l’éloquence du ciel, l’art de persuader Dieu, l’ornement des solitudes
sacrées, le sommeil des sages qui veillent, la plus solide nourriture de
la providence, le lit des vertus; en un mot, la paix et la grâce se
trouvent dans le séjour d’un silence bien réglé.»
Rancé serait un homme à chasser de l’espèce humaine s’il n’avait partagé
et surpassé les rigueurs qu’il imposait aux autres: mais que dire à un
homme qui répond par quarante ans de désert, qui vous montre ses membres
ulcérés, qui, loin de se plaindre, augmente de résignation à mesure
qu’il augmente de douleur? C’était ainsi qu’il fermait la bouche à ses
adversaires, que Port-Royal et tous ses saints reculaient devant lui,
qu’il faisait fuir ses ennemis en leur montrant la tête de la pénitence.
Il voulait que tous les pécheurs mourussent avec lui; comme les fameux
capitaines, il ne comptait pas les morts, mais la victoire. Je vous ai
parlé de son fameux traité _De la sainteté monastique_: dans toutes ses
pensées, extraites de ses différentes œuvres et recueillies par
Marsollier, on ne retrouve que des redites de la même idée; c’est
toujours dur, mais admirablement exprimé.
A la tête d’un manuscrit de 206 pages à 26 lignes la page, venu
d’Alençon, où ce manuscrit avait été transporté après la destruction de
la Trappe, est écrite, par un moine, la note suivante: «Ce livre est
écrit de la propre main de notre révérend et très-saint père dom
Armand-Jean, notre réformateur de la Trappe, qui, pour notre malheur,
mourut le mois passé, 31 octobre 1700, comme il avait vécu.» Moreri cite
le 26 octobre, la _Gallia christiana_ le 27, une lettre de Bossuet
mentionne le 29, et la note ci-dessus le 31 octobre. Cette note me
semblerait devoir faire autorité, et c’est ce que pense aussi le
bibliothécaire d’Alençon sous la date du 3 août 1819; le Père Le Nain
dit formellement que Rancé expira le 27 du mois d’octobre, à deux heures
après midi, à l’âge de soixante-quinze ans, après en avoir passé
trente-sept dans la solitude. Le manuscrit cité me semble être de la
jeunesse de Rancé, et renferme ses études sur la Trinité, c’est-à-dire
des recherches sur ce qu’en avaient dit Platon, Justin, Clément
d’Alexandrie, sans oublier les hymnes d’Orphée; grandes recherches que
ne faisait point Rancé à la Trappe et qui sont visiblement de sa
jeunesse. L’écriture de l’ouvrage inédit que je cote est d’un jeune
homme; le grec est facile à lire, presque toutes les lettres compliquées
sont remplacées par des lettres simples. Rancé remarque que le Symbole
de Nicée a ajouté au _Credo_ le mot _fils_.
Rancé avait voulu l’obscurité, et c’est un moine, son compagnon, qui ne
signe point, qui se trompe même d’année, ayant mis 1600 pour 1700, qui
nous apprend sa mort, laquelle n’importe aujourd’hui à personne.
Rancé a écrit prodigieusement de lettres. Si on les imprimait jamais
avec ses œuvres, on verrait qu’une seule idée a dominé sa vie;
malheureusement on n’aurait pas les lettres qu’il écrivait avant sa
conversion et qu’au moment de sa vêture il ordonna de brûler. Ce serait
seulement une étude remarquable par la différence des correspondants
auxquels il s’adressa, mais toujours avec une idée fixe. Les réponses à
ces lettres seraient plus variées encore et toucheraient à tous les
points de la vie. Il s’est formé une solitude dans les épîtres de Rancé
comme la solitude dans laquelle il enferma son cœur.
Les recueils épistolaires, quand ils sont longs, offrent les
vicissitudes des âges: il n’y a peut-être rien de plus attachant que les
longues correspondances de Voltaire, qui voit passer autour de lui un
siècle presque entier.
Lisez la première lettre, adressée en 1715 à la marquise de Mimeure, et
le dernier billet écrit le 26 mai 1778, quatre jours avant la mort de
l’auteur, au comte de Lally-Tolendal; réfléchissez sur tout ce qui a
passé dans cette période de soixante-trois années. Voyez défiler la
procession des morts: Chaulieu, Cideville, Thiriot, Algarotti,
Genonville, Helvétius; parmi les femmes, la princesse de Bareith, la
maréchale de Villars, la marquise de Pompadour, la comtesse de Fontaine,
la marquise du Châtelet, madame Denis, et ces créatures de plaisir qui
traversent en riant la vie, les Lecouvreur, les Lubert, les Gaussin, les
Sallé.
Quand vous suivez cette correspondance, vous tournez la page, et le nom
écrit d’un côté ne l’est plus de l’autre; un nouveau Genonville, une
nouvelle du Châtelet paraissent, et vont, à vingt lettres de là,
s’abîmer sans retour: les amitiés succèdent aux amitiés, les amours aux
amours.
L’illustre vieillard, s’enfonçant dans ses années, cesse d’être en
rapport, excepté par la gloire, avec les générations qui s’élèvent; il
leur parle encore désert de Ferney, mais il n’a plus que sa voix au
milieu d’elles; qu’il y a loin des vers au fils unique de Louis XIV:
Noble sang du plus grand des rois,
Son amour et notre espérance, etc.,
aux stances à madame Lullin, et non pas madame Du Deffant:
Eh quoi! vous êtes étonnée
Qu’au bout de quatre-vingt hivers
Ma muse, faible et surannée,
Puisse encor fredonner des vers!
. . . . . . . . . . . . . . . .
Quelquefois un peu de verdure
Rit sous les glaçons de nos champs;
Elle console la nature,
Mais elle sèche en peu de temps!
Le roi de Prusse, l’impératrice de Russie, toutes les grandeurs, toutes
les célébrités de la terre reçoivent à genoux, comme un brevet
d’immortalité, quelques mots de l’écrivain qui vit mourir Louis XIV,
tomber Louis XV et régner Louis XVI, et qui, placé entre le grand roi et
le roi martyr, est à lui seul toute l’histoire de France de son temps.
Mais peut-être qu’une correspondance particulière entre deux personnes
qui se sont aimées offre encore quelque chose de plus triste; car ce ne
sont plus les _hommes_, c’est l’_homme_ que l’on voit.
D’abord les lettres sont longues, vives, multipliées; le jour n’y suffit
pas: on écrit au coucher du soleil; on trace quelques mots au clair de
la lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir
de sa pudeur mille désirs. On s’est quitté à l’aube; à l’aube on épie la
première clarté pour écrire ce que l’on croit avoir oublié de dire.
Mille serments couvrent le papier, où se reflètent les roses de
l’aurore; mille baisers sont déposés sur les mots qui semblent naître du
premier regard du soleil: pas une idée, une image, une rêverie, un
accident, une inquiétude qui n’ait sa lettre.
Voici qu’un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la
beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d’une
femme adorée. Le souffle et le parfum de l’amour expirent dans ces pages
de la jeunesse, comme une brise le soir s’endort sur des fleurs: on s’en
aperçoit et l’on ne veut pas se l’avouer. Les lettres s’abrègent,
diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de
choses étrangères; quelques-unes ont retardé, mais on en est moins
inquiet; sûr d’aimer et d’être aimé, on est devenu raisonnable; on ne
gronde plus, on se soumet à l’absence. Les serments vont toujours leur
train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts; l’âme y
manque: _je vous aime_ n’est plus là qu’une expression d’habitude, un
protocole obligé, le _j’ai l’honneur d’être_ de toute lettre d’amour.
Peu à peu le style se glace, ou s’irrite, le jour de poste n’est plus
impatiemment attendu; il est redouté; écrire devient une fatigue. On
rougit en pensée des folies que l’on a confiées au papier; on voudrait
pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu’est-il survenu?
Est-ce un nouvel attachement qui commence ou un vieil attachement qui
finit? N’importe: c’est l’amour qui meurt avant l’objet aimé. On est
obligé de reconnaître que les sentiments de l’homme sont exposés à
l’effet d’un travail caché; fièvre du temps qui produit la lassitude,
dissipe l’illusion, mine nos passions et change nos cœurs, comme elle
change nos cheveux et nos années. Cependant il est une exception à cette
infirmité des choses humaines; il arrive quelquefois que dans une âme
forte un amour dure assez pour se transformer en amitié passionnée, pour
devenir un devoir, pour prendre les qualités de la vertu; alors il perd
sa défaillance de nature, et vit de ses principes immortels.
Il ne faut pas séparer des ouvrages de Rancé les instructions de saint
Dorothée traduites du grec pour les instructions des pères de la Trappe.
Saint Dorothée se convertit à la vue d’un tableau, comme Énée retrouva
les souvenirs de Troie dans les palais de Carthage. Ce tableau
représentait les divers tourments des pécheurs aux enfers: une dame
d’une majesté et d’une beauté extraordinaires se montra tout à coup
auprès de Dorothée, lui expliqua le tableau et disparut. On voit comme
les souvenirs de Virgile s’étaient empreints jusque dans les
imaginations de l’Orient, si toutefois l’Orient n’était pas à la source
de ces souvenirs. Les instructions de saint Dorothée sur les jugements,
sur les accusations de soi-même, sur le souvenir des injures, sur les
habitudes, sont écrites dans la traduction de Rancé avec onction et
intérêt. Un jour, selon une de ces histoires, un des frères vint trouver
son abbé dans le désert et lui dit: «Ayez pitié de moi, mon père, parce
que je dérobe et que je mange ensuite ce que j’ai dérobé.--Et pourquoi?
dit saint Dorothée, est-ce que vous avez faim?--Oui, mon père,
répondit-il; ce que l’on donne à la table commune ne me suffit pas.» On
doubla pitance du solitaire, et il dérobait toujours. Ce pauvre frère
savait que le larcin est un péché, il en pleurait, et toutefois il se
laissait entraîner.
D’Andilly n’avait laissé à Rancé que l’histoire de Dorothée à traduire:
c’était un mauvais grec d’Asie du troisième siècle, difficile à
entendre, et dont il n’existait qu’une paraphrase infidèle. J’ai vu
entre Jaffa et Gaza le désert qu’avait habité Dorothée: il n’y avait
point les soixante-dix palmiers et les douze fontaines.
Une suite de souffrances renouvelées obligèrent enfin Rancé de se
démettre de son abbaye. On était si abattu sous la majesté de Louis XIV,
que des solitaires mêmes ne se pouvaient empêcher de faire entendre le
langage de la flatterie usité à Versailles. Ce n’était pas chose si
aisée qu’on se l’imagine que de faire agréer la démission d’un
trappiste; derrière cette démission se reproduisait la question de
l’_abbé commendataire_ ou de l’_abbé régulier_. La sainteté inspirait à
Rancé une adresse particulière sitôt que se renouvelaient des
contestations: le chef de l’ordre de Cîteaux en appelait-il au pape,
Rancé en appelait au roi. Louis XIV évoquait l’affaire à son conseil,
et, sans donner gain de cause à l’une des parties, rétablissait
l’équilibre. La cour se partageait; elle prenait un vif intérêt à ces
démêlés du cloître; un grand saint avait autant de crédit qu’un grand
seigneur; une gravité commune faisait que l’austérité de la religion
communiquait de l’importance aux affaires du monde, et que les affaires
du monde donnaient une vivacité utile aux intérêts de la religion.
Rancé avait consenti à se charger de la conduite spirituelle de l’abbaye
des Clairets, monastère de femmes dépendant de la Trappe. Il était
gouverné par Eugénie-Françoise d’Étampes de Valence, d’une plus illustre
famille que celle de cette duchesse d’Étampes appelée la plus savante
des belles et la plus belle des savantes. On voit dans des lettres du
temps qu’on allait à cette abbaye par Nogent-le-Rotrou.
L’abbesse des Clairets était d’une morgue presque ridicule, même dans
ces temps d’aristocratie. Elle disait de dom Zozime qu’il ne méritait
pas seulement d’être son laquais, parce que ce n’était que le fils d’un
bourgeois de Bellème.
La visite de Rancé aux Clairets est du 16 février 1690; on possède
encore, avec la carte de sa visite, les discours d’ouverture et de
clôture. L’abbesse avait fait sonner la grosse cloche de l’abbaye
aussitôt que Rancé parut dans le voisinage; cloche dont le son se perdit
comme mille autres dans les bois qui n’existent plus; on trouve on ne
sait quel charme dans ces accents qui annonçaient à des échos, muets
depuis long-temps, le passage d’un homme sur la terre. L’abbesse s’était
jetée à genoux devant le père à l’entrée de l’église. La carte de visite
laissée dans le monastère faisait du bruit. Rancé avait dit que la
lecture de l’Ancien Testament ne convenait pas à des religieuses: «Que
voulez-vous, disait-il, que des filles obligées à une chasteté consommée
lisent le Cantique des Cantiques, l’histoire de Suzanne, celle de Juda,
de Thamar, de Judith, d’Ammon, de la violence faite à la femme du lévite
dans Gabaon, le Lévitique, Ruth?»
Lorsque Rancé s’énonçait, les religieux croyaient entendre
très-sensiblement les anges chanter leurs mélodies. Sa parole était
aussi persuasive que son caractère était inflexible. Elle fut pourtant
écoutée presque sans fruit aux Clairets; car il détruisait par sa voix
l’effet qu’il produisait par sa parole: c’est pourquoi l’on trouve une
lettre rude qu’il écrivit à une religieuse de ce monastère. «Je vous
avoue que j’ai été tout à la fois surpris de vous voir dans les
dispositions et les pensées auxquelles je ne me serais point du tout
attendu; car enfin qu’est-ce que Dieu pourrait faire davantage pour vous
assurer contre la crainte de la mort, que de vous appeler dans un état
qui doit vous donner de l’éloignement et du mépris pour la vie?»
Fait pour le monde, l’abbé s’en séparait par la pénitence; mais au
milieu de toutes ces douleurs de femme, il ne s’apercevait pas qu’en
voulant faire retourner l’humanité aux rigueurs de l’Orient, il se
trompait de siècle et de climat. Il n’avait pas de corbeaux pour nourrir
ses anachorètes, de palmiers pour couronner leur tête, de lions pour
creuser la fosse des Thaïs. Sa morale tombait dans ces méprises de notre
poésie qui ne parle que de la cruauté des tigres, dans des forêts où
nous n’apercevons que des chevreuils.
Rancé retourna à la Trappe par un orage; les tonnerres accompagnaient
majestueusement les faibles pas d’un vieillard. Les beaux temps du
christianisme étaient finis: on croit entendre se refermer les portes
d’un temple abandonné.
L’abbesse d’une abbaye de Paris ayant lu l’ouvrage _De la Sainteté et
des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus consentir qu’on
introduisît la musique dans son couvent: elle en écrivit à Rancé; l’abbé
répondit: «La musique ne convient point à une règle aussi sainte et
aussi pure que la vôtre; est-il possible que vos sœurs soient si
aveugles et aient les yeux tellement fermés qu’elles ne s’aperçoivent
pas qu’elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier
éloignement!»
Rancé était de l’avis des magistrats de Sparte: ils mirent à l’amende
Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les nonnes
persistèrent; le monde rit de ces discordes, qui pensèrent renverser une
grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions, comme Virgile nous
apprend que l’on apaise le combat des abeilles: un peu de poussière
jetée en l’air fit cesser la mêlée. Il survint aux religieuses qui
voulaient chanter, des rhumes: elles reconnurent que la main de Dieu
s’appesantissait sur elles. Rancé du reste avait raison: la musique
tient le milieu entre la nature matérielle et la nature intellectuelle;
elle peut dépouiller l’amour de son enveloppe terrestre ou donner un
corps à l’ange: selon les dispositions de celui qui écoute, ses accords
sont des pensées ou des caresses. A peine les poètes chrétiens de
l’antiquité ont-ils permis qu’on fît entendre cette mélodie après eux,
lorsqu’ils avaient réuni leur vie aux faisceaux des lyres brisées.
Des médailles et des portraits de l’abbé de Rancé s’étant répandus,
donnèrent naissance à de nouvelles calomnies; on le traita de superbe
qui voulait éterniser sa mémoire. On fit courir des médailles portant
d’un côté ces mots: _Restaurator monachorum_; et de l’autre un moine mal
fait avec cette devise: _Labor improbus._
Le P. Lami, un des commensaux de la Trappe, était demi-philosophe; il
différait de Rancé sur beaucoup de sujets; il passait pour être l’homme
de son ordre qui écrivait le mieux en français: il avait développé avec
clarté les idées de Descartes. Au sujet des _Études monastiques_, il eut
une discussion avec Rancé devant madame de Guise, et Mabillon raconte
que Lami l’emporta sur Rancé[17]. Un ordre de Louis XIV imposa silence
aux partis.
[17] Premier volume des Œuvres posthumes de Mabillon.
S’il y a des libelles imprimés contre Rancé, il y en a d’autres qui sont
restés manuscrits, en particulier une dissertation sur _les
humiliations_, par l’abbé Leroy; elle se trouve à la bibliothèque de
Sainte-Geneviève. L’abbé de Rancé répondait: «Vous savez combien de fois
on m’a fait mort; on a vu que je ne laissais pas de vivre; on s’avise de
dire que la vie de l’esprit est éteinte en moi; que véritablement j’ai
une âme, mais que je ne raisonne plus.» On le pressait de mitiger la
discipline de la Trappe, il répondait par ces quatre mots des
Macchabées: «_Moriamur in simplicitate nostra._» On l’invitait à écrire
les devoirs du chrétien, comme il avait écrit les devoirs de la vie
monastique; il en traça des pages, puis il s’arrêta, disant: «Il ne me
reste que quelques instants à vivre; le meilleur usage que j’en puisse
faire, c’est de les passer dans le silence.»
Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut rien
être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu’il s’infligeait. Après
cela put-il se débarrasser entièrement de sa nature? Ne se retrouvait-il
pas à chaque instant comme Dieu l’avait fait? Son parti pris contre ses
faiblesses a fait sa grandeur; il avait composé de toutes ses faiblesses
punies un faisceau de vertus. Selon l’historien de Saint-Luc, saint
Bernard bâtit son édifice sur le fondement d’une grande innocence;
Rancé, sur les ruines de son innocence perdue, mais réparée.
Le rhumatisme qui d’abord lui avait saisi la main gauche, se jeta sur la
droite, dans laquelle le chirurgien de madame de Guise travailla. Cette
main devint inutile et contrefaite. Le malade avait une répugnance
extrême de toute nourriture. Affligé d’une toux insupportable, d’une
insomnie continuelle, de maux de dents cruels, d’enflures aux pieds, il
se vit réduit pendant près de six années à passer ses jours à
l’infirmerie dans une chaise, sans presque jamais changer de posture. Un
frère convers le pressant de prendre un peu de nourriture, Rancé dit
avec un sourire: «Voilà mon persécuteur.» Il n’employait ses frères qui
regardaient comme un bonheur de le servir, qu’avec une extrême
discrétion. Il souffrait la soif, n’osant leur demander à boire, de peur
de les fatiguer. Lorsqu’on lui avait donné quelque chose, il en
témoignait aussitôt sa reconnaissance par une inclination de tête en se
découvrant. Il souffrait des douleurs aiguës que l’on n’aurait pas
remarquées si l’on n’eût aperçu quelque changement sur son visage. Il
avait fait mettre vis-à-vis de sa chaise dans l’infirmerie ces paroles
du prophète: «Seigneur, oubliez mes ignorances et les péchés de ma
jeunesse.» Ce fut pendant cette perpétuelle agonie qu’il composa son
livre intitulé: _Réflexions sur les quatre évangélistes_.
Rancé ne rencontra pas toujours des Mabillon, il eut des adversaires
plus ignorants, par conséquent plus sûrs d’eux-mêmes. On lui apporta un
matin une satire contre sa personne; il la lut, loua ce qu’il y trouva
de bien, et dit: «Voilà une excellente préparation pour la messe.» Il
allait à l’autel.
Dans le remuement des choses diverses dont il avait été si long-temps le
témoin, il avait toujours conservé sa paix. Pendant ses voyages, il se
détournait le plus qu’il pouvait des grands chemins. Il suivait des
sentiers au milieu des blés, tenant les yeux attachés sur le soleil prêt
à se coucher parmi les moissons. Si par hasard il rencontrait quelque
banne, il demandait la permission d’y monter. «Ce serait plutôt à moi,
disait-il, de conduire cette charrette qu’à ce paysan, parce que,
quoiqu’il soit pauvre, c’est un homme de bien. Moi, je suis toujours le
plus malheureux de tous les pécheurs.» Il avertit ses frères des maux
dont la maison était menacée. A l’anniversaire de sa profession d’abbé,
des moines assemblés en chapitre firent à genoux cette protestation:
«Nous protestons de garder notre sainte règle dans toute son étendue.»
Rancé commença: il renonça de nouveau au monde pour ne s’occuper que des
années éternelles.
Les solitaires écrivirent en même temps au pape:
«Il y a plusieurs années, très-saint père, que nous jouissons d’un grand
et précieux trésor dans la personne de notre père abbé; mais il va nous
être enlevé si votre sainteté ne se hâte de nous secourir. Il va à la
mort avec joie; il ne veut rien prendre de ce qui pourrait réparer ses
forces; il chante avec l’apôtre: Si la maison de terre que nous habitons
vient à se dissoudre, Dieu nous donnera dans le ciel une demeure qui
durera éternellement. Qu’il nous survive, qu’il nous ferme les yeux!» Le
cardinal Cibo répondit au nom du pape que sa sainteté ordonnait que
l’abbé de la Trappe eût à suspendre des austérités qui compromettaient
sa vie.
Le 2 de novembre de l’année 1694, Rancé mandait à l’abbé Nicaise: «Voilà
M. Arnauld mort après avoir poussé sa carrière aussi loin qu’il l’a pu.
Il a fallu qu’elle se soit terminée; voilà bien des questions finies.
L’érudition de M. Arnauld et son autorité étaient d’un grand poids pour
le parti heureux qui n’en a point d’autre que celui de Jésus-Christ;
qui, mettant à part tout ce qui pourrait l’en séparer ou l’en distraire,
même pour un moment, s’y attache avec tant de fermeté que rien ne soit
capable de l’en déprendre.» Ce passage de la lettre de Rancé, si
différent de ce qu’il avait écrit à M. de Brancas sur Arnauld, étant
connu, ressuscita toutes les ardeurs. Rancé lui-même fut surpris du
fracas que causaient ces quatre lignes. Au milieu de cette agitation, il
écrivit de nouveau, le 27 janvier 1695, à l’abbé Nicaise: «J’ai reçu
depuis deux jours une lettre de plus de vingt pages de votre bon ami le
Père Quesnel: elle est toute remplie d’une dureté et d’une vivacité
incompréhensibles; il prétend me prouver que j’ai flétri le nom de M.
Arnauld, que je lui ai donné un coup de poignard après sa mort, que j’ai
fait, autant qu’il était en mon pouvoir, une plaie mortelle à sa
mémoire, et une infinité d’autres choses plus violentes les unes que les
autres. Je n’ai jamais entendu parler d’une imagination aussi
extraordinaire. Quand j’aurais écrit un volume contre la vie, la
conduite et les sentiments de M. Arnauld, que je me fusse servi pour
cela des expressions les plus injurieuses, il ne me traiterait pas d’une
autre manière; il me demande des rétractations et des déclarations
publiques, comme si j’avais de mon plein pouvoir rejeté hors de l’Église
M. Arnauld après sa mort; il ajoute que toute la France attend une
réparation de ma part, et si j’avais mis le feu à Port-Royal ou que je
l’eusse renversé de fond en comble, il ne m’en dirait pas davantage.»
Rancé avait raison, il n’avait pas mis le feu à Port-Royal; quant à la
convenance de ses prévisions, c’était une convenance que se donnent
facilement les hommes accoutumés à se servir de la plume. Pour ce qui
est du grand Arnauld dont on ne lit plus les ouvrages, les dernières
années de sa vie avaient affaibli le sérieux qui lui servait de
bouclier. Caché à l’hôtel de Longueville, déguisé sous un habit gris,
l’épée au côté, affublé d’une grande perruque, le vieux janséniste était
nourri dans une chambre haute par l’aventurière de la Fronde. Il
commettait mille imprudences. Madame de Longueville disait qu’elle
aurait mieux aimé confier ses secrets à un libertin. Il ne voulait point
de paix; il avait, disait-il, pour se reposer l’éternité tout entière.
Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, il faut éviter les
travestissements peu dignes.