Laroque, que j’ai déjà cité, est une réponse aux _Devoirs de la vie
monastique_; il est en forme de dialogue, selon le goût du temps:
Timocrate et Philandre s’entretiennent du livre de Rancé. Timocrate est
un bonhomme, qui, par-ci par-là, a grande envie d’admirer le livre des
Devoirs, mais Philandre le morigène; il prétend, lui, que l’ouvrage du
solitaire de la Trappe ne vaut pas le diable. Sur chaque observation de
Timocrate, Philandre s’écrie: «Ah! je ne savais pas cela. Je serai fort
aise que vous examiniez un peu ce qu’il dit là-dessus, et vous
m’obligerez de me montrer l’endroit.» Les deux interlocuteurs vont
dîner, se donnent rendez-vous pour le lendemain au jardin des Tuileries,
et la conversation continue. Timocrate accuse Rancé de dédaigner
l’Écriture, de vouloir se montrer savant à propos de tout, de citer de
l’Aristophane grec. «Je voudrais savoir, reprend Timocrate, quand il l’a
lu, si c’était dans sa jeunesse et avant d’avoir quitté le monde ou
après. J’ai peine à croire qu’il se ressouvienne si exactement d’une
lecture faite il y a plus de trente ans: ainsi il y a plus d’apparence
que c’est dans la retraite qu’il s’est diverti avec ce comique.» Petite
chicane de mauvaise foi, néanmoins piquante. Le P. Mège combattit
sérieusement le premier l’ouvrage de Rancé dans son _Commentaire sur la
règle de saint Benoît_. Le livre _De la sainteté et des devoirs de la
vie monastique_ était déjà à sa troisième édition, lorsqu’enfin, dans
l’ombre des cloîtres, on entendit un bruit de papier et de poussière:
c’était Mabillon qui s’élevait. Il n’avait pas blanchi sous ses
in-folio, il ne regardait pas autour de lui les parchemins moisis des
premiers jours de la monarchie, pour s’entendre dire qu’il avait perdu
son âme et son temps à l’étude des choses passées. Le compilateur des
_Vetera analecta_ se crut obligé de soutenir la cause des érudits, dont
il était la gloire. Les deux savants champions, descendus dans la lice,
étaient cuirassés de grec et de latin. Quand nous prétendons lutter
contre ces savants, nous montrons ce qui nous manque «dans cette
monarchie DOCTE ET CONQUÉRANTE», dit Bossuet. Le Père Mabillon procède
méthodiquement; il ne laisse rien derrière lui; rechercheur expérimenté,
il fouille partout: il ne fait pas un pas qu’il ne force un siècle à se
lever. Intime confident des chroniques, il dit comme l’abbé Lacordaire:
«Le temps tiendra la plume après moi.»
Il s’adresse aux jeunes religieux bénédictins de la congrégation de
Saint-Maur:
«C’est à vous, mes très-chers frères, leur dit-il, que je me sens obligé
d’offrir cet ouvrage; puisque c’est particulièrement pour vous qu’il a
été entrepris et composé. Je vous prie de bien considérer que je ne
prétends pas faire ici de nos monastères de pures académies de science:
si le grand apôtre faisait gloire de n’en avoir point d’autre que celle
de Jésus Christ crucifié, nous ne devons point aussi avoir d’autre but
dans nos études: il est vrai, et saint Paul l’a dit, que la science sans
la charité enfle, mais il est certain aussi qu’avec le secours de la
grâce rien n’est plus propre à nous conduire à l’humilité, parce que
rien ne nous fait mieux connaître notre néant, notre corruption et nos
misères.»
L’illustre savant s’était mis à l’abri des reproches de Rancé par cette
ingénieuse interprétation de l’étude. Jusque dans la manière dont il
imprime son traité, il semble avoir contracté dans des lettres
majuscules quelque chose du caractère monumental des inscriptions. Il
écarte pour les théologiens scolastiques les questions de la puissance
_obédiencielle_ et de la façon dont le feu matériel agit sur les damnés,
puis il entre en matière: «Ce qui m’avait fait balancer d’abord, dit-il
dans son avant-propos, sur la composition de mon ouvrage, c’est que le
grand serviteur de Dieu qui fait aujourd’hui tant d’honneur à l’état
monastique s’est expliqué d’une manière si noble et si relevée sur ce
sujet, qu’il est malaisé de réussir après lui. L’on pourra cependant
demeurer d’accord avec lui que si tous les solitaires étaient comme les
siens, et si l’on était assuré d’avoir toujours des supérieurs aussi
éclairés que lui, il ne serait pas beaucoup nécessaire que les
solitaires s’appliquassent aux études, puisqu’en ce cas leur supérieur
leur tiendrait lieu de livres. Mais il est difficile, pour ne pas dire
impossible, que toutes les communautés aient cet avantage.»
Après cette sainte courtoisie, Mabillon continue: la raison et le savoir
l’appelaient à triompher. Il affirme que les moines sont obligés de
vaquer à l’étude, que les grands hommes qui ont fleuri parmi les moines
sont une preuve que l’on cultivait les lettres chez eux, que les
bibliothèques des monastères sont une autre preuve des études qui s’y
faisaient. Il parle de l’institution de l’abbaye du Bec et des
Chartreux. Il montre que les monastères de l’Orient s’occupaient aussi
de lettres: témoin saint Basile, saint Chrysostome, saint Jérôme,
Ruffin, Cassien et son compagnon Germain, Marc le solitaire, et saint
Nil. Il rappelle le monastère de Lérins dans l’Occident, l’abbaye du
mont Cassin, le monastère de Saint-Colomban, les écoles attachées aux
cathédrales et aux monastères, les savants qui sortirent de ces écoles,
le fameux Gerbert, Loup de Ferrières, Lanfranc, Anselme; il fait voir
que les moines, occupés à transcrire les ouvrages des anciens, nous les
ont conservés, que les religieux mêmes s’occupaient de les transcrire;
que les conciles et les papes, loin de défendre les études aux moines,
les ont, au contraire, obligés à ces études; il ne faut, pour la
conviction de la France, que l’autorité de Charlemagne et de saint
Louis.
L’érudition toujours sûre déborde dans le _Traité des études
monastiques_. L’auteur descend aux plus petits préceptes: il apprend à
reposer sa voix à propos dans les lectures; il insiste surtout sur la
brièveté, quoique lui-même soit un peu long: un court _Hic jacet
Sugerius abbas_ vaut mieux, dit-il, qu’une verbeuse inscription.
Prononcez en français _incontinent après_, au lieu d’_incontinen après_;
_saintes âmes_, au lieu de _saint âmes_.
«Ceux qui confèrent les manuscrits avec un imprimé, ajoute l’érudit,
doivent, pour la facilité de ceux qui s’en serviront, marquer la page et
le nombre de la ligne de l’imprimé où tombe la correction ou la diverse
leçon; et afin qu’ils ne soient pas obligés de compter à chaque fois les
lignes, ils pourront faire une échelle de carton ou de papier sur
laquelle ils marqueront le nombre des lignes dans la même distance
qu’elles sont dans l’imprimé.»
Merveilleux siècle où Mabillon, oubliant son sujet, se change en un
pauvre pédagogue, où Bossuet, devenant un prêtre habitué de paroisse,
fait le catéchisme aux petits enfants de son diocèse!
Il n’y a aucune éloquence dans le _Traité des études monastiques_ opposé
aux sentiments de Rancé, mais une raison supérieure, une mansuétude
touchante, je ne sais quoi qui gagne le cœur: «Écrivons donc, dit-il en
finissant, et composons tant que nous voudrons, et travaillons pour les
autres. Si nous ne sommes pénétrés de ces sentiments, nous travaillons
en vain, et nous ne rapporterons de notre travail qu’une funeste
condamnation. Tout passe, excepté la charité: _Quotidiè morimur,
quotidiè commutamur, et tamen æternos nos esse credimus._»
Rancé prit feu en se sentant attaqué par Mabillon: sa réponse est aussi
érudite que celle du bénédictin, mais elle est sophistique. Si le
supérieur de la Trappe n’a pas raison, il se soutient par une éloquence
qu’il tire de sa passion pour les souffrances. Il adresse sa réponse à
ses frères trappistes, comme Mabillon avait dédié son ouvrage à ses
jeunes confrères.
«Comme Dieu m’a chargé, mes frères, leur dit-il, de veiller incessamment
à la garde de vos âmes, je me sens obligé de vous dire que depuis peu il
paraît un livre qui attaque une vérité que nous vous avons enseignée
comme une des plus importantes et des plus nécessaires pour maintenir la
régularité dans les cloîtres. Le dessein de l’auteur est de prouver que
l’étude des sciences est nécessaire à l’état monastique; je vous avoue
que ce qui me fait le plus de peine dans l’obligation où je suis de vous
expliquer mes pensées sur ce sujet, afin de vous préserver d’une opinion
qui m’a paru si dangereuse, c’est que j’estime et que je considère celui
qui a composé cet ouvrage, et qu’il s’attire une recommandation
particulière par sa vertu comme par sa doctrine.»
Quelle différence de ce public compétent et choisi à celui auquel nous
nous adressons maintenant!
Rancé reprend une à une les propositions de Mabillon, et les réfute à
son tour par des exemples. Comme il y a nécessairement des parties
faibles dans un grand ouvrage, l’abbé les saisit avec habileté: «On
loue, mes frères, dit-il, on loue Marc, disciple, à ce que l’on dit, de
saint Benoît, de ce qu’il faisait bien des vers! Quelle louange pour un
moine! Je suis assuré que saint Benoît ne lui avait pas légué cette
science par son testament, ni qu’il ne la lui avait pas enseignée par
son exemple. Quelle qualité pour un solitaire d’être poète!
»Loup, abbé de Ferrières, a tort de prier le pape Benoît III de lui
envoyer le livre de l’Orateur de Cicéron, les douze livres de
Quintilien, le Commentaire de Donat sur Térence: n’aurait-il pas mieux
fait de gémir dans le fond de son cloître de ses propres péchés comme de
ceux du monde, et de soutenir ses frères qui dans ce siècle de fer
avaient besoin d’être secourus et d’être consolés!»
Rancé se jette parmi les moines savants pour en rompre l’ordonnance; il
ne s’aperçoit pas qu’il les fait aimer: il rit de Hubald, auteur de cent
trente vers à la louange des _chauves_. Rancé avait raison; mais
qu’est-ce que cela prouve, sinon chez Rancé un reste de la raillerie du
monde?
Mabillon ne se tint pas pour vaincu; il répliqua dans ses _Réflexions_.
Il amoncela de nouvelles preuves en faveur des études monastiques. Ces
ouvrages de Mabillon ne sont point écrits avec emportement; une
attention sage, pleine de modération et de retenue, une piété tendre,
une science humble et modeste, une sainte politesse règnent partout. Il
finit par ces paroles touchantes:
«J’ai tâché de garder toutes les règles de la modération; mais je
n’oserais me flatter qu’il ne me soit rien échappé de contraire et que
je n’aie trahi en cela mes intentions les plus pures et les plus
droites. Que ne pouvez-vous voir mon cœur, mon révérend père (l’abbé de
la Trappe)! car permettez-moi de vous adresser ces paroles à la fin de
cet ouvrage, pour y connaître les dispositions où je suis et pour votre
personne et pour votre maison. Je suis bien éloigné de désapprouver la
conduite que vous y gardez envers vos religieux touchant les études;
mais si vous les croyez assez forts pour s’en passer, n’ôtez pas aux
autres un soutien dont ils ont besoin.
»Que si vous jugiez à propos de répliquer à ces réflexions, je vous prie
de prendre bien ma pensée comme je me suis efforcé de prendre la vôtre;
mais, au nom de Dieu, demeurons-en là dans les termes de notre
contestation. J’espère que Dieu me fera la grâce de n’entrer jamais dans
ces sortes de détails. Quelque chose qu’on puisse me dire et que je
puisse apprendre, je n’en ferai jamais aucun autre usage que de les
sacrifier à la paix et à la charité chrétienne. Écrivez donc, si vous
voulez, contre l’abus que l’on peut faire de l’étude et de la science,
mais épargnez en même temps l’une et l’autre, parce qu’elles sont bonnes
en elles-mêmes et que l’on en peut faire un très-bon usage dans les
communautés religieuses. C’est la charité qui, unissant les travaux des
uns avec l’étude des autres par l’union de leurs cœurs, fait que ceux
qui étudient participent au mérite du travail de leurs frères, et que
ceux qui travaillent profitent des lumières de ceux qui étudient. Je
souhaite de tout mon cœur que ce soit là notre partage aux uns et aux
autres; heureux si ce pouvait être là le fruit de nos disputes, et si,
nos sentiments étant partagés au sujet de la science, ils demeuraient
réunis au moins dans l’esprit de charité. Pardonnez-moi, mon révérend
père, car il faut finir par les paroles du saint docteur; pardonnez-moi
si j’ai parlé avec quelque sorte de liberté, et soyez persuadé que je ne
l’ai fait par aucun dessein de vous blesser: _non ad contumeliam tuam,
sed ad defensionem meam_. Néanmoins, si je me suis trompé en cela même,
je vous prie encore de me le pardonner.»
Ce ne sont pas là de ces modesties ostentatrices qui se glorifient.
Mabillon parle à pleine ouverture de cœur; aucun arrière amour-propre ne
corrompt la sincérité de ses aveux: tels sont les fruits de la religion.
Il y a loin de cette douceur à cette amertume du savoir, telle qu’on la
sent dans les contentions de Milton et de Saumaise et dans les jugements
de Scaliger.
Les actions confirmèrent les paroles; et l’on trouve Mabillon à la
Trappe, suivi et accompagné avec respect par Rancé. Le 4 juin 1693,
Rancé écrit à l’abbé Nicaise: «Le P. Mabillon est venu ici depuis sept à
huit jours seulement. L’entrevue s’est passée comme elle le devait; il
est malaisé de trouver tout ensemble plus d’humilité et plus d’érudition
que dans ce bon père.»
Bossuet, avec son bon sens, avait éclairé le point de la difficulté, en
distinguant l’état de solitaire et l’état de cénobite.
La dispute ne s’éteignit pas là: les moines savants avaient pris les
armes. D. Claude de Vert, sous le nom de frère Colombart, se jeta dans
la mêlée. L’infatigable Rancé répondit toujours. Quatre lettres du P.
Sainte-Marthe parurent, auxquelles Rancé répliqua par une courte lettre
adressée à Santeuil, juge placé avec ses belles poésies latines sur la
frontière des deux Parnasses.
Au surplus, l’éloignement pour les lettres qu’éprouvait Rancé s’est
retrouvé chez plusieurs hommes et même des hommes de son temps; ils
avaient appris à mépriser ce qu’ils avaient d’abord recherché. Boileau
écrivait à Brienne: «C’est très-philosophiquement et non chrétiennement
que les vers me paraissent une folie. C’est vainement que votre berger
en soutane, je veux dire M. de Maucroix, déplore la perte du _Lutrin_.
Si quelque raison me le fait jamais déchirer, ce ne sera pas la
dévotion, mais le peu d’estime que j’en fais, aussi bien que de tous mes
ouvrages. Vous me direz peut-être que je suis aujourd’hui dans un grand
accès d’humilité; point du tout: jamais je ne fus plus orgueilleux; car,
si je fais peu de cas de mes ouvrages, j’en fais encore bien moins de
ceux de nos poètes d’aujourd’hui, dont je ne puis plus lire ni entendre
pas un, fût-il à ma louange.»
Que dirait donc le critique, maintenant qu’il n’y a pas un de nous, long
ou écourté qu’il soit, qui ne se pense assuré d’aller aux astres? Pour
moi, tout épris que je puisse être de ma chétive personne, je sais bien
que je ne dépasserai pas ma vie. On déterre dans des îles de Norvége
quelques urnes gravées de caractères indéchiffrables. A qui
appartiennent ces cendres? Les vents n’en savent rien.
Mabillon, né le 23 novembre 1632, à Saint-Pierre-Mont, village du
diocèse de Reims, mourut sept ans après Rancé, le 27 décembre 1707. En
apprenant cette mort, Clément XI dit «que Mabillon devait être inhumé
dans le lieu le plus distingué, parce qu’on ne manquerait pas de
demander où il avait été déposé: _Ubi posuistis eum?_»
Les restes du savant, après avoir été conservés au Musée des _monuments
français_, ont été reportés, au mois de février 1819, à l’abbaye de
Saint-Germain-des-Prés. Notre maître à tous, M. Augustin Thierry, a
écrit ces paroles sur le premier monument de notre monarchie:
découvrons-nous avec respect pour entrer dans le caveau funèbre: «Cette
église fut le tombeau des princes mérovingiens; son pavé subsiste; et,
dans l’enceinte de l’édifice, rebâti plusieurs fois, il garde encore la
poussière des fils du conquérant de la Gaule. Si ces récits valent
quelque chose, ils augmenteront le respect de notre âge pour l’antique
abbaye royale, maintenant simple paroisse de Paris; et peut-être
joindront-ils une émotion de plus aux pensées qu’inspire ce lieu de
prières, consacré il y a treize cents ans.»
L’édit de Nantes fut révoqué en 1685 au mois d’août; les cent
cinquante-huit articles avaient été successivement cancellés par des
lois. A ce propos, l’abbé de Rancé écrivait: «C’est un prodige que le
roi a fait contre l’extirpation de l’hérésie. Il fallait pour cela une
puissance et un zèle qui ne fût pas moins grand que le sien. Le temple
de Charenton détruit, et nul exercice de religion dans le royaume, c’est
une espèce de miracle que nous n’eussions pas cru voir de nos jours.»
La renommée de l’abbaye de la Trappe avait franchi les mers; un
missionnaire était arrivé de la Chine tout exprès pour voir le saint
solitaire. Prêt à retourner aux Indes, Rancé lui écrivit; et M. de
Chaumont, ainsi se nommait-il, emporta cette lettre comme une relique
protectrice: «Je ne saurais penser qu’avec étonnement, dit Rancé,
qu’étant près de faire naufrage, la Trappe vous ait été présente, et que
contre toute votre attente vous ayez espéré vous y voir. Le moyen, après
cela, de ne pas vous suivre jusqu’aux extrémités de la terre? Allez
donc, monsieur, où Dieu vous a destiné; ne doutez pas qu’en lui gagnant
des âmes vous ne sauviez la vôtre, et que vous ne soyez du nombre de
ceux qu’il a promis de couvrir de sa protection par l’entremise de ses
anges.»
Le P. Chaumont lui répondit: «Je conserverai votre chère lettre comme le
gage précieux de la part que vous voulez bien me donner et à tous mes
chers confrères dans vos travaux et dans vos prières; elle me sera comme
un pilote assuré et comme ma garde fidèle dans le cours de mon voyage,
et un puissant asile dans toutes les adversités qui me pourront
survenir. J’en laisserai une copie dans le monastère de Siam; quant à
l’original, je ne le quitterai jamais qu’à la mort.»
M. de Chaumont écrivit en 1691 à un religieux de la Trappe: «Passant de
la côte de Coromandel à la Chine, et faisant route par le vieux détroit
de Sineanpou, le 24 août notre navire se trouva à sec sur des rochers
depuis la proue jusqu’au grand mât, quoiqu’il y eût plusieurs brasses
d’eau sous la poupe; il fut tellement renversé que le grand mât touchait
presque à l’eau. Alors tous se crurent perdus, nonobstant leurs efforts.
Pendant ce temps-là, les sages et obligeantes promesses que notre saint
abbé m’avait fait de faire des prières particulières pour moi me
revinrent si vivement dans la pensée, qu’elles me causèrent une
confiance extraordinaire; et dans mes prières j’avais une idée si forte
de ce saint homme qu’il me semblait le voir et sentir qu’il fortifiait
l’espérance que j’avais d’aborder à la Chine. Ce qui me faisait dire à
mon confrère qu’il eût bon courage, et qu’avec le secours de
Notre-Seigneur et les prières du saint abbé de la Trappe nous
arriverions. Tout à coup le navire retourna dans son assiette, à la
faveur de la marée, sans avoir fait aucune perte.»
Le P. Chaumont appartenait à ces grandes missions des jésuites de la
Chine qui pensèrent nous ouvrir la route de Nankin.
Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le siècle de
Louis XIV y était entré, par des bois où l’on entend à peine un son. La
manière dont les hommes de ce temps voyaient le monde ne ressemblait pas
à celle dont nous l’apercevons aujourd’hui. Il ne s’agissait jamais pour
ces hommes d’eux-mêmes: c’était toujours de Dieu dont ils parlaient. Ces
souvenirs que Rancé envoyait aux océans par un missionnaire se
rattachaient à son arrière vie, lorsqu’il avait songé à cacher ses
blessures parmi les pasteurs de l’Himalaya. Tous les rivages sont bons
pour pleurer. Il aurait vu, s’il avait suivi ses premiers desseins, ces
rizières abandonnées quand l’homme qui les sema est passé depuis
long-temps; il aurait suivi des yeux ces Aras blancs qui se reposent sur
les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout ce qu’il
eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur feuillage et
leurs fruits: il se serait associé à cet Indien qui appelle ses parents
morts aux bouches du Gange, et dont on entend la nuit les chants
tributaires qu’accompagnent les vagues de la mer Pacifique.
On ne sait si Rancé avait entretenu un commerce de lettres avec
l’abbesse des Clairets, comme il en avait entretenu un avec Louise Roger
de La Mardellière, mère du comte de Charnz par Gaston. Peut-être qu’en
cherchant bien on pourrait retrouver quelques-unes des lettres que Rancé
écrivait dans sa jeunesse à madame de Montbazon, mais je n’ai plus le
temps de m’occuper de ces erreurs. Pour m’enquérir des printemps il
faudrait en avoir. Viendront les jeunes gens qui auront le loisir de
chercher ce que j’indique. Le temps a pris ses mains dans les miennes;
il n’y a plus rien à cueillir dans des jours défleuris.
On trouve dans le _Menagiana_ ce que Ménage pensait de Rancé: «Je ne
lis, dit-il, jamais les ouvrages de M. de la Trappe qu’avec admiration:
c’est l’homme du royaume qui écrit le mieux; son style est noble,
sublime, inimitable; son érudition profonde en matière de régularité,
ses recherches curieuses, son esprit supérieur, sa vie irréprochable, sa
réforme un ouvrage de la main du Très-Haut.»
Une lettre de madame de Maintenon, 29 juin 1698, nous apprend un voyage
de son frère à la Trappe; elle ajoute: «J’envie le bonheur de mon frère
d’avoir vu ce qu’il y a de plus édifiant dans l’Église et d’avoir
entendu celui dont Dieu s’est servi pour établir ce nombre de saints qui
ne paraissent plus tenir à la terre.»
Ainsi tout s’occupait de Rancé depuis le génie jusqu’à la grandeur,
depuis Leibnitz jusqu’à madame de Maintenon.
Le style de Rancé n’est jamais jeune, il a laissé la jeunesse à madame
de Montbazon. Dans les œuvres de Rancé, le souffle du printemps manque
aux fleurs; mais en revanche quelles soirées d’automne! qu’ils sont
beaux ces bruits des derniers jours de l’année!
Rancé a beaucoup écrit; ce qui domine chez lui est une haine passionnée
de la vie; ce qu’il y a d’inexplicable, ce qui serait horrible si ce
n’était admirable, c’est la barrière infranchissable qu’il a placée
entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu, jamais il ne parle de ce
qu’il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le
public sans daigner lui apprendre ce qu’il est; la créature ne vaut pas
la peine qu’on s’explique devant elle: il renferme en lui-même son
histoire, qui lui retombe sur le cœur. Il enseigne aux hommes une
brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle pitié de leurs
maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les croix, vous y êtes
attachés, vous n’en descendrez pas; allez à la mort, tâchez seulement
que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux yeux de
l’Éternel. Rien de plus désespérant que cette doctrine, mélange de
stoïcisme et de fatalité, qui n’est attendrie que par quelques accents
de miséricorde qui s’échappent de la religion chrétienne. On sent
comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il
regardait le moindre soulagement offert aux souffrances comme une
insigne faiblesse et presque comme un crime. Un évêque avait écrit à
Rancé sur une abbesse qui avait besoin d’aller aux eaux, l’abbé lui
répond:
«Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les autres
est de nous persuader qu’ils ont fait un pas qu’il nous faut faire dans
peu, qu’ils ont ouvert une porte qu’ils n’ont point refermée. Les hommes
partent de la main de Dieu, il les confie au monde pour peu de moments;
lorsque ces moments sont expirés, le monde n’a plus droit de les
retenir, il faut qu’il les rende. La mort s’avance, et l’on touche à
l’éternité dans tous les instants de la vie. On vit pour mourir; le
dessein de Dieu, lorsqu’il nous donne la jouissance de la lumière, est
de nous en priver. On ne meurt qu’une fois, on ne répare point par une
seconde vie les égarements de la première: ce que l’on est à l’instant
de la mort, on l’est pour toujours.»
Cette langue du dix-septième siècle mettait à la disposition de
l’écrivain, sans effort et sans recherche, la force, la précision et la
clarté, en laissant à l’écrivain la liberté du tour et le caractère de
son génie. On trouve cette description du silence imprimée dans la
vingt-neuvième instruction de Rancé:
«La solitude est peu utile sans le silence, car on ne se sépare des
hommes que pour parler à Dieu, en interrompant tout entretien avec les
créatures.