»Je ne saurais m’empêcher de vous dire encore qu’il n’y a rien de moins

vrai que ce que l’on dit que je faisais pénitence d’avoir signé le

_formulaire_, puisque je le signerai toutes les fois que mes supérieurs

le désireront, et que je suis persuadé qu’en cela mon sentiment est le

véritable. Mais je ne nie point que dans le nombre presque infini de

crimes et de maux dont je me sens redevable à la justice divine, celui

d’avoir imputé aux personnes qu’on appelle jansénistes des opinions et

des erreurs dont j’ai reconnu dans la suite qu’ils n’étaient pas

coupables, n’y puisse être compris. Étant dans le monde, avant que je

pensasse sérieusement à mon salut, je me suis expliqué contre eux en

toute rencontre, et me suis donné sur cela une entière liberté, croyant

que je le pouvais faire sur la relation des gens qui avaient de la piété

et de la doctrine. Cependant je me suis mécompté, et ce ne sera point

une excuse pour moi au jugement de Dieu, d’avoir cru et d’avoir parlé

sur le rapport et sur la foi des autres. Cela m’a fait prendre deux

résolutions que j’espère de garder inviolablement avec la grâce de Dieu:

une, de ne croire jamais le mal de personne, quelle que soit la piété de

ceux qui le diront, à moins qu’ils ne me fassent voir une évidence;

l’autre est de ne rien dire jamais à moins qu’avec l’évidence je n’y

sois engagé par une nécessité indispensable; celui qui craint les

jugements de Dieu et qui sait qu’il a mérité d’en être jugé avec

rigueur, est bien malheureux quand il juge ses frères, puisque le plus

grand de tous les moyens pour engager Jésus-Christ à nous juger dans sa

miséricorde, est de nous abstenir de juger.

»Je croirais faire un mal si je soupçonnais leur foi (des jansénistes);

ils sont dans la communion et dans le sein de l’Église, elle les regarde

comme ses enfants; et par conséquent je ne puis et ne dois les regarder

autrement que comme mes frères.

»Vous dites, monsieur, qu’ils sont suspects; mais Dieu me préserve de me

conduire par mes soupçons. Je sais par ma propre expérience, et je

l’éprouve tous les jours, jusqu’où va l’injustice et la violence de ceux

qu’on appelle molinistes. Il n’y a point de calomnies dont ils

n’essayent de ruiner ma réputation, point de bruits injurieux qu’ils ne

répandent contre ma personne; comme ils ne sauraient attaquer mes mœurs,

ils attaquent ma foi et ma croyance, et trouvent dans les règles de leur

morale et dans la fausseté de leurs maximes qu’il leur est permis de

dire contre moi tous les maux que l’envie et la passion leur peut

suggérer. _Circumveniamus justum, quoniam inutilis est nobis et

contrarius est operibus nostris._ Ma conduite n’est pas conforme à la

leur; mes maximes sont exactes, les leurs sont relâchées; les voies dans

lesquelles j’essaye de marcher sont étroites, celles qu’ils suivent sont

larges et spacieuses: voilà mon crime; cela suffit, il faut m’opprimer

et me détruire. _Opprimamus pauperem justum; gravis est nobis etiam ad

vivendum, quoniam dissimilis est aliis vita illius._

»Comment voulez-vous, monsieur, que je leur donnasse quelque créance; et

peuvent-ils passer pour autre chose dans mon esprit que pour des

emportés et des injustes? En quel endroit de l’Écriture et des livres

des saints Pères ces gens, si zélés pour la défense de la vérité,

ont-ils lu qu’ils puissent en conscience imputer le plus grand de tous

les crimes sous des imaginations toutes pures, et décrier par toutes

sortes de voies publiques et secrètes des personnes qui servent Dieu

dans la retraite et dans le silence, qui ne se mêlent ni des

contestations ni des affaires, qui donnent de l’édification à l’Église,

et dont la vie, de l’aveu même de ceux qui ne les aiment pas, est

irrépréhensible? Jugez vous-même, monsieur, qu’est-ce qui se peut

présenter plus naturellement lorsqu’il me revient quelque chose des

soupçons que l’on forme contre les jansénistes, sinon que, puisque les

molinistes ne font nul scrupule de m’imputer des excès dont je ne suis

pas moins exempt que vous-même, quoique je n’aie jamais rien dit à leur

désavantage et qu’ils n’aient aucun sujet de se plaindre de moi, il est

très-possible qu’ils attribuent des erreurs imaginaires à des personnes

qui n’ont pas eu pour eux les mêmes égards ni les mêmes ménagements, et

contre lesquels ils ont depuis si long-temps une guerre toute déclarée?

»Pour vous parler franchement, monsieur, je ne suis rien moins que

moliniste, quoique je sois parfaitement soumis à toutes les puissances

ecclésiastiques. Je ne pense point comme eux pour ce qui regarde la

grâce de Jésus-Christ, la prédestination de ses saints et la morale de

son Évangile, et je suis persuadé que les jansénistes n’ont point de

mauvaise doctrine. Ce serait une grande faiblesse de régler sa conduite

sur les caprices et les imaginations du monde; et les gens de bien qui

ne regardent que Dieu dans toutes les circonstances de leur vie ne se

mettent guère en peine que l’on se scandalise de leur procédé lorsqu’il

n’y a rien qui ne soit dans l’ordre et dans les règles. Le scandale ne

retombe point sur eux, mais sur ceux qui veulent trouver des sujets d’en

prendre des occasions qui ne sont point blâmables.

»Enfin, monsieur, j’ai vu, depuis que j’ai quitté le monde, les

différents partis qui ont agité l’Église. J’ai vu de tous les côtés les

intérêts et les passions qui les ont continués, et par la grâce de Dieu

je n’y ai pris aucune part que celle de m’en affliger, d’en gémir devant

Dieu et de le prier d’inspirer des sentiments de paix et de charité à

ceux qui paraissent en avoir de tout contraires. J’ai vécu entre les uns

et les autres dans un état de suspension, je me suis soumis à l’Église

sans avoir de liaison avec personne, parce que j’ai cru qu’il n’y en

avait point qui ne fût dangereuse et que le meilleur des partis était de

n’en point avoir, mais de s’attacher simplement à Jésus-Christ et à ceux

auxquels il a donné sa puissance et son autorité dans son Église.

»J’ai demeuré dans le repos et dans le silence; et comme je pense

souvent à cette grande vérité, que Dieu jugera sans miséricorde ceux qui

auront jugé leurs frères sans compassion, je me suis abstenu de

m’expliquer et de condamner la conduite et les sentiments de personne,

sachant que je ne le devais pas à moins que d’avoir des évidences et des

certitudes que je n’ai jamais eues et d’y être engagé par de véritables

nécessités. Je n’ai nul dessein de plaire aux hommes; je ne recherche ni

leur approbation ni leur estime, et je sais trop que Dieu ne marque

jamais plus clairement dans ceux qui sont à lui et qu’il ne rejette

point les services qu’ils lui rendent, que quand il permet qu’on les

persécute; et la seule peine que j’aie est de voir que ces gens-là

engagent leurs consciences comme s’ils ne savaient pas que Dieu jugera

les calomniateurs avec autant de rigueur et de sévérité que les

homicides et les adultères.

»Il me reste, monsieur, une autre affaire, qui est d’empêcher qu’on ne

croie que je favorise le parti des molinistes; car je vous avoue que la

morale de la plupart de ceux qui en sont est si corrompue, les maximes

si opposées à la sainteté de l’Évangile et à toutes les règles et

instructions que Jésus-Christ nous a données ou par sa parole ou par le

ministère de ses saints, qu’il n’y a guère de choses que je puisse moins

souffrir que de voir qu’on se servît de mon nom pour autoriser des

sentiments que je condamne de toute la plénitude de mon cœur. Ce qui me

surprend dans ma douleur, c’est que, sur ce chapitre, tout le monde est

muet, et que ceux même qui font profession d’avoir du zèle et de la

piété gardent un profond silence, comme s’il y avait quelque chose de

plus important dans l’Église que de conserver la pureté de la foi dans

la conduite des âmes et dans la direction des mœurs. Pour moi qui n’ai

jamais pris de chaleur contre personne parce que je me suis toujours

préservé de toutes sortes de liaisons, quand je regarde les choses dans

le désintéressement d’un homme qui ne veut avoir que Dieu et sa vérité

devant les yeux, et que j’essaye de discerner ce qui fait qu’on est si

échauffé de certaines matières et que sur les autres on n’a que de

l’indifférence et de la froideur; rien ne se présente plus naturellement

sinon que ce qui donne le mouvement à la plupart des hommes, c’est

l’intérêt que d’un côté il y a à plaire et à gagner, et que de l’autre

il n’y a rien qu’à perdre (j’entends de ceux qui sont théologiens et qui

ne peuvent ignorer le fond et les conséquences des choses); et comme je

n’ai rien à perdre ni à gagner en ce monde, et que j’ai réduit à

l’éternité toute seule mes prétentions et mes espérances, ce sont des

tempéraments et des retenues que je ne puis goûter ni comprendre. En

vérité, si Dieu n’a pitié du monde et s’il n’empêche l’effet de

l’application avec laquelle on travaille à détruire les maximes

véritables pour en substituer d’autres en leur place qui ne le sont pas,

les maux se multiplieront, et l’on verra dans peu une désolation presque

générale.»

Je n’ai point abrégé cette lettre, trop longue pour nous; elle décide

une question si vivante alors, maintenant si morte. Le jansénisme par

son âpreté devait plaire à un solitaire. Tout cela nous paraîtra

accablant aujourd’hui, car l’esprit humain n’a plus la force de se tenir

debout. Rancé, influencé par Bossuet, changea d’opinion; il cessa de

tolérer ce qu’il avait respecté. La permanence n’appartient qu’à Dieu.

_Manet in æternum._

Dans l’année 1678, Rancé fit au maréchal de Bellefonds une déclaration

de ses principes: Bellefonds était ce même maréchal puni à la guerre

pour deux désobéissances heureuses, et auquel Bossuet écrivit une lettre

sur la conversion de madame de La Vallière. La lettre de Rancé est

devenue rare: il s’agissait de repousser les accusations qui s’élevaient

contre les rigueurs de la Trappe:

«S’il n’est pas impossible, dit l’abbé au maréchal, de chanter les

cantiques du Seigneur dans une terre étrangère, il faut croire cependant

qu’il est difficile de garder fidèlement ses voies lorsqu’on est

environné d’affaires et de plaisirs.

»Dieu n’a pas commandé à tous les hommes de quitter le monde; mais il

n’y en a point à qui il n’ait défendu d’aimer le monde.

»Ma profession veut que je me regarde comme un vase brisé qui n’est plus

bon qu’à être foulé aux pieds: et, dans la vérité, si les hommes me

prennent par des endroits par où je ne suis pas tel qu’ils me croient,

il y a en moi des iniquités qui ne sont _connues de personne_ et sur

lesquelles on ne me dit mot; de sorte que je ne puis ne pas croire que

les injustices qui me viennent du monde ne soient des justices secrètes

et véritables de la part de Dieu, et ne pas considérer en cela les

hommes comme des exécuteurs de ses vengeances.

»C’est la disposition dans laquelle je suis, et que je dois conserver,

d’autant plus que les extrémités de ma vie sont proches: aux portes de

l’éternité, il n’y a rien de plus puissant pour faire que Dieu me juge

dans sa clémence que d’être jugé des hommes sans pitié.»

Dans l’année 1679 Bellefonds appela Rancé à Paris. Ces Bellefonds de

Normandie étaient sortis des Bellefonds de Touraine. La marquise du

Châtelet, fille du maréchal, vécut très-pauvre avec son mari à

Vincennes, dont Bellefonds était gouverneur; il mourut dans le château

où l’attendait le duc d’Enghien, qui n’avait point encore paru sur la

terre.

Rancé était mandé par le maréchal pour voir madame de La Vallière; il se

connaissait dans le mal dont elle était attaquée. Cinquante lettres de

madame de La Vallière à Bellefonds sont imprimées à la suite de l’abrégé

de la vie de la maîtresse de Louis XIV. L’auteur de cet abrégé est

l’abbé Lequeux, éditeur de plusieurs opuscules de Bossuet. L’abbé devint

convulsionnaire de Saint-Médard.

«Vivez cachée», dit Bossuet à madame de La Vallière, dans son discours

sur sa profession; «prenez un si noble essor que vous ne trouviez le

repos que dans l’essence éternelle.» «Enfin je quitte le monde», écrit

madame de La Vallière elle-même; «c’est sans regret, mais non sans

peine. Je crois, j’espère et j’aime.» Ce devait être une belle société

que celle à qui ce beau langage était naturel. Dans sa lettre du 7

novembre 1675 au maréchal de Bellefonds, madame de La Vallière dit: «Je

ne puis m’empêcher de vous faire part de la joie que j’ai eue de voir M.

l’abbé de la Trappe: je suis toujours dans la confiance de la paix, et

notre saint abbé m’a fort exhortée à y demeurer. Que vous êtes heureux,

monsieur le maréchal, d’être dans l’état où il veut que vous soyez!»

Bellefonds, aidé de Rancé et de la lassitude de Louis, appuyait la

résolution de la fugitive. Le monde voyait une de ses victimes sous le

froc, Rancé, encourager au cilice une autre victime.

Telle était l’aventure placée sur le chemin de la Maison-Dieu. Tous les

souvenirs venaient du dedans et du dehors s’enfoncer dans ces solitudes;

chaque pénitent menait avec lui ses fautes. Les repentis se promenaient

dans des routes écartées, se rencontraient pour ne se retrouver jamais.

Les âmes qui portaient des souvenirs disparaissaient comme ces vapeurs

que j’ai vues dans mon enfance sur les côtes de la Bretagne;

brouillards, assurait-on, produits par les volcans lointains de la

Sicile. On rencontrait sur toutes les routes de la Trappe des fuyards du

monde; Rancé à ses risques et périls les allait recueillir; il

rapportait dans un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu’il semait

sur des friches. Aujourd’hui, on ne voit plus glisser dans les ombres

ces chasses blanches, dont Charles Quint et Catherine de Médicis

croyaient entendre les cors parmi les ruines du château de Lusignan,

tandis qu’une fée envolée faisait son cri.

En descendant des hauteurs boisées où je cherchais les lares de Rancé,

s’offraient des clochers de paille tordus par la fumée; des nuages

abaissés filaient comme une vapeur blanche au plus bas des vallons. En

approchant, ces nuées se métamorphosaient en personnes vêtues de laine

écrue; je distinguais des faucheurs: madame de La Vallière ne se

trouvait point parmi les herbes coupées.

Rancé s’était résolu à ne composer aucun ouvrage qui rappelât son

existence. A soixante ans, accablé d’infirmités, il n’était pas tenté de

retourner aux illusions de sa jeunesse, malgré les encouragements qu’il

trouvait dans les cheveux blancs de son ami Bossuet. Comme il faisait

souvent des conférences à ses frères, il lui restait une quantité de

discours. Il se laissa entraîner à la prière d’un religieux malade qui

le conjurait de rassembler ces discours. Ainsi se trouva formé peu à peu

le traité qu’il intitula: _De la sainteté et des devoirs de la vie

monastique_. On fit dans le couvent plusieurs copies de ce traité; une

de ces copies tomba entre les mains de Bossuet: Bossuet, émerveillé, se

hâta d’écrire à Rancé qu’il exigeait que son ouvrage fût rendu public et

qu’il se chargeait de le faire imprimer. Dom Rigobert et l’abbé de

Châtillon mêlèrent leurs sollicitations à celles du grand évêque. Rancé

avait jeté l’ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à demi

brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé avait repris

les débris de l’incendie, et les avait retouchés; une des copies

post-flammes était parvenue à Bossuet. «Comment, monseigneur, lui

écrivait l’abbé de la Trappe, vous voulez que je me mette tous les

ordres religieux à dos?--Vous avez beau, répondit Bossuet, vous fâcher,

vous ne serez point le maître de votre manuscrit, et vous y penserez

devant votre Dieu.» Rancé insista: Bossuet lui répondit: «Je répondrai

pour vous, je prendrai votre défense, demeurez en repos.»

En effet, on voit à la tête des _éclaircissements_ sur le livre _Des

devoirs de la vie monastique_, cette approbation de Bossuet: «Après

avoir lu et examiné les _éclaircissements_, nous les avons approuvés

d’autant plus volontiers que nous espérons que tous ceux qui les liront

demeureront convaincus de la sainte et salutaire doctrine du livre _De

la sainteté et des devoirs de la vie monastique_. A Meaux, le 10e jour

de mai 1685.»

Quel est cet ouvrage que l’aigle de Meaux avait couvert de ses ailes? En

vain Rancé ne voulait pas convenir que sa jeunesse lui était demeurée:

il se disait et se croyait vieux, et la vie débordait en lui. Cependant

ce qu’il avait prévu arriva. Une longue querelle survint après deux ou

trois années de la publication du livre. La gravité de ces controverses

n’a rien de semblable aux contestations littéraires d’aujourd’hui; cette

partie des temps passés est curieuse à connaître. Bossuet ne s’était

trompé ni sur le fond, ni sur le style de l’ouvrage. Voici l’analyse _De

la sainteté des devoirs de la vie domestique_, je laisse parler Rancé:

«Les règles des observances religieuses ne doivent pas être considérées

comme des inventions humaines. Saint Luc a dit: Vendez ce que vous avez

et le donnez aux pauvres; après cela venez et me suivez. Si quelqu’un

vient à moi et ne hait point son père et sa mère, et sa femme et ses

enfants, et ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut

être mon disciple.

»Jean-Baptiste a mené dans le désert une vie de détachement, de

pauvreté, de pénitence et de perfection, dont la sainteté a été

transmise aux solitaires, ses successeurs et ses disciples.

»Saint Paul l’anachorète et Saint Antoine cherchèrent les premiers J.-C.

dans les déserts de la basse Thébaïde; saint Pacôme parut dans la haute

Thébaïde, reçut de Dieu la règle par laquelle il devait conduire ses

nombreux disciples. Saint Macaire se retira dans le désert de Sethé,

saint Antoine dans celui de Nitry, saint Sérapion dans les solitudes

d’Arsinoé et de Memphis, saint Hilarion dans la Palestine; sources

abondantes d’une multitude innombrable d’anachorètes et de cénobites qui

remplirent l’Afrique, l’Asie et toutes les parties de l’Occident.

»L’Église, comme une mère trop féconde, commença de s’affaiblir par le

grand nombre de ses enfants. Les persécutions étant cessées, la ferveur

et la foi diminuèrent dans le repos. Cependant Dieu, qui voulait

maintenir son Église, conserva quelques personnes qui se séparèrent de

leurs biens et de leurs familles par une mort volontaire, qui n’était ni

moins réelle, ni moins sainte, ni moins miraculeuse que celle des

premiers martyrs. De là les différents ordres monastiques sous la

direction de saint Bernard et de saint Benoît. Les religieux étaient des

anges, qui protégeaient les États et les Empires par leurs prières; des

voûtes qui soutenaient la voûte de l’Église, des pénitents, qui

apaisaient par des torrents de larmes la colère de Dieu, des étoiles

brillantes, qui remplissent le monde de lumière. Les couvents et les

rochers sont leur demeure; ils se renferment dans les montagnes comme

entre des murs inaccessibles; ils se font des églises de tous les lieux

où ils se rencontrent; ils se reposent sur les collines comme des

colombes; ils se tiennent comme des aigles sur la cime des rochers; leur

mort n’est ni moins heureuse ni moins admirable que leur vie, raconte

saint Ephrem. Ils n’ont aucun soin de se construire des tombeaux; ils

sont crucifiés au monde; plusieurs, étant attachés comme à la pointe des

rochers escarpés, ont remis volontairement leur âme entre les mains de

Dieu. Il y en a qui, se promenant avec leur simplicité ordinaire, sont

morts dans les montagnes qui leur servaient de sépulcre. Quelques-uns,

sachant que le moment de leur délivrance était arrivé, se mettaient de

leurs propres mains dans le tombeau. Il s’en est trouvé qui en chantant

les louanges de Dieu ont expiré dans l’effort de leur voix, la mort

seule ayant terminé leur prière et fermé leur bouche. Ils attendent que

la voix de l’archange les réveille de leur sommeil; alors ils

refleuriront comme des lis d’une blancheur, d’un éclat et d’une beauté

infinis.»

Après cette description admirable pour leur faire aimer la mort, Rancé

ajoute: «Je ne doute pas, mes frères, que vos pensées ne vous portent du

côté du désert; mais il faut modérer votre zèle. Les temps sont passés;

les portes des solitudes sont fermées, la Thébaïde n’est plus ouverte.»

C’était vrai; mais les ordres religieux avaient rebâti dans leurs

couvents la Thébaïde; ils avaient représenté dans leurs cloîtres les

palmiers des sables. Les monastères étaient des pépinières où l’on

élevait les plantes divines, où elles prenaient leur accroissement avant

d’être transplantées. Ainsi, lorsqu’on descendait de la montagne et que

l’on était près d’entrer dans Clairvaux, on reconnaissait Dieu de toutes

parts. On trouvait au milieu du jour un silence pareil à celui du milieu

de la nuit: le seul bruit qu’on y entendait était le son des différents

ouvrages des mains ou celui de la voix des frères lorsqu’ils chantaient

les louanges du Seigneur. La renommée seule de cette grande aphonie

imprimait une telle révérence que les séculiers craignaient de dire une

parole. Une forêt resserrait le monastère. Les viandes dont on se

nourrissait n’avaient d’autre goût que celui que la faim leur donnait.

Rancé passe à l’explication des trois vœux de la vie monastique:

chasteté, pauvreté et obéissance. Il dit que dans la pensée de saint

Augustin une vierge chaste consacrée à Dieu a tout ce qui peut lui

servir d’ornement, sans quoi la virginité lui aurait été honteuse, car

que lui servirait d’avoir l’intégrité du corps si elle n’avait pas celle

de l’âme? Le réformateur insiste sans s’embarrasser dans ses souvenirs.

Quel avantage tirerait un religieux d’avoir abandonné les biens de la

fortune s’il conservait d’autres affections et d’autres attaches? Notre

cœur se trouve où est notre trésor, et nous sommes liés par les objets

que nous aimons; et pourtant, mes frères, dit Rancé, si le religieux ne

se prive des faux plaisirs, il se réserve les véritables ennuis qui les

accompagnent; toute sa course ne sera qu’une continuité de chutes et de

rechutes. Dans un voyage pour aller plus légèrement vers le ciel, il

faut se décharger de tout ce qui peut empêcher de s’avancer dans le

chemin. La pauvreté religieuse sépare le cœur, aussi bien que la

chasteté, de tout ce qu’il y a de visible et d’invisible, s’il n’est

point éternel.

Rancé recommande la charité comme la première des vertus. Un chrétien,

dit saint Paul, n’est fait que pour aimer. Ce qui fait que l’amour de

Dieu est si rare dans les hommes, c’est qu’ils sont emportés par

d’autres amours. «Pour vous, dit le réformateur dans un langage

admirable, pour vous, mes frères, Dieu vous a levé tous ces obstacles,

et vous a préservés de ces sortes de tentations en vous retirant dans la

solitude. Vous êtes à l’égard du monde, comme s’il n’était plus; il est

effacé dans votre mémoire comme vous l’êtes dans la sienne; vous ignorez

tout ce qui s’y passe, ses événements et ses révolutions les plus

importantes ne viennent point jusqu’à vous; vous n’y pensez jamais que

lorsque vous gémissez devant Dieu de ses misères; et les noms mêmes de

ceux qui le gouvernent vous seraient inconnus, si vous ne les appreniez

par les prières que vous adressez à Dieu pour la conservation de leurs

personnes. Enfin, vous avez renoncé, en le quittant, à ses plaisirs, à

ses affaires, à ses fortunes, à ses vanités, et vous avez mis tout d’un

coup dessous vos pieds, ce que ceux qui l’aiment et qui le servent ont

placé dans le fond de leur cœur.»

Tel est ce traité _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_,

on y entend les accents pleins et majestueux de l’orgue. On se promène à

travers une basilique dont les rosaces éclatent des rayons du soleil.

Quel trésor d’imagination dans un traité qui paraissait si peu s’y

prêter! Ici on ne se traîne pas sur ces adorations de femme reproduites

aujourd’hui à tout propos sans les plus aimer. La lumière et l’ombre

avaient bâti les édifices religieux plus que la main des hommes. Le

travail de Rancé apprendra à ceux qui ne le connaissaient pas qu’il y a

dans notre langue un bel ouvrage de plus.

Il se fit d’abord un profond silence, autant d’admiration que

d’étonnement. Il ne fallut pas moins de deux années pour que les

amours-propres et les passions se remissent du choc. Mais enfin on

recouvra ses esprits, et le conflit s’engagea: il commença d’abord en

Hollande, où la littérature française avait son écho; écho protestant,

qui répétait mal le son, et ne le répétait qu’aigre et sec.

Vie de Rancé · 第 9 / 14 段