Port-Royal-des-Champs avec trois cents hommes; c’était trop pour enlever
vingt-deux religieuses âgées et infirmes. Elles furent dispersées en
différents lieux; et l’on refusa quelquefois la sépulture à ces brebis,
esseulées du troupeau de la mère Angélique.
Enfin l’ordre de la démolition du couvent arriva le 25 janvier 1710, dix
ans après la mort de Rancé. Cet ordre _fut exécuté avec fureur_, selon
Duclos. Les cadavres étaient déterrés au bruit de ricaneries obscènes,
tandis que dans l’église les chiens se repaissaient de chair décomposée.
Les pierres tumulaires furent enlevées; on a trouvé à Magny celle
d’Arnauld d’Andilly. La maison de M. de Sainte-Marthe devint une
grange; les bestiaux paissent sur l’emplacement de l’église de
Port-Royal-des-Champs: «La clématite, le lierre et la ronce, dit un
voyageur, croissent sur cette masure, et un marsaule élève sa tige au
milieu de l’endroit où était le chœur. Le silence est à peine interrompu
par le gémissement du ramier solitaire. Ici Sacy venait répéter à Dieu
la prière qu’il avait empruntée de Fulgence; là Nicole invita Arnauld à
déposer la plume; dans cette allée écartée j’aperçois Pascal qui
développe une nouvelle preuve de la divinité du christianisme; plus
loin, avec Tillemont et Lancelot se promènent Racine, La Bruyère,
Despréaux, qui sont venus visiter leurs amis. Échos de ces déserts,
arbres antiques, que n’avez-vous pu conserver les entretiens de ces
hommes célèbres!»
Et quel est le chrétien persuadé, le génie poétique qui s’adresse à ces
illustres disparus, comme jadis à Sparte j’appelai en vain Léonidas?
C’est l’ancien évêque de Blois, approbateur de la mort et quasi juge
dans le procès de Louis XVI.
Louis-le-Grand, vous avez enseigné à votre peuple les exhumations;
accoutumé à vous obéir, il a suivi vos exemples: au moment même où la
tête de Marie-Antoinette tombait sur la place révolutionnaire, on
brisait à Saint-Denis les cercueils: au bord d’un caveau ouvert, Louis
XIV tout noir, que l’on reconnaissait à ses grands traits, attendait sa
dernière destruction; représailles de la justice éternelle! «Eh bien,
peuple royal de fantômes,» je me cite (je ne suis plus que le temps),
«voudriez-vous revivre au prix d’une couronne? Le trône vous tente-t-il
encore? Vous secouez vos têtes, et vous vous recouchez lentement dans
vos cercueils.»
Rancé avait transporté avec lui au désert le passé, et y attira le
présent et l’avenir. Le siècle de Louis XIV ne négligeait aucune
grandeur; il s’associait aux victoires d’un reclus comme aux victoires
d’un capitaine: Rocroi pour ce siècle était partout. Les querelles du
jansénisme, les mysticités du quiétisme occupaient la ville et la cour
depuis Bossuet et Fénelon jusqu’à mesdames de Maintenon et de
Longueville, depuis le cardinal de Noailles jusqu’aux maréchaux amis et
ennemis de Port-Royal, depuis les adversaires du protestantisme
jusqu’aux esprits entêtés de l’hérésie. Par Rancé, le siècle de Louis
XIV entra dans la solitude, et la solitude s’établit au sein du monde.
Dans ces premières années de la retraite de Rancé, on entendit peu
parler du monastère, mais petit à petit sa renommée se répandit. On
s’aperçut qu’il venait des parfums d’une terre inconnue; on se tournait,
pour les respirer, vers les régions de cette Arabie heureuse. Attiré par
les effluences célestes, on en remonta le cours: l’île de Cuba se décèle
par l’odeur des vanilliers sur la côte des Florides. «Nous étions, dit
Leguat, en présence de l’île d’Éden: l’air était rempli d’une odeur
charmante qui venait de l’île et s’exhalait des citronniers et des
orangers[16].»
[16] Voyage et Aventures de François Leguat, p. 48, tom. Ier.
LIVRE QUATRIÈME
Les calomnies publiées contre le monastère de la Trappe par les
libertins, qui se moquaient des austérités, et par les jaloux, qui
sentaient naître une autre immortalité pour Rancé, commençaient à
s’accroître; on avait sans cesse devant les yeux les premières erreurs
du solitaire, on s’obstinait à ne voir dans sa conversion que des motifs
de vanité. Ses plus grands amis, l’abbé de Prières, visiteur de l’ordre,
était lui-même épouvanté des réformes de la Trappe; il écrivait à
l’abbé: «Vous aurez beaucoup d’admirateurs, mais peu d’imitateurs.»
Maubuisson, abbaye près de Pontoise, avait été bâtie par la reine
Blanche, et l’on y voyait son tombeau: Rancé écrivit à la supérieure
découragée de cette abbaye. Il écrivait à une autre femme, car tous les
souffrants consultaient ce savant médecin qui avait essayé les remèdes
sur lui-même: «Si l’ennui vous attaque, pensez que Jésus-Christ vous
attend; toute votre course et sa durée ne vous paraîtront qu’une vapeur
dans ce point auquel il faudra qu’elle finisse.»
Le 7 septembre 1672 Rancé présenta une requête au roi en faveur de la
réforme; il commence par dire que les anciens solitaires, dont il ne
mérite de porter ni le nom ni l’habit, n’ont point fait difficulté de
sortir du fond de leurs déserts pour le service de Dieu; qu’à leur
exemple il croirait manquer au plus saint de ses devoirs s’il se
taisait; que malheureusement il ne va parler que pour se plaindre, et
que celui qui lui ouvre la bouche, n’a mis sur ses lèvres que des
paroles de douleur. De là passant à son sujet, il parle de l’ordre de
Cîteaux, prêt à retomber dans les périls dont il est échappé, par le
défaut de protection refusée à l’étroite observance établie par Louis
XIII. Pendant que les solitaires ont vécu dans la perfection ils ont été
considérés comme les anges tutélaires des monarchies; ils ont soutenu,
par le pouvoir qu’ils avaient auprès de Dieu, la fortune de l’empire:
une sainte recluse avait connu en esprit ce qui se passait à la journée
de Lépante. «Votre Majesté, ajoute Rancé, ne sera point surprise
qu’étant obligé par le devoir de ma profession de me présenter à tous
les instants au pied des autels du Roi du ciel, j’aborde une fois dans
ma vie le trône du roi de la terre.»
La cour de Rome, qu’avaient en vue les réformes trop austères de la
Trappe, s’opposait aux exagérations de ses serviteurs; Rancé annonçait
son habileté en réveillant la passion du pouvoir dans le cœur de Louis
XIV.
Dans tous les bruits répandus, les uns dénonçaient Rancé pour sa
doctrine, prétendant qu’elle n’était pas pure; les autres le taxaient
d’hypocrisie, les autres lui reprochaient d’introduire dans l’ordre des
voies nouvelles. Le roi, vers la fin d’octobre 1673, lui accorda pour
juger la question les commissaires qu’il avait demandés, l’archevêque de
Paris, le doyen de Notre-Dame, MM. de Caumartin, de Fieubet, de Voisin
et de La Marquerie.
Ses adversaires faisaient en même temps des démarches à Rome contre lui.
«Pour un moine, disait Rancé, il n’y a pas de réputation qui lui soit
due. Il n’est que pour être homme d’opprobre et d’abjection.»
On popularisait ces sentiments hostiles en les répandant dans des vers
qui ne valaient pas ceux de notre grand chansonnier, mais qui marquaient
déjà la trace par où la France devait arriver à une immortalité qui
n’appartient qu’à elle. On trouve cette allure qui nous a amenés des
chanteurs de François Ier à Béranger:
Je suis revenu de la Trappe,
Cette maudite trappe à fou;
Et si jamais le diable m’y attrape,
Je veux qu’on me casse le cou.
Ce maudit trou n’est qu’une trappe,
Ce maudit trou
N’est qu’une trappe à fou.
Les commissaires nommés par le cabinet s’étant assemblés, Rancé fut
mandé à Paris, en 1675. Ils avaient tout réglé selon les intentions du
serviteur de Dieu; mais un abbé de la commune observance déclara que si
l’on suivait les avis des commissaires, les abbés étrangers ne
viendraient pas au chapitre général de Cîteaux. Le roi s’arrêta: tout se
tenait alors, un mouvement dans le clergé pouvait entraîner un
dérangement dans les affaires. Louis XIV le savait, et rien n’était si
prudent que ce roi absolu élevé aux incartades de la Fronde.
Rancé purgea sa bibliothèque; il répondit à l’évêque de Pamiers et à M.
Deslions qui, dans le dessein de le décourager, lui disaient qu’il était
encore loin des austérités des premiers chrétiens: «Il est vrai que le
pain de tourbe dont vous me parlez était fort en usage parmi les
moines.»
En 1676, il contracta une maladie habituelle, avec laquelle il mourut,
mais qui ne l’empêcha pas de travailler. Après avoir passé trois mois à
l’infirmerie, il revint à la communauté. Ainsi s’écoula sa vie jusqu’en
1689, qu’il fut saisi d’une grosse fièvre. Aussitôt que le mal lui
laissait quelque relâche, il reprenait ses occupations suivies de
rechutes: «La vie d’un pécheur comme moi dure toujours trop», disait-il.
Mademoiselle, grand hurluberlu, qui se trouvait partout avec son
imagination, écrivit à Rancé et lui demanda quelques religieux. Il lui
répondit: «Je suis fort persuadé, mademoiselle, que votre altesse royale
ne doute point que je n’eusse une extrême joie de pouvoir lui nommer un
religieux tel qu’elle le désire, mais j’en ai perdu huit depuis un an,
qui sont allés à Dieu. Il y en a d’autres qui sont près de les suivre;
et quoique nous soyons encore un nombre considérable, nous ne vivons
plus ni les uns ni les autres que dans la vue et le désir de la mort.»
A cette époque mourut un religieux qui n’avait pas plus de vingt-trois
ans, et qui, dans son attirail de décédé, dit à Rancé: «J’ai bien de la
joie de me voir dans l’habit de mon départ.» Il souriait lorsqu’il
allait mourir, comme les anciens barbares. On croyait entendre cet
oiseau sans nom qui console le voyageur dans le vallon de Cachemir.
C’est sur ce fond de la Trappe que venaient se jouer les scènes
extérieures. Les silhouettes du monde se dessinaient autour des ombres,
le long des étangs et dans les futaies. Le contraste était plus frappant
qu’à Port-Royal, car on n’apercevait pas M. d’Andilly marchant une serpe
à la main, le long des espaliers, mais quelque vieux moine courbé
allant, une bêche sur l’épaule, creuser une fosse dans le cimetière.
C’étaient ces scènes de bergeries que l’on voit dans les tableaux des
grands peintres.
Une des premières personnes du monde avec laquelle Rancé eut des
rapports fut mademoiselle d’Alençon, autrement madame de Guise, fille de
Gaston et cousine germaine de Louis XIV. Mademoiselle d’Alençon, bossue,
épousa le dernier duc de Guise, dont elle eut un fils qui mourut vite.
«Le mérite, dit Mademoiselle dans ses Mémoires, qu’avaient autrefois en
France les Lorrains du temps du Balafré et de tous ces illustres
messieurs de Guise, n’avait pas continué dans tout ce qui était resté du
même nom.»
Le duc de Guise, mari de mademoiselle d’Alençon, n’avait qu’un pliant
devant sa femme: il ne mangeait qu’au bout de la table, encore
fallait-il qu’on lui eût permis de s’asseoir.
M. Boistard, capitaine employé à Saint-Cyr, a bien voulu me communiquer
un recueil manuscrit contenant vingt-sept lettres de l’abbé de Rancé à
madame de Guise. La lettre écrite du 3 mars 1692 parle de la mort d’un
solitaire de la Trappe. Ces lettres parlent aussi de Jacques II: «On est
inexorable, dit Rancé, pour ceux qui n’ont pas la fortune de leur côté.»
Rancé affirme, dans la lettre du 7 septembre 1693, «que le propre d’un
chrétien est d’être sans souvenir, sans mémoire et sans ressentiment.»
Quand on a, un siècle plus tard, vu passer 1793, il est difficile d’être
sans souvenir.
Louis XIV avait de l’affection pour madame de Guise, bien qu’il
s’emportât contre elle lorsqu’elle s’enfuit à la Trappe sur le bruit que
le prince d’Orange allait descendre en France. Quand elle allait à
l’abbaye, elle y passait plusieurs jours. Madame de Guise mourut à
Versailles le 17 mars 1696; elle avait vendu à Louis XIV le palais
d’Orléans, aujourd’hui le palais du Luxembourg. Elle fut enterrée non à
Saint-Denis, mais aux Carmélites. L’oraison funèbre de madame de Guise
fut prononcée à Alençon par le P. Dorothée, capucin: c’est toute la
pompe que la religion livrée à elle seule accordait aux grands.
Immédiatement avec madame de Guise, parut à la Trappe le duc de
Saint-Simon. Il faudrait presque révoquer en doute ce qu’il raconte de
la manière dont il parvint à faire croquer par Rigaut le portrait de
Rancé, si Maupeou n’avait rapporté les mêmes détails. Le père de
Saint-Simon tenait son titre de Louis XIII; il avait acheté une terre
voisine de la Trappe; il menait souvent son fils à l’abbaye. Saint-Simon
serait très-croyable dans ce qu’il rapporte s’il pouvait s’occuper
d’autre chose que de lui. A force de vanter son nom, de déprécier celui
des autres, on serait tenté de croire qu’il avait des doutes sur sa
race. Il semble n’abaisser ses voisins que pour se mettre en sûreté.
Louis XIV l’accusait de ne songer qu’à démolir les rangs, qu’à se
constituer le grand-maître des généalogies. Il attaquait le parlement,
et le parlement rappela à Saint-Simon qu’il avait vu commencer sa
noblesse. C’est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de
Saint-Simon. Dans ce caquetage viendraient se perdre les qualités
incorrectes du style de l’auteur, mais heureusement il avait un tour à
lui; il écrivait à la diable pour l’immortalité.
Le duc de Penthièvre parut plus tard à la Trappe: Saint-Simon ne se put
guérir de l’âcreté de son humeur dans une solitude où le petit-fils du
comte de Toulouse perfectionna sa vertu: le fiel et le miel se composent
quelquefois sous les mêmes arbres. Pieux et mélancolique, le duc de
Penthièvre fit augmenter, s’il ne bâtit pas entièrement, l’abbatiale où
il aimait se retirer, en prévision du martyre de sa fille. La princesse
de Lamballe, enfant, venait s’amuser à la maison-Dieu; elle fut
massacrée après la dévastation du monastère. Sa vie s’envola comme ce
passereau d’une barque du Rhône, qui, blessé à mort, fait pencher en se
débattant l’esquif trop chargé.
Pellisson fréquentait la Trappe. Il s’était flatté de faire consentir le
roi à certain arrangement. Rancé insistait pour que sa communauté eût le
droit de choisir un prieur. «Je ne doute pas, mandait-il à Pellisson,
que vous ne voyiez mieux que moi tout ce que je ne vous dis pas sur
cette matière, parce que vos connaissances sont plus étendues et vont
beaucoup plus loin que les miennes.»
Pellisson abjura le protestantisme en 1670, à Chartres, entre les mains
de l’évêque de Comminges, et s’attacha ensuite à Bossuet. Pellisson est
célèbre pour avoir élevé une araignée: il demeura ferme dans le procès
de Fouquet, si bien débrouillé par M. Monmerqué. Il écrivit, en défense
de son ancien patron, trois mémoires sur lesquels on pourrait encore
jeter les yeux avec fruit. Louis XIV le ménagea; il s’aperçut que la
conquête lui ferait honneur et ne serait pas difficile; mais, comme
l’ancien commis des finances mourut sans confession, on le soupçonna
toujours. Rancé le défendit toujours: la célébrité adoucissait sa foi.
Rancé avait peut-être vu Pellisson chez le cardinal de Richelieu lors de
la création de l’Académie. Pellisson avait aimé mademoiselle de Scudéry;
il n’était pas beau, elle ne perdit point sa bonne réputation.
Bossuet, camarade de collége de Rancé, visita son condisciple; il se
leva sur la Trappe comme le soleil sur une forêt sauvage. L’aigle de
Meaux se transporta huit fois à cette aire. Ces différents vols vont
toucher à des faits dont la mémoire est restée. En 1682 Louis XIV
s’établit à Versailles. En 1685 Bossuet composa à la Trappe
l’avertissement du Catéchisme de Meaux. En 1686 l’orateur mit fin à ses
Oraisons funèbres par le chef-d’œuvre qu’il prononça devant le cercueil
du grand Condé. En 1696 s’en alla à Dieu Sobieski, ancien mousquetaire
de Louis-le-Grand. Sobieski entra dans Vienne par la brèche qu’avait
ouverte le canon des Turcs. Les Polonais sauvèrent l’Europe, qui laisse
exterminer aujourd’hui la Pologne. L’histoire n’est pas plus
reconnaissante que les hommes.
La Trappe était le lieu où Bossuet se plaisait le mieux: les hommes
éclatants ont un penchant pour les lieux obscurs. Devenu familier avec
le chemin du Perche, Bossuet écrivait à une religieuse malade: «J’espère
bien vous rendre à mon retour de la Trappe, une plus longue visite»,
paroles qui n’ont d’autre mérite que d’être jetées à la poste en passant
et d’être signées: _Bossuet._
Bossuet trouvait un charme dans la manière dont les compagnons de Rancé
célébraient l’office divin: «Le chant des Psaumes, dit l’abbé Ledieu,
qui venait seul troubler le silence de cette vaste solitude, les longues
pauses de Complies, le son doux, tendre et perçant du _Salve Regina_,
inspiraient au prélat une sorte de mélancolie religieuse.» A la Trappe
il me semblait en effet, pendant ces silences, ouïr passer le monde avec
le souffle du vent. Je me rappelais ces garnisons perdues aux extrémités
du monde et qui font entendre aux échos des airs inconnus, comme pour
attirer la patrie: ces garnisons meurent, et le bruit finit.
Bossuet assistait aux offices du jour et de la nuit. Avant Vêpres,
l’évêque et le réformateur prenaient l’air. On m’a montré près de la
_grotte de Saint-Bernard_ une chaussée embarrassée de broussailles qui
séparait autrefois deux étangs. J’ai osé profaner, avec les pas qui me
servirent à rêver René, la digue où Bossuet et Rancé s’entretenaient des
choses divines. Sur la levée dépouillée, je croyais voir se dessiner les
ombres jumelles du plus grand des orateurs et du premier des nouveaux
solitaires.
Bossuet reçut le viatique le lundi saint de l’année 1704: il y avait
quatre ans que Rancé n’existait plus. Bossuet se plaignait d’être
importuné de sa mémoire, sa garde lui soutenait la tête: «Cela serait
bon, disait-il, si ma tête pouvait se tenir.» Dans un de ces moment,
l’abbé Ledieu lui prononça le mot de gloire; Bossuet reprit: «Cessez ces
discours; demandez pour moi pardon à Dieu.»
Le 12 avril 1704, les pieds et les mains du moribond s’engourdirent. Un
peu avant quatre heures et demie du matin il expira: c’était l’heure où
son ami Rancé priait aux approches du jour. L’aigle qui s’était en
passant reposé un moment dans ce monde reprit son vol vers l’aire
sublime dont il ne devait plus descendre: il n’est resté de ce sublime
génie qu’une pierre.
Rancé eut d’abord la pensée de se démettre de son abbaye; il consulta
Bossuet au mois de décembre 1682. Bossuet lui répondit d’attendre. Dans
cette année le père d’un jeune mousquetaire réfugié à la Trappe se
plaignit de la captation dont on avait usé envers son fils, il ne reçut
de l’abbé que ces mots: «Vous le quitterez bientôt.»
En ce temps-là mourut l’abbé de Prières. J’en ai souvent parlé. Il fit
écrire à Rancé par un prêtre: «L’abbé de Prières m’ordonna dans les
derniers moments de sa vie de vous donner avis de sa mort en vous
témoignant l’estime qu’il a conservée pour vous jusqu’au dernier
soupir.»
Ces honnêtes gens se léguaient leur estime.
De toutes les accusations portées contre Rancé aucune ne s’appuyait sur
une apparence de vérité, excepté celle de jansénisme. On a une lettre de
lui, adressée en 1676 à M. de Brancas; elle s’exprime ainsi:
«Je vous dis, en parlant de M. Arnauld et de ces messieurs, que le pape
était content d’eux, et qu’il avait reçu leur signature en la manière
qu’ils l’avaient donnée; vous me répondîtes ce que déjà des personnes de
piété m’avaient donné comme une chose constante qu’ils l’avaient surpris
et que le pape avait fait comme ceux qui mettent la main devant leurs
yeux, et font semblant de ne pas voir. Cependant, monsieur, il m’est
tombé entre les mains, depuis quelques jours, l’arrêt qui a été donné
contre M. l’évêque d’Angers, qui porte expressément que le pape, avec
beaucoup de prudence, a voulu recevoir la signature de quelques
particuliers avec une explication plus étendue pour les mettre à couvert
de leurs scrupules et des peines portées par les constitutions.
Tellement, monsieur, que non seulement il n’a pas fait semblant de ne
pas voir qu’ils aient signé avec explication, mais même il l’a prouvé et
s’en est contenté. Je suis bien heureux, monsieur, de n’avoir jugé
personne. Où en serais-je réduit si j’avais condamné des gens que le
pape reçoit dans le fait même pour lequel je les aurais condamnés? Et à
quelle réparation ne serais-je point tenu si j’avais porté un jugement
contre eux, et que j’eusse donné à d’autres de faire la même chose sur
mon témoignage! car, dans le fond, j’aurais, contre le respect que je
dois au pape et contre ses intentions, condamné ceux qu’il justifie, et
considéré comme personnes qui sont dans l’erreur et dans la
désobéissance celles dont il est satisfait et qu’il reçoit dans son sein
et dans sa communion et par une conduite pleine de charité et de
sagesse. Je vous assure, monsieur, qu’il ne m’arrivera pas de juger, et
que je serai plus religieux que jamais dans les résolutions que j’ai
prises sur ce sujet-là. Je vous parle sans passion et dans un
désintéressement entier de tous les partis (car je n’en ai aucun et je
suis incapable d’en avoir que celui de l’Église); mais dans la créance
que c’est Jésus-Christ qui me met au cœur ce que je vous vas dire.
»Il est impossible que Dieu demande compte ni à vous ni à moi de ce que
nous nous serons abstenus de juger, n’ayant pour cela ni caractère ni
obligation; mais il se peut très-bien faire qu’une conduite opposée
chargerait nos consciences, quelque bonnes que soient nos intentions, si
ceux qui ont autorité ou qui ont obligation de juger se mécomptent pour
y avoir apporté toute l’application, les soins et la diligence
nécessaires. Ils peuvent espérer que Dieu, qui connaît le fond de leurs
cœurs, leur fera miséricorde; mais pour ceux qui s’avancent et qui n’ont
point de mission, si ce malheur leur arrive, ils ne peuvent attendre
qu’une punition rigoureuse; car dès le moment qu’ils se sont ingérés et
ont usurpé un droit qui ne leur appartenait point ils ont mérité que
Dieu les abandonne à leurs propres ténèbres. Je vous assure, monsieur,
soit que je pense que Jésus-Christ nous a déclaré qu’il châtierait d’un
supplice éternel celui qui dirait à son frère une légère injure, ou que
je me regarde comme étant sur le point d’être jugé moi-même, il n’y a
rien dont je sois plus éloigné que de juger les autres.
»Voilà quelle doit être la disposition de tout homme qui ne sera point
prévenu, qui regardera les choses dans leur vérité, sans intérêt et sans
passion; mais le mal est que nous croyons n’en pas avoir, parce que nous
n’en avons point de propre et de particulière. Cependant nous sommes
souvent engagés dans celles des autres sans nous en apercevoir. Pour
moi, je suis persuadé qu’en de telles manières, la voie la plus sure est
de demeurer dans la soumission et dans le silence. C’est le moyen de
m’attirer tous les partis et de ne plaire à personne? mais, pourvu que
je plaise à Dieu et que je me tienne dans son ordre, je ne me mets point
en peine de quelle manière les hommes expliqueront ma conduite.
Véritablement je ne suis plus de ce monde, et je ne suis pas assez
malheureux pour y rentrer après l’avoir quitté par le dessein que
j’aurais de le contenter contre mon devoir et les mouvements de ma
conscience. Vous connaîtrez sans doute, monsieur, qu’il est si
difficile, lorsqu’on parle dans les causes, même les plus justes, de se
tenir dans les règles de la modération et de la charité, que ceux-là
sont heureux que Dieu a mis dans des états où rien ne les oblige ni de
parler ni de se produire; et je vous confesse que je ne me lasse point
d’admirer et de plaindre en même temps l’aveuglement de la plupart des
hommes qui ne font non plus de difficulté de dire: Cet homme est
schismatique, que s’ils disaient: Il a le teint pâle et le visage
mauvais. Quand je vous dis, monsieur, que je ne vous parle que pour vous
seul, ce n’est pas que je ne veuille bien que l’on sache quels sont mes
sentiments et mes pensées sur ce point-là; mais je serais encore plus
aise, comme c’est la vérité, que l’on ne s’imagine pas que je m’occupe
des affaires qui ne me regardent point.