l’abbé de Rancé était rudement mené. Fatigué des criailleries, le vieux
duc se lève, s’avance au milieu de la salle en faisant jouer sa canne
comme pour séparer des chiens, et dit en latin à Rancé: _Contra
verbosos, verbis ne dimices ultra._ Montbazon, mort en 1644, à l’âge de
quatre-vingt-six ans, était né en 1558, sous Henri II. Il avait vu
passer la Ligue et la Fronde. Était-il dans la voiture de Henri IV
lorsque celui-ci fut assassiné? Le duc de Montbazon, corrompu par ces
temps dépravés qui s’étendirent de François Ier à Louis XIV, faisait
confidence à sa femme de ses infidélités octogénaires. Devenu
honteusement amoureux d’une joueuse de luth, il se prit de querelle avec
la musicienne et la voulut jeter par la fenêtre. La force manqua à sa
vengeance; il retomba sur son lit près du volage fardeau que ne put
soulever ni son bras ni sa conscience.
C’était à cette école de remords et de honte, qu’il endoctrinait sa
femme âgée de seize ans, fille aînée de Claude de Bretagne, comte de
Vertus, et de Catherine Fouquet de La Varennes. Le comte de Vertus avait
fait tuer chez lui Saint-Germain-La-Troche, qu’il croyait corrupteur de
sa femme. La duchesse de Montbazon était en religion lorsqu’elle épousa
son mari. Tandis qu’avec Bassompierre, sorti de la Bastille, le duc de
Montbazon s’entretenait du passé, la duchesse de Montbazon s’occupait du
présent. Elle disait qu’à trente ans on n’était bonne à rien et qu’elle
voulait qu’on la jetât dans la rivière quand elle aurait atteint cet
âge.
Hercule de Rohan, gouverneur de Paris, était veuf lorsqu’il épousa la
fille du comte de Vertus. Il avait plusieurs enfants d’un autre lit,
entre autres la duchesse de Chevreuse: de sorte que madame la duchesse
de Montbazon était belle-mère de la duchesse de Chevreuse, quoique
infiniment plus jeune que sa belle-fille.
Tallemant des Réaux assure que madame de Montbazon était une des plus
belles personnes qu’on pût voir. Le duc de Montbazon et Le Bouthillier
le père étaient liés. Nous venons de voir comment le vieux duc vint au
secours du fils dans un assaut scolastique.
Rancé, caressé dans la maison du duc, fut élevé sous les yeux de la
jeune duchesse; il résulta de ce rapprochement une liaison. Le duc
mourut en 1644; sa femme avait alors trente-deux ans et ne paraissait
pas en avoir plus de vingt. Les relations de madame de Montbazon et de
Rancé continuèrent; elles ne furent troublées qu’en 1657 par un
accident. La duchesse se pensa noyer en traversant un pont qui se rompit
sous elle. Le bruit de sa mort se répandit; on lui fit cette épitaphe:
Ci gît Olympe, à ce qu’on dit:
S’il n’est pas vrai, comme on souhaite,
Son épitaphe est toujours faite:
On ne sait qui meurt ni qui vit.
Marie de Montbazon devint célèbre. Le duc de Beaufort était son
serviteur. On ne pouvait s’ouvrir à lui d’aucun secret important à cause
de la duchesse, qui n’avait point de discrétion. Elle eut une excuse à
faire à madame de Longueville au sujet de deux billets de madame de
Fouquerolles adressés au comte de Maulevrier, et qui étaient tombés de
la poche de celui-ci. Madame de Montbazon les trouva, prétendit qu’ils
étaient de madame de Longueville et qu’ils regardaient Coligny. Madame
de Montbazon les commenta avec toutes sortes de railleries. Cela fut
rapporté à madame de Longueville, qui devint furieuse. La cour se
divisa. Les _importants_ prirent le parti de madame de Montbazon, et la
reine se rangea du parti de madame de Longueville, sœur du duc
d’Enghien, dernièrement vainqueur à Rocroi. Les _importants_ étaient un
parti composé de _quatre ou cinq mélancoliques, qui avaient l’air de
penser creux_ (Retz). C’était madame de Cornuel qui les avait ainsi
nommés, parce qu’ils terminaient leurs discours par ces mots: «Je m’en
vais pour une affaire d’importance.» Le duc de Beaufort, le héros des
halles, leur donnait une certaine renommée vaille que vaille. «Il avait
tué le duc de Nemours, pleuré des hommes en public et des femmes en
secret», dit Benserade.
Le cardinal Mazarin convertit des tracasseries de femmes en une affaire
d’État. Madame de Longueville exigeait une réparation, et Condé appuyait
sa sœur; madame de Montbazon refusait toute satisfaction, et le duc de
Beaufort la soutenait.
«Durant que j’étais à Vincennes, dit mademoiselle de Scudéri, vint
madame de Montbazon avec M. de Beaufort; il lui faisait voir toutes les
incommodités de ce logement, triomphant lâchement du malheur d’un prince
qu’il n’oserait regarder qu’en tremblant s’il était en liberté.»
Mademoiselle de Scudéri se souvient trop qu’elle a fait un beau quatrain
sur la prison du grand Condé. Le duc de Beaufort osait regarder tout le
monde en face; il avait même insulté Condé, et l’avantage de la branche
bâtarde était resté aux illégitimes sur la branche cadette des
légitimes.
Après maintes allées et venues pour concilier madame de Longueville et
madame de Montbazon, on convint, d’après l’avis d’Anne d’Autriche et de
Mazarin, des excuses que madame de Montbazon aurait à faire à madame de
Longueville. Ces excuses furent écrites dans un billet attaché à
l’éventail de madame de Montbazon. Madame de Montbazon, fort parée,
entra dans la chambre de la princesse; elle lut le petit papier attaché
à son éventail:
«Madame, je viens vous protester que je suis très-innocente de la
méchanceté dont on m’a voulu accuser; il n’y a aucune personne d’honneur
qui puisse dire une calomnie pareille. Si j’avois fait une faute de
cette nature, j’aurois subi les peines que la reine m’auroit imposées;
je ne me serois jamais montrée dans le monde et vous en aurois demandé
pardon. Je vous supplie de croire que je ne manquerai jamais au respect
que je vous dois et à l’opinion que j’ai de la vertu et du mérite de
madame de Longueville.»
La princesse répondit: «Madame, je crois très-volontiers à l’assurance
que vous me donnez de n’avoir nulle part à la méchanceté que l’on a
publiée; je défère trop au commandement que la reine m’en a fait.»
«Madame de Monbazon prononça le billet, dit madame de Motteville, de la
manière du monde la plus fière et la plus haute, faisant une mine qui
semblait dire: «Je me moque de ce que je dis.»
Les deux dames se retrouvèrent dans le jardin de Renard, au bout du
jardin des Tuileries; madame de Longueville déclara qu’elle
n’accepterait point la collation si sa rivale demeurait; madame de
Montbazon refusa de s’en aller. Le lendemain madame de Montbazon reçut
un ordre du roi de se retirer dans une de ses maisons de campagne. Il y
eut un duel entre M. de Guise et M. de Coligny, suite du démêlé.
La hardiesse de madame de Montbazon égalait la facilité de sa vie. Le
cardinal de Retz, qui lâchait indifféremment des apophthegmes de morale
et des maximes de mauvais lieux, écrivait ses Mémoires lorsqu’on croyait
qu’il pleurait ses péchés. Il disait de madame de Montbazon «qu’il
n’avait jamais vu personne qui eût montré dans le vice si peu de respect
pour la vertu.» Quoique grande, les contemporains trouvaient qu’elle
ressemblait à une statue antique, peut-être à celle de Phryné; mais la
Phryné française n’eût pas proposé, ainsi que la Phryné de Thespies, de
faire rebâtir Thèbes à ses frais, pourvu qu’il lui fût permis de mettre
son souvenir en opposition au souvenir d’Alexandre. Madame de Montbazon
préférait l’argent à tout.
D’Hocquincourt, ayant fait révolter Péronne, écrivait à madame de
Montbazon: «Péronne est à la belle des belles.» S’étant caché dans la
chambre de la duchesse, il ne fut pas aussi malheureux que Chastelard,
fils naturel de Bayard, sans peur, non sans reproche: Chastelard fut
décapité pour s’être caché en Écosse sous le lit de Marie Stuart. Il
avait fait une romance sur sa reine aimée:
Lieux solitaires
Et monts secrets
Qui seuls sont secrétaires
De mes piteux regrets.
Il y aurait de l’injustice à ne pas mettre en regard de ce tableau un
pendant tracé d’une main plus amie: c’est un religieux qui tient le
pinceau:
«Dès que la jeune duchesse de Montbazon parut à la cour, elle effaça par
sa beauté toutes celles qui s’en piquaient. Tant que son mari vécut, sa
sagesse et sa vertu ne furent jamais suspectes; se voyant affranchie du
joug du mariage, elle se donna un peu plus de liberté. L’abbé de Rancé,
alors âgé de dix-neuf à vingt ans, était déjà de l’hôtel de Montbazon.
Il eut le don de plaire à la duchesse, et elle en sut faire une grande
différence avec tous ceux qui fréquentaient sa maison.
»M. de Rancé le père étant mort, son fils l’abbé, devenu le chef de sa
maison à l’âge de vingt-six ans, le prit d’un grand vol; il parut dans
le monde avec plus d’éclat qu’il n’avait jamais fait: un plus gros
train, un plus bel équipage, huit chevaux de carrosse des plus beaux et
des mieux entretenus, une livrée des plus lestes; sa table à proportion.
Ses assiduités auprès de madame de Montbazon augmentèrent; il passait
souvent les nuits au jeu ou avec elle; elle s’en servait pour ses
affaires: une jeune veuve a besoin de ce secours. Cette familiarité fit
bien des jaloux; on en pensa et l’on en dit tout ce qu’on voulut,
peut-être trop.
»Il est vrai que, de tous ceux qui firent leur cour à madame de
Montbazon, l’abbé de Rancé fut celui qui eut le plus de part à son
amitié. Aussi c’était un ami véritable et effectif. Il sut en plusieurs
occasions lui rendre des services très-considérables; la reconnaissance
exigeait de cette dame toutes ces distinctions. Au reste ils gardaient
toujours de grands dehors; ils évitaient même de monter ensemble dans le
même carrosse, et pendant plus de dix ans qu’a duré leur commerce, on ne
les y a jamais vus qu’une fois, encore étaient-ils si bien accompagnés
qu’on ne pouvait s’en formaliser. Ainsi il y a quelque apparence que
l’esprit avait plus de part à cette amitié que la chair.
»La reine Christine de Suède avait envoyé en France, en qualité
d’ambassadeur, le comte de Tot. Il s’était adressé à M. Ménage pour voir
ce qu’il y avait de plus considérable à la cour, et lui demanda enfin si
par son moyen il ne pourrait pas voir madame de Montbazon dont il avait
entendu dire tant de bien. M. Ménage, qui, en qualité de bel esprit,
avait accès auprès de cette dame, fut la trouver, et lui dit que
l’ambassadeur de Suède, ayant vu tout ce qu’il y avait de plus beau à
Paris, croyait n’avoir rien vu s’il n’avait l’honneur de voir la plus
belle personne du monde, qu’il lui demandait la permission de l’amener
chez elle: «Qu’il vienne après-demain, répondit la duchesse, et qu’il se
tienne ferme: je serai sous les armes.»
Tel est le récit de dom Gervaise. Madame de Montbazon ne vint point au
rendez-vous. Déjà atteinte de la maladie qui l’emporta, elle ne parut
sous les armes que devant la mort.
Malgré la dissimulation du peintre, on aperçoit le défaut principal de
madame de Montbazon et le parti qu’elle savait tirer de son ami
_véritable_ et _effectif_.
Heureusement des femmes moins titrées rachetaient par leur
désintéressement la rapacité des privilégiées.
Renée de Rieux, autrement la _belle Châteauneuf_, aimée de Henri III,
fut mariée deux fois: elle épousa d’abord _Antinotti_, qu’elle poignarda
pour cause d’infidélité; ensuite _Altovitti_ de Castellane, qui fut tué
par le grand-prieur de France; _Altovitti_ eut le temps, avant
d’expirer, d’enfoncer un stylet dans le ventre du grand-prieur. Ces
assassinats de l’aristocratie ne furent point punis; ils étaient alors
du droit commun; on ne les châtiait que dans les vilains.
La belle Châteauneuf accoucha en Provence d’une fille, qui fut tenue sur
les fonts de baptême par la ville de Marseille. Puis Renée de Rieux
disparaît. Sa fille, Marcelle de Castellane, fut laissée sur la grève de
Notre-Dame-de-la-Garde comme une alouette de mer. Ce fut là que le duc
de Guise, fils du Balafré, la rencontra. Il n’était pas beau, ainsi que
son grand-père tué à Orléans, ou son père assassiné à Blois; mais il
était hardi; il s’était emparé de Marseille pour Henri IV, et il portait
le nom de Guise.
Marcelle de Castellane lui plut; elle-même se laissa prendre d’amour: sa
pâleur, étendue comme une première couche sous la blancheur de son
teint, lui donnait un caractère de passion. A travers ce double lis
transpiraient à peine les roses de la jeune fille. Elle avait de longs
yeux bleus, héritage de sa mère. Desportes, le Tibulle du temps, avait
célébré les cheveux de Renée dans les Amours de Diane. Desportes
chantait pour Henri III, qui n’avait pas le talent de Charles IX.
Beaux nœuds crêpés et blonds nonchalamment épars,
Mon cœur plus que mon bras est par vous enchaîné.
Marcelle dansait avec grâce et chantait à ravir; mais, élevée avec les
flots, elle était indépendante. Elle s’aperçut que le duc de Guise
commençait à se lasser d’elle; au lieu de se plaindre, elle se retira.
L’effort était grand; elle tomba malade, et comme elle était pauvre,
elle fut obligée de vendre ses bijoux. Elle renvoya avec dédain l’argent
que lui faisait offrir le prince de Lorraine: «Je n’ai que quelques
jours à vivre, dit-elle; le peu que j’ai me suffit. Je ne reçois rien de
personne, encore moins de M. de Guise que d’un autre.» Les jeunes filles
de la Bretagne se laissent noyer sur les grèves après s’être attachées
aux algues d’un rocher.
Les calculs de Marcelle étaient justes; on ne lui trouva rien; elle
avait compté exactement ses heures sur ses oboles; elles s’épuisèrent
ensemble. La ville, sa marraine, la fit enterrer.
Trente ans après, en fouillant le pavé d’une chapelle, on s’aperçut que
Marcelle n’avait point été atteinte du cercueil: la noblesse de ses
sentiments semblait avoir empêché la corruption d’approcher d’elle.
Lorsque le duc de Guise partit pour la cour, Marcelle, qui possédait
deux lyres, composa l’air et les rimes de quelques couplets; ils furent
entendus au bord de cette mer de la Grèce d’où nous viennent tant de
parfums.
Il s’en va, ce cruel vainqueur,
Il s’en va plein de gloire;
Il s’en va, méprisant mon cœur,
Sa plus noble victoire.
Et malgré toute sa rigueur
J’en garde la mémoire.
Je m’imagine qu’il prendra
Une nouvelle amante.
Paroles de poésie et de langueur, voix d’un rêve oublié, chagrin d’un
songe.
On pouvait facilement s’imaginer que madame de Montbazon prendrait le
nouvel amant dont le trésor tenterait ses belles et infidèles mains.
Madame de Montbazon fut l’objet de la passion de Rancé jusqu’au jour où
il vit flotter un cilice parmi les nuages de la jeunesse. «Tandis que je
m’entretiens de ces choses criminelles, dit un anachorète, les abeilles
volent le long des ruisseaux pour ramasser le miel si doux à ma langue
qui prononce tant de paroles injustes.»
D’après l’idée qu’on s’est formée généralement de Rancé, on ne verra pas
sans étonnement ce tableau de sa première vie; on ne peut douter de ces
faits, puisqu’ils sont racontés par Le Nain lui-même, prieur de la
Trappe, ami de Rancé; il a resserré ces faits en peu de mots:
«Une jeunesse passée dans les amusements de la cour, dans les vaines
recherches des sciences, même damnables, après s’être engagé dans l’état
ecclésiastique sans autre vocation que son ambition, qui le portait avec
une espèce de fureur et d’aveuglement aux premières dignités de
l’Église; cet homme, tout plongé dans l’amour du monde, est ordonné
prêtre, et celui qui avait oublié le chemin du ciel est reçu docteur de
Sorbonne. Voilà quelle fut la vie de M. Le Bouthillier jusqu’à l’âge de
trente ans, toujours dans les festins, toujours dans les compagnies,
dans le jeu, les divertissements de la promenade ou de la chasse.»
C’est ce qu’en a dit deux cents ans après le cardinal de Bausset.
L’archevêque de Tours, l’ambitieux principal de sa famille, n’ayant pu
obtenir son neveu Rancé pour coadjuteur, le fit nommer, en qualité
d’archidiacre de Tours, député à l’Assemblée du clergé en 1645; en même
temps l’archevêque donna sa démission de premier aumônier du duc
d’Orléans, après avoir obtenu de Gaston que l’abbé Le Bouthillier serait
pourvu de cette charge. L’assemblée du clergé dura deux ans. Rancé ne
s’y montra que la première année; il y resserra les liens qui
l’unissaient au cardinal de Retz, capable à lui seul d’empoisonner les
plus heureuses natures; il parla en faveur de son ami. Mazarin disait:
«Si l’on voulait croire l’abbé de Rancé, il faudrait aller avec la croix
et la bannière au-devant du cardinal de Retz.» Rancé augmenta sa
réputation dans cette assemblée en venant au secours de François de
Harlay, archevêque de Rouen, depuis archevêque de Paris. Le clergé
chargea l’abbé Le Bouthillier de surveiller, avec les évêques de Vence
et de Montpellier, une édition grecque d’Eusèbe, ou, selon d’autres, de
Sozomène et de Socrate. Il fut complimenté sur sa nomination de premier
aumônier du duc d’Orléans; il signa le formulaire, car il ne cessait de
suivre les doctrines de Bossuet en différant de sa conduite. Comme
parlementaire, il était fidèle à la cour. Des disputes s’élevèrent.
Rancé s’opposa à diverses propositions; il montrait une grande entente
des affaires. Il déplut. On l’avertit de se retirer, ses jours ne
paraissant pas en sûreté à ses amis. L’avis était faux, Mazarin ne
faisait assassiner personne. L’abbé Le Bouthillier, après être allé
remercier Gaston à Blois, se retira à Veretz; peu après arriva
l’accident qui changea sa vie.
Il y a un silence qui plaît dans toutes ces affaires aujourd’hui si
complètement ignorées: elles vous reportent dans le passé. Quand vous
remueriez ces souvenirs qui s’en vont en poussière, qu’en
retireriez-vous, sinon une nouvelle preuve du néant de l’homme? Ce sont
des jeux finis que des fantômes retracent dans les cimetières avant la
première heure du jour.
LIVRE DEUXIÈME
Il existe un traité de 230 pages in-12, imprimé à Cologne, chez Pierre
Marteau, 1685; il porte deux titres: _Les véritables motifs de la
conversion de l’abbé de la Trappe, avec quelques réflexions sur sa vie
et sur ses écrits_, ou _les Entretiens de Timocrate et de Philandre sur
un livre qui a pour titre: Les Saints Devoirs de la vie monastique_. Je
parlerai dans un autre endroit de cette seconde partie. Ce que j’en vais
citer actuellement n’est introduit que par incidence. On lit:
«Je vous ai déjà dit que l’abbé de la Trappe étoit un homme galant et
qui avait eu plusieurs commerces tendres. Le dernier qui ait éclaté fut
avec une duchesse fameuse par sa beauté, et qui, après avoir
heureusement évité la mort au passage d’une rivière, la rencontra peu de
mois après. L’abbé, qui allait de temps en temps à la campagne, y étoit
lorsque cette mort imprévue arriva. Ses domestiques, qui n’ignoroient
pas sa passion, prirent soin de lui cacher ce triste événement, qu’il
apprit à son retour.» «En montant tout droit à l’appartement de la
duchesse, où il lui était permis d’entrer à toute heure, au lieu des
douceurs dont il croyait aller jouir, il y vit pour premier objet un
cercueil qu’il jugea être celui de sa maîtresse en remarquant sa tête
toute sanglante qui était par hasard tombée de dessous le drap dont on
l’avait couverte avec beaucoup de négligence, et qu’on avait détachée du
reste du corps afin de gagner la longueur du col, et éviter ainsi de
faire un nouveau cercueil qui fût plus long que celui dont on se
servait[5].»
[5] Entretiens de Timocrate et de Philandre.
»Il n’y a rien de vrai», dit Saint-Simon, rappelant cette version, «dans
ce qu’on rapporte de madame de Montbazon, mais _seulement les choses qui
ont donné cours à une fiction_. Je l’ai demandé franchement à M. de la
Trappe, non pas grossièrement l’amour, et beaucoup moins le bonheur,
mais le fait, et voici ce que j’ai appris.»
Et qu’a-t-il appris? L’autorité serait décisive, si la réponse était
péremptoire. Au lieu de s’expliquer, Saint-Simon s’occupe du récit des
liaisons de Rancé avec les personnages de la Fronde. Il affirme du
reste, comme dom Gervaise, que Marie de Bretagne fut emportée par la
rougeole, que Rancé était auprès d’elle, qu’il ne la quitta point, et
lui vit recevoir les sacrements. «L’abbé Le Bouthillier, ajoute-t-il,
s’en alla après à sa maison de Veretz, ce qui fut le commencement de sa
séparation du monde.» Cette fin de narration prouve à quel point
Saint-Simon se trompait. Les contemporains admirateurs de Rancé semblent
s’être donné le mot pour se taire sur sa jeunesse: ils ne s’aperçoivent
pas qu’ils diminuent la gloire de leur héros en rendant ses sacrifices
moins méritoires. D’autant plus qu’ils en disent assez pour être
entendus sur ce qu’ils omettent; tantôt annonçant qu’un religieux
s’était enseveli à la Trappe, _pour avoir fait ce qui avait troublé
Rancé_, tantôt que Rancé lui-même ne cessait de pleurer ses fragilités.
«L’abbé de Rancé, livré à toutes les séductions du monde, dit le
cardinal de Bausset, se précipita dans un genre de vie peu conforme à la
sainteté de son état, et qui dégradait en quelque sorte le triomphe
qu’il avait obtenu sur son illustre émule... L’abbé de Rancé expiait
sous la haire et le cilice les erreurs de sa jeunesse.» Maupeou, l’un
des trois historiens contemporains de l’abbé de la Trappe, avait lu le
récit de Larroque; il combat ce récit sans le détruire. La seule chose
nouvelle qu’ils nous apprennent est l’exhortation faite par Rancé à la
mourante: madame de Montbazon envoya un gentilhomme complimenter M. de
Brienne, avec lequel elle était brouillée.
Maupeou avait fait un ouvrage exprès contre Larroque. Rancé, informé de
l’intention du curé de Nonancourt, se hâta de lui écrire: «Votre
ouvrage, monsieur, relèvera la critique, donnera sujet à des répliques,
m’attirera un nombre infini d’ennemis sur les bras: Dieu sait combien
j’ai d’estime et de considération pour vous; cependant je suis pressé de
vous conjurer de supprimer la chose, s’il est possible. J’ai été si
persuadé que rien n’était meilleur que de garder le silence en cette
occasion, que je n’ai point voulu que l’on imprimât ce que j’avais eu
envie de mettre dans la préface de la seconde édition des
_Éclaircissements_, quoiqu’il n’y eût rien de plus modéré. Je n’ai rien
à ajouter à ce billet, mon cher monsieur, sinon que je ne puis vous
avoir une obligation plus sensible que celle d’entrer dans ma
pensée[6].» (17 mars 1686.)
[6] Maupeou, tom. 1er, pag. 581.
La vivacité avec laquelle Rancé écrit à Maupeou décèle des souvenirs
alarmés. Le P. Bouhours, que l’abbé de La Chambre appelait l’_empeseur
des muses_, réfute aussi les _Véritables motifs de la conversion de
l’abbé de la Trappe_ dans son quatrième dialogue, pages 528 et 529:
c’est toujours de l’humeur sans preuves. Madame de Sévigné disait en
parlant du révérend critique: «_L’esprit lui sort de tous les côtés._»
Marsollier, deuxième écrivain de la vie de Rancé, garde le silence; mais
Le Nain, le troisième, le plus complet, le plus sûr écrivain de cette
vie, a entendu parler de Larroque. Dom Le Nain mourut à l’âge de
soixante-treize ans, sous-prieur de la Trappe. Ami et confident de
Rancé, au livre III, chap. IX, de la Vie du réformateur de la Trappe, il
écrit:
«Outre tous ces libelles, il en parut un autre composé par un huguenot,
sous ce titre: _Les Motifs de la conversion de l’abbé de la Trappe_.
Mais l’auteur des _Homélies familières_ sur les Commandements de Dieu,
tome III, page 378, le réfute admirablement par ces paroles: Je sais
qu’un ministre hérétique a fait ce qu’il a pu pour décrier un saint
abbé; mais je sais bien aussi que toute la France et les pays
circonvoisins ont regardé ce misérable livre comme un libelle
diffamatoire et son auteur comme un imposteur, qui fonde toutes ses
calomnies sur des jugements les plus téméraires qui se puissent
imaginer: comme si, pour détruire les vertus les plus éclatantes et les
plus solides, il n’y avait qu’à dire témérairement qu’elles n’ont point
d’autres sources que l’orgueil de celui qui les pratique.» Le Nain se
débarrasse ainsi de la réponse. Les amplifications de l’auteur des
_Homélies familières_ sont naturelles, mais elles ne détruisent aucune
assertion.