matérielles n’avaient pas été suspendues à la Trappe. Les moines étaient
eux-mêmes les architectes et les maçons. Des frères convers appendus au
haut du clocher étaient ballottés par les vents et rassurés par leur
foi. Celui qui plaça le coq sur l’édifice vint avant son entreprise se
prosterner aux pieds de Rancé. La religion prit le frère par le bras, et
il monta ferme. Les travailleurs se mettaient à genoux sur leurs cordes
lorsque l’heure des prières venait à tinter. Rancé augmenta le couvent
d’un nombre de cellules; il éleva une mense pour la réception des
étrangers. On aperçoit dans l’avant-cour du couvent les écussons
insultés des armes de France. Rancé fit bâtir deux chapelles, l’une en
l’honneur de saint Jean Climaque, l’autre en l’honneur de sainte Marie
d’Égypte: j’en ai déjà parlé. Il déposa sur l’autel de l’église les
reliques qu’il avait apportées de Rome, et qui s’enrichirent ensuite de
quelques autres. Dans l’église il remplaça, et il eut tort, par un beau
groupe, cette vierge de peu de prix qui, sur la cime des Alpes,
rassérène les lieux battus des tempêtes. Rancé retira le couvent de la
désolation humaine et l’épura par la désolation chrétienne. Ces lieux
que les Anglais avaient fait retentir de leurs pas armés ne répétèrent
que le susurrement de la sandale.
L’abbaye n’avait pas changé de lieu: elle était encore, comme au temps
de la fondation, dans une vallée. Les collines assemblées autour d’elle
la cachaient au reste de la terre. J’ai cru, en la voyant, revoir mes
bois et mes étangs de Combourg le soir aux clartés allenties du soleil.
Le silence régnait: si l’on entendait du bruit ce n’était que le son des
arbres ou les murmures de quelques ruisseaux; murmures faibles ou
renflés selon la lenteur ou la rapidité du vent; on n’était pas bien
certain de n’avoir pas ouï la mer. Je n’ai rencontré qu’à l’Escurial une
pareille absence de vie: les chefs-d’œuvre de Raphaël se regardaient
muets dans les obscures sacristies: à peine entendait-on la voix d’une
femme étrangère qui passait.
Rentré dans son royaume des expiations, Rancé dressa des constitutions
pour ce monde, convenables à ceux qui pleuraient. Dans le discours qui
précède ces constitutions, il dit[14]: «L’abbaye est sise dans un vallon
fort solitaire; quiconque voudra y demeurer n’y doit apporter que son
âme: la chair n’a que faire là-dedans.»
[14] Constitutions de l’abbaye de la Trappe, Paris, 1671.
On croit lire quelque fragment des _douze tables_, ou la consigne d’un
camp des quarante-deux stations israélites. On remarque ces
prescriptions:
«On se lèvera à deux heures pour matines; on fera l’espace d’entre les
coups de la cloche fort petit, pour ôter lieu à la paresse. On gardera
une grande modestie dans l’église, on fera tous ensemble les
inclinations du corps et les génuflexions. On sera découvert depuis le
commencement de matines jusqu’au premier psaume.»
On ne tournera jamais la tête dans le dortoir et l’on marchera avec
gravité. On n’entrera jamais dans les cellules les uns des autres. On
couchera sur une paillasse piquée, qui ait tout au plus un demi pied
d’épaisseur. Le traversin sera de paille longue; le bois de lit sera
fait d’ais sur des tréteaux. «C’est dans l’obscurité de leurs cellules,
dit M. Charles Nodier dans ses _Méditations du cloître_, que Rancé cacha
ses regrets et que cet esprit ingénieux, qui avait deviné à neuf ans les
beautés d’Anacréon, embrassa à l’âge du plaisir des austérités dont
notre faiblesse s’étonne.»
Au réfectoire on sera extrêmement propre; on y aura toujours la vue
baissée, sans néanmoins se pencher trop sur ce que l’on mange. Puis
viennent sur l’usage du couteau et de la fourchette des recommandations
qui semblent faites pour des enfants: le vieillard devant Dieu est
revenu à l’innocence des jours puérils.
Aussitôt que la cloche sonne pour le travail tous les religieux et
novices se trouveront au parloir. On ira au travail assigné avec grande
retenue et récollection intérieure, le regardant comme la première peine
du péché.
Aux heures des récréations on bannira les nouvelles du temps. Dans les
grandes sorties on pourra aller en silence avec un livre dans un endroit
du bois hors de la hantise des séculiers. On tiendra le chapitre des
coulpes deux fois la semaine: avant de s’accuser on se prosternera tous
ensemble, et, le supérieur disant: _Quid dicite?_ chacun répondra d’un
ton assez bas: _Culpas meas._
A l’infirmerie le malade ne se plaindra jamais: un malade ne doit avoir
devant les yeux que l’image de la mort; il ne doit rien tant appréhender
que de vivre.
A ces constitutions Rancé ajouta des règlements; ils commencent par ce
prolégomène: «Je ne m’acquitterais pas de ce que je dois à Dieu, de ce
que je vous dois, mes frères, ni de ce que je me dois à moi-même, si je
négligeais dans ma conduite quelque chose de ce qui peut vous rendre
dignes de l’éternité.»
Puis arrivent les instructions générales.
«On ne demeurera jamais seul dans aucun lieu dans l’obscurité», dit
Rancé. Et cependant, sans s’en apercevoir, il mettait l’homme seul
devant ses passions.
Les observances en ce qui concerne les étrangers sont touchantes: on
voyait des avertissements écrits en chaque chambre du quartier des
hôtes. S’il est mort quelque parent proche, comme le père, la mère d’un
religieux, l’abbé le recommande au chapitre sans le nommer, de manière
que chacun s’y intéresse comme pour son propre père, et que la douleur
ne cause ni douleur, ni inquiétude, ni distraction à celui des frères
qu’elle regarde. La famille naturelle était tuée et l’on y substituait
une famille de Dieu. On pleurait son père autant de fois que l’on
pleurait le père inconnu d’un compagnon de pénitence.
Il y a des usages pour sonner la cloche selon les heures du jour et les
différentes prières. Il y a des règles pour le chant: dans les psaumes,
allez rondement jusqu’à la _flexe_; le _Magnificat_ doit s’entonner avec
plus de gravité que les psaumes; quoique aucune pause ne soit commandée
dans le cours d’un répons, on en doit faire dans le _Salve Regina_: il
faut qu’il y ait un moment de silence dans tout le chœur.
En 1672, on rétablit à la Trappe l’ancienne manière de jeûner le carême,
de ne faire qu’un seul repas et de ne manger qu’à quatre heures du soir.
Par ces règlements Rancé avait mis à exécution ses deux grands projets:
prière et silence. La prière n’était suspendue que par le travail. On se
levait la nuit pour implorer celui qui ne dort point: Rancé voulait que
l’âme et le corps eussent une égale occupation.
Quand l’abbé s’apercevait que ses religieux souffraient de douleurs qui
ne se décelaient par aucune marque apparente, à ceux-là il s’attachait.
Il n’opérait point à l’aide de miracles; il ne faisait point entendre
les sourds et les aveugles voir; mais il soulageait les maladies de
l’âme et jetait les esprits dans l’étonnement en apaisant les tempêtes
invisibles. Variant ses instructions suivant le caractère de chaque
cénobite, Rancé s’étudiait à suivre en eux l’attrait du ciel. Un mot de
sa bouche leur rendait la paix. Des solitaires qui ne l’avaient jamais
connu trouvèrent dans la suite, à sa sépulture, la guérison de leurs
peines; la bénédiction du ciel continuait sur sa tombe: Dieu garde les
os de ses serviteurs.
L’hospitalité changea de nature; elle devint purement évangélique: on ne
demanda plus aux étrangers qui ils étaient ni d’où ils venaient, ils
entraient inconnus à l’hospice et en sortaient inconnus, il leur
suffisait d’être hommes; l’égalité primitive était remise en honneur. Le
moine jeûnait tandis que l’hôte était pourvu; il n’y avait de commun
entre eux que le silence. Rancé nourrissait par semaine jusqu’à quatre
mille cinq cents nécessiteux. Il était persuadé que ses moines n’avaient
droit aux revenus du couvent qu’en qualité de pauvres. Il assistait des
malades honteux et des curés indigents. Il avait établi des maisons de
travail et des écoles à Mortagne. Les maux auxquels il exposait ses
moines ne lui paraissaient que des souffrances naturelles. Il appelait
ces souffrances la _pénitence de tous les hommes_. La réforme fut si
profonde que le vallon consacré au repentir devint une terre d’oubli.
Il résulta de cette éducation des effets que l’on ne remarque plus que
dans l’histoire des Pères du désert. Un homme s’étant égaré entendit une
cloche sur les huit heures du soir: il marche de ce côté et arrive à la
Trappe. Il était nuit; on lui accorda l’hospitalité avec la charité
ordinaire, mais on ne lui dit pas un mot: c’était l’heure du grand
silence. Cet étranger, comme dans un château enchanté, était servi par
des esprits muets dont on croyait seulement entendre les évolutions
mystérieuses.
Des religieux en se rendant au réfectoire suivaient ceux qui allaient
devant eux sans s’embarrasser où ils allaient; même chose pour le
travail: ils ne voyaient que la trace de ceux qui marchaient les
premiers. Un d’entre eux pendant l’année de son noviciat ne leva pas une
seule fois les regards: il ignorait comment était fait le haut de sa
cellule. Un autre reclus fut trois ou quatre mois sans apercevoir son
frère, quoiqu’il lui tombât cent fois sous les yeux. La duchesse de
Guise étant venue au couvent, un solitaire s’accusa d’avoir été tenté de
regarder l’_évêque_ qui était sous lampe. Rancé savait seul qu’il y eût
une terre[15].
[15] Le Nain, tom. 1er, liv. VII, p. 600 et suiv.
Ces grands effets ne se bornèrent pas à l’intérieur du couvent; ils
s’étendirent partout. Dans la suite, quand la Trappe fut détruite, on en
vit mille autres renaître, comme des plantes dont la semence a été
soudée au haut des ruines. J’ai cité dans les notes du _Génie du
Christianisme_ les lettres de M. Clausel, qui, de soldat de l’armée de
Condé était venu s’enfermer en Espagne à la Trappe de Sainte-Suzanne. Il
écrivait à son frère: «J’arrivai un jour dans une campagne déserte à une
porte, seul reste d’une grande ville. Il y avait eu sûrement dans cette
ville des partis, et voilà que depuis des siècles leurs cendres
s’élèvent confondues dans un même tourbillon. J’ai vu aussi Murviédo, où
était bâtie Sagonte, et je n’ai plus songé qu’à l’éternité. Qu’est-ce
que cela me fera dans vingt ou trente ans qu’on m’ait dépouillé de ma
fortune? Ah! mon frère, puissions-nous avoir le bonheur d’entrer au
ciel! S’il me reste quelque chose, je désire qu’on fasse bâtir une
chapelle dédiée à Notre-Dame des Sept Douleurs dans l’arrondissement de
la maison paternelle, selon le projet que nous en fîmes sur la route de
Munich. Hâtez-vous de faire élever des croix pour la consolation des
voyageurs avec des siéges et une inscription comme en Bavière: _Vous qui
êtes fatigués, reposez-vous._ J’aurai demain le bonheur de faire mes
vœux: j’y ajouterai une croix comme on en met sur la tombe des morts.»
La chapelle vient d’être bâtie par mon vieil ami, M. de Clausel, dans
les montagnes du Rouergue. Après plus de quarante années, l’amitié a
rempli un vœu. Avant de quitter ce monde ne verrai-je point cette pieuse
sincérité de l’affection fraternelle, moi qui viens d’apprendre la mort
de mon jeune neveu, petit-fils de M. de Malesherbes, et mort jésuite au
pied des Alpes de Savoie, après avoir été brave officier? Je tarde tant
à m’en aller que j’ai envoyé devant moi tous ceux que je devais
précéder.
Quand la Trappe fut détruite, un porteur de la haire de Rancé demanda
asile au canton de Fribourg. Les moines quittèrent leur monastère;
chaque religieux avait dans son sac sa robe et un peu de pain. La
colonie s’arrêta à Saint-Cyr; elle fut accueillie par l’hospitalité
expirante des Lazaristes, et fut bientôt obligée de s’éloigner. Le vœu
de silence et de pauvreté paraissait une conspiration à ceux qui
faisaient de si horribles bruits. A Paris, les chartreux, prêts à se
séparer, reçurent les trappistes: les cloîtres de Saint-Bruno exercèrent
leur dernier acte de Charité. La solitude ambulante continua sa route.
La vue d’une église lointaine sur le passage des frères les ranimait;
ils bénissaient la maison du Seigneur par la récitation des psaumes,
comme on entend parmi les nuages des cygnes sauvages saluer en passant
les savanes des Florides. A la frontière, la charrette qui traînait les
bannis au ciel fut regardée avec compassion par nos soldats. On ne
fouilla point ces mendiants. En entrant sur le sol étranger, les exilés
se donnèrent le baiser de charité dans une forêt, à une lieue de
l’ancienne abbaye de la Val-Sainte ils coupèrent une branche d’arbre, en
firent une croix et reçurent le curé de Cerniat qui venait à leur
rencontre.
A la Val-Sainte, ruine d’un monastère abandonné, ils trouvèrent à peine
de quoi se mettre à l’abri. Dans un temps où les armes, les malheurs et
les crimes faisaient tant de fracas, la renommée des solitaires se
répandit au dehors; les rois fuyaient et n’attiraient personne sur leurs
traces; on accourait de toutes parts pour se ranger au nombre des moines
réfugiés. La Val-Sainte, grossie de néophytes, fut obligée d’envoyer des
colonies au dehors comme une ruche répand autour d’elle ses essaims.
Mais la révolution, qui marchait plus vite que la religion fugitive,
atteignit les trappistes dans leur nouvelle retraite: obligés de quitter
la Val-Sainte, chassés de royaume en royaume, par le torrent qui les
poursuivait, ils arrivèrent jusqu’à Butschirad, où j’ai rencontré un
autre exilé. Enfin, le sol leur manquant, ils passèrent en Amérique.
C’était un grand spectacle que le monde et la solitude fuyant à la fois
devant Bonaparte. Le conquérant, rassuré par ses victoires, sentit la
nécessité des maisons religieuses: «Là, disait-il, se pourront réfugier
ceux à qui le monde ne convient pas ou qui ne conviennent pas au monde.»
Dom Gustin, trappiste fugitif, racheta les ruines de la Trappe avec des
aumônes. Il ne restait plus du monastère que la pharmacie, le moulin et
quelques bâtiments d’exploitation. Dans les environs de Bayeux, les
trappistines, chassées d’abord de la forêt de Sénart, s’établirent sous
la conduite de ma cousine, madame de Chateaubriand. Les enfants de Rancé
ne trouvèrent en rentrant dans la solitude de leur père que des
murailles recouvertes de lierre, et des débris à travers lesquels
serpentaient les ronces. Telle fut dès son début la vigueur de l’arbre
que Rancé avait planté, qu’il continue de vivre; il donnera de l’ombre
aux pauvres quand il n’y aura plus d’ombre de trônes ici-bas. J’ai vu à
la Trappe un ormeau du temps de Rancé: les religieux ont grand soin de
ce vieux Lare qui indique les cendres paternelles mieux que la statue de
Charles II n’indique l’immolation de Charles Ier.
Les moines dont je viens de tracer l’histoire avaient été les enfants de
Rancé. Lorsqu’il arriva à la Trappe, un de ses premiers soins fut de
faire abattre une fuie, cellules de colombes, qui se trouvait placée au
milieu de la cour, soit qu’il voulût abolir jusqu’au souvenir des temps
d’une abstinence moins rigoureuse, soit qu’il craignît ces oiseaux que
la Fable plaçait parmi ses plus beaux ornements et dont les ailes
portaient des messages le long des rivages de l’Orient. Un trappiste se
confessait d’avoir regardé un nid: se reprochait-il d’avoir pensé à un
nid ou à des ailes? M. de Rancé fit détourner un grand chemin qui
passait contre les murs de l’abbaye, le bruit de ce chemin renouvelé
descend encore aujourd’hui au fond de la vallée. Tout chef qu’il était,
Rancé ne s’accorda aucune des préférences de ses devanciers, il se
contentait de la pitance commune; privé comme ses moines de l’usage du
linge, il prêchait et confessait ses frères; ses seules distractions
étaient les paroles qu’il recueillait sur le lit de cendres. Il
fortifiait ses pénitents plutôt qu’il ne les attendrissait. Il n’était
question dans ses discours que de l’échelle de saint Jean Climaque, des
ascétiques de saint Basile et des conférences de Cassien.
Les cinq ou six premières années de la retraite de Rancé se passèrent
obscurément: les ouvriers travaillaient sous terre aux fondements de
l’édifice. Rancé recevait sans distinction tous les religieux qui se
présentaient. Le premier qui parut fut, en 1667, dom Rigobert, moine de
Clairvaux; ensuite dom Jacques et le P. Le Nain. Ces réceptions
commencèrent à faire des ennemis à Rancé. Cela nous paraît bien peu
grave, à nous qui n’attachons de prix qu’aux guenilles de notre vie,
mais alors c’étaient des affaires: Rome survenait, le grand conseil du
roi s’en mêlait. Obligé d’entrer dans ces transactions générales, Rancé
était forcé de survenir dans les accidents domestiques: il administrait
ses premiers solitaires, qui mouraient d’abord presque tous. Dom Placide
était étendu sur sa dernière couche, Rancé lui demanda où il voulait
aller?--«Au-devant des bienheureux», répondit-il.
Dom Bernard fut administré. A peine eut-il reçu le corps de
Notre-Seigneur qu’il eut un pressant besoin de cracher: il se retint, et
mourut étouffé par le pain des anges.
Claude Cordon, docteur de Sorbonne, reçut en arrivant le nom d’Arsène,
nom devenu fameux dans les nouvelles légendes. Arsène, après sa mort,
apparut dans une gloire à dom Paul Ferrand, et lui dit: «Si vous saviez
ce que c’est que de converser avec les saints!» Puis il disparut.
L’abbaye de Dorval se voulut réformer. L’abbé de Dorval convint d’une
entrevue avec Rancé: Rancé partit; il rencontra l’abbé de Dorval à
Châtillon, lieu triste, où les espérances ne se réalisent pas. De là il
se rendit à Commercy, où il revit le cardinal de Retz; il le détourna de
la pensée apparente qu’il avait de se renfermer à la Trappe: «Le saint
homme, dit Le Nain, eut de bonnes raisons pour ne pas le lui
conseiller.» M. Dumont, auteur de l’histoire de la ville de Commercy, a
bien voulu m’envoyer une lettre de Rancé au cardinal de Retz. «Si Votre
Éminence, dit l’abbé de la Trappe, croyait qu’il n’y eût personne dans
le monde dont mon cœur fût plus occupé que d’elle, elle ne me ferait pas
justice.» Voilà où la déférence pour les rangs peut conduire la piété
même. Après sa sortie, Rancé se hâta de se replier et de rappeler du
monde sa patrouille. Revenu à la Trappe, il admit à profession frère
Pacôme: celui-ci n’ouvrit jamais un livre, mais il excellait dans
l’humilité. Chargé du soin des pauvres, il n’entrait dans le lieu où il
mettait le pain qu’après s’être déchaussé, comme Moïse pour entrer dans
la terre promise. Pacôme attira à lui un de ses frères; ils vécurent
sous le même toit sans se donner la moindre marque qu’ils se fussent
jamais connus.
Rancé avait envoyé un religieux à Septfonts: ce religieux se gâta. «Je
me suis mécompté, écrivait Rancé au visiteur, j’en ferai pénitence toute
ma vie.»
La plupart des repentants du seizième siècle et du commencement du
dix-septième avaient été des bandits; ils ne se transformèrent pas,
comme les massacreurs de septembre, en marchands de pommes cuites, et ne
vendaient point de leurs mains souillées de meurtre des fruits aux
petits enfants. Ces meurtriers étaient des déserteurs des armées du
temps, des _Routiers_, des _Condottieri_, des _Ruffiens_. Somme toute,
des capitaines, tels que Montluc et le baron des Adrets, qui faisaient
sauter des prisonniers du haut des remparts, instruisaient leurs fils à
se laver les bras dans le sang, accrochaient leurs prisonniers aux
arbres. Valaient-ils mieux que leurs soldats? Les illustres égorgeurs
qui se retirèrent à Port-Royal et à la Trappe n’étaient-ils pas les
dignes appelés à la retraite vengeresse qui les devait dévorer? Un monde
si plein de crimes se remplit de pénitents comme au temps de la
Thébaïde.
Depuis la réforme jusqu’à la mort de Rancé on compte cent
quatre-vingt-dix-sept religieux et quarante-neuf frères, parmi lesquels
sont plusieurs de qui Rancé a écrit la vie et qui peuvent figurer dans
les romans du ciel. On voit leurs noms dans l’_Histoire de l’abbaye de
la Trappe_, excellent recueil, où tout se trouve rapporté avec une
minutieuse exactitude. Je le recommande d’autant plus que j’y ai
remarqué quelques paroles d’humeur contre moi; cependant, je croyais ne
les avoir pas méritées.
A Port-Royal, même affluence d’hommes du monde; mais à Port-Royal il y
avait des femmes et des savants; Pallue _coulant le temps_, médecin qui
devint celui des solitaires, fit bâtir, nous dit Fontaine, «un petit
logis, appelé le Petit-Pallue à cause de la petitesse _bien juste et
bien ramassée_ de ses appartements.» Vint ensuite Gentien-Thomas suivi
de ses enfants. On vit accourir M. de La Rivière, officier, qui apprit
la langue grecque et la langue hébraïque, et se fit gardien des bois.
A la Trappe arrive Pierre ou François Fore: sous-lieutenant dans un
corps de grenadiers, blessé dans plusieurs rencontres, plongé dans
toutes sortes de vices, poursuivi par dix ou douze décrets de prise de
corps, il était incertain s’il fuirait en Angleterre, en Allemagne, en
Hongrie, ou s’il ne prendrait pas le turban; il entendit parler de la
Trappe. En quelques jours, il franchit deux cents lieues; il arrive à la
fin de l’hiver par des routes défoncées et d’affreuses pluies; il frappe
à la porte: son œil était hagard, son expression hautaine et dure, son
sourcil fier, sa contenance militaire et farouche. Rancé le reçut. Des
ulcères se formèrent dans la poitrine de Fore; il vomit le sang sur la
cendre et il expira.
A Port-Royal on voit un M. de La Pétissière, brave parmi les braves; le
cardinal de Richelieu se reposait sur lui de sa sûreté: c’était un lion
plutôt qu’un homme. _Le feu lui sortait par les yeux, et son seul regard
effrayait ceux qui le regardaient._ Dieu se servit d’un malheur pour
toucher d’une crainte salutaire son âme féroce et incapable de toute
autre peur. Comme il avait eu une querelle avec un parent du cardinal,
il eut plus de huit jours un cheval toujours sellé et prêt à monter pour
aller se battre contre celui dont il croyait avoir été offensé. La
fureur qui le transportait était telle, qu’encore qu’il fût le plus
habile et le plus adroit du royaume, il reçut, après avoir blessé à mort
son ennemi, un coup d’épée dans le bras, entre les deux os; la pointe
demeura enfoncée sans qu’il pût jamais la retirer. Il se sauva en cet
état à travers champs, portant dans son bras le bout de l’épée rompue.
Il alla trouver un maréchal, qui eut besoin pour la retirer de se servir
des grosses tenailles de sa forge.
A la Trappe passe Forbin de Janson, obligé de quitter la France pour
avoir tué son adversaire en duel: il obtint ensuite sa grâce. Il se
trouva à Marsaille, sous Catinat, reçut une blessure, fit vœu de se
faire religieux et reçut l’habit des frères de la Trappe. Il fut envoyé
au monastère de _Buon-Solazzo_ (Bonne-Consolation), et fonda une maison
de trappistes sur les charmantes collines de la Toscane. Joseph Bernier,
moine qui restait de l’ancienne Trappe, passa, à l’arrivée de Rancé,
dans l’étroite observance; il demanda en expirant que son corps fût jeté
à la voirie: cynisme de la religion, où se montre le cas que les
chrétiens faisaient de la matière. Ces rigueurs se rattachent à un ordre
de philosophie que notre esprit n’est pas plus capable de comprendre que
nos mœurs de supporter. Timée, dans Diogène-Laërce, raconte que les
Pythagoriciens mettaient leurs biens en commun, appelaient l’amitié
égalité, ne mangeaient point de viande, étaient cinq ans sans parler, et
rejetaient par humilité les cercueils de cyprès, parce que le sceptre de
Jupiter était fait de ce bois.
Ces pécheurs de la Trappe et de Port-Royal se trouvèrent confondus avec
des non-savants de toutes natures. A Port-Royal était le jeune Lindo,
d’une bonté et d’une ouverture de cœur à l’égard de tout le monde qui ne
se peut concevoir. «Je sentais pour lui, décrit l’ingénu Fontaine, une
tendresse particulière; il était fort simple, et je l’étais aussi.»
De même parut à la Trappe frère Benoît, gentilhomme plein d’esprit, qui
avait passé ses premiers jours à ne point penser. Rancé, qui tirait
parti de l’innocence comme du repentir, a écrit sa vie, de même qu’un
jardinier fait une petite croix sur des paquets de graines pour
étiqueter un parfum.
M. Sainte-Beuve a extrait avec la patience du goût les passages de Port
Royal, que je viens de citer; il ajoute: «C’est le côté par lequel
Port-Royal touche à la Trappe et à M. de Rancé, quand, sous les autres
aspects, il paraît toucher plus près aux bénédictins de Saint-Maur et à
Mabillon; quand, par M. d’Andilly, il reste un peu à portée de la cour
et presque figurant de loin ces riantes et romanesques retraites,
imaginées en idée par mademoiselle de Montpensier, par madame de
Motteville ou même par mademoiselle de Scudéri.»
La Trappe n’était pas riante; ses sites étaient désolés, et l’âpreté de
ses mœurs se répétait dans l’âpreté du paysage. Mais la Trappe resta
orthodoxe, et Port-Royal fut envahi par la liberté de l’esprit humain.
Le terrible Pascal, hanté par son esprit géométrique, doutait sans
cesse: il ne se tira de son malheur qu’en se précipitant dans la foi.
Malgré le silence que la Trappe gardait, il fut question de la détruire,
tant le monde était effrayé d’elle; elle n’échappa à sa ruine que par
l’habileté de Rancé: Port-Royal fut moins heureux.