Rome. Il reçut bien son ami le converti, et le força d’accepter chez lui
un logement. Rancé ne tira aucun fruit du passage du coadjuteur à Rome,
si ce n’est quelques audiences inutiles qu’il lui fit obtenir du pape.
Le rôle actif du chef de la Fronde était fini: il y a un terme à tout ce
qui n’est pas de la grande nature humaine.
Le cardinal de Retz était petit, noir, laid, maladroit de ses mains; il
ne savait pas se _boutonner_. La duchesse de Nemours confirme ce
portrait de Tallemant des Réaux: «Le coadjuteur vint, dit-elle, en habit
déguisé, voir le cardinal Mazarin. M. le Prince, qui sut cette visite,
en parla au cardinal, lequel lui tourna fort ridiculement et le
coadjuteur, et son habit de cavalier, et ses plumes blanches et ses
jambes tortues; et il ajouta encore à tout le ridicule qu’il lui donna
que s’il revenait une seconde fois déguisé, il l’en avertirait, afin
qu’il se cachât pour le voir et que cela le ferait rire.»
Les portraits du cardinal de Retz n’offrent pas ces difformités: dans
l’air du visage il a quelque chose de froid et d’arrogant de M. de
Talleyrand, mais de plus intelligent et de plus décidé que l’évêque
d’Autun.
Né à Montmirail au mois d’octobre 1614 d’une famille florentine qui
conseilla la Saint-Barthélemy, le cardinal ne montra pas les vertus que
tâcha de lui inspirer saint Vincent de Paul, son précepteur: l’homme du
bien, en ces temps-là, touchait à l’homme du mal, et il restait dans
celui-ci quelque impression de la main qui l’avait modelé. Retz écrivit
la Conjuration de Fiesque, ce qui fit dire au cardinal de Richelieu:
«Voilà un dangereux esprit.» La pourpre romaine avait cela d’avantageux
qu’elle créait un homme indépendant au milieu des cours. Retz professait
du respect pour quiconque avait été chef de parti, parce qu’il avait
honoré ce nom dans les Vies de Plutarque: l’antiquité a long-temps gâté
la France. Il disait qu’à son âge César avait six fois plus de dettes
que lui: après cela il fallait conquérir le monde, et Retz conquit
Broussel, une douzaine de bourgeois, et fut au moment d’être étranglé
entre deux portes par le duc de Larochefoucauld.
Retz, à son début, aima sa cousine, mademoiselle de Retz: elle montrait,
dit-il, tout ce que la _morbidezza_ a de plus tendre, de plus animé et
de plus touchant.
Suspect à Richelieu, ayant eu l’audace de muguetter ses femmes, le
lovelace tortu et batailleur fut obligé de s’enfuir. Il alla à Venise,
où il pensa se faire assassiner pour la signora Vendradina; il erra dans
la Lombardie, se rendit à Rome, discuta à la Sapience, eut une querelle
avec le prince de Schomberg, et revint en France. Ses mésintelligences
avec le cardinal de Richelieu continuèrent à propos de madame de la
Meilleraie. Il lui passa par la tête de hasarder un assassinat sur le
cardinal; mais il sentit _ce qui pouvait être une peur_. Bassompière,
prisonnier à la Bastille, l’engagea avec des intrigants. La bataille de
la Marfée eut lieu; le comte de Soissons la gagna et fut tué. Cette mort
contribua à fixer le cardinal de Retz dans la profession ecclésiastique.
Une dispute commencée avec un ministre protestant lui acquit quelque
renom. Il se lia avec mademoiselle de Vendôme par l’aventure où il
rivalisa de courage avec M. de Turenne contre des capucins qui se
baignaient à Neuilly: les conditions peu morales de cette liaison sont
rapportées dans les _Mémoires_. Enfin, en vertu des protections de ces
temps, il fut nommé coadjuteur de Paris, dont son oncle, M. de Gondy,
occupait le siége.
Vint la Fronde. Mazarin finit par enfermer le coadjuteur au château de
Vincennes; de là transféré au château de Nantes, il s’en évada: quatre
gentilshommes l’attendaient au bas de la tour, dont il se laissa
dévaler. Caché dans une meule de foin, mené à Beaupréau par M. et madame
de Brissac, il fut transporté à Saint-Sébastien en Espagne, sur une
balandre de la Loire. Il vit à Saragosse un prêtre qui se promenait
seul, parce qu’il avait enterré son dernier paroissien pestiféré. A
Valence, les orangers formaient les palissades des grands chemins, Retz
respirait l’air qu’avait respiré Vannozia. Embarqué pour l’Italie, à
Maïorque le vice-roi le reçut: il entendit des filles pieuses à la
grille d’un couvent: elles chantaient. Après trois jours il traversa le
canal de la Corse, alors inconnu, aujourd’hui fameux. Il arriva à
Porto-Longone; il se rendit à Porto-Ferraïo, qui plus tard reçut
Bonaparte, homme d’un autre monde, changé d’empire, jamais détrôné.
Enfin il prit terre à Piombino, et poursuivit sa route vers Rome.
Un conclave s’ouvrit en 1655 par la mort d’Innocent X. Le cardinal de
Retz s’attacha à l’escadron volant: Chigi fut élu sous le nom
d’Alexandre VII. Retz fit courir le bruit qu’il avait contribué à
l’élection: Joly, son secrétaire, assure qu’il n’en fut rien.
Retz se retira à Besançon, séjourna à Constance, puis à Ulm, et il alla
voir en Angleterre Charles II, dont il avait secouru la mère pendant la
Fronde.
Mazarin mourut le 9 mars 1661. Rentré en France, Retz entreprit deux
ouvrages: l’un, sa généalogie (insipidité du temps: on compte ses aïeux
lorsqu’on ne compte plus); l’autre, une histoire latine des troubles de
la Fronde, de même que Sylla écrivit en grec ses proscriptions. Le
cardinal vint saluer le roi à Fontainebleau. Reçu avec froideur, les
jeunes gens se demandaient comment cet avorton avait jamais pu être
quelque chose: ils n’avaient pas vu Couthon. Alors commença ou plutôt se
renoua la liaison du cardinal et de madame de Sévigné.
Celle-ci, dont on a publié peut-être trop de lettres, ne pouvait se
garantir de la raillerie, même envers les gens qu’elle croyait aimer:
elle appelait le cardinal de Retz le _héros du bréviaire_. Le cardinal
était à Saint-Denis en 1649. Madame de Sévigné annonce, nombre d’années
après, au vieil acrobate mitré, que Molière lui lira, à lui,
_Trissotin_, et que Despréaux lui fera connaître son _Lutrin_. Elle
parle du _bon cardinal_; elle nous apprend qu’il se fait peindre par un
religieux de Saint-Victor, qu’il donnera son image à madame de Grignan,
laquelle ne s’en souciait pas du tout. Madame de Sévigné se promène
comme une bonne avec le malade; elle insiste pour que sa fille accepte
une cassolette de lui, et sa fille la refuse avec dédain. On peut lire
là-dessus une excellente leçon de M. Ampère. Mais à mesure que l’on
approche de la fin du cardinal, l’admiration de madame de Sévigné
baisse, parce que ses espérances diminuent. Légère d’esprit, inimitable
de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, elle ne
perdait de vue aucun intérêt, et elle avait été dupe des intentions
testamentaires qu’elle supposait au coadjuteur.
Joly, la duchesse de Nemours, La Rochefoucauld, madame de Sévigné, le
président Hénault et cent autres, ont écrit du cardinal Retz: c’est
l’idole des mauvais sujets. Il représentait son temps, dont il était à
la fois l’objet et le réflecteur. De l’esprit comme homme, du talent
comme écrivain (et c’était là sa vraie supériorité) l’ont fait prendre
pour un personnage de génie. Encore faut-il remarquer qu’en qualité
d’écrivain il était court comme dans tout le reste: au bout des trois
quarts du premier volume de ses _Mémoires_, il expire en entrant dans la
raison. Quant à ses actions politiques, il avait derrière lui la
puissance du parlement, une partie de la cour et la faction populaire,
et il ne vainquit rien. Devant lui il n’avait qu’un prêtre étranger,
méprisé, haï, et il ne le renversa pas: le moindre de nos
révolutionnaires eût brisé dans une heure ce qui arrêta Retz toute sa
vie. Le prétendu homme d’État ne fut qu’un homme de trouble. Celui qui
joua le grand rôle était Mazarin; il brava les orages enveloppé dans la
pourpre romaine: obligé de se retirer en face de la haine publique, il
revint par la passion fidèle d’une femme, et nous amenant Louis XIV par
la main.
Le coadjuteur finit ses jours en silence, vieux réveille-matin détraqué.
Réduit à lui-même et privé des événements, il se montra inoffensif: non
qu’il subît une de ces métamorphoses avant-coureurs du dernier départ,
mais parce qu’il avait la faculté de changer de forme comme certains
scarabées vénéneux. Privé du sens moral, cette privation était sa force.
Sous le rapport de l’argent il fut noble; il paya les dettes de sa
royauté de la rue, par la seule raison qu’il s’appelait _M. de Retz_.
Peu lui importait du reste sa personne: ne s’est-il pas exposé lui-même
au coin de la borne? On le pressait de dicter ses aventures, et le
romancier transformé en politique les adresse à une femme sans nom,
chimère de ses corruptions idéalisées: «Madame, quelque répugnance que
je puisse avoir à vous donner l’histoire de ma vie, néanmoins, comme
vous me l’avez demandée, je vous obéis.»
N’ayant plus où se prendre, il s’était fait le familier de Dieu, comme
en sa jeunesse il avait serré la main des quarteniers de Paris. Il
passait ses jours aux églises; on prêtait l’oreille pour ouïr son cri du
fond de l’abîme, pour pleurer aux Psaumes de la pénitence ou aux versets
du _Miserere_, et l’on écoutait en vain. Les sépulcres, les images du
Christ ne l’enseignaient pas: uniquement épris de sa personne, il ne se
rappelait que le rôle qu’il avait joué, sans s’embarrasser de sa vie
morale. Il inspectait les lambeaux de ce qu’il fut pour se reconnaître;
il éventait ses iniquités, afin de se former une idée semblable de
lui-même; puis il venait écrire les scandales de ses souvenirs. En
l’exhumant de ses _Mémoires_ on a trouvé un mort enterré vivant qui
s’était dévoré dans son cercueil.
Joueur jusqu’à la fin, ne lui vint-il pas dans l’esprit de se retirer à
la Trappe, et d’écrire ses Mémoires sur la table où Rancé écrivait ses
Maximes! Rancé fut obligé d’aller à Commercy pour détourner le cardinal
de son pieux dessein. Bossuet s’était malheureusement écrié: «Le
coadjuteur menace Mazarin de ses tristes et intrépides regards.» Les
grands génies doivent peser leurs paroles; elles restent, et c’est une
beauté irréparable.
Homme de beaucoup d’esprit, mais prélat sans jugement et évêque
sacrilége, Retz contraria l’avenir de Dieu: il ne se douta jamais qu’il
y eût plus de gloire dans un chapelet récité avec foi que dans tous les
hauts et les bas de la destinée. Esprit aux maximes propres à des
brouilleries plutôt qu’à des révolutions, il essaya la Fronde à
Saint-Jean-de-Latran, se croyant toujours dans la _Cour des Miracles_.
Indifférent et mélancolieux, cet Italien francisé se trouva sur le pavé
lorsque Louis XIV eut jeté les baladins à la porte, même en respectant
beaucoup trop en eux leur vie passée et l’habit qu’ils avaient sali.
Place entre la Fronde, qui permettait tout, et le maître de Versailles,
qui ne souffrait rien, le coadjuteur s’écriait: «Est-il quelqu’un pire
que moi?» avec le même orgueil que Rousseau s’écrie: «Est-il quelqu’un
meilleur que moi?» Retz continua ses passepieds jusqu’à sa mort: mais il
faut être Richelieu pour ne pas s’amoindrir en dansant une sarabande,
castagnettes aux doigts, et en pantalon de velours vert.
Ce n’est donc pas à l’hôtel du cardinal de Retz que Rancé aurait pu
apprendre à se plaire dans la capitale du monde chrétien. La société de
Rome ne pouvait lui offrir aucune ressource.
Néanmoins à l’époque de Rancé, Rome n’était pas dépourvue de Français
dignes de lui: en 1664 Poussin avait acheté, de la dot de sa femme, une
maison sur le mont Pincio, auprès d’un casino de Claude Lorrain, en face
de l’ancienne retraite de Raphaël, au bas des jardins de la villa
Borghèse; noms qui suffisent pour jeter l’immortalité sur cette scène.
Le Poussin mourut au mois de novembre 1665 et fut enterré dans
_Saint-Laurent in Lucinia_. Si Rancé eût attendu seulement cinq ou six
mois, il aurait pu assister à des funérailles avec l’abbé Nicaise,
auteur d’un voyage à la Trappe, là où je n’ai eu que l’honneur de placer
un buste. Le réformateur aimait les tableaux, témoin ceux qu’il avait
lui-même esquissés: en voyant le cercueil du Poussin, il aurait été
touché, tandis que se serait augmenté son mépris pour la gloire humaine.
«J’ai rencontré Poussin, dit Bonaventure d’Argonne, dans les débris de
Rome, ou dessinant sur les bords du Tibre.» L’abbé Antoine Arnauld, de
la génération de Port-Royal, affilié depuis à la Trappe, avait aussi
fréquenté l’auteur du tableau du Déluge. Ce tableau rappelle quelque
chose de l’âge délaissé et de la main du vieillard: admirable
tremblement du temps! souvent les hommes de génie ont annoncé leur fin
par des chefs-d’œuvre: c’est leur âme qui s’envole.
Enfin la _Léonora_ de Milton pouvait, à la rigueur, exister: Mazarin
l’avait fait venir à ses concerts; peut-être était-elle là, ne rendant
plus aucun bruit; lyre sans cordes. Rancé ne fut pas touché de la
grandeur des campagnes romaines, ces sortes d’idées n’étaient pas encore
nées: toutefois saint François avait chanté la beauté de la création
éclose de la bonté de Dieu. Il y avait bien des images dignes de la
mélancolie dans cette terre de tous les regrets; Rancé eût pu marcher
avec les derniers pas du jour sur le sommet du Soracte; du haut du mont
Marius, il eût aperçu les plages de Civita-Vecchia; à Ostie il eût
rejoint le sable facile à se creuser. Lord Byron avait marqué sa fosse
aux grèves de l’Adriatique. Mais rien ne plaisait à Rancé, dont le cœur
était plus triste que la pensée.
Et cependant, s’il ne s’était trop enseveli dans la préoccupation de ses
fautes, il eût rencontré dans Rome même de quoi contenter sa ferveur.
Partout se présentaient à lui des oratoires dans des parcours abandonnés
semés de fleurs, dans ces asiles dont le Père Lacordaire a fait cette
peinture:
«Au son d’une cloche toutes les portes du cloître s’ouvraient avec une
sorte de douceur et de respect. Des vieillards blanchis et sereins, des
hommes d’une maturité précoce, des adolescents en qui la pénitence et la
jeunesse laissaient une nuance de beauté inconnue du monde, tous les
temps de la vie apparaissaient ensemble sous un même vêtement. La
cellule des cénobites était pauvre, assez grande pour contenir une
couche de paille ou de crin, une table et deux chaises; un crucifix et
quelques images pieuses en étaient tout l’ornement. De ce tombeau qu’il
habitait pendant ses années mortelles, le religieux passait au tombeau
qui précède l’immortalité. Là même il n’était point séparé de ses frères
vivants et morts. On le couchait, enveloppé de ses habits, sous le pavé
du chœur; sa poussière se mêlait à la poussière de ses aïeux, pendant
que les louanges du Seigneur chantées par ses contemporains et ses
descendants du cloître remuaient encore ce qui restait de sensible dans
ses reliques. O maisons aimables et saintes! on a bâti sur la terre
d’augustes palais, on a élevé de sublimes sépultures; on a fait à Dieu
des demeures presque divines; mais l’art et le cœur de l’homme ne sont
jamais allés plus loin que dans la création du monastère.»
Déjoué dans ses négociations comme dans ses sentiments, Rancé s’enferma
dans sa vie. Il soigna un serviteur qui pensa mourir: inflexible pour
lui, il pliait sa vie pour les autres. Il ne buvait que de l’eau, ne
mangeait que du pain; sa dépense par jour ne passait pas six oboles,
prix d’une couple de colombes; mais il s’abstenait de ces doux oiseaux
qui coûtent si peu cher. Ne pouvant faire auprès des hommes les affaires
de Dieu, il tâchait de faire auprès de Dieu les affaires des hommes.
«Il ne voulait voir, dit Maupeou, ni les anciens monastères, ni les
anciens monuments de la magnificence romaine, cirques, théâtres, arcs de
triomphe, trophées, portiques, colonnes, pyramides, statues et palais,
imitant en cela le célèbre Ammonius, qui accompagnant Athanase à Rome
n’y voulut voir que le fameux temple dédié aux apôtres saint Pierre et
saint Paul.» Rancé fréquentait les églises, passant les heures à prier
dans ces habitacles oubliés sur tant de collines célèbres.
La pénitence sortie de Rome errait à l’entour; pauvre _Piferario_ des
Abruzzes, elle faisait entendre le son de sa musette devant une madone.
Rancé s’avançait quelquefois seul devant le labyrinthe des cercueils,
soubassement de la cité vivante. Il n’y a peut-être rien de plus
considérable dans l’histoire des chrétiens que Rancé inconnu priant à la
lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs des Césars à la porte
des catacombes; l’eau se jetait avec bruit par-dessus les murailles de
la ville éternelle, tandis que la mort entrait silencieusement
au-dessous par la tombe.
Rancé avait désiré accomplir les fêtes de Noël dans un couvent de son
ordre; il y renonça lorsqu’il eut appris d’un vieux moine qu’on ne
faisait point à table de lecture pieuse et qu’on jouait aux cartes après
souper. Confiné dans sa maison, il écrivait: «Je passe ici ma vie dans
une langueur et dans une misère que je ne puis vous exprimer. Rome m’est
aussi peu supportable que la cour me l’était autrefois. Je ne vous dirai
rien des curiosités de Rome: je ne les vois point et je ne me sens
touché d’aucun désir de les voir. Mon unique consolation est celle que
je trouve au tombeau des princes des apôtres et des saints martyrs, où
je me retire le plus souvent qu’il est possible.»
Enfin, ayant tout épuisé, Rancé songea à son retour: il emportait
quelques reliques que lui avait données l’évêque de Porphyre, sacriste
d’Alexandre VII. Saint Bernard retourna, jeune encore, à son couvent
avec une dent de saint Césaire: ne vieillissons point en quelque lieu
que ce soit, de peur de voir mourir autour de nous, jusqu’à notre
renommée. Avant de quitter Rome, Rancé obtint du pape la licence de se
retirer à la Grande Chartreuse: ce permis existe; il est resté comme le
bref d’un songe. Rancé n’exécuta pas tout le bien qu’il avait rêvé: en
compensation des bonnes intentions perdues on aperçoit dans les _Olim_
des intentions de fautes qui n’ont jamais été commises. L’esprit du
réformateur errait partout où il n’y avait point d’hommes; il ne
s’arrêtait qu’à l’orée d’un champ, au feu de chaume du pâtre. Descendu
de l’Italie, Rancé visita dans la _Vallée d’Absinthe_ la poussière du
grand abbé de Clairvaux, si toutefois elle renferme cette poussière: il
y voulut demeurer; on le refusa. L’abbé de Prières avait mis Rancé sous
la conduite de l’abbé du Val-Richer, qu’on appelait dans le siècle
Dominique-Georges: les héros d’Homère avaient des noms vulgaires pour
les peuples.
On ne vit donc point Rancé suspendu dans les abîmes de saint Bruno, ou
attaché à la tombe de saint Bernard: c’eût été plus éclatant pour le
poète, moins grand pour le saint. Dieu, qui avait ses conseils, rappela
Rancé à la Trappe, afin d’y établir la Sparte chrétienne.
Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Il partit au mois
d’avril, accompagné du jugement du pontife qui condamnait l’étroite
observance. De nos jours, l’auteur de l’_Indifférence en matière de
religion_, repoussé dans ses réformes, a continué de croire qu’elles
s’accompliraient: une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d’où;
l’Esprit de sainteté, d’amour, de vérité remplira de nouveau la terre
régénérée.
Voilà ce que pense l’immortel compatriote dont je pleurerais en larmes
amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier rivage. Rancé,
qui s’accotait contre Dieu, acheva son œuvre; l’abbé de La Mennais s’est
incliné sur l’homme: réussira-t-il? L’homme est fragile et le génie
pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la main qui l’avait pris
pour appui.
LIVRE TROISIÈME
Ici commence la nouvelle vie de Rancé: nous entrons dans la région du
profond silence. Rancé rompt avec sa jeunesse, il la chasse et ne la
revoit plus. Nous l’avons rencontré dans ses égarements, nous allons le
retrouver dans ses austérités. La pénitence était son arrière-garde; il
se mettait à sa tête, se retournait, et donnait avec elle sur le monde.
Il paraissait dans son extérieur, disent les historiens, une majesté qui
ne prévoit venir que du Dieu de majesté. Ceux à qui leur conscience
reprocha quelque chose ne l’osaient venir rechercher, persuadés qu’il
connaissait divinement ce qu’ils avaient de plus caché. «Qui me donnera,
s’écriait-il, les ailes de la colombe pour fuir la société des hommes!»
Dans mes temps de poésie, j’ai mis moi-même ces paroles de l’Écriture
dans un chant de femme[13]. L’hymne de Rancé se termine par ces mots:
«Les créatures me suivent partout; elles m’importunent, par mes yeux
elles entrent dans mon esprit et portent avec elles l’inquiétude.
Fermons les yeux, ô mon âme! tenons-nous si éloignés de toutes ces
choses que nous ne puissions les voir et en être vus.»
[13] Cymodocée.
Après ces éjaculations on surprenait le moine les yeux levés vers le
ciel. Il devenait immense; il s’agrandissait de toute la gloire
éternelle. Il y a des tableaux qui représentent saint François aux bords
de la mer, en face de petits anges réunis dans des branchages
dépouillés.
Le 20 mai 1666 revit Rancé dans les obscurs chemins du Perche. Ce
n’étaient là ni les restes de la voie Appia, ni de la voie Claudia:
Rancé ne rapportait aucun souvenir de Rome, où tant de passions se sont
formées, d’où tant d’hommes n’ont point voulu revenir. Les Troyens
restèrent à Albe avec leurs dieux. Rancé n’avait même pas cueilli, pour
la joindre aux fleurs du printemps qui commençaient à renaître à la
Trappe, ces tubéreuses murales qui croissent sur l’enceinte ébréchée de
Rome, où les vents transportent çà et là leurs échafauds mobiles.
Des divisions s’étaient élevées entre le prieur et le sous-prieur, le
prieur avait rempli les cellules de meubles inutiles: le travail des
mains avait été diminué, les pratiques pieuses altérées; le vin et le
poisson reparaissaient sur les tables. Rancé, instruit à Rome de ces
infractions, s’était hâté de mander à la Trappe: «Vous savez que les
actions mortes ne sauraient plaire au Dieu de la vie. Gardez le silence
autant avec vous-mêmes qu’avec les autres; que votre solitude soit
autant dans l’esprit et dans le cœur que dans la retraite extérieure de
vos personnes; que vos corps sortent de vos lits comme de vos tombeaux:
au moment où je vous écris nos jours s’écoulent.» Les souvenirs d’Horace
ne cessaient de vivre dans l’opulente mémoire de Rancé: _Dum loquimur
fugerit invida ætas._
Rancé remit la paix dans son monastère par la séparation de quelques
chefs. Il se rendit ensuite au chapitre général de son ordre, qui se
tint en l’année 1667. Un bref du pape de 1666 devait être reçu. Rancé
avait connu ce bref à Rome. Plusieurs abbés, l’abbé de Cîteaux à leur
tête, l’acceptèrent. Rancé prit la parole, tout jeune qu’il était, et
dit qu’il avait droit d’opiner comme ancien docteur par la date de son
doctorat. Il soutint que le pape Alexandre VII n’avait ni vu ni connu ce
bref. Il demanda acte de sa protestation, qu’appuyèrent les abbés de
Prières, de Faukaumont, de Cadouin et de la Vieuville. L’abbé de Cîteaux
s’émut; Rancé tint ferme, vérifia le procès-verbal, et obligea le
secrétaire à le corriger. L’abbé de Cîteaux, voulant la paix, nomma
Rancé visiteur des provinces de Normandie, de Bretagne et d’Anjou. Rancé
n’accepta pas la charge, mais le bref de Rome passa. Il supprimait le
vicaire général de la réforme de France, et défendait les assemblées
qu’avaient autorisées les arrêts du parlement et du conseil. Rancé à
demi repoussé regagna son monastère.