d’en sortir; il ne discontinue pas même ses

occupations dans le temps destiné au repos. On le voit, entre les

Matines et Prime, faire un tour dans le monastère, ou aller à la cour

des frères convers, ou parcourir le dortoir pour voir si chacun est

couché; car il disait que ce n’était pas une moindre faute contre la

règle de ne se pas retirer pour se reposer sitôt que la retraite est

sonnée, que de ne se pas lever aussitôt qu’on entend la cloche du

réveil.»

A ces fatigues du corps Rancé joignait celles de l’esprit, ressentant

dans son âme toutes les peines et toutes les tentations de ses enfants,

leurs faiblesses et leurs misères; et, comme un autre saint Paul, se

faisant tout à tous, il les portait dans ses entrailles; il était triste

avec ceux qui l’étaient, malade avec les malades, se chargeant par le

pur effet de sa charité, de tous leurs maux corporels et spirituels.

Ses amis lui représentaient qu’il prenait trop de peine pour un

monastère qui ne subsisterait pas; il répondait: «La Trappe aura la

durée qu’elle doit avoir selon les déterminations éternelles. Si l’on

s’était conduit dans les âges supérieurs par cette considération qu’il

n’y a rien qui ne change, on se serait tenu dans l’inaction, le champ de

Jésus-Christ serait un désert stérile privé de tous ces grands ouvrages

qui en font l’ornement et la beauté. Dieu se moque de la diligence des

hommes qui prennent tant de peine pour conserver leur vie à la veille de

leur mort.»

Le serviteur de Dieu fut exposé aux épreuves dont les histoires de ces

temps nous parlent; histoires qu’on retrouve dans tous les monastères et

que Rancé avait souvent rappelées dans les Vies particulières de

quelques-uns de ses religieux. Un jeune possédé avait déclaré que des

légions de démons assiégeaient la Trappe. On croyait qu’il n’y avait

point de solitude vide; on habitait au milieu d’un monde d’esprits; mais

ces esprits avaient leur domicile dans les cloîtres: le merveilleux

achevait d’agrandir la poésie. Rancé oyait des bruits aigres et

perçants; ses moines lui racontaient qu’ils éprouvaient, la nuit, les

secousses d’une force étrangère. On entendait dans les dortoirs des

tintamarres affreux, comme des personnes qui se battaient; on frappait

aux portes des cellules, ou bien il semblait qu’un homme marchât seul à

grands pas; une main de fer passait et repassait sur le chevet des lits.

Faut-il attribuer ces effets aux tempêtes de la nuit dans les

désolations de la Trappe, ou aux illusions de l’astrologie que dom Le

Nain reprochait à Rancé? Étaient-ce des gestes de cette femme que le

Père de la Trappe avait vue à Véretz au milieu des flammes, ou enfin

était-ce le ressac des flots du temps contre le rivage de l’éternité?

Rancé se préparait à exorciser la maison; mais vers la fin de l’année

1683 les bruits cessèrent.

Les soucis intérieurs de la communauté n’empêchaient nullement Rancé de

s’occuper de ce qui se passait au dehors; il prit une grande part à la

mort de la princesse palatine, arrivée au mois de juillet 1684. Anne de

Gonzague de Clèves avait plusieurs fois consulté Rancé sur des

difficultés de conscience; son nom rappelait un charmant ouvrage de

madame de La Fayette, et c’est sur Anne de Gonzague que Bossuet a

composé une de ses plus belles Oraisons funèbres. Après s’être plongée

dans les idées du siècle, idées qui s’éloignaient du temps où elle

vivait, la princesse palatine avait commencé par les idées cartésiennes;

de là elle avait passé à ne plus rien croire, et ayant achevé le tour du

cadran, elle avait remonté elle-même vers la religion comme plusieurs

esprits-forts ou libertins de cette époque. Dans son séjour en France

elle avait vu la Fronde, qui, selon Bossuet, était un travail de la

France prêt à enfanter le règne miraculeux de Louis.

«Et qu’avaient-ils vu, s’écrie le grand orateur, rappelant la

philosophie de la princesse palatine, qu’avaient-ils vu ces rares génies

plus que les autres? Ils n’ont rien vu, ils n’entendent rien, ils n’ont

pas même de quoi établir le néant auquel ils aspirent après cette vie.»

Bossuet conte ce que la princesse palatine raconta elle-même au saint

abbé. «Une nuit, dit-elle, que je croyais marcher seule dans une forêt,

je rencontrai un aveugle dans une petite loge; je lui demandai s’il

était aveugle de naissance, ou s’il l’était devenu par accident. Il me

répondit qu’il était né aveugle. Vous ne savez donc pas, lui dis-je, ce

que c’est que la lumière, qui est si belle et si agréable? Non, me

répondit-il, cependant je ne laisse pas de croire que c’est quelque

chose de très-beau. Alors il me semblait que cet aveugle changea tout à

coup de voix, et me parlant avec autorité, me dit: Cela doit vous

apprendre qu’il y a des choses excellentes, quoiqu’on ne les puisse

comprendre.»

Bossuet, dans son Oraison funèbre, parle de son ami Rancé: «Un saint

abbé dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle, ravi

d’une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre

princesse, lui ordonna de l’écrire pour l’édification de l’Église; elle

commence ce récit en confessant son erreur: Vous, Seigneur, dont la

bonté infinie n’a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer

leurs péchés que la grâce de les reconnaître, recevez l’humble

confession de votre servante.»

Anne de Gonzague était une de ces mortelles dont la beauté avait rodé

dans les bois de la Trappe. Elle se mêla, dit madame de Motteville, à

presque tout ce qui se fit alors, elle soutint le cardinal de Mazarin,

qui n’en fut pas fort reconnaissant. On a une lettre d’elle, insérée

parmi les lettres de Bussy-Rabutin. Malheureusement on n’a pas les

autres lettres qu’elle écrivit à la maréchale de Guébriant, ni le traité

sur l’_Art de juger la vérité des sentiments_. Les dames philosophes de

ce temps, qui déclinèrent peu à peu vers le matérialisme, commencèrent

par être cartésiennes et s’en allaient à Dieu, les pensées inclinées

vers la raison, au lieu de les lui remettre comme des fleurs. Anne de

Gonzague n’était pas insensible à l’argent; elle avait reçu des sommes

assez considérables pour faire réussir des mariages qui n’eurent pas

lieu. Elle ne rendit point ces sommes, ou présenta des comptes qui les

absorbaient.

Après sa mort, la princesse palatine fut enterrée au Val-de-Grâce, à

côté de Bénédicte, sa sœur. Elle avait fait de ses propres mains un

grand tableau de saint Bernard pour le fond d’un autel consacré à la

Trappe. Quand on exhuma les morts, les déterreurs insultèrent ces

dépouilles, comme on jette au vent des feuilles de roses séchées.

Rancé, au milieu de toutes ces tribulations, n’avait d’autre refuge que

la patience chrétienne. On écrivit contre lui, on prêcha même contre

lui; on attaqua sa doctrine et sa conduite; on s’efforça de le faire

passer pour un hérétique ou pour un fanatique; on publia qu’il tenait

dans son monastère des assemblées contre la religion et contre l’État.

La Trappe fut au moment d’être détruite comme Port-Royal: Rancé, au

milieu de toutes ses afflictions d’esprit, fut livré à des infirmités

qui ne lui permettaient aucun repos; il fut maltraité de ceux-là même

auxquels il avait fait le plus de bien. Quand on le pressait de manger,

il disait aux frères convers: «Vous serez cause que je mourrai dans

l’impénitence finale.» Apercevant un de ses religieux qui souvent lui

avait fait la même prière, il dit en souriant: «Voilà mon persécuteur.»

Arrivé à ce comble de douleur qu’il avait tant désiré pour ressembler à

Jésus-Christ son maître, on lui proposait de le guérir par le secours

des médecins: «Je suis, répondit-il, entre les mains de Dieu; c’est lui

qui donne la vie, c’est lui qui l’ôte: il saura bien me guérir si sa

volonté est que je vive. Mais pourquoi bon me guérir? A quoi suis-je

bon? Que faisais-je en ce monde, qu’offenser Dieu?» Quand il y avait

quelque relâche à ses souffrances et qu’on le félicitait, il disait: «De

quoi me félicitez-vous? De ce que je suis retenu en prison, de ce que,

mes liens étant près de se rompre, on m’a chargé de nouveaux fers?»

Rancé brûla une quantité de lettres remplies de témoignages

d’admiration; il en conserva d’autres en marge desquelles étaient écrits

de sa main ces deux mots: _Lettres à garder._ C’étaient des lettres

diffamatoires contre lui. Était-ce humilité ou orgueil? Le Père de Monty

était venu le voir, et le força d’appeler un médecin. «Il faut s’écrier

comme Job, disait-il: Que celui qui a commencé achève de me réduire en

poussière.» On le conjurait de quitter pour quelque temps l’air de sa

retraite. «J’ai dit en entrant ici, répondait-il: _Hæc requies mea._»

A ceux qui lui objectaient le peu de certitude de la durée de la Trappe,

il répondait: «Elle durera ce qu’elle doit durer. Si, dans les âges

supérieurs, on s’était conduit par cette considération qu’il n’y a rien

qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd’hui le champ de

Jésus-Christ?»

Au mois d’octobre 1695, Rancé envoya sa démission au roi: on remarqua

ces mots touchants dans sa lettre: «Sire, comme je me sens pressé

d’exécuter le dessein que Dieu m’inspire depuis long-temps de passer ma

vie dans une retraite austère, et de me préparer à la mort; que ma

santé, qui diminue tous les jours, me met dans l’impuissance de donner

toute l’application que je dois à la conduite de mes frères, m’avertit

que mes derniers moments ne peuvent être éloignés, j’ai cru que le

premier pas que je devais faire était de quitter la charge de cette

abbaye, que je tiens de votre bonté royale, en vous envoyant, comme je

fais, la démission pure et simple.»

Louis XIV reçut cette démission des mains de M. de Paris; il dit à

l’archevêque: «Renvoyez à la Trappe le frère porteur de la lettre; que

M. l’abbé examine la chose devant Dieu, et qu’il me dise sincèrement ce

qu’il croit être le mieux.» L’archevêque de Paris manda à Rancé: «Je

vous félicite de tout mon cœur de tous les engagements qui ont

accompagné la grâce que le roi vous a faite dans cette dernière

rencontre; j’y ai pris toute la part imaginable comme le plus passionné

et le plus fidèle de vos serviteurs.» Le roi nomma pour remplacer Rancé

dom Zozime, prieur de ladite abbaye et ami de Rancé. Les bulles étant

arrivées de Rome, le 19 septembre de l’année 1696, le nouvel abbé fut

installé le 28 du même mois. L’ancien abbé, pouvant à peine se soutenir,

se prosterna aux pieds du nouvel abbé, et lui dit: «Mon Père, je viens

vous promettre l’obéissance que je vous dois en qualité de mon

supérieur, et vous prier de me traiter comme le dernier de vos

religieux.» L’abbé Zozime tomba à genoux et lui répondit: «Et moi, mon

Père, je vous renouvelle l’obéissance que je vous ai vouée dès mon

entrée dans cette sainte maison.» Majestueuse abnégation, et qui donnait

une proportion inconnue à la nature humaine. Ce n’était point deux

hommes à genoux l’un devant l’autre, c’étaient deux saints appartenant à

ces visions que l’on entrevoit dans les enfoncements du ciel.

Rancé, devenu simple religieux, continua d’édifier par ses exemples le

monastère qu’il avait rendu saint par ses ordres. A Rancé abattu et par

conséquent plus puissant, Bossuet continua de s’adresser pour le

soulagement spirituel de ses amis: «Je vous recommande, lui écrivait-il,

trois de mes principaux amis, et qui m’étaient le plus étroitement unis

depuis plusieurs années, que Dieu m’a ôtés dans quinze jours par des

accidents divers. Le plus surprenant est celui qui a emporté l’abbé de

Saint-Luc, qu’un cheval a jeté par terre si rudement qu’il en est mort

une heure après, à trente-quatre ans.»

Dom Zozime disparut vite. «Un carme déchaussé s’était jeté à la Trappe

depuis plusieurs années; il s’appelait dom Gervaise: ses talents, sa

piété séduisirent M. de la Trappe, et le témoignage de M. de Meaux

acheva de le déterminer. Le nouvel abbé, continue Saint-Simon, ne tarda

pas à se faire mieux connaître après qu’il eut eu ses bulles; il se crut

un personnage, chercha à se faire un nom, à paraître et à n’être pas

inférieur au grand homme auquel il devait sa place et à qui il

succédait. Au lieu de le consulter, il en devint jaloux, chercha à lui

ôter la confiance des religieux, et, n’en pouvant venir à bout, à l’en

tenir séparé. Il arriva que dom Gervaise tomba dans une faute: l’abbé de

la Trappe, épouvanté, le fit chercher partout, et craignit qu’il ne fût

allé se jeter dans les étangs. On le trouva caché sous les voûtes de

l’église et baigné de larmes: il offrit sa démission. M. de la Trappe,

qui jusqu’alors ne l’avait point voulu accepter, l’accepta. Bientôt dom

Gervaise voulut retirer sa démission; il alla parler à Fontainebleau au

P. Lachaise, se prévalant d’un certificat que lui avait donné l’ancien

abbé et disant que l’esprit de M. de la Trappe était tout à fait

affaibli, qu’il avait auprès de lui un secrétaire extrêmement

janséniste. Le P. Lachaise eut peur, il changea d’opinion sur l’ancien

solitaire.»

Saint-Simon vit M. de Chartres; M. de Chartres en écrivit à madame de

Maintenon. Frère Chauvier, envoyé à la Trappe, assura qu’il avait trouvé

tout entier l’esprit de l’ancien abbé. La démission de dom Gervaise fut

maintenue; pendant ce temps-là dom Gervaise écrivait en chiffres à une

religieuse qu’il avait aimée. «C’était un tissu de tout ce qui peut

s’imaginer d’ordures et les plus grossières,» dit Saint-Simon.

Voilà de ces passages qui détruisent l’autorité de la vérité dans les

Mémoires de Saint-Simon. Imaginer qu’un religieux de la Trappe ose

écrire de pareilles choses à une religieuse même en chiffres, est une

telle absurdité qu’on ne saurait le croire. S’il y a quelque chose de

vrai dans toutes ces ribauderies, il serait plus simple d’imaginer que

le déchiffreur a voulu s’amuser et amuser ses maîtres. Tous les autres

écrivains du temps parlent de dom Gervaise comme d’un homme

d’imagination, qui mérita peut-être la sévérité de Louis XIV, mais aucun

ne raconte de lui ce qu’en dit Saint-Simon. L’amitié a ses excès et dans

ce temps la parole ne ménageait ni ses pensées ni ses expressions.

Le roi, avançant à travers ces démêlés, nomma à l’abbaye de la Trappe

dom Jacques de Lacour, après avoir envoyé le P. de Lachaise prendre des

informations auprès de Rancé. Louis XIV descendait à ces détails de la

société d’alors, comme Bonaparte entra dans les menues choses de la

société d’aujourd’hui; mais il y avait cela de grand dans la société

passée, qu’elle s’appuyait à l’autel.

Le quiétisme était né dans l’année 1694, et il continua dans sa force

jusqu’à l’année 1697. «Ce monde, dit Bossuet, semblait vouloir enfanter

quelque étrange nouveauté: il faut aimer, disait ce monde, comme s’il

était sans rédemption et sans Christ.»

Le nom de madame Guyon se trouvait mêlé à la controverse. Née à

Montargis, elle avait pu voir en naissant le tombeau de Jean l’aveugle,

tué à la bataille de Crécy. Restée veuve à l’âge de vingt-deux ans, elle

parut à Paris en 1680. Ce fut pendant ces voyages en province qu’elle se

tourna vers les idées mystiques, et qu’elle composa _Le Moyen court_.

Arrivée à Paris, l’archevêque l’enferma dans le couvent de la Visitation

au faubourg Saint-Antoine. Madame de Maintenon, qui se mêlait alors de

questions religieuses, avait vu Madame Guyon, et la fit rendre à la

liberté: celle-ci rencontra à Saint-Cyr Fénelon, et il dériva au

quiétisme, renouvellement de l’hérésie des gnostiques. Madame Guyon a

laissé des cantiques spirituels et un écrit intitulé _Des Torrents_: ils

l’emportèrent. Bientôt s’ouvrirent à Issy sur le quiétisme des

conférences entre Bossuet et Fénelon; l’abbé de Rancé fut nommé juge,

mais il n’y vint point. Placée à Vaugirard dans une maison sous la

direction de M. de Lachétardie, curé de Saint-Sulpice, Madame Guyon

donna une déclaration signée par Fénelon et par M. Tronson, à la fin de

janvier 1697. Les _Maximes des Saints_ parurent la même année.

Bossuet, à propos des _Maximes_, disait: «Qui lui conteste (à Fénelon)

de l’esprit? Il en a jusqu’à faire peur.» Les _Maximes des Saints_

furent condamnées à Rome, et Fénelon, avec plus d’habileté que

d’humilité, désavoua en chaire son ouvrage. Leibniz, parlant du livre de

M. de Cambrai, attribue à l’abbé de la Trappe une lettre très-solide

dans laquelle il attaquait les faux mystiques. «Ils s’imaginent, disait

Leibniz, qu’une fois uni à Dieu par un acte de foi pure et de pur amour,

on y demeure uni tant qu’on ne révoque pas formellement cette union.»

J’ai remarqué dans ces lettres de Rancé, écrites à l’abbé Nicaise à

propos de ces derniers débats religieux, ce trait sur Cromwell: «Nous

voyons un homme vivant jouer le personnage de la mort, et d’une faux

invisible renverser un trône.»

Le quiétisme fit plus de ravages en Italie qu’en France. On disait que

Rancé pouvait seul répondre au livre des _Maximes des Saints_. L’abbé de

la Trappe en écrivit à Bossuet, qui fit courir sa lettre pour s’appuyer

d’une si grande autorité: «Le livre de M. de Cambrai, mandait Rancé en

1697, m’est tombé entre les mains; je n’ai pu comprendre qu’un homme de

sa sorte fût capable de se laisser aller à des imaginations si

contraires à ce que l’Évangile nous enseigne.» «Il n’y a rien,

écrivait-il en même temps à l’abbé Nicaise, qui me fasse plus d’horreur

que les extravagances et les dogmes impies que l’on attribue aux

quiétistes. Dieu veuille que l’on en arrête le cours, que le mal qu’ils

ont commencé de faire dans les lieux où ils se sont introduits ne passe

pas plus loin!»

Le 3 octobre 1688, Rancé disait: «Les hommes ne se lasseront-ils jamais

de parler de moi? Ce serait une chose bien douce d’être tellement dans

l’oubli que l’on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis», cris de

tendresse qui rarement échappent à l’âme fermée de Rancé.

«On sait ce que vous avez écrit contre le monstrueux système du

quiétisme, dit Rancé dans une lettre à Bossuet; car tout ce que vous

écrivez, monseigneur, sont des décisions. Si les chimères de ces

fanatiques avaient lieu, il faudrait fermer les livres des divines

Écritures, comme si elles ne nous étaient d’aucune utilité.» Ces lettres

de Rancé furent mal reçues; Fénelon avait de nombreux partisans. «Ce

prélat, dit Saint-Simon, était un grand homme, maigre, bien fait, pâle,

avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un

torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y

ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l’aurait vue qu’une

fois. Elle rassemblait tout, et les contrastes ne s’y combattaient

point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la

gaieté; elle sentait également le docteur, l’évêque et le grand

seigneur; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c’était

la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il

fallait effort pour cesser de le regarder.»

Un homme qui exerçait un empire aussi puissant sur la société devait

avoir des fanatiques. Il a fallu que la révolution vînt nous éclairer,

pour que nous comprissions cette expression de chimérique, que Louis XIV

appliquait à Fénelon.

Le duc de Nevers, Mancini, petit Italien devenu grand seigneur français

par la vertu des richesses du duc de Mazarin, accusa Rancé, à propos de

la querelle du quiétisme, de vouloir faire du bruit par vanité.

Au reste, il y avait quelque excuse dans ces emportements du duc de

Nevers: comment aurait-il pu s’empêcher de croire aux regrets de Rancé?

Il avait vu Mazarin dans sa robe de chambre de camelot fourrée de

petit-gris, un bonnet de nuit sur la tête, traîner ses pantoufles dans

sa galerie, regarder en passant ses tableaux et dire: «Il faut quitter

tout cela.»

Le quiétisme semblait dériver du molinisme. Rancé s’en était aperçu. Il

connaissait, disait-il, une ville tout entière où s’étaient passées des

choses effroyables introduites par un saint du caractère de Molinos.

La condamnation du saint-siége contre les _Maximes des Saints_ fut

publiée par des huissiers en 1699 en latin et en français; elle prohibe

ces _Maximes_: «Dans l’état de la sainte indifférence, l’âme n’a plus de

désirs volontaires et délibérés dans son intérêt; dans l’état de la

sainte indifférence, on ne veut rien pour soi, on veut tout pour Dieu.

La partie inférieure de Jésus-Christ sur la croix ne communiquait pas à

la supérieure son trouble involontaire. Les saints mystiques ont exclu

de l’état des âmes transformées les pratiques de la vertu.» Ainsi

passent les siècles dans cette condamnation d’un évêque; elle est signée

du cardinal Albano et publiée à la tête du champ de Flore.

La société que Rancé avait quittée lui en voulait de sa pénitence. Une

princesse malicieuse appliquait à l’abbé ces paroles de l’Évangile: _Vae

nutrientibus!_ Malheur à ceux qui ont des enfants à nourrir! par

allusion aux moines de la Trappe.

Saint-Simon, qui n’aimait pas Fénelon et qui se disait chaud partisan de

Rancé, eut une querelle avec Charost. Charost disait que M. de la Trappe

était le patriarche de Saint-Simon, devant qui tout autre n’était rien.

Saint-Simon répondit que M. de Cambrai avait été repris de justice, et

qu’il y avait long-temps qu’il avait été condamné à Rome. «A ce mot, dit

Saint-Simon, voilà Charost qui chancelle, qui veut répondre et qui

balbutie; la gorge s’enfle, les yeux lui sortent de la tête et la langue

de la bouche; madame de Nogaret s’écrie; madame de Chastenet saute à sa

cravate qu’elle lui défait et le col de sa chemise: madame de

Saint-Simon court à un pot d’eau, lui en jette, tâche de l’asseoir et de

lui en faire avaler. J’y gagnai que Charost ne se commit plus à quoi que

ce soit sur M. de la Trappe.»

Vie de Rancé · 第 12 / 14 段