Parti de Paris dans la nuit du 27 octobre 1709, d’Argenson investit

Port-Royal-des-Champs avec trois cents hommes; c’était trop pour enlever

vingt-deux religieuses âgées et infirmes. Elles furent dispersées en

différents lieux; et l’on refusa quelquefois la sépulture à ces brebis,

esseulées du troupeau de la mère Angélique.

Enfin l’ordre de la démolition du couvent arriva le 25 janvier 1710, dix

ans après la mort de Rancé. Cet ordre _fut exécuté avec fureur_, selon

Duclos. Les cadavres étaient déterrés au bruit de ricaneries obscènes,

tandis que dans l’église les chiens se repaissaient de chair décomposée.

Les pierres tumulaires furent enlevées; on a trouvé à Magny celle

d’Arnauld d’Andilly. La maison de M. de Sainte-Marthe devint une

grange; les bestiaux paissent sur l’emplacement de l’église de

Port-Royal-des-Champs: «La clématite, le lierre et la ronce, dit un

voyageur, croissent sur cette masure, et un marsaule élève sa tige au

milieu de l’endroit où était le chœur. Le silence est à peine interrompu

par le gémissement du ramier solitaire. Ici Sacy venait répéter à Dieu

la prière qu’il avait empruntée de Fulgence; là Nicole invita Arnauld à

déposer la plume; dans cette allée écartée j’aperçois Pascal qui

développe une nouvelle preuve de la divinité du christianisme; plus

loin, avec Tillemont et Lancelot se promènent Racine, La Bruyère,

Despréaux, qui sont venus visiter leurs amis. Échos de ces déserts,

arbres antiques, que n’avez-vous pu conserver les entretiens de ces

hommes célèbres!»

Et quel est le chrétien persuadé, le génie poétique qui s’adresse à ces

illustres disparus, comme jadis à Sparte j’appelai en vain Léonidas?

C’est l’ancien évêque de Blois, approbateur de la mort et quasi juge

dans le procès de Louis XVI.

Louis-le-Grand, vous avez enseigné à votre peuple les exhumations;

accoutumé à vous obéir, il a suivi vos exemples: au moment même où la

tête de Marie-Antoinette tombait sur la place révolutionnaire, on

brisait à Saint-Denis les cercueils: au bord d’un caveau ouvert, Louis

XIV tout noir, que l’on reconnaissait à ses grands traits, attendait sa

dernière destruction; représailles de la justice éternelle! «Eh bien,

peuple royal de fantômes,» je me cite (je ne suis plus que le temps),

«voudriez-vous revivre au prix d’une couronne? Le trône vous tente-t-il

encore? Vous secouez vos têtes, et vous vous recouchez lentement dans

vos cercueils.»

Rancé avait transporté avec lui au désert le passé, et y attira le

présent et l’avenir. Le siècle de Louis XIV ne négligeait aucune

grandeur; il s’associait aux victoires d’un reclus comme aux victoires

d’un capitaine: Rocroi pour ce siècle était partout. Les querelles du

jansénisme, les mysticités du quiétisme occupaient la ville et la cour

depuis Bossuet et Fénelon jusqu’à mesdames de Maintenon et de

Longueville, depuis le cardinal de Noailles jusqu’aux maréchaux amis et

ennemis de Port-Royal, depuis les adversaires du protestantisme

jusqu’aux esprits entêtés de l’hérésie. Par Rancé, le siècle de Louis

XIV entra dans la solitude, et la solitude s’établit au sein du monde.

Dans ces premières années de la retraite de Rancé, on entendit peu

parler du monastère, mais petit à petit sa renommée se répandit. On

s’aperçut qu’il venait des parfums d’une terre inconnue; on se tournait,

pour les respirer, vers les régions de cette Arabie heureuse. Attiré par

les effluences célestes, on en remonta le cours: l’île de Cuba se décèle

par l’odeur des vanilliers sur la côte des Florides. «Nous étions, dit

Leguat, en présence de l’île d’Éden: l’air était rempli d’une odeur

charmante qui venait de l’île et s’exhalait des citronniers et des

orangers[16].»

[16] Voyage et Aventures de François Leguat, p. 48, tom. Ier.

LIVRE QUATRIÈME

Les calomnies publiées contre le monastère de la Trappe par les

libertins, qui se moquaient des austérités, et par les jaloux, qui

sentaient naître une autre immortalité pour Rancé, commençaient à

s’accroître; on avait sans cesse devant les yeux les premières erreurs

du solitaire, on s’obstinait à ne voir dans sa conversion que des motifs

de vanité. Ses plus grands amis, l’abbé de Prières, visiteur de l’ordre,

était lui-même épouvanté des réformes de la Trappe; il écrivait à

l’abbé: «Vous aurez beaucoup d’admirateurs, mais peu d’imitateurs.»

Maubuisson, abbaye près de Pontoise, avait été bâtie par la reine

Blanche, et l’on y voyait son tombeau: Rancé écrivit à la supérieure

découragée de cette abbaye. Il écrivait à une autre femme, car tous les

souffrants consultaient ce savant médecin qui avait essayé les remèdes

sur lui-même: «Si l’ennui vous attaque, pensez que Jésus-Christ vous

attend; toute votre course et sa durée ne vous paraîtront qu’une vapeur

dans ce point auquel il faudra qu’elle finisse.»

Le 7 septembre 1672 Rancé présenta une requête au roi en faveur de la

réforme; il commence par dire que les anciens solitaires, dont il ne

mérite de porter ni le nom ni l’habit, n’ont point fait difficulté de

sortir du fond de leurs déserts pour le service de Dieu; qu’à leur

exemple il croirait manquer au plus saint de ses devoirs s’il se

taisait; que malheureusement il ne va parler que pour se plaindre, et

que celui qui lui ouvre la bouche, n’a mis sur ses lèvres que des

paroles de douleur. De là passant à son sujet, il parle de l’ordre de

Cîteaux, prêt à retomber dans les périls dont il est échappé, par le

défaut de protection refusée à l’étroite observance établie par Louis

XIII. Pendant que les solitaires ont vécu dans la perfection ils ont été

considérés comme les anges tutélaires des monarchies; ils ont soutenu,

par le pouvoir qu’ils avaient auprès de Dieu, la fortune de l’empire:

une sainte recluse avait connu en esprit ce qui se passait à la journée

de Lépante. «Votre Majesté, ajoute Rancé, ne sera point surprise

qu’étant obligé par le devoir de ma profession de me présenter à tous

les instants au pied des autels du Roi du ciel, j’aborde une fois dans

ma vie le trône du roi de la terre.»

La cour de Rome, qu’avaient en vue les réformes trop austères de la

Trappe, s’opposait aux exagérations de ses serviteurs; Rancé annonçait

son habileté en réveillant la passion du pouvoir dans le cœur de Louis

XIV.

Dans tous les bruits répandus, les uns dénonçaient Rancé pour sa

doctrine, prétendant qu’elle n’était pas pure; les autres le taxaient

d’hypocrisie, les autres lui reprochaient d’introduire dans l’ordre des

voies nouvelles. Le roi, vers la fin d’octobre 1673, lui accorda pour

juger la question les commissaires qu’il avait demandés, l’archevêque de

Paris, le doyen de Notre-Dame, MM. de Caumartin, de Fieubet, de Voisin

et de La Marquerie.

Ses adversaires faisaient en même temps des démarches à Rome contre lui.

«Pour un moine, disait Rancé, il n’y a pas de réputation qui lui soit

due. Il n’est que pour être homme d’opprobre et d’abjection.»

On popularisait ces sentiments hostiles en les répandant dans des vers

qui ne valaient pas ceux de notre grand chansonnier, mais qui marquaient

déjà la trace par où la France devait arriver à une immortalité qui

n’appartient qu’à elle. On trouve cette allure qui nous a amenés des

chanteurs de François Ier à Béranger:

Je suis revenu de la Trappe,

Cette maudite trappe à fou;

Et si jamais le diable m’y attrape,

Je veux qu’on me casse le cou.

Ce maudit trou n’est qu’une trappe,

Ce maudit trou

N’est qu’une trappe à fou.

Les commissaires nommés par le cabinet s’étant assemblés, Rancé fut

mandé à Paris, en 1675. Ils avaient tout réglé selon les intentions du

serviteur de Dieu; mais un abbé de la commune observance déclara que si

l’on suivait les avis des commissaires, les abbés étrangers ne

viendraient pas au chapitre général de Cîteaux. Le roi s’arrêta: tout se

tenait alors, un mouvement dans le clergé pouvait entraîner un

dérangement dans les affaires. Louis XIV le savait, et rien n’était si

prudent que ce roi absolu élevé aux incartades de la Fronde.

Rancé purgea sa bibliothèque; il répondit à l’évêque de Pamiers et à M.

Deslions qui, dans le dessein de le décourager, lui disaient qu’il était

encore loin des austérités des premiers chrétiens: «Il est vrai que le

pain de tourbe dont vous me parlez était fort en usage parmi les

moines.»

En 1676, il contracta une maladie habituelle, avec laquelle il mourut,

mais qui ne l’empêcha pas de travailler. Après avoir passé trois mois à

l’infirmerie, il revint à la communauté. Ainsi s’écoula sa vie jusqu’en

1689, qu’il fut saisi d’une grosse fièvre. Aussitôt que le mal lui

laissait quelque relâche, il reprenait ses occupations suivies de

rechutes: «La vie d’un pécheur comme moi dure toujours trop», disait-il.

Mademoiselle, grand hurluberlu, qui se trouvait partout avec son

imagination, écrivit à Rancé et lui demanda quelques religieux. Il lui

répondit: «Je suis fort persuadé, mademoiselle, que votre altesse royale

ne doute point que je n’eusse une extrême joie de pouvoir lui nommer un

religieux tel qu’elle le désire, mais j’en ai perdu huit depuis un an,

qui sont allés à Dieu. Il y en a d’autres qui sont près de les suivre;

et quoique nous soyons encore un nombre considérable, nous ne vivons

plus ni les uns ni les autres que dans la vue et le désir de la mort.»

A cette époque mourut un religieux qui n’avait pas plus de vingt-trois

ans, et qui, dans son attirail de décédé, dit à Rancé: «J’ai bien de la

joie de me voir dans l’habit de mon départ.» Il souriait lorsqu’il

allait mourir, comme les anciens barbares. On croyait entendre cet

oiseau sans nom qui console le voyageur dans le vallon de Cachemir.

C’est sur ce fond de la Trappe que venaient se jouer les scènes

extérieures. Les silhouettes du monde se dessinaient autour des ombres,

le long des étangs et dans les futaies. Le contraste était plus frappant

qu’à Port-Royal, car on n’apercevait pas M. d’Andilly marchant une serpe

à la main, le long des espaliers, mais quelque vieux moine courbé

allant, une bêche sur l’épaule, creuser une fosse dans le cimetière.

C’étaient ces scènes de bergeries que l’on voit dans les tableaux des

grands peintres.

Une des premières personnes du monde avec laquelle Rancé eut des

rapports fut mademoiselle d’Alençon, autrement madame de Guise, fille de

Gaston et cousine germaine de Louis XIV. Mademoiselle d’Alençon, bossue,

épousa le dernier duc de Guise, dont elle eut un fils qui mourut vite.

«Le mérite, dit Mademoiselle dans ses Mémoires, qu’avaient autrefois en

France les Lorrains du temps du Balafré et de tous ces illustres

messieurs de Guise, n’avait pas continué dans tout ce qui était resté du

même nom.»

Le duc de Guise, mari de mademoiselle d’Alençon, n’avait qu’un pliant

devant sa femme: il ne mangeait qu’au bout de la table, encore

fallait-il qu’on lui eût permis de s’asseoir.

M. Boistard, capitaine employé à Saint-Cyr, a bien voulu me communiquer

un recueil manuscrit contenant vingt-sept lettres de l’abbé de Rancé à

madame de Guise. La lettre écrite du 3 mars 1692 parle de la mort d’un

solitaire de la Trappe. Ces lettres parlent aussi de Jacques II: «On est

inexorable, dit Rancé, pour ceux qui n’ont pas la fortune de leur côté.»

Rancé affirme, dans la lettre du 7 septembre 1693, «que le propre d’un

chrétien est d’être sans souvenir, sans mémoire et sans ressentiment.»

Quand on a, un siècle plus tard, vu passer 1793, il est difficile d’être

sans souvenir.

Louis XIV avait de l’affection pour madame de Guise, bien qu’il

s’emportât contre elle lorsqu’elle s’enfuit à la Trappe sur le bruit que

le prince d’Orange allait descendre en France. Quand elle allait à

l’abbaye, elle y passait plusieurs jours. Madame de Guise mourut à

Versailles le 17 mars 1696; elle avait vendu à Louis XIV le palais

d’Orléans, aujourd’hui le palais du Luxembourg. Elle fut enterrée non à

Saint-Denis, mais aux Carmélites. L’oraison funèbre de madame de Guise

fut prononcée à Alençon par le P. Dorothée, capucin: c’est toute la

pompe que la religion livrée à elle seule accordait aux grands.

Immédiatement avec madame de Guise, parut à la Trappe le duc de

Saint-Simon. Il faudrait presque révoquer en doute ce qu’il raconte de

la manière dont il parvint à faire croquer par Rigaut le portrait de

Rancé, si Maupeou n’avait rapporté les mêmes détails. Le père de

Saint-Simon tenait son titre de Louis XIII; il avait acheté une terre

voisine de la Trappe; il menait souvent son fils à l’abbaye. Saint-Simon

serait très-croyable dans ce qu’il rapporte s’il pouvait s’occuper

d’autre chose que de lui. A force de vanter son nom, de déprécier celui

des autres, on serait tenté de croire qu’il avait des doutes sur sa

race. Il semble n’abaisser ses voisins que pour se mettre en sûreté.

Louis XIV l’accusait de ne songer qu’à démolir les rangs, qu’à se

constituer le grand-maître des généalogies. Il attaquait le parlement,

et le parlement rappela à Saint-Simon qu’il avait vu commencer sa

noblesse. C’est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de

Saint-Simon. Dans ce caquetage viendraient se perdre les qualités

incorrectes du style de l’auteur, mais heureusement il avait un tour à

lui; il écrivait à la diable pour l’immortalité.

Le duc de Penthièvre parut plus tard à la Trappe: Saint-Simon ne se put

guérir de l’âcreté de son humeur dans une solitude où le petit-fils du

comte de Toulouse perfectionna sa vertu: le fiel et le miel se composent

quelquefois sous les mêmes arbres. Pieux et mélancolique, le duc de

Penthièvre fit augmenter, s’il ne bâtit pas entièrement, l’abbatiale où

il aimait se retirer, en prévision du martyre de sa fille. La princesse

de Lamballe, enfant, venait s’amuser à la maison-Dieu; elle fut

massacrée après la dévastation du monastère. Sa vie s’envola comme ce

passereau d’une barque du Rhône, qui, blessé à mort, fait pencher en se

débattant l’esquif trop chargé.

Pellisson fréquentait la Trappe. Il s’était flatté de faire consentir le

roi à certain arrangement. Rancé insistait pour que sa communauté eût le

droit de choisir un prieur. «Je ne doute pas, mandait-il à Pellisson,

que vous ne voyiez mieux que moi tout ce que je ne vous dis pas sur

cette matière, parce que vos connaissances sont plus étendues et vont

beaucoup plus loin que les miennes.»

Pellisson abjura le protestantisme en 1670, à Chartres, entre les mains

de l’évêque de Comminges, et s’attacha ensuite à Bossuet. Pellisson est

célèbre pour avoir élevé une araignée: il demeura ferme dans le procès

de Fouquet, si bien débrouillé par M. Monmerqué. Il écrivit, en défense

de son ancien patron, trois mémoires sur lesquels on pourrait encore

jeter les yeux avec fruit. Louis XIV le ménagea; il s’aperçut que la

conquête lui ferait honneur et ne serait pas difficile; mais, comme

l’ancien commis des finances mourut sans confession, on le soupçonna

toujours. Rancé le défendit toujours: la célébrité adoucissait sa foi.

Rancé avait peut-être vu Pellisson chez le cardinal de Richelieu lors de

la création de l’Académie. Pellisson avait aimé mademoiselle de Scudéry;

il n’était pas beau, elle ne perdit point sa bonne réputation.

Bossuet, camarade de collége de Rancé, visita son condisciple; il se

leva sur la Trappe comme le soleil sur une forêt sauvage. L’aigle de

Meaux se transporta huit fois à cette aire. Ces différents vols vont

toucher à des faits dont la mémoire est restée. En 1682 Louis XIV

s’établit à Versailles. En 1685 Bossuet composa à la Trappe

l’avertissement du Catéchisme de Meaux. En 1686 l’orateur mit fin à ses

Oraisons funèbres par le chef-d’œuvre qu’il prononça devant le cercueil

du grand Condé. En 1696 s’en alla à Dieu Sobieski, ancien mousquetaire

de Louis-le-Grand. Sobieski entra dans Vienne par la brèche qu’avait

ouverte le canon des Turcs. Les Polonais sauvèrent l’Europe, qui laisse

exterminer aujourd’hui la Pologne. L’histoire n’est pas plus

reconnaissante que les hommes.

La Trappe était le lieu où Bossuet se plaisait le mieux: les hommes

éclatants ont un penchant pour les lieux obscurs. Devenu familier avec

le chemin du Perche, Bossuet écrivait à une religieuse malade: «J’espère

bien vous rendre à mon retour de la Trappe, une plus longue visite»,

paroles qui n’ont d’autre mérite que d’être jetées à la poste en passant

et d’être signées: _Bossuet._

Bossuet trouvait un charme dans la manière dont les compagnons de Rancé

célébraient l’office divin: «Le chant des Psaumes, dit l’abbé Ledieu,

qui venait seul troubler le silence de cette vaste solitude, les longues

pauses de Complies, le son doux, tendre et perçant du _Salve Regina_,

inspiraient au prélat une sorte de mélancolie religieuse.» A la Trappe

il me semblait en effet, pendant ces silences, ouïr passer le monde avec

le souffle du vent. Je me rappelais ces garnisons perdues aux extrémités

du monde et qui font entendre aux échos des airs inconnus, comme pour

attirer la patrie: ces garnisons meurent, et le bruit finit.

Bossuet assistait aux offices du jour et de la nuit. Avant Vêpres,

l’évêque et le réformateur prenaient l’air. On m’a montré près de la

_grotte de Saint-Bernard_ une chaussée embarrassée de broussailles qui

séparait autrefois deux étangs. J’ai osé profaner, avec les pas qui me

servirent à rêver René, la digue où Bossuet et Rancé s’entretenaient des

choses divines. Sur la levée dépouillée, je croyais voir se dessiner les

ombres jumelles du plus grand des orateurs et du premier des nouveaux

solitaires.

Bossuet reçut le viatique le lundi saint de l’année 1704: il y avait

quatre ans que Rancé n’existait plus. Bossuet se plaignait d’être

importuné de sa mémoire, sa garde lui soutenait la tête: «Cela serait

bon, disait-il, si ma tête pouvait se tenir.» Dans un de ces moment,

l’abbé Ledieu lui prononça le mot de gloire; Bossuet reprit: «Cessez ces

discours; demandez pour moi pardon à Dieu.»

Le 12 avril 1704, les pieds et les mains du moribond s’engourdirent. Un

peu avant quatre heures et demie du matin il expira: c’était l’heure où

son ami Rancé priait aux approches du jour. L’aigle qui s’était en

passant reposé un moment dans ce monde reprit son vol vers l’aire

sublime dont il ne devait plus descendre: il n’est resté de ce sublime

génie qu’une pierre.

Rancé eut d’abord la pensée de se démettre de son abbaye; il consulta

Bossuet au mois de décembre 1682. Bossuet lui répondit d’attendre. Dans

cette année le père d’un jeune mousquetaire réfugié à la Trappe se

plaignit de la captation dont on avait usé envers son fils, il ne reçut

de l’abbé que ces mots: «Vous le quitterez bientôt.»

En ce temps-là mourut l’abbé de Prières. J’en ai souvent parlé. Il fit

écrire à Rancé par un prêtre: «L’abbé de Prières m’ordonna dans les

derniers moments de sa vie de vous donner avis de sa mort en vous

témoignant l’estime qu’il a conservée pour vous jusqu’au dernier

soupir.»

Ces honnêtes gens se léguaient leur estime.

De toutes les accusations portées contre Rancé aucune ne s’appuyait sur

une apparence de vérité, excepté celle de jansénisme. On a une lettre de

lui, adressée en 1676 à M. de Brancas; elle s’exprime ainsi:

«Je vous dis, en parlant de M. Arnauld et de ces messieurs, que le pape

était content d’eux, et qu’il avait reçu leur signature en la manière

qu’ils l’avaient donnée; vous me répondîtes ce que déjà des personnes de

piété m’avaient donné comme une chose constante qu’ils l’avaient surpris

et que le pape avait fait comme ceux qui mettent la main devant leurs

yeux, et font semblant de ne pas voir. Cependant, monsieur, il m’est

tombé entre les mains, depuis quelques jours, l’arrêt qui a été donné

contre M. l’évêque d’Angers, qui porte expressément que le pape, avec

beaucoup de prudence, a voulu recevoir la signature de quelques

particuliers avec une explication plus étendue pour les mettre à couvert

de leurs scrupules et des peines portées par les constitutions.

Tellement, monsieur, que non seulement il n’a pas fait semblant de ne

pas voir qu’ils aient signé avec explication, mais même il l’a prouvé et

s’en est contenté. Je suis bien heureux, monsieur, de n’avoir jugé

personne. Où en serais-je réduit si j’avais condamné des gens que le

pape reçoit dans le fait même pour lequel je les aurais condamnés? Et à

quelle réparation ne serais-je point tenu si j’avais porté un jugement

contre eux, et que j’eusse donné à d’autres de faire la même chose sur

mon témoignage! car, dans le fond, j’aurais, contre le respect que je

dois au pape et contre ses intentions, condamné ceux qu’il justifie, et

considéré comme personnes qui sont dans l’erreur et dans la

désobéissance celles dont il est satisfait et qu’il reçoit dans son sein

et dans sa communion et par une conduite pleine de charité et de

sagesse. Je vous assure, monsieur, qu’il ne m’arrivera pas de juger, et

que je serai plus religieux que jamais dans les résolutions que j’ai

prises sur ce sujet-là. Je vous parle sans passion et dans un

désintéressement entier de tous les partis (car je n’en ai aucun et je

suis incapable d’en avoir que celui de l’Église); mais dans la créance

que c’est Jésus-Christ qui me met au cœur ce que je vous vas dire.

»Il est impossible que Dieu demande compte ni à vous ni à moi de ce que

nous nous serons abstenus de juger, n’ayant pour cela ni caractère ni

obligation; mais il se peut très-bien faire qu’une conduite opposée

chargerait nos consciences, quelque bonnes que soient nos intentions, si

ceux qui ont autorité ou qui ont obligation de juger se mécomptent pour

y avoir apporté toute l’application, les soins et la diligence

nécessaires. Ils peuvent espérer que Dieu, qui connaît le fond de leurs

cœurs, leur fera miséricorde; mais pour ceux qui s’avancent et qui n’ont

point de mission, si ce malheur leur arrive, ils ne peuvent attendre

qu’une punition rigoureuse; car dès le moment qu’ils se sont ingérés et

ont usurpé un droit qui ne leur appartenait point ils ont mérité que

Dieu les abandonne à leurs propres ténèbres. Je vous assure, monsieur,

soit que je pense que Jésus-Christ nous a déclaré qu’il châtierait d’un

supplice éternel celui qui dirait à son frère une légère injure, ou que

je me regarde comme étant sur le point d’être jugé moi-même, il n’y a

rien dont je sois plus éloigné que de juger les autres.

»Voilà quelle doit être la disposition de tout homme qui ne sera point

prévenu, qui regardera les choses dans leur vérité, sans intérêt et sans

passion; mais le mal est que nous croyons n’en pas avoir, parce que nous

n’en avons point de propre et de particulière. Cependant nous sommes

souvent engagés dans celles des autres sans nous en apercevoir. Pour

moi, je suis persuadé qu’en de telles manières, la voie la plus sure est

de demeurer dans la soumission et dans le silence. C’est le moyen de

m’attirer tous les partis et de ne plaire à personne? mais, pourvu que

je plaise à Dieu et que je me tienne dans son ordre, je ne me mets point

en peine de quelle manière les hommes expliqueront ma conduite.

Véritablement je ne suis plus de ce monde, et je ne suis pas assez

malheureux pour y rentrer après l’avoir quitté par le dessein que

j’aurais de le contenter contre mon devoir et les mouvements de ma

conscience. Vous connaîtrez sans doute, monsieur, qu’il est si

difficile, lorsqu’on parle dans les causes, même les plus justes, de se

tenir dans les règles de la modération et de la charité, que ceux-là

sont heureux que Dieu a mis dans des états où rien ne les oblige ni de

parler ni de se produire; et je vous confesse que je ne me lasse point

d’admirer et de plaindre en même temps l’aveuglement de la plupart des

hommes qui ne font non plus de difficulté de dire: Cet homme est

schismatique, que s’ils disaient: Il a le teint pâle et le visage

mauvais. Quand je vous dis, monsieur, que je ne vous parle que pour vous

seul, ce n’est pas que je ne veuille bien que l’on sache quels sont mes

sentiments et mes pensées sur ce point-là; mais je serais encore plus

aise, comme c’est la vérité, que l’on ne s’imagine pas que je m’occupe

des affaires qui ne me regardent point.

Vie de Rancé · 第 8 / 14 段