vœux pour l’avoir auprès de soi au moment suprême. On croyait ne pouvoir
bien mourir qu’entre ses mains, comme d’autres y avaient voulu vivre,
Gaston avait à peine rendu le dernier soupir que ses familiers
l’abandonnèrent, Rancé fut laissé presque seul auprès du cadavre. Il ne
suivit pas le corps du prince à Saint-Denis; mais il présenta le faible
cœur de Gaston aux jésuites de Blois: le cœur intrépide de Henri IV
avait été porté aux jésuites de La Flèche. Le Bouthillier courut ensuite
s’ensevelir au Mans, y demeura caché deux mois; il changea même de nom,
comme s’il eût craint d’être reconnu et arrêté aux portes du ciel.
Le projet qu’il méditait depuis long-temps de soumettre sa conduite
future au conseil des évêques d’Aleth et de Comminges lui revenait dans
l’esprit. Il se résolut de l’accomplir. Le 21 juin 1660, il écrivit à la
mère Louise: «Je pars demain à l’insu de tous mes amis.» Il arriva à
Comminges le 27 du même mois, après un tremblement de terre: ce fut de
même que j’arrivai à Grenade en rêvant de chimères, après le
bouleversement de la Véga.
L’évêque de Comminges était absent; Rancé l’attendit. Quand il revint,
l’évêque commença une tournée diocésaine. Rancé l’accompagna.
Ils trouvèrent dans les cavernes environnantes des chrétiens qui avaient
à peine figure humaine. L’évêque soulageait leur misère, les
rassemblait, s’essayait au milieu d’eux parmi les buis des rochers.
L’abbé de Rancé était touché, lorsqu’il songeait que le bon pasteur
avait ainsi cherché les brebis égarées.
Un jour il se promenait seul avec l’évêque, dans un endroit fort
solitaire, d’où l’on découvrait les plus hautes Pyrénées: «L’évêque
remarqua (j’emprunte le récit de Marsollier) que l’abbé parcourait des
yeux les montagnes avec une attention qui le rendait distrait; il y
soupçonna du mystère, ce fut ce qui l’obligea de lui dire qu’il avait la
mine de chercher un endroit où il pût bâtir un ermitage. L’abbé rougit;
mais comme il était sincère, il avoua que c’était en effet sa pensée, et
qu’il croyait qu’il ne pouvait rien faire de mieux.--Si cela est,
repartit l’évêque, vous ne pouvez mieux vous adresser qu’à moi: je
connais ces montagnes, j’y ai passé souvent en faisant mes visites; je
sais des endroits si affreux et si éloignés de tout commerce que,
quelque difficile que vous puissiez être, vous aurez lieu d’en être
content.--L’abbé, qui croyait que l’évêque parlait sérieusement, le
pressa avec cette vivacité qui lui était naturelle de lui faire voir ces
endroits.--Je m’en garderai bien, reprit l’évêque; ces endroits sont si
tentants que si vous y étiez une fois il n’y aurait plus moyen de vous
en arracher.» Après avoir visité l’évêque de Comminges, Rancé retourna
chez l’évêque d’Aleth. «Sa demeure est affreuse, écrivait Rancé, et
entourée de hautes montagnes au pied desquelles est un torrent qui court
avec beaucoup de bruit et de rapidité.»
Ces _endroits_ de nos anciennes mœurs reposent. On aime à assister aux
conversations de l’abbé de Rancé sur la légitimité des biens qu’on peut
ou qu’on ne peut pas retenir, sur ce qu’il est permis de garder, sur ce
qu’on est obligé de rendre, sur le compte de ses richesses que l’on doit
à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient alors les affaires
principales; nous n’allons pas à la cheville du pied de ces gens-là;
l’homme était estimé, quelle que fût sa condition: le pauvre était pesé
avec le riche au poids du sanctuaire. Cette égalité morale lui servait à
supporter les inégalités politiques. Bruno sur les Alpes, Paul dans la
Thébaïde, ne voulurent pas plus sortir de leur retraite que Rancé
n’aurait voulu quitter les Pyrénées; mais ces dernières montagnes
avaient un danger: le soleil en était trop éclatant, et de leur sommet
on découvrait les séjours d’Inès et de Chimène.
Longtemps après le voyage de Rancé, une chevrière âgée de douze ans,
conduisant ses biques dans la paroisse d’Alan, diocèse de Comminges,
tomba en s’écriant: «Jésus!» Une dame vêtue de blanc lui apparut, et lui
dit: «Ne craignez rien.» Et elle la tira du précipice. La petite fille
dit à la sainte Vierge (c’était elle) qu’elle avait perdu son chapelet.
La sainte Vierge lui en donna un en lui recommandant d’ordonner à un
prêtre de faire bâtir une chapelle au lieu où elle était tombée.
L’évêque de Comminges, ancien hôte de Rancé, en écrivit à la Trappe.
Rancé, du fond de son abbaye, conseilla l’érection d’une chapelle dédiée
à Notre-Dame-de-Saint-Bernard, dont les ruines marquent aujourd’hui le
premier pas de Rancé dans la solitude.
L’évêque de Comminges et l’évêque d’Aleth avaient combattu au
commencement les desseins extrêmes de Rancé; ils lui conseillaient cette
médiocrité, caractère de la vertu: «Vous, disaient-ils, vous ne pensez
qu’à vivre pour vous.» L’évêque d’Aleth approuvait que Rancé se défît de
sa fortune; mais il s’opposait à son penchant pour la solitude: «Ce
penchant, répétait-il, ne vient pas toujours de Dieu; il est souvent
inspiré par un dégoût du monde, dégoût dont le motif n’est pas toujours
pur.»
Convaincu en ce qui regardait le danger des biens, l’abbé ne se rendait
pas également sur le point du désert; il cédait à l’égard de l’abandon
de ses bénéfices: il convenait qu’un abbé commendataire n’était pas dans
l’esprit de l’Église; mais il n’entendait parler qu’avec terreur d’une
abbaye régulière. Il s’était souvent écrié: «_Moi, me faire frocard!_»
Il témoignait de ses perplexités en écrivant à ses amis: «Mes embarras
extérieurs sont les moindres embarras de ma vie: je ne puis me défendre
de moi-même.»
Tout est fragile: après avoir vécu quelque peu, on ne sait si l’on a
bien ou mal vécu. L’évêque d’Aleth se maintint d’abord dans les opinions
qui lui avaient mérité l’attachement de Rancé; il se souvenait d’avoir
causé avec le futur solitaire à trois cents pas de la maison de
l’évêque, au bord d’un gave, de même que les vieillards de Platon
s’entretenaient des lois sur la montagne de Crète. Baissez le ton de la
lyre, changez les interlocuteurs, et le souffle du même torrent vous
apportera des paroles qui seront remplies d’autres chimères. L’évêque
d’Aleth persévéra plusieurs années dans les saines doctrines, puis il
dévia un peu du droit chemin avec deux autres évêques. Madame de
Saint-Loup en écrivit à Rancé. Quant au théologal d’Aleth, l’abbé de
Vaucelles, il fut totalement subjugué; il céda au docteur Arnauld et se
retira dans les Pays-Bas. Il fut envoyé obscurément à Rome pour ses
coreligionnaires sous le nom de Valoni. L’infidélité avait perdu sa
grandeur: Arius ne tombait plus du milieu du concile de Nicée,
entraînant avec lui une partie de la chrétienté.
En 1660, Pomponne fut disgracié. Rancé lui écrivit des compliments de
condoléance. Les considérations qu’il lui fournit sont prises de haut.
Arnauld d’Andilly, frère de Pomponne, avait traduit une foule de vies
qui formèrent l’histoire des Pères du désert. Louis XIV visita depuis le
bonhomme dans sa retraite, où j’ai moi-même passé lorsque j’allai voir
madame la duchesse de Duras: elle avait l’intention de me laisser un
petit réduit qu’elle avait acheté sur les collines de la forêt de
Montmorenci. Ces liaisons de la Trappe et de Port-Royal, qui
s’altérèrent dans la suite, causent de l’attendrissement. Louis XIV
aimait son ancien ministre; mais il trouvait que M. de Pomponne n’avait
pas assez de grandeur pour lui.
A Véretz, où il revenait toujours, Rancé vit conjurés contre lui une
famille nombreuse, des amis mécontents, des domestiques désolés. En
voulant se réduire à la pauvreté, il éprouvait les difficultés qu’on
rencontre à s’enrichir. On ne pouvait savoir ce qui le poussait; car,
depuis la mort de madame de Montbazon, jamais le nom de cette femme,
excepté dans son premier désespoir, n’était sorti de sa bouche. On
sentait en lui une passion étouffée, qui jetait sur ses moindres actions
l’intérêt d’un combat inconnu.
Ces souvenirs de la terre étaient une haine de la vie, devenue chez lui
une véritable obsession. Sa désespérance de l’humanité ressemblait au
stoïcisme des anciens, à cela près qu’il passait par le christianisme.
Les platoniciens de l’école d’Alexandrie se tuaient pour parvenir au
ciel; mais que de souffrances pour une pauvre âme, lorsqu’elle se débat
dans cet état! Elle éprouve les divers mouvements du suicide,
incertitude et terreur, avant qu’elle ait pris sa résolution.
«Je vous avoue, dit l’abbé de la Trappe dans ses lettres, que je ne vois
plus un seul homme du monde avec le moindre plaisir. Il y a tantôt six
ans que je ne parle que de dégagement et de retraite, et le premier pas
est encore à faire; cependant le cours de la vie s’achève, et l’on se
réveille à la fin du sommeil, et l’on se trouve sans œuvres. Je désire
tellement d’être oublié qu’on ne pense pas seulement que j’ai été.»
Il vendit sa vaisselle d’argent; il en distribua le montant en aumônes,
se reprochant les retards qu’il avait mis à secourir les nécessiteux. Il
avait deux hôtels à Paris, dont l’un s’appelait l’hôtel de Tours: il les
donna à l’hôtel-Dieu et à l’Hôpital général par acte passé devant les
notaires Lemoine et Thomas. Pour dernier sacrifice il se défit de la
terre de Véretz; mais par un reste de faiblesse il accorda la préférence
aux offres d’un de ses parents: ce parent ne put réaliser la somme, et
le marché fut rétrocédé à l’abbé d’Effiat. Les cent mille écus que Rancé
reçut de la vente, furent à l’instant portés aux administrations des
hôpitaux.
On lit des lettres modernes datées de Véretz: qui a osé écrire de ce
lieu après le gigantesque Pénitent? Dans les bois de Larçay, jadis
propriété de Rancé, dans les parcs de Montbazon, parmi des noms qui
rappelaient une ancienne vie, le 11 avril 1825 on trouva un cadavre. Le
10 d’avril, le jour finissant, une voix fut entendue: «_Je suis un homme
mort!_» Une jeune fille, cachée avec son amant dans de hautes bruyères,
avait été témoin d’un meurtre. D’un autre côté, à demi vêtue, la veuve
de Courier (c’était lui dont on avait retrouvé le cadavre), âgée de
vingt-deux ans, descend la nuit parmi des personnages rustiques comme
une ombre délivrée. Les opinions de Courier à Véretz avaient réduit son
intimité à des rivalités inférieures: chagrins qui n’intéressent
personne, gémissements qui vont se perdre dans l’Océan muet qui s’avance
sur nous. Peut-être quelque grive redit-elle l’acte tragique dans les
bois où Rancé avait promené ses misères. Courier avait écrit dans sa
_Gazette du Village_: «_Les rossignols chantent et l’hirondelle
arrive._» Enfant d’Athènes, il transmettait à ses camarades le chant du
retour de l’hirondelle.
Courier, savant helléniste, esprit tumultueux, pamphlétaire à cheval,
avait eu le malheur à Florence de tacher d’encre un feuillet de Longus:
ensuite l’éditeur d’un passage perdu de _Daphnis et Chloé_ était venu
s’ensevelir dans les lieux qu’avait habités l’éditeur d’Anacréon.
Si les arbres sous lesquels fut tué Courier existent encore, qu’est-il
resté dans ces ombrages, que reste-t-il de nous partout où nous passons?
Paul-Louis Courier aurait-il cru que l’immortalité pouvait porter la
haire et se rencontrer dans les larmes? Le réformateur de la Trappe a
grandi à Véretz; l’auteur du Pamphlet des pamphlets a diminué. La vie
dans sa pesanteur descendit sur un esprit qui s’était dressé pour
morguer le ciel. Chose remarquable! Courier, le philosophe, a fait ses
adieux au monde par les mêmes paroles que Rancé, le chrétien, avait
perdues dans les bois: «Détournez de moi le calice; la ciguë est amère.»
Véretz, au milieu du dix-huitième siècle, était la possession du duc
d’Aiguillon, ministre de Louis XV. Ce ministre de perdition, comme tous
les hommes d’alors, y fit imprimer à cinq ou sept exemplaires le
_Recueil des pièces choisies_, pages obscènes et impies de madame la
princesse de Conti. Le château de Véretz fut démoli pendant la
révolution, piscine de sang où se lavèrent les immoralités qui avaient
souillé la France. A Véretz et à la Trappe, Rancé a laissé ses deux
parts: à Veretz, la légèreté, l’irréligion, les mauvaises mœurs, suivies
d’une destruction complète; à la Trappe la gravité, la sainteté, la
pénitence, qui ont survécu à tout.
Après la vente de Véretz, Rancé se défit de ses bénéfices; il ne se
réserva qu’une retraite malsaine, pour y mourir, la Trappe. Lorsque
Louis XIV prit les rênes de l’État, la France se divisa; les uns
allèrent combattre l’étranger, les autres se retirèrent au désert. Trois
solitudes demeurèrent en présence: la Chartreuse, la Trappe et
Port-Royal. A l’abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la
France respira. Le dix-huitième siècle a voulu effacer Louis XIV, mais
sa main s’est usée à gratter le portrait. Napoléon est venu se placer
sous le dôme des Invalides comme pour assurer la gloire de Louis. On a
eu beau faire des tableaux, les victoires de l’empire à Versailles n’ont
pu effacer les souvenirs des victoires du dix-septième siècle. Napoléon
a seulement ramené enchaînés à Louis XIV les rois que Louis XIV avait
vaincus. Bonaparte a fait son siècle; Louis a été fait par le sien: qui
vivra plus long-temps, de l’ouvrage du temps ou de celui d’un homme?
C’est la voix du génie de toutes les sortes qui parle au tombeau de
Louis; on n’entend au tombeau de Napoléon que la voix de Napoléon.
Avant de nous parler des personnages qu’elle met en scène, la Grèce nous
introduit sur le théâtre de leurs actions: Prométhée enchaîné
s’entretient avec l’Océan; les sept chefs devant Thèbes jurent sur un
bouclier noir; les Perses pleurent à l’apparition de l’ombre de Darius;
Œdipe, roi, paraît à la porte de son palais; Œdipe à Colone s’arrête
près du bois des Euménides; prêt à quitter son exil, Philoctète s’écrie:
«Adieu, doux asile de ma misère!»
Les écrivains de la Vie des Pères du désert, Grecs de naissance, ont été
fidèles à cet ancien usage: ils nous montrent Paul, premier ermite,
caché sous un palmier; Antoine, premier solitaire, s’enfermant dans un
sépulcre; Pacôme, premier instituteur des Cénobites, assis sur une
pierre à Thebennes. Nous n’irons pas si loin avec Rancé; nous resterons
près de Versailles: à trente lieues des escaliers de marbre de
l’Orangerie, qui n’étaient pas encore souillés de sang, nous trouverons
les austérités de la Thébaïde; et cependant le bruit de la cour nous
parviendra comme les murmures des flots du siècle.
Qu’était-ce que la Maison-Dieu lorsque Rancé s’y retira?
La Maison-Dieu s’appelle aujourd’hui la _Trappe_: Trappe, dans le patois
du Perche, signifie degré, vraisemblablement de _trapan_. Notre-Dame de
la Trappe veut donc dire: Notre-Dame des Degrés.
L’abbaye de la Trappe fut fondée en 1122 par Rotrou, second de ce nom,
comte du Perche. Rotrou avait fait vœu, en revenant d’Angleterre, que
s’il échappait au naufrage dont il était menacé, il bâtirait une
chapelle en l’honneur de la sainte Vierge. Le comte, miraculeusement
délivré, pour conserver la mémoire de son aventure, fit donner au toit
de son église votive la forme d’un vaisseau renversé. Rotrou III, fils
du fondateur, acheva les bâtiments de la chapelle, qui s’était changée
en monastère. Rotrou III partit pour la première croisade; il rapporta
de la Palestine des reliques qui furent déposées par son fils dans la
basilique nouvelle, à laquelle il ne manqua rien de l’histoire de ces
temps: vœu, naufrage, pèlerinage.
Louis VII était roi de France, et saint Bernard premier abbé de
Clairvaux, lorsque l’abbaye de la Trappe fut fondée. Serlon IV, abbé de
Savigny, la réunit à l’ordre de Cîteaux en 1144; Saint-Germain-des-Prés
se rebâtissait alors dans Paris; l’abbaye eut pour bienfaiteur Richard
Hurel et ses fils, qui lui donnèrent la terre de Vastine. La Trappe fut
protégée des papes Alexandre III, Clément III, Innocent III, Nicolas
III, Boniface VIII, Jean XXI, Benoît XII. Saint Louis avait pris sous sa
protection Notre-Dame de la Maison-Dieu de la Trappe, afin, dit la
charte royale, que les religieux soient libres, paisibles, exempts de
tous subsides, _sint liberi, quieti, exempti ab omnibus subsidiis_. Ce
grand nom de Saint Louis se mêle à toutes les origines de la monarchie.
Saint Louis est le fondateur des monuments de l’Europe gothique, à
compter de Notre-Dame de Paris jusqu’à la Sainte-Chapelle.
Par un ancien ménologe et par un relevé des tombes, on suppose dix-sept
abbés depuis le premier abbé de la Trappe, dom Albode, jusqu’au cardinal
Du Bellay, premier abbé commendataire, sous François Ier, en 1526.
Dom Herbert, abbé, s’étant croisé en 1212 avec Renaud de Dampierre et
Simon de Montfort, fut pris par le kalife d’Alep; il demeura trente ans
esclave. Délivré enfin, il fonda l’abbaye des _Clairets_ dans la
dépendance de la Trappe. On s’arrête à l’épitaphe du seizième abbé à
cause de son nom: dom Robert _Rancé_. La _Gallia Christiana_ ne fait pas
mention de quelques-uns de ces derniers détails.
L’abbaye de la Trappe n’était point fortifiée à l’instar d’autres
monastères de qui les abbés, comme Abbon de Paris, menaient vaillamment
les mains: aussi pendant les deux siècles que les Anglais ravagèrent la
France, la Trappe fut pillée plusieurs fois, notamment dans l’année
1410.
D’après les Pouillés, l’abbaye possédait les _Terres-Rouges_, les _bois
de Grimonard_, le _chemin au Chêne-de-Bérouth_, les _Bruyères_, les
_Neuf-Étangs_ et les ruisseaux qui en sortent. Par où passait le chemin
au Chêne-de-Bérouth? D’où venait l’immortalité de ce chêne, immortalité
qui ne dépassait pas son ombre? Les bruyères s’étendant vers cet horizon
sont-elles les mêmes que celles mentionnées aux Pouillés? Je viens de
les traverser; enfant de la Bretagne, les landes me plaisent, leur fleur
d’indigence est la seule qui ne se soit pas fanée à ma boutonnière. Là
s’élevait peut-être le manoir de la châtelaine; elle consuma ses jours
dans les larmes, attendant son mari, qui ne revint point de la Terre
Sainte avec l’abbé Herbert. Qui naissait, qui mourait, qui pleurait ici?
Silence! Des oiseaux au haut du ciel, volent vers d’autres climats.
L’œil cherche dans les débris de la forêt du Perche les campaniles
abattus, il ne reste plus que quelques clochetons de chaume: bien que
des _sings_ annoncent encore la prière du soir, on n’entend plus à
travers le brouillard retentir cette cloche nommée à Aubrac la cloche
des _Perdus_, qui rappelle les errants, _errantes revoca_. Mœurs
d’autrefois, vous ne renaîtrez pas; et si vous renaissiez,
retrouveriez-vous le charme dont vous a parées votre poussière?
Il existe des procès-verbaux connus dans l’ordre des Bénédictins sous le
nom de _cartes de visite_, c’est-à-dire cartes d’inspection: la carte de
visite pour l’année 1685 est signée de dom Dominique, abbé du
Val-Richer. Elle décrit l’état de la Trappe avant la réforme de Rancé:
les portes demeuraient ouvertes le jour et la nuit, et les hommes comme
les femmes entraient librement dans le cloître. Le vestibule de l’entrée
était si noir qu’il ressemblait beaucoup plus à une prison qu’à une
Maison-Dieu. Ici il y avait une échelle attachée contre la muraille;
elle servait à monter aux étages dont les planchers étaient rompus et
pourris; on n’y marchait pas sans péril. En entrant dans le cloître, on
voyait un toit devenu concave qui à la moindre pluie se remplissait
d’eau; les colonnes qui lui servaient d’appui étaient courbées: les
parloirs servaient d’écuries.
Le réfectoire n’en avait plus que le nom. Les moines et les séculiers
s’y assemblaient pour jouer à la boule lorsque la chaleur et le mauvais
temps ne leur permettaient pas de jouer au dehors.
Le dortoir était abandonné, il ne servait de retraite qu’aux oiseaux de
nuit: il était exposé à la grêle, à la pluie, à la neige et au vent;
chacun des frères se logeait comme il voulait et où il pouvait.
L’église n’était pas en meilleur état: pavés rompus, pierres dispersées;
les murailles menaçaient ruine. Le clocher était près de tomber: on ne
pouvait sonner les cloches qu’on ne l’ébranlât tout entier.
Il n’y avait d’autres ruisseaux à la Trappe que ceux que forment les
étangs successifs qui s’élèvent avec le terrain, ni d’autres prairies
que les queues des étangs; l’air n’était supportable qu’à ceux qui
cherchaient à mourir. Des vapeurs s’élevaient de cette vallée et la
couvraient. «Il est malaisé, écrit Rancé à madame de Guise, que je me
tire de mes incommodités à l’âge que j’ai et à l’air que nous habitons;
c’est à la situation toute seule du pays qu’il s’en faut prendre. Il a
plu à Dieu de nous y mettre; il savait bien les maux qui nous en
devaient naître: qu’importe où l’on vive, puisqu’il faut mourir!»
Dom Le Nain raconte que «les esprits impurs faisaient leur séjour dans
le monastère et se nourrissaient des excès qui y régnaient. Ils y
habitaient par troupes, n’y ayant là personne qui les chassât.»
Dom Félibien ajoute la vie à ces descriptions, en y faisant voir la
renaissance du culte chrétien.
«On voit d’abord en entrant ces paroles de Jérémie, écrites sur la porte
du cloître: _Sedebit solitarius et tacebit._
»L’église n’a rien de considérable que la sainteté du lieu: elle est
bâtie d’une manière gothique et fort particulière; elle ne laisse pas
d’avoir quelque chose d’auguste et de divin; le bout du côté du chœur
semble représenter la poupe d’un vaisseau.
»Ce qui est digne de considération est la manière dont ces religieux
font l’office; car vous les voyez d’une voix ferme et d’un ton grave
chanter les louanges de Dieu. Il n’y a rien qui touche le cœur et qui
élève davantage l’esprit que de les entendre à matines. Leur église
n’étant éclairée que d’une seule lampe, qui est devant le grand autel,
l’obscurité, jointe au silence de la nuit, fait que l’âme se remplit de
cette onction sacrée répandue dans tous les Psaumes. Soit qu’ils soient
assis, soit qu’ils soient debout, soit qu’ils s’agenouillent, soit
qu’ils se prosternent, c’est avec une humilité si profonde, qu’on voit
bien qu’ils sont encore plus soumis d’esprit que de corps.»
Sur une inscription de saint Bernard, placée dans les cloîtres de la
Trappe, Ducis composa ces beaux vers:
Heureuse solitude,
Seule béatitude,
Que votre charme est doux!
De tous les biens du monde,
Dans ma grotte profonde,
Je ne veux plus que vous.
Qu’un vaste empire tombe,
Qu’est-ce au loin pour ma tombe,
Qu’un vain bruit qui se perd?
Et les rois qui s’assemblent,
Et leurs sceptres qui tremblent,
Que les joncs du désert?
Quand l’abbé de Rancé introduisait la réforme dans son abbaye, les
moines eux-mêmes n’étaient plus que des ruines de religieux. Réduits au
nombre de sept, ce reste de cénobites était dénaturé par l’abondance ou
par le malheur. Les moines, depuis long-temps, avaient mérité des
reproches: dès le onzième siècle, Adalbéron déclare «qu’un moine est
transformé en soldat.» En Normandie, un supérieur ayant prétendu
admonester ses moines fut flagellé par eux après sa mort. Abailard, qui
tenta en Bretagne d’user de sévérité, se vit exposé au poison: «J’habite
un pays barbare, disait-il, dont la langue m’est inconnue; mes
promenades sont les bords d’une mer agitée, et mes moines ne sont connus
que par leur débauche.» Tout a changé en Bretagne, hors les vagues qui
changent toujours.
Rancé courut de semblables dangers: aussitôt qu’il eut parlé de réforme,
on parla de le poignarder, de l’empoisonner, ou de le jeter dans les
étangs. Un gentilhomme du voisinage, M. de Saint-Louis, accourut à son
secours: M. de Saint-Louis avait passé sa vie à la guerre; le roi
l’estimait, M. de Turenne l’aimait. Selon Saint-Simon, «c’était un vrai
guerrier, sans lettres aucunes, avec peu d’esprit, mais un sens le plus
droit et le plus juste que j’aie vu à personne, un excellent cœur et une
droiture, une franchise et une fidélité admirables[10].» Rancé refusa la
généreuse assistance, disant que les apôtres avaient établi l’Évangile
malgré les puissances de la terre, et qu’après tout le plus grand
bonheur était de mourir pour la justice.
[10] Saint-Simon, tom. V, p. 131.
L’abbé menaça ses religieux d’informer le roi de leur dérèglement: ce
nom du roi avait pénétré au fond des plus obscures retraites.
Jusque alors nous n’avions senti que le despotisme irrégulier des rois
qui marchaient à regret avec des libertés publiques, ouvrages des
états-généraux, et exécutées par les parlements; mais la France n’avait
point encore obéi à ce grand despotisme qui imposait l’ordre sans
permettre d’en discuter les principes. Sous Louis XIV, la liberté ne fut
plus que le despotisme des lois, au-dessus desquelles s’élevait, comme
régulateur, l’inviolable arbitraire. Cette liberté esclave avait
quelques avantages: ce qu’on perdait en franchises dans l’intérieur, on
le gagnait au dehors en domination: le Français était enchaîné, la
France libre.