»Le silence est l’entretien de la Divinité, le langage des anges,

l’éloquence du ciel, l’art de persuader Dieu, l’ornement des solitudes

sacrées, le sommeil des sages qui veillent, la plus solide nourriture de

la providence, le lit des vertus; en un mot, la paix et la grâce se

trouvent dans le séjour d’un silence bien réglé.»

Rancé serait un homme à chasser de l’espèce humaine s’il n’avait partagé

et surpassé les rigueurs qu’il imposait aux autres: mais que dire à un

homme qui répond par quarante ans de désert, qui vous montre ses membres

ulcérés, qui, loin de se plaindre, augmente de résignation à mesure

qu’il augmente de douleur? C’était ainsi qu’il fermait la bouche à ses

adversaires, que Port-Royal et tous ses saints reculaient devant lui,

qu’il faisait fuir ses ennemis en leur montrant la tête de la pénitence.

Il voulait que tous les pécheurs mourussent avec lui; comme les fameux

capitaines, il ne comptait pas les morts, mais la victoire. Je vous ai

parlé de son fameux traité _De la sainteté monastique_: dans toutes ses

pensées, extraites de ses différentes œuvres et recueillies par

Marsollier, on ne retrouve que des redites de la même idée; c’est

toujours dur, mais admirablement exprimé.

A la tête d’un manuscrit de 206 pages à 26 lignes la page, venu

d’Alençon, où ce manuscrit avait été transporté après la destruction de

la Trappe, est écrite, par un moine, la note suivante: «Ce livre est

écrit de la propre main de notre révérend et très-saint père dom

Armand-Jean, notre réformateur de la Trappe, qui, pour notre malheur,

mourut le mois passé, 31 octobre 1700, comme il avait vécu.» Moreri cite

le 26 octobre, la _Gallia christiana_ le 27, une lettre de Bossuet

mentionne le 29, et la note ci-dessus le 31 octobre. Cette note me

semblerait devoir faire autorité, et c’est ce que pense aussi le

bibliothécaire d’Alençon sous la date du 3 août 1819; le Père Le Nain

dit formellement que Rancé expira le 27 du mois d’octobre, à deux heures

après midi, à l’âge de soixante-quinze ans, après en avoir passé

trente-sept dans la solitude. Le manuscrit cité me semble être de la

jeunesse de Rancé, et renferme ses études sur la Trinité, c’est-à-dire

des recherches sur ce qu’en avaient dit Platon, Justin, Clément

d’Alexandrie, sans oublier les hymnes d’Orphée; grandes recherches que

ne faisait point Rancé à la Trappe et qui sont visiblement de sa

jeunesse. L’écriture de l’ouvrage inédit que je cote est d’un jeune

homme; le grec est facile à lire, presque toutes les lettres compliquées

sont remplacées par des lettres simples. Rancé remarque que le Symbole

de Nicée a ajouté au _Credo_ le mot _fils_.

Rancé avait voulu l’obscurité, et c’est un moine, son compagnon, qui ne

signe point, qui se trompe même d’année, ayant mis 1600 pour 1700, qui

nous apprend sa mort, laquelle n’importe aujourd’hui à personne.

Rancé a écrit prodigieusement de lettres. Si on les imprimait jamais

avec ses œuvres, on verrait qu’une seule idée a dominé sa vie;

malheureusement on n’aurait pas les lettres qu’il écrivait avant sa

conversion et qu’au moment de sa vêture il ordonna de brûler. Ce serait

seulement une étude remarquable par la différence des correspondants

auxquels il s’adressa, mais toujours avec une idée fixe. Les réponses à

ces lettres seraient plus variées encore et toucheraient à tous les

points de la vie. Il s’est formé une solitude dans les épîtres de Rancé

comme la solitude dans laquelle il enferma son cœur.

Les recueils épistolaires, quand ils sont longs, offrent les

vicissitudes des âges: il n’y a peut-être rien de plus attachant que les

longues correspondances de Voltaire, qui voit passer autour de lui un

siècle presque entier.

Lisez la première lettre, adressée en 1715 à la marquise de Mimeure, et

le dernier billet écrit le 26 mai 1778, quatre jours avant la mort de

l’auteur, au comte de Lally-Tolendal; réfléchissez sur tout ce qui a

passé dans cette période de soixante-trois années. Voyez défiler la

procession des morts: Chaulieu, Cideville, Thiriot, Algarotti,

Genonville, Helvétius; parmi les femmes, la princesse de Bareith, la

maréchale de Villars, la marquise de Pompadour, la comtesse de Fontaine,

la marquise du Châtelet, madame Denis, et ces créatures de plaisir qui

traversent en riant la vie, les Lecouvreur, les Lubert, les Gaussin, les

Sallé.

Quand vous suivez cette correspondance, vous tournez la page, et le nom

écrit d’un côté ne l’est plus de l’autre; un nouveau Genonville, une

nouvelle du Châtelet paraissent, et vont, à vingt lettres de là,

s’abîmer sans retour: les amitiés succèdent aux amitiés, les amours aux

amours.

L’illustre vieillard, s’enfonçant dans ses années, cesse d’être en

rapport, excepté par la gloire, avec les générations qui s’élèvent; il

leur parle encore désert de Ferney, mais il n’a plus que sa voix au

milieu d’elles; qu’il y a loin des vers au fils unique de Louis XIV:

Noble sang du plus grand des rois,

Son amour et notre espérance, etc.,

aux stances à madame Lullin, et non pas madame Du Deffant:

Eh quoi! vous êtes étonnée

Qu’au bout de quatre-vingt hivers

Ma muse, faible et surannée,

Puisse encor fredonner des vers!

. . . . . . . . . . . . . . . .

Quelquefois un peu de verdure

Rit sous les glaçons de nos champs;

Elle console la nature,

Mais elle sèche en peu de temps!

Le roi de Prusse, l’impératrice de Russie, toutes les grandeurs, toutes

les célébrités de la terre reçoivent à genoux, comme un brevet

d’immortalité, quelques mots de l’écrivain qui vit mourir Louis XIV,

tomber Louis XV et régner Louis XVI, et qui, placé entre le grand roi et

le roi martyr, est à lui seul toute l’histoire de France de son temps.

Mais peut-être qu’une correspondance particulière entre deux personnes

qui se sont aimées offre encore quelque chose de plus triste; car ce ne

sont plus les _hommes_, c’est l’_homme_ que l’on voit.

D’abord les lettres sont longues, vives, multipliées; le jour n’y suffit

pas: on écrit au coucher du soleil; on trace quelques mots au clair de

la lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir

de sa pudeur mille désirs. On s’est quitté à l’aube; à l’aube on épie la

première clarté pour écrire ce que l’on croit avoir oublié de dire.

Mille serments couvrent le papier, où se reflètent les roses de

l’aurore; mille baisers sont déposés sur les mots qui semblent naître du

premier regard du soleil: pas une idée, une image, une rêverie, un

accident, une inquiétude qui n’ait sa lettre.

Voici qu’un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la

beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d’une

femme adorée. Le souffle et le parfum de l’amour expirent dans ces pages

de la jeunesse, comme une brise le soir s’endort sur des fleurs: on s’en

aperçoit et l’on ne veut pas se l’avouer. Les lettres s’abrègent,

diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de

choses étrangères; quelques-unes ont retardé, mais on en est moins

inquiet; sûr d’aimer et d’être aimé, on est devenu raisonnable; on ne

gronde plus, on se soumet à l’absence. Les serments vont toujours leur

train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts; l’âme y

manque: _je vous aime_ n’est plus là qu’une expression d’habitude, un

protocole obligé, le _j’ai l’honneur d’être_ de toute lettre d’amour.

Peu à peu le style se glace, ou s’irrite, le jour de poste n’est plus

impatiemment attendu; il est redouté; écrire devient une fatigue. On

rougit en pensée des folies que l’on a confiées au papier; on voudrait

pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu’est-il survenu?

Est-ce un nouvel attachement qui commence ou un vieil attachement qui

finit? N’importe: c’est l’amour qui meurt avant l’objet aimé. On est

obligé de reconnaître que les sentiments de l’homme sont exposés à

l’effet d’un travail caché; fièvre du temps qui produit la lassitude,

dissipe l’illusion, mine nos passions et change nos cœurs, comme elle

change nos cheveux et nos années. Cependant il est une exception à cette

infirmité des choses humaines; il arrive quelquefois que dans une âme

forte un amour dure assez pour se transformer en amitié passionnée, pour

devenir un devoir, pour prendre les qualités de la vertu; alors il perd

sa défaillance de nature, et vit de ses principes immortels.

Il ne faut pas séparer des ouvrages de Rancé les instructions de saint

Dorothée traduites du grec pour les instructions des pères de la Trappe.

Saint Dorothée se convertit à la vue d’un tableau, comme Énée retrouva

les souvenirs de Troie dans les palais de Carthage. Ce tableau

représentait les divers tourments des pécheurs aux enfers: une dame

d’une majesté et d’une beauté extraordinaires se montra tout à coup

auprès de Dorothée, lui expliqua le tableau et disparut. On voit comme

les souvenirs de Virgile s’étaient empreints jusque dans les

imaginations de l’Orient, si toutefois l’Orient n’était pas à la source

de ces souvenirs. Les instructions de saint Dorothée sur les jugements,

sur les accusations de soi-même, sur le souvenir des injures, sur les

habitudes, sont écrites dans la traduction de Rancé avec onction et

intérêt. Un jour, selon une de ces histoires, un des frères vint trouver

son abbé dans le désert et lui dit: «Ayez pitié de moi, mon père, parce

que je dérobe et que je mange ensuite ce que j’ai dérobé.--Et pourquoi?

dit saint Dorothée, est-ce que vous avez faim?--Oui, mon père,

répondit-il; ce que l’on donne à la table commune ne me suffit pas.» On

doubla pitance du solitaire, et il dérobait toujours. Ce pauvre frère

savait que le larcin est un péché, il en pleurait, et toutefois il se

laissait entraîner.

D’Andilly n’avait laissé à Rancé que l’histoire de Dorothée à traduire:

c’était un mauvais grec d’Asie du troisième siècle, difficile à

entendre, et dont il n’existait qu’une paraphrase infidèle. J’ai vu

entre Jaffa et Gaza le désert qu’avait habité Dorothée: il n’y avait

point les soixante-dix palmiers et les douze fontaines.

Une suite de souffrances renouvelées obligèrent enfin Rancé de se

démettre de son abbaye. On était si abattu sous la majesté de Louis XIV,

que des solitaires mêmes ne se pouvaient empêcher de faire entendre le

langage de la flatterie usité à Versailles. Ce n’était pas chose si

aisée qu’on se l’imagine que de faire agréer la démission d’un

trappiste; derrière cette démission se reproduisait la question de

l’_abbé commendataire_ ou de l’_abbé régulier_. La sainteté inspirait à

Rancé une adresse particulière sitôt que se renouvelaient des

contestations: le chef de l’ordre de Cîteaux en appelait-il au pape,

Rancé en appelait au roi. Louis XIV évoquait l’affaire à son conseil,

et, sans donner gain de cause à l’une des parties, rétablissait

l’équilibre. La cour se partageait; elle prenait un vif intérêt à ces

démêlés du cloître; un grand saint avait autant de crédit qu’un grand

seigneur; une gravité commune faisait que l’austérité de la religion

communiquait de l’importance aux affaires du monde, et que les affaires

du monde donnaient une vivacité utile aux intérêts de la religion.

Rancé avait consenti à se charger de la conduite spirituelle de l’abbaye

des Clairets, monastère de femmes dépendant de la Trappe. Il était

gouverné par Eugénie-Françoise d’Étampes de Valence, d’une plus illustre

famille que celle de cette duchesse d’Étampes appelée la plus savante

des belles et la plus belle des savantes. On voit dans des lettres du

temps qu’on allait à cette abbaye par Nogent-le-Rotrou.

L’abbesse des Clairets était d’une morgue presque ridicule, même dans

ces temps d’aristocratie. Elle disait de dom Zozime qu’il ne méritait

pas seulement d’être son laquais, parce que ce n’était que le fils d’un

bourgeois de Bellème.

La visite de Rancé aux Clairets est du 16 février 1690; on possède

encore, avec la carte de sa visite, les discours d’ouverture et de

clôture. L’abbesse avait fait sonner la grosse cloche de l’abbaye

aussitôt que Rancé parut dans le voisinage; cloche dont le son se perdit

comme mille autres dans les bois qui n’existent plus; on trouve on ne

sait quel charme dans ces accents qui annonçaient à des échos, muets

depuis long-temps, le passage d’un homme sur la terre. L’abbesse s’était

jetée à genoux devant le père à l’entrée de l’église. La carte de visite

laissée dans le monastère faisait du bruit. Rancé avait dit que la

lecture de l’Ancien Testament ne convenait pas à des religieuses: «Que

voulez-vous, disait-il, que des filles obligées à une chasteté consommée

lisent le Cantique des Cantiques, l’histoire de Suzanne, celle de Juda,

de Thamar, de Judith, d’Ammon, de la violence faite à la femme du lévite

dans Gabaon, le Lévitique, Ruth?»

Lorsque Rancé s’énonçait, les religieux croyaient entendre

très-sensiblement les anges chanter leurs mélodies. Sa parole était

aussi persuasive que son caractère était inflexible. Elle fut pourtant

écoutée presque sans fruit aux Clairets; car il détruisait par sa voix

l’effet qu’il produisait par sa parole: c’est pourquoi l’on trouve une

lettre rude qu’il écrivit à une religieuse de ce monastère. «Je vous

avoue que j’ai été tout à la fois surpris de vous voir dans les

dispositions et les pensées auxquelles je ne me serais point du tout

attendu; car enfin qu’est-ce que Dieu pourrait faire davantage pour vous

assurer contre la crainte de la mort, que de vous appeler dans un état

qui doit vous donner de l’éloignement et du mépris pour la vie?»

Fait pour le monde, l’abbé s’en séparait par la pénitence; mais au

milieu de toutes ces douleurs de femme, il ne s’apercevait pas qu’en

voulant faire retourner l’humanité aux rigueurs de l’Orient, il se

trompait de siècle et de climat. Il n’avait pas de corbeaux pour nourrir

ses anachorètes, de palmiers pour couronner leur tête, de lions pour

creuser la fosse des Thaïs. Sa morale tombait dans ces méprises de notre

poésie qui ne parle que de la cruauté des tigres, dans des forêts où

nous n’apercevons que des chevreuils.

Rancé retourna à la Trappe par un orage; les tonnerres accompagnaient

majestueusement les faibles pas d’un vieillard. Les beaux temps du

christianisme étaient finis: on croit entendre se refermer les portes

d’un temple abandonné.

L’abbesse d’une abbaye de Paris ayant lu l’ouvrage _De la Sainteté et

des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus consentir qu’on

introduisît la musique dans son couvent: elle en écrivit à Rancé; l’abbé

répondit: «La musique ne convient point à une règle aussi sainte et

aussi pure que la vôtre; est-il possible que vos sœurs soient si

aveugles et aient les yeux tellement fermés qu’elles ne s’aperçoivent

pas qu’elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier

éloignement!»

Rancé était de l’avis des magistrats de Sparte: ils mirent à l’amende

Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les nonnes

persistèrent; le monde rit de ces discordes, qui pensèrent renverser une

grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions, comme Virgile nous

apprend que l’on apaise le combat des abeilles: un peu de poussière

jetée en l’air fit cesser la mêlée. Il survint aux religieuses qui

voulaient chanter, des rhumes: elles reconnurent que la main de Dieu

s’appesantissait sur elles. Rancé du reste avait raison: la musique

tient le milieu entre la nature matérielle et la nature intellectuelle;

elle peut dépouiller l’amour de son enveloppe terrestre ou donner un

corps à l’ange: selon les dispositions de celui qui écoute, ses accords

sont des pensées ou des caresses. A peine les poètes chrétiens de

l’antiquité ont-ils permis qu’on fît entendre cette mélodie après eux,

lorsqu’ils avaient réuni leur vie aux faisceaux des lyres brisées.

Des médailles et des portraits de l’abbé de Rancé s’étant répandus,

donnèrent naissance à de nouvelles calomnies; on le traita de superbe

qui voulait éterniser sa mémoire. On fit courir des médailles portant

d’un côté ces mots: _Restaurator monachorum_; et de l’autre un moine mal

fait avec cette devise: _Labor improbus._

Le P. Lami, un des commensaux de la Trappe, était demi-philosophe; il

différait de Rancé sur beaucoup de sujets; il passait pour être l’homme

de son ordre qui écrivait le mieux en français: il avait développé avec

clarté les idées de Descartes. Au sujet des _Études monastiques_, il eut

une discussion avec Rancé devant madame de Guise, et Mabillon raconte

que Lami l’emporta sur Rancé[17]. Un ordre de Louis XIV imposa silence

aux partis.

[17] Premier volume des Œuvres posthumes de Mabillon.

S’il y a des libelles imprimés contre Rancé, il y en a d’autres qui sont

restés manuscrits, en particulier une dissertation sur _les

humiliations_, par l’abbé Leroy; elle se trouve à la bibliothèque de

Sainte-Geneviève. L’abbé de Rancé répondait: «Vous savez combien de fois

on m’a fait mort; on a vu que je ne laissais pas de vivre; on s’avise de

dire que la vie de l’esprit est éteinte en moi; que véritablement j’ai

une âme, mais que je ne raisonne plus.» On le pressait de mitiger la

discipline de la Trappe, il répondait par ces quatre mots des

Macchabées: «_Moriamur in simplicitate nostra._» On l’invitait à écrire

les devoirs du chrétien, comme il avait écrit les devoirs de la vie

monastique; il en traça des pages, puis il s’arrêta, disant: «Il ne me

reste que quelques instants à vivre; le meilleur usage que j’en puisse

faire, c’est de les passer dans le silence.»

Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut rien

être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu’il s’infligeait. Après

cela put-il se débarrasser entièrement de sa nature? Ne se retrouvait-il

pas à chaque instant comme Dieu l’avait fait? Son parti pris contre ses

faiblesses a fait sa grandeur; il avait composé de toutes ses faiblesses

punies un faisceau de vertus. Selon l’historien de Saint-Luc, saint

Bernard bâtit son édifice sur le fondement d’une grande innocence;

Rancé, sur les ruines de son innocence perdue, mais réparée.

Le rhumatisme qui d’abord lui avait saisi la main gauche, se jeta sur la

droite, dans laquelle le chirurgien de madame de Guise travailla. Cette

main devint inutile et contrefaite. Le malade avait une répugnance

extrême de toute nourriture. Affligé d’une toux insupportable, d’une

insomnie continuelle, de maux de dents cruels, d’enflures aux pieds, il

se vit réduit pendant près de six années à passer ses jours à

l’infirmerie dans une chaise, sans presque jamais changer de posture. Un

frère convers le pressant de prendre un peu de nourriture, Rancé dit

avec un sourire: «Voilà mon persécuteur.» Il n’employait ses frères qui

regardaient comme un bonheur de le servir, qu’avec une extrême

discrétion. Il souffrait la soif, n’osant leur demander à boire, de peur

de les fatiguer. Lorsqu’on lui avait donné quelque chose, il en

témoignait aussitôt sa reconnaissance par une inclination de tête en se

découvrant. Il souffrait des douleurs aiguës que l’on n’aurait pas

remarquées si l’on n’eût aperçu quelque changement sur son visage. Il

avait fait mettre vis-à-vis de sa chaise dans l’infirmerie ces paroles

du prophète: «Seigneur, oubliez mes ignorances et les péchés de ma

jeunesse.» Ce fut pendant cette perpétuelle agonie qu’il composa son

livre intitulé: _Réflexions sur les quatre évangélistes_.

Rancé ne rencontra pas toujours des Mabillon, il eut des adversaires

plus ignorants, par conséquent plus sûrs d’eux-mêmes. On lui apporta un

matin une satire contre sa personne; il la lut, loua ce qu’il y trouva

de bien, et dit: «Voilà une excellente préparation pour la messe.» Il

allait à l’autel.

Dans le remuement des choses diverses dont il avait été si long-temps le

témoin, il avait toujours conservé sa paix. Pendant ses voyages, il se

détournait le plus qu’il pouvait des grands chemins. Il suivait des

sentiers au milieu des blés, tenant les yeux attachés sur le soleil prêt

à se coucher parmi les moissons. Si par hasard il rencontrait quelque

banne, il demandait la permission d’y monter. «Ce serait plutôt à moi,

disait-il, de conduire cette charrette qu’à ce paysan, parce que,

quoiqu’il soit pauvre, c’est un homme de bien. Moi, je suis toujours le

plus malheureux de tous les pécheurs.» Il avertit ses frères des maux

dont la maison était menacée. A l’anniversaire de sa profession d’abbé,

des moines assemblés en chapitre firent à genoux cette protestation:

«Nous protestons de garder notre sainte règle dans toute son étendue.»

Rancé commença: il renonça de nouveau au monde pour ne s’occuper que des

années éternelles.

Les solitaires écrivirent en même temps au pape:

«Il y a plusieurs années, très-saint père, que nous jouissons d’un grand

et précieux trésor dans la personne de notre père abbé; mais il va nous

être enlevé si votre sainteté ne se hâte de nous secourir. Il va à la

mort avec joie; il ne veut rien prendre de ce qui pourrait réparer ses

forces; il chante avec l’apôtre: Si la maison de terre que nous habitons

vient à se dissoudre, Dieu nous donnera dans le ciel une demeure qui

durera éternellement. Qu’il nous survive, qu’il nous ferme les yeux!» Le

cardinal Cibo répondit au nom du pape que sa sainteté ordonnait que

l’abbé de la Trappe eût à suspendre des austérités qui compromettaient

sa vie.

Le 2 de novembre de l’année 1694, Rancé mandait à l’abbé Nicaise: «Voilà

M. Arnauld mort après avoir poussé sa carrière aussi loin qu’il l’a pu.

Il a fallu qu’elle se soit terminée; voilà bien des questions finies.

L’érudition de M. Arnauld et son autorité étaient d’un grand poids pour

le parti heureux qui n’en a point d’autre que celui de Jésus-Christ;

qui, mettant à part tout ce qui pourrait l’en séparer ou l’en distraire,

même pour un moment, s’y attache avec tant de fermeté que rien ne soit

capable de l’en déprendre.» Ce passage de la lettre de Rancé, si

différent de ce qu’il avait écrit à M. de Brancas sur Arnauld, étant

connu, ressuscita toutes les ardeurs. Rancé lui-même fut surpris du

fracas que causaient ces quatre lignes. Au milieu de cette agitation, il

écrivit de nouveau, le 27 janvier 1695, à l’abbé Nicaise: «J’ai reçu

depuis deux jours une lettre de plus de vingt pages de votre bon ami le

Père Quesnel: elle est toute remplie d’une dureté et d’une vivacité

incompréhensibles; il prétend me prouver que j’ai flétri le nom de M.

Arnauld, que je lui ai donné un coup de poignard après sa mort, que j’ai

fait, autant qu’il était en mon pouvoir, une plaie mortelle à sa

mémoire, et une infinité d’autres choses plus violentes les unes que les

autres. Je n’ai jamais entendu parler d’une imagination aussi

extraordinaire. Quand j’aurais écrit un volume contre la vie, la

conduite et les sentiments de M. Arnauld, que je me fusse servi pour

cela des expressions les plus injurieuses, il ne me traiterait pas d’une

autre manière; il me demande des rétractations et des déclarations

publiques, comme si j’avais de mon plein pouvoir rejeté hors de l’Église

M. Arnauld après sa mort; il ajoute que toute la France attend une

réparation de ma part, et si j’avais mis le feu à Port-Royal ou que je

l’eusse renversé de fond en comble, il ne m’en dirait pas davantage.»

Rancé avait raison, il n’avait pas mis le feu à Port-Royal; quant à la

convenance de ses prévisions, c’était une convenance que se donnent

facilement les hommes accoutumés à se servir de la plume. Pour ce qui

est du grand Arnauld dont on ne lit plus les ouvrages, les dernières

années de sa vie avaient affaibli le sérieux qui lui servait de

bouclier. Caché à l’hôtel de Longueville, déguisé sous un habit gris,

l’épée au côté, affublé d’une grande perruque, le vieux janséniste était

nourri dans une chambre haute par l’aventurière de la Fronde. Il

commettait mille imprudences. Madame de Longueville disait qu’elle

aurait mieux aimé confier ses secrets à un libertin. Il ne voulait point

de paix; il avait, disait-il, pour se reposer l’éternité tout entière.

Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, il faut éviter les

travestissements peu dignes.

Vie de Rancé · 第 11 / 14 段