avalanche de malédictions. Colère à part, on peut nier les erreurs
avancées sur la jeunesse de Rancé, mais on ne peut nier des relations
qu’atteste toute l’histoire. On a craint sans doute, en montrant Rancé
pécheur, d’ébranler l’autorité des exemples de sa vertu. Cependant saint
Jérôme et saint Augustin n’ont-ils pas puisé leurs dernières forces dans
leurs premières faiblesses? Un aveu franc aurait délivré Rancé pour
toujours des calomnies. On ne l’accusait pas directement de la faute, il
est vrai, car il eût fallu accuser toute la terre; mais on s’en prenait
à la vie entière d’un homme pour se soulager de ce qu’il taisait. Il
faut le dire, néanmoins le silence de Rancé est effrayant, et il jette
un doute dans les esprits. Un silence si long, si profond, si entier,
est devant vous comme une barrière insurmontable. Quoi! un homme n’a pu
se démentir un seul instant! Quoi! le silence pourrait passer pour une
vérité! Cet empire d’un esprit sur lui-même fait peur: Rancé ne dira
rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau.
Ainsi ni ceux qui rejettent l’anecdote de Larroque, ni ceux qui
l’accueillent, n’apportent aucune preuve de leur négation ou de leur
affirmation. Les incrédules n’ont pour eux que l’invraisemblance du
cercueil trop court: il était si facile en effet de l’allonger pour
donner l’espace nécessaire à cette belle tête qui s’était si souvent
inclinée sur le sein de la vie! Mais supposez avec Saint-Simon, comme il
l’insinue, que la décollation ne fut que l’œuvre d’une étude anatomique,
tout s’expliquera.
Tous les poètes ont adopté la version de Larroque, tous les religieux
l’ont repoussée; ils ont eu raison, puisqu’elle blessait la
susceptibilité de leurs vertus, puisqu’ils ne pouvaient pas détruire le
récit de Larroque par un démenti appuyé d’un document irrécusable. Mais
au lecteur indifférent il est permis, à défaut de preuves positives,
d’examiner des preuves négatives. J’ai déjà fait remarquer que
Marsollier se tait sur madame de Montbazon, silence favorable à
l’opinion de Larroque. Ce même chanoine, Marsollier, ajoute cette
réflexion à son silence: «La mort et la disgrâce de plusieurs personnes
avec lesquelles Rancé avait de forts attachements le touchèrent. Un vide
affreux, dit-il, occupait mon cœur toujours inquiet et toujours agité,
jamais content. Je fus touché de _la mort de quelques personnes_ et de
l’insensibilité où je les vis dans ce moment terrible qui devait décider
de leur éternité. Je me résolus de me retirer dans un lieu où je pusse
être inconnu au reste des hommes.»
Dans les corridors de la Trappe, entre diverses inscriptions, on lisait
celle-ci empruntée de saint Augustin: _Retinebam nugæ nugarum et
vanitates vanitatum antiquæ amicæ meæ._ Dans une de ses pensées, Rancé
remarque que: «ceux qui meurent, bien ou mal, meurent souvent plus pour
ceux qu’ils laissent dans le monde que pour eux-mêmes.»
Bossuet, transmettant à Rancé les oraisons funèbres de la reine
d’Angleterre et de madame Henriette, lui mande: «J’ai laissé l’ordre de
vous faire passer deux oraisons funèbres qui, parce qu’elles font voir
le néant du monde, peuvent avoir place parmi les livres d’un solitaire,
et qu’en tous cas il peut regarder comme deux têtes de mort assez
touchantes.» Bossuet connaissait-il ce que l’on racontait de madame de
Montbazon? faisait-il allusion à la tête de cette femme, en envoyant
deux autres têtes s’entretenir avec elle?
La sorte de plaisanterie formidable qu’il se permet ne semble-t-elle pas
avoir des rapports avec la légèreté de la première vie de Rancé et la
sévérité de sa seconde vie?
On prétend qu’on montrait à la Trappe la tête de madame de Montbazon
dans la chambre des successeurs de Rancé; ce que les solitaires de la
Trappe ressuscitée rejettent: les souvenirs conservés autrefois ne
voyaient peut-être pas le front de la victime aussi dépouillé que la
mort l’avait fait. On trouve ce passage dans le récit des courses du
chevalier de Bertin: «Nous voici maintenant à Anet. La petite statue de
Diane de Poitiers en pied n’est point sans doute aussi intéressante que
la tête même de madame de Montbazon apportée à la Trappe par l’abbé de
Rancé et conservée dans la chambre de ses successeurs.»
Enfin, les indications des poètes ne sont pas à négliger. La muse n’a
pas manqué aux traditions de la Trappe: madame de Tencin, née en 1681
(et qui par conséquent avait vécu dix-neuf ans contemporaine de Rancé),
écrivit les _mémoires du comte de Comminges_, à travers lesquels passent
des souvenirs: madame de Montbazon est changée en cette Adélaïde,
solitaire mystérieux qui se fait reconnaître à l’ardeur avec laquelle il
creuse son tombeau. Qui avait donné naissance à ce genre d’idées? Ce
sont là d’autres ressorts que les inventions forcenées et les idées
difformes qui font maintenant des contorsions dans les ténèbres. Le nom
de Comminges est emprunté de celui de l’évêque avec lequel Rancé se
promenait sur les Pyrénées. Il arrive souvent qu’on rappelle des
personnages étrangers pour cacher des rapports directs; un nom qui
tourmente la mémoire s’y glisse sous mille déguisements. On a une
aventure contée par Maupeou, de deux frères épris de la même femme, et
qui, après s’être battus, vécurent plusieurs années à la Trappe sans se
reconnaître; on a une romance de Florian sur Lainval et Arsène; on a une
héroïde de Colardeau qui trace la mort de madame la duchesse de
Montbazon:
Je fuis vers ma demeure, éperdu, tourmenté:
La tête et le cercueil étaient à mon côté.
Rancé avait fait peindre à la Trappe saint Jean Climaque poussant des
gémissements, et sainte Marie égyptienne assistée par saint Sozyme. Il
composa pour ces deux tableaux des inscriptions. Dans l’épigramme de
douze vers latins adressée à la pénitente, on lisait:
Ecce, columba gemens, sponsi jam sanguine lota.
Il faut ajouter à ces semi-indications le désespoir de Rancé, et ce sera
au lecteur à se former une opinion. Les annales humaines se composent de
beaucoup de fables mêlées à quelques vérités: quiconque est voué à
l’avenir a au fond de sa vie un roman, pour donner naissance à la
légende, mirage de l’histoire.
Dès le jour de la mort de madame de Montbazon, Rancé prit la poste et se
retira à Veretz: il croyait trouver dans la solitude des consolations
qu’il ne trouvait dans aucune créature. La retraite ne fit qu’augmenter
sa douleur: une noire mélancolie prit la place de sa gaieté, les nuits
lui étaient insupportables; il passait les jours à courir dans les bois,
le long des rivières, sur les bords des étangs, appelant par son nom
celle qui ne lui pouvait répondre.
Lorsqu’il venait à considérer que cette créature, qui brilla à la cour
avec plus d’éclat qu’aucune femme de son siècle, n’était plus, que ses
enchantements avaient disparu, que c’en était fait pour jamais de cette
personne qui l’avait choisi entre tant d’autres, il s’étonnait que son
âme ne se séparât de son corps.
Comme il avait étudié les sciences occultes, il essaya les moyens en
usage pour faire revenir les morts. L’amour reproduisait à sa mémoire
ornée le sacrifice de Simeth, cherchant à rappeler un infidèle par un
des noms d’un passereau consacré à Vénus; il invoquait la nuit et la
lune. Il eut toutes les angoisses et toutes les palpitations de
l’attente: madame de Montbazon était allée à l’infidélité éternelle;
rien ne se montra dans ces lieux sombres et solitaires que les esprits
se plaisent à fréquenter[7].
[7] Dom Gervaise: _Jugement critique, mais équitable, des Vies de feu
M. l’abbé de Rancé_, pag. 160 et suiv.
Toutefois, si Rancé n’eut pas les visions des poètes de la Grèce, il eut
une vision chrétienne: il se promenait un jour dans l’avenue de Veretz;
il lui sembla voir un grand feu qui avait pris aux bâtiments de la
basse-cour: il y vole; le feu diminue à mesure qu’il en approche; à une
certaine distance, l’embrasement disparaît et se change en un lac de feu
au milieu duquel s’élève à demi-corps une femme dévorée par les flammes.
La frayeur le saisit; il reprend en courant le chemin de la maison; en
arrivant, les forces lui manquent, il se jette sur un lit: il était
tellement hors de lui qu’on ne put dans le premier moment lui arracher
une parole[8].
[8] Maupeou.
Ces convulsions de l’âme se calmèrent: il n’en resta à Rancé que
l’énergie d’où sortent les vigoureuses résolutions.
Dom Jean-Baptiste de Latour, prieur de la Trappe, avait écrit une vie de
Rancé: il était resté de ce travail quelques copies manuscrites, dont on
a cité des passages, entre autres celui-ci: «Pendant que je suivais
l’égarement de mon cœur (c’est Rancé qui parle), j’avalais non seulement
l’iniquité comme de l’eau, mais tout ce que je lisais et entendais du
péché ne servait qu’à me rendre plus coupable. Enfin le temps
bienheureux arriva où il plut au Père des miséricordes de se tourner
vers moi. Je vis à la naissance du jour le monstre infernal avec lequel
j’avais vécu; la frayeur dont je fus saisi à cette terrible vue fut si
prodigieuse que je ne puis croire que j’en revienne de ma vie.»
Rancé eut recours à la pénitence: la mère Louise, religieuse de la
Visitation de Tours, lui indiqua pour directeur le Père _Séguenot_.
Cette mère Louise était Louise Roger de la Mardelière, appelée la _belle
Louison_. «Louison, dit mademoiselle de Montpensier parlant de son
enfance, était brune, bien faite, agréable de visage et de beaucoup
d’esprit. Je dis à madame de Saint-Georges: «Si Louison n’est pas sage,
je ne la veux point voir, quoique mon papa l’aime.» Madame de
Saint-Georges me répondit qu’elle l’était tout à fait.»
C’était à cette mère Louise que Rancé s’adressa d’abord. Partout, dans
le changement de mœurs qui s’opérait, des pénitentes échappées du monde
avaient dressé des embûches pour s’emparer des repentirs, comme il y
avait des pécheresses qui cherchaient à retenir les déserteurs. A la
Visitation se trouvaient les écueils d’une première existence: la mère
Louise possédait plus de deux cents lettres de Rancé, lettres qui
étaient sans doute la partie de la vie de Rancé sur laquelle il serait
si curieux d’avoir des renseignements. De la direction du P. Séguenot,
Rancé passa sous la conduite du P. de Mouchy, homme instruit et bien né.
Des avertissements sous différentes formes arrivaient de toutes parts à
Rancé. Dans les _Obligations des chrétiens_, il raconte cette agréable
histoire:
«Un jour je joignis un berger qui conduisoit un troupeau dans une grande
campagne, par un temps qui l’avoit obligé à se retirer à l’abri d’un
grand arbre pour se mettre à couvert de la pluie et de l’orage. Il me
dit que ce lui étoit une consolation de conduire ses bêtes simples et
innocentes, et qu’il ne voudroit pas quitter la terre pour aller dans le
ciel, s’il ne croyoit y trouver des campagnes et des troupeaux à
conduire.»
A Veretz, au lieu de se plaire dans l’ancienne maison de ses délices,
Rancé fut choqué de sa magnificence. Les meubles éclataient d’argent et
d’or, les lits étaient superbes. La Mollesse même s’y serait trouvée
trop à l’aise, dit un classique du temps. Les salons étaient ornés de
tableaux de prix, les jardins délicieusement dessinés. C’était trop pour
un homme qui ne voyait plus rien qu’à travers ses larmes. Il mit la
réforme partout. La frugalité remplaça le luxe de sa table; il congédia
la plupart de ses domestiques, renonça à la chasse, et s’abstint du
dessin, art qu’il aimait. On avait des paysages de sa façon et des
cartes de géographie[9].
[9] Dom Gervaise.
Quelques amis, revenus de même que Rancé à des pensées chrétiennes,
s’associèrent à lui pour commencer ces mortifications dont il devait
donner de si grands exemples; il semblait jouer à la pénitence pour
l’apprendre avant de la pratiquer: on assiste avec intérêt à cette
conquête de l’homme sur l’homme: «Ou l’Évangile me trompe, répétait-il,
ou cette maison est celle d’un réprouvé.»
Rappelé un moment à Paris pour une affaire, il se logea à l’Oratoire.
C’était un travail continuel pour lui d’échapper à ces pensées qu’il
avait nourries si long-temps: un grand solitaire en fut atteint dans des
sépulcres; saint Jérôme portait, pour noyer ses pensées dans ses sueurs,
des fardeaux de sable le long des steppes de la mer Morte. Je les ai
parcourues moi-même, ces steppes, sous le poids de mon esprit. Deux
tentatrices cherchèrent Rancé. Elles lui dirent qu’elles n’étaient point
à comparer à la belle personne qu’il pleurait, mais qu’elles avaient
pour lui des sentiments qui ne le cédaient en vivacité à aucun de ceux
qu’il avait inspirés. Rancé se munit d’un crucifix, et s’enfuit.
On conseilla à Rancé de se consacrer aux missions, aller aux Indes,
errer dans les rochers de l’Himalaya, et il y avait là des analogies
avec la grandeur et la tristesse du génie de Rancé; mais il était appelé
ailleurs.
Poussé par ses malheurs, retenu par ses habitudes, Rancé n’avait point
encore renoncé à ses emplois. Le temps de son quartier de service, comme
aumônier du duc d’Orléans, était revenu; il se rendit à Blois. Il avait
déjà hasardé auprès du prince des idées de retraite: l’entrée en
religion de la mère Louise avait mûri dans Gaston ces idées. La
maîtresse convertie priait à la Visitation, à Tours, pour faire une
violence à la miséricorde de Dieu. Il fut convenu que Gaston se
retirerait au château de Chambor avec douze de ses plus fidèles
serviteurs. Rancé fut choisi pour accompagner le prince.
Le Bouthillier possédait, près du parc de Chambor, un prieuré de l’ordre
de Grammont. Ce prieuré était desservi par sept ou huit religieux. On
n’apercevait pas de cet endroit le faîte de l’édifice qui devait éclater
du rire immortel de Molière. «Le roi, dit le chevalier d’Arvieux, ayant
voulu faire un voyage à Chambor pour y prendre le divertissement de la
chasse, voulut donner à sa cour celui d’un ballet; et comme l’idée des
Turcs qu’on venait de voir à Paris était encore toute récente, il crut
qu’il serait bon de les faire paraître sur la scène. Sa Majesté
m’ordonna de me joindre à MM. de Molière et de Lulli pour composer une
pièce de théâtre où l’on pût faire entrer quelque chose des habillements
et des manières des Turcs. Je me rendis pour cet effet au village
d’Auteuil, où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que
nous travaillâmes à cette pièce de théâtre que l’on voit dans les œuvres
de Molière, sous le titre du _Bourgeois gentilhomme_.»
Cette pièce fut en effet jouée à Chambor devant Louis XIV, pour la
première fois, le 14 octobre 1670.
Quand on arrive à Chambor, on pénètre dans le parc par une de ses portes
abandonnées; elle s’ouvre sur une enceinte décrépite et plantée de
violiers jaunes; elle a sept lieues de tour. Dès l’entrée on aperçoit le
château au fond d’une allée descendante. En avançant sur l’édifice, il
sort de terre dans l’ordre inverse une bâtisse placée sur une hauteur,
laquelle s’abaisse à mesure qu’on en approche. François Ier,
arrière-petit-fils de Valentine de Milan, s’était enseveli dans les bois
de la France, à son retour de Madrid; il disait comme son aïeule: _Tout
ne m’est rien, rien ne m’est plus._ Chambor rappelle les idées qui
occupaient le roi-soldat dans sa prison: femmes, solitudes, remparts.
Quand le roi sortit de France,
En malheur il en sortit:
Il en sortit le dimanche,
Et le lundi il fut pris.
Chambor n’a qu’un escalier double, afin de descendre et monter sans se
voir: tout y est fait pour les mystères de la guerre et de l’amour.
L’édifice s’épanouit à chaque étage; les degrés s’élèvent accompagnés de
petites cannelures comme des marches dans les tourelles d’une
cathédrale. La fusée, en éclatant, forme des dessins fantastiques qui
semblent avoir retombé sur l’édifice: cheminées carrées ou rondes
enjolivées de fétiches de marbre, semblables aux poupées que j’ai vu
retirer des fouilles à Athènes. De loin l’édifice est une arabesque; il
se présente comme une femme dont le vent aurait soufflé en l’air la
chevelure; de près cette femme s’incorpore dans la maçonnerie et se
change en tours; c’est alors Clorinde appuyée sur des ruines. Le caprice
d’un ciseau volage n’a pas disparu; la légèreté et la finesse des traits
se retrouvent dans le simulacre d’une guerrière expirante. Quand vous
pénétrez en dedans, la fleur de lis et la salamandre se dessinent dans
les plafonds. Si jamais Chambor était détruit, on ne trouverait nulle
part le style premier de la Renaissance, car à Venise il s’est mélangé.
Ce qui rendait à Chambor sa beauté, c’était son abandon: par les
fenêtres j’apercevais un parterre sec, des herbes jaunes, des champs de
blé noir: retracements de la pauvreté et de la fidélité de mon indigente
patrie. Lorsque j’y passai, il y avait un oiseau brun de quelque
grosseur qui volait le long du Cosson, petite rivière inconnue.
L’abbé Le Bouthillier se logea parmi les moines de son prieuré: de
quelque côté qu’on ouvrît une fenêtre, on ne voyait que des bois. Le
château, près duquel n’a pas même pu se former un village, est frappé de
malédiction. Touché par le vainqueur de Marignan prisonnier à Madrid,
par nos soldats dispersés après Waterloo, par les marques de notre
attachement à nos rois avant les journées de Juillet, on aperçoit
partout des traces de gloire et de malheur. Les chiffres de la duchesse
d’Étampes, devancière de la comtesse de Châteaubriand, attirent les
yeux, traces périssables de beautés évanouies. François Ier, qui sentait
l’inanité de ses plaisirs, avait gravé avec la pointe d’un diamant ces
deux vers sur un carreau de vitre:
Souvent femme varie.
Mal habil qui s’y fie.
Jeux d’un prince qui avait fait déterrer Laure pour la regarder. Où est
le carreau de vitre? Des Français s’associèrent dans le dessein
d’acquérir pour Henri, non encore banni, un parc abandonné dans un
royaume conquis par ses pères. Courier éleva la voix contre
l’acquisition, et le jeune homme innocent, auquel il avait voulu
arracher Chambor, a survécu.
Cet orphelin vient de m’appeler à Londres; j’ai obéi à la lettre close
du malheur. Henri m’a donné l’hospitalité dans une terre qui fuit sous
ses pas. J’ai revu cette ville témoin de mes rapides grandeurs et de mes
misères interminables, ces places remplies de brouillards et de silence,
d’où émergèrent les fantômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé
depuis le jour où je rêvais René dans Kinsington jusqu’à ces dernières
heures! Le vieux banni s’est trouvé chargé de montrer à l’orphelin une
ville que mes yeux peuvent à peine reconnaître.
Réfugié en Angleterre pendant huit années, ensuite ambassadeur à
Londres, lié avec lord Liverpool, avec M. Canning et avec M. Croker, que
de changements n’ai-je pas vus dans ces lieux, depuis Georges IV qui
m’honorait de sa familiarité jusqu’à cette Charlotte que vous verrez
dans mes Mémoires. Que sont devenus mes frères en bannissement? Les uns
sont morts, les autres ont subi diverses destinées: ils ont vu comme moi
disparaître leurs proches et leurs amis. Sur cette terre où l’on ne nous
apercevait pas, nous avions cependant nos fêtes et surtout notre
jeunesse. Des adolescentes, qui commençaient la vie par l’adversité,
apportaient le fruit semainier de leur labeur afin de s’éjouir à
quelques danses de la patrie. Des attachements se formaient; nous
priions dans des chapelles que je viens de revoir et qui n’ont point
changé. Nous faisions entendre nos pleurs le 21 janvier, tout émus que
nous étions d’une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre
village. Nous allions aussi, le long de la Tamise, voir entrer au port
des vaisseaux chargés des richesses du monde, admirer les maisons de
campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du toit paternel!
Toutes ces choses étaient de véritables félicités. Reviendrez-vous,
félicités de ma misère? Ah! ressuscitez, compagnons de mon exil,
camarades de la couche de paille, me voici revenu! Rendons-nous encore
dans les petits jardins d’une taverne dédaignée pour boire une tasse de
mauvais thé en parlant de notre pays: mais je n’aperçois personne; je
suis resté seul.
Rancé va quitter Chambor, il faut donc que je quitte aussi cet asile où
je crains de m’être trop oublié. Je vais retrouver la Loire non loin du
parc abandonné; elle ne voit point la désolation de ses bords: les
fleuves ne s’embarrassent point de leurs rives. Ne demandez pas à la
Loire le nom des Guise, dont elle a pourtant roulé les cendres. A cent
cinquante lieues d’ici, je rencontrai, il y a huit mois, en terre
étrangère, près du jeune orphelin, M. le duc de Lévis, qui remonte au
compagnon de Simon de Montfort. Mirepoix était _maréchal de la Foi_,
titre qui semble avoir passé à son dernier neveu. J’ai retrouvé aussi
madame la duchesse de Lévis, du grand nom d’Aubusson; elle aurait pu
écrire l’histoire de Philippine-Hélène, si elle n’avait des malheurs
moins romanesques à pleurer. Je n’étais pas, dans mon dernier voyage à
Londres, reçu dans un grenier de Holborn par un de mes cousins émigrés,
mais par l’héritier des siècles. Cet héritier se plaisait à me donner
l’hospitalité dans les lieux où je l’avais long-temps attendu. Il se
cachait derrière moi comme le soleil derrière des ruines. Le paravent
déchiré qui me servait d’abri me semblait plus magnifique que les
lambris de Versailles. Henri était mon dernier garde-malade: voilà les
revenants-bons du malheur. Quand l’orphelin entrait, j’essayais de me
lever; je ne pouvais lui prouver autrement ma reconnaissance. A mon âge
on n’a plus que les impuissances de la vie. Henri a rendu sacrées mes
misères; tout dépouillé qu’il est, il n’est pas sans autorité: chaque
matin, je voyais une Anglaise passer le long de ma fenêtre; elle
s’arrêtait, elle fondait en larmes aussitôt qu’elle avait aperçu le
jeune Bourbon: quel roi sur le trône aurait eu la puissance de faire
couler de pareilles larmes? Tels sont les sujets inconnus que donne
l’adversité.
A peine retourné de Chambor, un courrier dépêché de Blois vint apprendre
à Rancé la maladie du duc d’Orléans. L’abbé se remit en route: Gaston
était en danger, ce prince si peu digne à Castelnaudary de la valeur du
Béarnais, le parleur de la Fronde ne trouva pas un mot sur ses lèvres à
dire à la mort: un spectre se tenait debout au pied de son lit;
Montmorency sans tête lui demandait le talion.
Rancé écrivit à Arnauld d’Andilly la lettre qu’on va lire, et que je
dois encore à la politesse de M. de Montmerqué.
Blois, 8 février 1660.
«Je n’aurois pas été tant de temps sans avoir l’honneur de vous écrire
si la maladie et la mort de Monsieur ne m’en avoient empesché. Je vous
avoue que, l’ayant assisté autant que je l’ai pu dans les derniers
moments de sa vie, je suis tellement touché d’un spectacle si déplorable
que je ne puis m’en remettre. On a ceste consolation qu’il est mort avec
tous les sentiments et toute la résignation qu’un véritable chrestien
doit avoir en la volonté de son Dieu. Il reçut notre Seigneur dès le
commencement de son mal, et eut le soin lui-mesme de le demander une
seconde fois pour viatique avec de grandes démonstrations d’une foy vive
et d’un parfait mespris des choses du monde. Quelle leçon, monsieur,
pour ceux qui n’en sont pas détachés et pour ceux qui sont persuadés de
son néant et qui travaillent pour s’en déprendre! Ce pauvre prince dit
le matin du jour de sa mort ces mesmes mots: _Domus mea domus
desolationis_; et comme on luy voulut dire qu’il n’estoit pas si mal
qu’il pensoit, il répliqua: _Solum mihi superest sepulchrum_; ensuite il
demanda l’extrême-onction, et dit qu’il estoit résolu à la volonté de
Dieu; enfin je suis persuadé qu’il luy a fait miséricorde. Je ne puis
vous mander les circonstances de sa mort; j’écris de Blois, malade d’un
rhume qui me cause une oppression qui m’empesche d’escrire. Je vous
supplie de demander à Dieu et de luy faire demander pour moy qu’il me
fasse la grâce de retirer tout le bien et l’avantage que je dois d’une
rencontre aussi touchante que celle-là l’est. Je reviens à la mort de ce
pauvre prince: la désolation qui parut dans sa maison, qui retentissoit
de plaintes et de gémissements au moment de sa mort, l’esprit humain ne
se sçauroit rien figurer de si pitoyable, je confesse que j’en suis
accablé de douleur.»