fut passé; 400 livres de pension furent accordées à chacun des sept
demeurants, avec permission de rester dans l’enceinte de l’abbaye ou de
se retirer ailleurs; le contrat mutuel fut homologué au parlement de
Paris, le 6 février 1663.
Rancé était toujours perplexe sur lui-même. Deux frères de l’Étroite
Observance, appelés de Perseigne, arrivèrent et prirent possession de la
Trappe.
Un accident survenu le 1er novembre 1662 contribua à fixer la résolution
de Rancé. Sa chambre, dans le monastère qu’il avait achevé de réparer,
s’écroula et pensa l’écraser: «Voilà, s’écria-t-il, ce que c’est que la
vie!» Il se retira aussitôt dans un coin de l’église. Il entendit
chanter le psaume: _Qui confidunt in Domino_. Frappé d’une lumière
soudaine, il se dit: «Pourquoi craindrais-je de m’engager dans la
profession monastique?» Les difficultés de son esprit s’évanouirent.
Il partit pour Paris, afin de demander au roi la permission de tenir en
règle l’abbaye de la Trappe. Quelques hommes saints essayèrent de le
détourner de sa résolution; mais il dit à l’abbé de Prières, vicaire
général de l’Étroite Observance: «Je ne vois point d’autre porte à
laquelle je puisse frapper pour retourner à Dieu que celle du cloître;
je n’ai d’autre ressource, après tant de désordre, que de me revêtir
d’un sac et d’un cilice en repassant mes jours dans l’amertume de mon
cœur.»
L’abbé lui répondit: «Je ne sais, monsieur, si vous comprenez bien ce
que vous demandez: _nescis quid petis_. Vous êtes prêtre, docteur de
Sorbonne, d’ailleurs homme de condition; nourri dans la délicatesse et
dans le luxe; vous êtes accoutumé à avoir grand train et à faire bonne
chère; vous êtes en passe d’être évêque au premier jour; votre
tempérament est extrêmement faible, et vous demandez d’être moine, qui
est l’état le plus abject de l’Église, le plus pénitent, le plus caché
et même le plus méprisé. Il vous faudra dorénavant vivre dans les
larmes, dans les travaux, dans la retraite, et n’étudier que Jésus
crucifié. Pensez-y sérieusement.» Alors l’abbé de Rancé répondit: «Il
est vrai, je suis prêtre, mais j’ai vécu jusqu’ici d’une manière indigne
de mon caractère; je suis docteur, mais je ne sais pas l’alphabet du
christianisme; je fais quelque figure dans le monde, mais j’ai été
semblable à ces bornes qui montrent les chemins aux voyageurs et qui ne
se remuent jamais.»
L’abbé de Prières fut vaincu.
Dans quelques lettres qu’a bien voulu me communiquer M. Cousin, Rancé
fait l’histoire des combats qu’il eut à soutenir à cette époque. Les
quatre premières s’étendent de l’an 1661 à l’an 1664; elles sont écrites
à l’évêque d’Aleth.
«Je ne puis comprendre, dit-il, que j’aie la hardiesse d’entreprendre
une profession qui ne veut que des âmes détachées, et que, mes passions
étant aussi vivantes en moi qu’elles sont, j’ose entrer dans un état
d’une véritable mort. Je vous conjure, monseigneur, de demander à Dieu
ma conversion dans une conjoncture qui doit être la décision de mon
éternité, et qu’après avoir violé tant de fois les vœux de mon baptême,
il me donne la grâce de garder ceux que je lui vais faire, qui en sont
comme un renouvellement, avec tant de fidélité que je répare en quelques
manières les égarements de ma vie passée.»
Rancé écrivait à ses amis, le 13 avril 1663: «Je suis persuadé que vous
serez surpris quand vous saurez la résolution que j’ai formée de donner
le reste de ma vie à la pénitence. Si je n’étais retenu par le poids de
mes péchés, plusieurs siècles de la vie que je veux embrasser ne
pourraient satisfaire pour un moment de celle que j’ai passée dans le
monde.»
L’abbé de Prières s’employa principalement auprès de la reine mère afin
d’obtenir du roi pour que Rancé pût tenir son abbaye en règle. Louis XIV
agréa la requête, mais à la condition qu’à la mort de cet abbé régulier,
la Trappe retournerait en commende. Le roi tenait aux traités de sa
race. Le brevet fut expédié le 10 mai 1663, et envoyé à Rome pour être
confirmé par Sa Sainteté. L’évêque de Comminges ayant su que Rancé était
à l’institution à Perseigne pour commencer son noviciat, l’alla trouver,
et lui dit qu’il craignait que, dans son ardeur, il n’allât si loin que
personne ne le pourrait suivre. L’abbé répliqua qu’il se modérerait, et
il trompa l’évêque: conversation entre deux soldats; l’un a appris à
mesurer le péril, l’autre ne l’a jamais calculé.
En 1662 Rancé était allé visiter la Trappe et jeter un coup d’œil sur la
solitude éternelle qu’il devait habiter. Il avait vu les étangs qui se
retirent et s’élèvent en montant dans l’ancienne forêt du Perche et dont
plusieurs sont aujourd’hui supprimés. Il avait vu partout ces grandes
feuilles solitaires qui flottaient sur les eaux comme un plancher, et à
travers lesquelles les oiseaux aquatiques faisaient entendre quelques
cris. Il hésita entre cette profonde retraite et son prieuré de
Boulogne-Chambor, qui lui plaisait, parce qu’il était dans des bois;
mais enfin il se décida pour la Trappe, à cause de certaine affinité
secrète entre les solitudes de la religion et les solitudes du passé. Il
appela auprès de lui l’abbé Barbery.
Rancé dans ces jours-là écrivait à M. l’évêque d’Aleth: «Comme les
choses que je quitte et ma séparation des embarras extérieurs sont les
moindres attachements de ma vie, que je ne puis me défaire de moi-même,
puisque je me trouve partout aussi misérable que je l’ai toujours été,
je vous supplie de demander à Dieu ma conversion.»
L’évêque d’Aleth, Nicolas Pavillon, n’était pas un guide sûr. Dans la
confusion des doctrines du temps, l’ami sur le bras duquel vous vous
souteniez prenait au premier détour une autre route, et vous laissait
là.
Rancé, sentant qu’il était environné de chancelants compagnons, se
décida: il sortit des rangs, rompit la ligne; déserteur d’une armée qui
ne le suivait pas, il alla droit de Paris à Perseigne apprendre la
nouvelle profession qu’il s’était promis d’embrasser. L’abbé de
Perseigne le reçut avec joie, mais avec tremblement. Au bout de cinq
mois de noviciat, il se déclara chez Rancé une maladie dont il parle
dans ses lettres, maladie d’autant plus dangereuse qu’elle avait été
long-temps dissimulée. Les médecins le condamnèrent s’il ne quittait la
vie monastique; l’abbé s’obstina, se fit transporter à la Trappe, et
guérit. Retourné à Perseigne, il écrivit à l’évêque d’Aleth: «Le temps
de mes épreuves est près de finir: mon cœur n’en est pas moins rempli de
misères. Je ne puis comprendre que j’aie la hardiesse de prendre une
profession qui ne veut que des âmes détachées, et que mes passions étant
aussi vivantes en moi qu’elles le sont, j’ose entrer dans un état d’une
véritable mort.»
Il fit un adieu général au monde. D’une course nouvelle, il s’élança
après le Fils de Dieu, et ne s’arrêta qu’à la croix.
On l’employa utilement pour son ordre pendant son noviciat. La réforme
avait été établie au monastère de Champagne. Les moines résistaient; la
noblesse appuyait les moines: l’esprit frondeur n’était pas encore
éteint: restait à rendre l’arrière-faix de la discorde. Ce moment de
péril interrompit le noviciat de Rancé: on le fit courir au secours de
l’Étroite Observance. Vingt-cinq gentilshommes, conduits par le marquis
de Vassé, sous prétexte d’une partie de chasse, se présentèrent à une
abbaye dans le dessein d’en expulser le parti des réformes. Rancé
arrivait; il leur demanda ce qu’ils voulaient: il fut reconnu par Vassé,
auquel il avait rendu jadis un important service. Vassé courut à lui,
l’embrassa, et consentit à laisser en paix les religieux.
Revenu à Perseigne, le prieur parla d’envoyer en Touraine l’abbé, dont
le noviciat n’était pas encore achevé. Le postulant s’y refusa, disant
que cette tournée l’exposerait à des _périls_. L’historien se sert deux
fois de ce mot sans le comprendre: l’explication est que Véretz, tout
vendu qu’il était, barrait le chemin; les périls qui menaçaient Rancé
étaient des souvenirs. Étonné de la résistance, le prieur manda à l’abbé
de Prières que le nouveau moine lui paraissait un homme attaché à son
sens. L’abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver
à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le charma,
car l’abbé Le Bouthillier avait des bienséances difficiles à distinguer
de la véritable humilité: un éclair de la vie passée de l’homme du
monde, plongeait dans les rudesses de la Foi.
Avant de prononcer ses vœux à Perseigne, Rancé retourna à la Trappe: il
y lut son testament; il donne ce qui lui reste à son monastère. Il
s’accuse d’avoir été, par son insouciance, la cause d’un grand nombre de
malversations; il déclare parler sans exagération et sans excès; il
proteste que sa confession est aussi sincère que s’il était devant le
tribunal de Jésus-Christ; il abandonne à ses frères tous ses meubles; il
leur remet particulièrement ses livres. «Si, par des événements qu’on ne
peut prévoir, dit-il, la réforme cessait d’être à la Trappe, je donne ma
bibliothèque à l’Hôtel-Dieu de Paris pour être vendue au profit des
pauvres et des malades.»
Rancé a l’air d’avoir un pressentiment des malheurs qui fondirent un
siècle et demi plus tard sur son abbaye. Il laissa sa bibliothèque à ses
religieux, lui qui ne voulait pas qu’un moine s’occupât d’études.
Ici on aperçoit madame de Montbazon pour la dernière fois. Astre du
soir, charmant et funeste, qui va pour toujours descendre sous
l’horizon. Aux dires de dom Gervaise, Rancé avait nombre de lettres de
cette femme et deux portraits d’elle: l’un la représentait telle qu’elle
était à son mariage, l’autre telle qu’elle était au moment où elle
devint veuve. Ces secrets d’amour étaient à la garde de la religion. La
mère Louise avait pour surveiller ses dépôts, la faiblesse et la force
nécessaires, l’indulgence d’une femme qui a failli et le courage d’une
femme qui se repent. Le matin même de ses vœux, Rancé écrivit à Tours
pour donner l’ordre de jeter les lettres au feu et pour faire renvoyer
les portraits à M. de Soubise, fils de madame de Montbazon[11]. Rompre
avec les choses réelles, ce n’est rien; mais avec les souvenirs! Le cœur
se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalités dans
l’homme.
[11] Dom Gervaise, etc.
Une autre lettre écrite à la mère Louise, le 14 juin 1664, porte:
«J’attends avec une humble patience l’heureux moment qui doit m’immoler
pour toujours à la justice de Dieu. Tous mes moments sont employés à me
préparer à cette grande action. Je n’appréhende rien davantage, sinon
que l’odeur de mon sacrifice ne soit pas agréable à Dieu; car il ne
suffit pas de se donner, et vous savez que le feu du ciel ne descendait
point sur le sacrifice de ce malheureux qui offrait à Dieu des victimes
qui ne lui étaient point agréables.»
On n’a jamais fait attention à cette plainte, qui sort du cœur de Rancé
comme de ces boîtes harmonieuses faites dans les montagnes, qui répètent
le même son; cette plainte n’indique point son objet elle se confond
avec les accusations dont le souffrant charge la vie. Résolu de
s’ensevelir à la Trappe, Rancé fit d’abord un voyage à son prieuré de
Boulogne, puis il partit pour la Trappe, résolu de s’ensevelir au milieu
de ces jardins solitaires, comme jadis les souverains à Babylone.
Les expéditions de la cour de Rome pour tenir en règle l’abbaye de la
Trappe arrivèrent. Rancé aurait voulu se régénérer avec dom Bernier,
ancien religieux de la Trappe mal vivant jusqu’alors, et enfin touché de
la grâce; mais dom Bernier ne fut prêt que quatre mois plus tard. Le 26
juin 1664, Rancé fit profession entre les mains de dom Michel de Guiton,
commissaire de l’abbé de Prières, avec deux autres novices, dont l’un,
appelé Antoine, avait été domestique de Rancé. De serviteur qu’il était,
il devint l’égal de son maître dans les aplanissements du ciel. Quatre
jours après, Pierre Félibien prit, au nom de l’abbé de Rancé, possession
de l’abbaye de la Trappe en qualité d’abbé régulier. Rancé reçut la
bénédiction abbatiale des mains de l’évêque irlandais d’Arda, assisté de
l’abbé de Saint-Martin de Séez. L’abbé de la Trappe se rendit dès le
lendemain à son monastère. Et pourtant il écrivait à un de ses amis: «Ma
disposition n’est qu’une pure résignation à la Providence. Priez pour
moi.»
Ce premier séjour de Rancé à la Trappe ne fut pas long. Il faisait
réparer de tous les côtés l’abbaye; mais tandis qu’il donnait des
règlements nouveaux, il fut appelé à Paris à l’assemblée générale des
communautés régularisées. Ce jeune homme, naguère si dépendant de
l’opinion du monde, se rendit au lieu de la réunion dans une charrette
comme un mendiant; affectation dont il ne put débarrasser sa vie.
L’assemblée le nomma pour aller en cour de Rome plaider la cause de la
réforme. Avant son départ, il s’aboucha avec le cardinal de Retz, qui
s’était avancé jusqu’à Commercy. Ensuite Rancé retourna quelques jours à
la Trappe. Il s’occupait comme un humble frère. Il disait: «Sommes-nous
moins pécheurs que les premiers religieux de Cîteaux? Avons-nous moins
besoin de pénitence?» On lui représentait que, plus faibles, on ne
pouvait plus pratiquer les mêmes austérités: «Dites, répondait-il, que
nous avons moins de zèle.» D’un consentement unanime, les religieux se
privèrent de l’usage du vin et de celui du poisson; ils s’interdirent la
viande et les œufs. Il s’introduisit une manière honnête de parler et
d’agir les uns avec les autres; ils respectaient en eux l’homme racheté,
s’ils méprisaient l’homme tombé.
Dans la distribution du travail, une portion d’un terrain inculte était
échue à Rancé: au premier coup de bêche, il rencontra quelque chose de
dur: c’était d’anciennes pièces d’or d’Angleterre. Il y en avait
soixante, chacune valant sept francs: ce présent de la Providence aide
Rancé à faire son voyage. Ayant convoqué ses moines il leur fit ses
adieux: «J’ai à peine le temps, leur dit-il, de vous remettre devant les
yeux cette parole de saint Bernard: _Mon fils, si vous saviez quelles
sont les obligations d’un moine, vous ne mangeriez pas une bouchée de
pain sans l’arroser de vos larmes._» Puis il ajouta: «Je prie Dieu
d’avoir pitié de vous comme de moi. S’il nous sépare dans le temps,
qu’il nous réunisse dans l’éternité.»
Les religieux se prosternèrent pour demander à Dieu la conservation de
leur abbé.
Le nouveau Tobie partit pour Ninive: il n’allait pas épouser la fille de
Raguel; la fille de Raguel n’était plus. Le voyageur qui accompagnait
Rancé n’était pas Raphaël, mais l’Esprit de la pénitence; cet Esprit ne
se mettait pas en route pour réclamer de l’argent, mais la misère.
Lorsqu’on erre à travers les saintes et impérissables Écritures où
manquent la mesure et le temps, on n’est frappé que du bruit de la chute
de quelque chose qui tombe de l’éternité.
Le grand expiateur avait retrouvé à Châlons-sur-Saône l’abbé du
Val-Richer, son compagnon désigné de voyage. A Lyon, il baisa la boîte
qui renfermait le cœur de saint François de Sales. Il traversa les
Alpes, et arriva à Turin: il n’y vit point le saint suaire. A Milan le
tombeau de saint Charles Borromée l’appela: heureux les morts quand ils
sont saints! ils retrouvent leur matin dans le ciel. Sainte Catherine à
Bologne attira la vénération de Rancé: c’étaient là les antiquités qu’il
cherchait: il faisait consister sa repentance à ne rien voir; ses yeux
étaient fermés à ces ruines dont l’abbé de La Mennais nous fait une
peinture admirable:
«De superbes palais, dit-il, se dégradent d’année en année, montrant
encore, à travers leurs élégantes fenêtres ouvertes à la pluie et à tous
les vents, les vestiges d’un faste que rien ne rappelle dans nos
chétives constructions modernes, d’un luxe grandiose et délicat dont les
arts divers avaient à l’envi réalisé les merveilles. La nature qui ne
vieillit jamais s’empare peu à peu de ces somptueuses villas, œuvres
altières de l’homme et fragiles comme lui. Nous avons vu des colombes
nicher sur des corniches d’une salle peinte par Raphaël, le câprier
sauvage enfoncer ses racines entre les marbres déjoints, et le lichen
les recouvrir de ses larges plaques vertes et blanches.»
De Bologne à Florence, Rancé, sur une route triste dans les Apennins,
fut renversé à terre de son cheval par le vent. A Florence le pèlerin ne
s’enquit point de Dante et de Michel-Ange: quand, à mon tour, j’ai
cheminé parmi ces débris, j’étais interdit. Rancé reçut les honneurs de
la duchesse de Toscane. On regrette qu’il ne se soit pas arrêté plus
loin au vallon d’Égérie: il aurait pu mener des Lémures saluer Néère et
Hostia là où tant de femmes avaient passé. Enfin il entra dans la ville
des saints apôtres. O Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière
apparition? Malheur à l’âge pour qui la nature a perdu ses félicités!
Des pays enchantés où rien ne vous attend sont arides: quelles aimables
ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent sur
une tête blanchie!
Rancé était arrivé le 16 novembre 1664, six semaines après l’abbé de
Cîteaux accouru pour combattre l’Étroite Observance. Il fut appelé à
l’audience du pape le 2 de décembre 1664, à Monte-Cavallo. Il lui dit:
_Beatissime pater, ad Sanctitatis Vestræ pedes humiliter accedimus[12]._
Alexandre VII l’accueillit par ces paroles: _Adventus vester non solum
gratus est nobis, sed expectavimus eum._ «Votre venue ne nous est pas
seulement agréable, mais nous l’attendions.» Sa Sainteté reçut avec
respect des lettres de la Reine-Mère, de Mademoiselle, du prince de
Conti et de madame de Longueville, dont les signatures étaient en
contraste avec les vertus de Rancé. Malheureusement alors les rangs
comptaient plus que les mœurs. Rancé fit entendre ces paroles soumises:
«Très-saint père, sorti des monastères où nos péchés nous ont obligé de
nous retirer, nous venons écouter Votre Sainteté comme l’oracle par
lequel le Seigneur veut nous faire connaître ses volontés.»
[12] Maupeou, tom. I, page. 58.
Cette soumission ne rassura pas tellement le pape que Rancé ne se crût
obligé de s’expliquer: «Les Pères de la Trappe, dit-il, n’avaient pas
prétendu se soustraire à la juridiction ecclésiastique, pour aller
devant les tribunaux séculiers.» Point délicat par lequel Rancé sut
déterminer ensuite en sa faveur les décisions de Louis XIV. Il fut
résolu que Sa Sainteté commettrait l’examen de l’Étroite Observance au
jugement d’une congrégation de cardinaux. Rancé se retira satisfait, il
écrivit: «Je fus auprès de Sa Sainteté une heure et demie; on ne
pourrait attendre plus de marques de bénignité et de bonté que Sa
Sainteté n’en fit paraître.»
Rancé alla voir le Père Bona, qui, devenu cardinal, lui conserva de
l’amitié. Des commissaires furent nommés par le pape pour étudier
l’affaire. On instruisit Rancé qu’il n’obtiendrait pas ce qu’il
désirait. Au commencement de l’année 1665, Rancé apprit que les
décisions des cardinaux ne lui seraient pas favorables, et que des
lettres venues de France lui faisaient tort: il se présenta au Vatican,
où l’on bénit la ville et le monde.
L’affaire pour laquelle Rancé était venu ne plaisait point. D’un autre
côté, les ordres monastiques de la Commune Observance traitaient les
réformateurs d’hommes singuliers, voisins du schisme; la règle étroite
ne trouva parmi les grandes congrégations de Rome que la voix de
quelques moines inconnus d’une vallée du Perche. En vain Rancé fut
protégé par Anne d’Autriche, la perspicacité italienne voyait que la
mère de Louis XIV se mourait; or, la tombe, toute souveraine qu’elle
est, a peu de crédit. Alors Rancé, voyant sa cause perdue, se remit en
route pour la Trappe. A peine fut-il sorti de Rome que son entreprise
fut surnommée _une furie française, una furia francese_, comme on
appelle notre courage. En arrivant à Lyon il se hâta d’écrire:
«Tous mes proches commencent à être d’un même sentiment sur mon sujet,
et j’ai reçu hier une lettre qui vous surprendrait si vous l’aviez vue.
Mon départ fit pourtant quitter Rome à M. de Cîteaux, qui nous était un
très-grand obstacle, lequel, croyant me devoir suivre en France, sursit
dans l’esprit de nos juges les desseins qu’ils avaient sur notre
affaire.»
L’abbé de Prières, ayant appris l’arrivée de Rancé, lui manda, le 24
février 1665, de retourner en Italie. Prières était une abbaye de
Bernardins fondée en 1250, à trois lieues de La Roche-Bernard, à
l’embouchure de la Villaine, dans ma pauvre patrie. Bien que Rancé fût
persuadé de l’inutilité de ce second voyage, il obéit. Une personne
inconnue voulut faire accepter à Rancé une bourse où il y avait quarante
louis: Rancé n’en prit que quatorze.
L’Apennin revit sur ses sommets ce voyageur qui n’écrivait ni ne faisait
de journal. A Monte-Luco, parmi des bois d’yeuses, Rancé put apercevoir
des ermitages blancs déjà habités de son temps, et où le comte Potoski
s’est depuis caché. Rancé portait avec lui une chère remembrance, mais
c’était la première fois qu’il voyageait: il n’avait pas été dix-sept
ans, comme Camoëns, exilé au bout de la terre, ainsi que le raconte si
bien M. Magnin; il ne pouvait pas dire sur un vaisseau, en présence des
rochers de Bab-el-Mandeb: «Madame, je demande de vos nouvelles aux vents
qui viennent de la contrée que vous habitez, aux oiseaux qui vous ont
vue.» Le souffle de la religion et la voix des anges ne laissaient
arriver jusqu’à Rancé que des souvenirs expiatoires. Le soldat de la
nouvelle légion chrétienne rentra le 2 d’avril 1665 à ce camp vide des
prétoriens, où l’on ne voit plus que des martres et la fumeterre des
chèvres, qui tremble sur les murs. «Rome, dit Montaigne, seule ville
commune et universelle! Pour être des princes de cet état, il ne faut
qu’être de chrétienté. Il n’est lieu ici-bas que le ciel ait embrassé
avec telle influence de faveur et telle constance: sa ruine même est
glorieuse et enflée.»
Rancé monta au Vatican; il parcourut inutilement le grand escalier
désert foulé par tant de pas effacés, d’où descendirent tant de fois les
destinées du monde. Il adressa une supplique aux cardinaux. Un d’entre
eux s’emporta: les réclamations de l’indigence le mettaient en colère.
L’abbé de Rancé répondit: «Ce n’est point la passion, monseigneur, qui
me fait parler; c’est la justice.»
«Ce grand homme, dit Pierre Le Nain, traitait les affaires à la façon
des anges, avec la paix de son cœur et une parfaite soumission aux
ordres du ciel.»
Lorsque Rancé parut à Rome en 1664, et qu’il y revint au mois d’avril
1665, Alexandre VII, Fabio Chigi, occupait la tiare. On recherchait les
traces de l’ambition de dona Olympia sous Innocent X comme on visite les
dégâts d’un siége levé. Il n’est resté des Pamphili que la villa de ce
nom. «Quant à Alexandre VII, dit le cardinal de Retz, il se communiquait
peu; mais ce peu qu’il se communiquait était mesuré et sage, _savio col
silentio_.»
Dans d’autres courses à Rome, le cardinal de Retz trouva qu’il s’était
trompé, et que Chigi n’était pas grand’chose. Après l’élection de Chigi,
Barillon avait dit au coadjuteur: «Je suis résolu de compter les
carrosses pour en rendre ce soir un compte exact à M. de Lionne: il ne
faut pas lui épargner cette joie.» Tels étaient le langage, la politique
et les mœurs que Rancé rencontra au tombeau des saints apôtres. Innocent
X avait condamné les cinq propositions; Alexandre VII changea quelques
mots au _Formulaire_. Ces changements furent agréés par Louis XIV; mais
en même temps, pour réparation d’une insulte faite au duc de Créqui, il
exigea qu’une pyramide fût élevée devant l’ancien corps de garde des
Corses, pyramide qui ne fut abattue que sous Clément IX. Alexandre VII
canonisa saint François de Sales, créa une nouvelle bibliothèque, et
s’occupa lui-même de lettres. On a de lui un volume de poésie intitulé:
_Philomati Musæ juveniles_, seul rapport qu’il eut avec l’éditeur des
œuvres d’Anacréon, si ce n’est le cercueil qu’il fit mettre sous son lit
le jour de son exaltation au pontificat.