Tout ce système d’amour, quintessencié par mademoiselle de S

VIE

DE RANCÉ,

PAR

M. LE Vte DE CHATEAUBRIAND.

SECONDE ÉDITION,

REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE

PARIS

H.-L. DELLOYE, Éditeur.

SE VEND:

A LA LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES

PALAIS-ROYAL, PÉRISTYLE MONTPENSIER, 214.

IMPRIMÉ PAR BÉTHUNE ET PLON, A PARIS.

TABLE

Dédicace VII

Avertissement de cette seconde édition IX

Avertissement de la première édition XI

Livre premier 4

Livre deuxième 53

Livre troisième 137

Livre quatrième 165

DÉDICACE

A la mémoire de l’abbé Séguin, prêtre de Saint-Sulpice, né à Carpentras

le 8 août 1748, mort à Paris, à 95 ans, le 19 avril 1843.

CHATEAUBRIAND.

AVERTISSEMENT

DE CETTE SECONDE ÉDITION

J’ai suivi dans cette édition tous les changements qui m’ont été

indiqués. On ne peut me faire plus de plaisir que de m’avertir quand je

me suis trompé: on a toujours plus de lumière et plus de savoir que moi.

AVERTISSEMENT

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Je n’ai fait que deux dédicaces dans ma vie: l’une à Napoléon, l’autre à

l’abbé Séguin. J’admire autant le prêtre obscur qui donnait sa

bénédiction aux victimes qui mouraient à l’échafaud, que l’homme qui

gagnait des victoires. Lorsque j’allais voir, il y a plus de vingt ans,

mesdemoiselles d’Acosta (cousines de madame de Châteaubriand, alors au

nombre de quatre, et qui ne sont plus que deux), je rencontrais, rue du

Petit-Bourbon, un prêtre vêtu d’une soutane relevée dans ses poches: une

calotte noire à l’italienne lui couvrait la tête; il s’appuyait sur une

canne, et allait, en marmottant son bréviaire, confesser, dans le

faubourg Saint-Honoré, madame de Montboissier, fille de M. de

Malesherbes. Je le retrouvai plusieurs fois aux environs de

Saint-Sulpice; il avait peine à se défendre d’une troupe de mendiantes

qui portaient dans leurs bras des enfants empruntés. Je ne tardai pas à

connaître plus intimement cette proie des pauvres, et je le visitais

dans sa maison, rue Servandoni, nº 16. J’entrais dans une petite cour

mal pavée; le concierge allemand ne se dérangeait pas pour moi:

l’escalier s’ouvrait à gauche au fond de la cour, les marches en étaient

rompues; je montais au second étage; je frappais; une vieille bonne

vêtue de noir venait m’ouvrir: elle m’introduisait dans une antichambre

sans meubles où il n’y avait qu’un chat jaune qui dormait sur une

chaise. De là je pénétrais dans un cabinet orné d’un grand crucifix de

bois noir. L’abbé Séguin, assis devant le feu et séparé de moi par un

paravent, me reconnaissait à la voix: ne pouvant se lever, il me donnait

sa bénédiction et me demandait des nouvelles de ma femme. Il me

racontait que sa mère lui disait souvent dans le langage figuré de son

pays: «Rappelez-vous que la robe des prêtres ne doit jamais être brodée

d’avarice.» La sienne était brodée de pauvreté. Il avait eu trois

frères, prêtres comme lui, et tous quatre avaient dit la messe ensemble

dans l’église paroissiale de Sainte-Maure. Ils allèrent aussi se

prosterner à Carpentras sur le tombeau de leur mère. L’abbé Séguin

refusa de prêter le serment: poursuivi pendant la révolution, il

traversa un jour en courant le jardin du Luxembourg, et se sauva chez M.

de Jussieu, rue Saint-Dominique-d’Enfer. En quittant le Luxembourg pour

la dernière fois en 1830, je passai de même à travers le jardin

solitaire avec mon ami, M. Hyde de Neuville. De tristes échos se

réveillent dans les cœurs qui ont retenu le bruit des révolutions.

L’abbé Séguin rassemblait, dans les lieux cachés, les chrétiens

persécutés. L’abbé Antoine, son frère, fut arrêté, mis aux Carmes et

massacré le 2 septembre. Quand cette nouvelle parvint à Jean-Marie, il

entonna le _Te Deum_. Il allait déguisé, de faubourg en faubourg,

administrer des secours aux fidèles. Il était souvent accompagné de

femmes pieuses et dévouées; madame Choque passait pour sa fille; elle

faisait le guet et était chargée d’avertir le confesseur. Comme il était

grand et fort, on l’enrôla dans la garde nationale. Dès le lendemain de

cet enrôlement, il fut envoyé avec quatre hommes, visiter une maison,

rue Cassette. Le ciel lui apprit ce qu’il avait à faire: il demande avec

fracas que les appartements lui soient ouverts. Il aperçoit un tableau

placé contre un mur et qui cachait ce qu’il ne voulait pas trouver. Il

en approche, soulève avec sa baïonnette un coin de ce tableau, et

s’aperçoit qu’il bouche une porte. Aussitôt, changeant de ton, il

reproche à ses camarades leur inactivité, leur donne l’ordre d’aller

visiter les chambres en face du cabinet que dérobait le tableau. Pendant

que la religion inspirait ainsi l’héroïsme à des femmes et à des

prêtres, l’héroïsme était sur le champ de bataille avec nos armées:

jamais les Français ne furent si courageux et si infortunés. Dans la

suite l’abbé Séguin, ayant vu quel parti on pouvait tirer de la garde

nationale, était toujours prêt à s’y présenter. Le mensonge était

sublime, mais il n’en offensait pas moins l’abbé Séguin, parce qu’il

était mensonge. Au milieu de ses violents sacrifices, il tombait dans un

silence consterné qui épouvantait ses amis. Il fut délivré de ses

tourments par suite du changement des choses humaines. On passa du crime

à la gloire, de la république à l’empire.

C’est pour obéir aux ordres du directeur de ma vie que j’ai écrit

l’histoire de l’abbé de Rancé. L’abbé Séguin me parlait souvent de ce

travail, et j’y avais une répugnance naturelle. J’étudiai néanmoins, je

lus, et c’est le résultat de ces lectures qui compose aujourd’hui la Vie

de Rancé.

Voilà tout ce que j’avais à dire. Mon premier ouvrage a été fait à

Londres en 1797, mon dernier à Paris en 1844. Entre ces deux dates, il

n’y a pas moins de quarante-sept ans, trois fois l’espace que Tacite

appelle une longue partie de la vie humaine: «_Quindecim annos, grande

mortalis ævi spatium._» Je ne serai lu de personne, excepté de quelques

arrière-petites-nièces habituées aux contes de leur vieil oncle. Le

temps s’est écoulé; j’ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte; c’est une

dérision que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde? Il n’est

pas bon d’y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas

pour essuyer les larmes qui tombent des yeux. Autrefois je barbouillais

du papier avec mes filles, Atala, Blanca, Cymodocée; chimères qui ont

été chercher ailleurs la jeunesse. On remarque des traits indécis dans

le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin: ces défauts du temps

embellissent le chef-d’œuvre du grand peintre, mais on ne m’excusera

pas: je ne suis pas Poussin, je n’habite point au bord du Tibre, et j’ai

un mauvais soleil.

VIE DE RANCÉ.

LIVRE PREMIER

Don Pierre Le Nain, religieux et prieur de l’abbaye de la Trappe, frère

du grand Tillemont et presque aussi savant que lui, est reconnu comme le

plus complet historien de Rancé. Il commence ainsi la vie de l’abbé

réformateur:

«L’illustre et pieux abbé du monastère de Notre-Dame de la Trappe, l’un

des plus beaux monuments de l’ordre de Cîteaux, le parfait miroir de la

pénitence, le modèle accompli de toutes les vertus chrétiennes et

religieuses, le digne fils et le fidèle imitateur du grand saint

Bernard, le révérend père _dom Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé_, de

qui, avec le secours du ciel, nous entreprenons d’écrire l’histoire,

naquit à Paris, le 9 janvier 1626, d’une des plus anciennes et illustres

familles du royaume. Il n’y a personne qui ne sache qu’elle a donné à

l’Église monseigneur Victor Le Bouthillier, évêque de Boulogne, depuis

archevêque de Tours, premier aumônier de M. le duc d’Orléans;

monseigneur Sébastien Le Bouthillier, évêque d’Aire, prélat d’une piété

singulière; et à l’État Claude Le Bouthillier, sieur de Pons et de

Foligny, qui fut d’abord conseiller au parlement de Paris, ensuite

secrétaire d’État, et quelques années après surintendant des finances et

grand-trésorier des ordres du roi. Cette famille, qui tirait son origine

de Bretagne et touchait de parenté aux ducs de cette province, a été

encore plus ennoblie par la sainteté de celui dont nous écrivons la vie.

»Son père se nommait Denis Le Bouthillier, seigneur de Rancé, maître des

requêtes, président en la chambre des comptes et secrétaire de la reine

Marie de Médicis. Il épousa Charlotte Joly, de laquelle il eut huit

enfants: cinq filles, qui se firent religieuses presque toutes, et trois

garçons. Le premier, Denis-François Le Bouthillier, fut chanoine de

Notre-Dame de Paris; le second fut notre digne abbé; le troisième est le

chevalier de Rancé, qui servit Sa Majesté en qualité de capitaine du

port du Marseille et de chef d’escadre.

»Comme notre abbé avait été baptisé en la maison de son père sans les

cérémonies ordinaires de l’Église, elles furent suppléées le 30 mai 1627

en la paroisse de Saint-Côme et Saint-Damien. L’éminentissime cardinal

de Richelieu fut son parrain, et lui donna le nom d’Armand-Jean; il eut

pour marraine Marie de Fourcy, femme du marquis d’Effiat, surintendant

des finances.»

Tel est le début du Père Le Nain. Le désert se réjouit, le réformateur

de la Trappe se montre au monde entre Richelieu, son protecteur et

Bossuet, son ami. Il fallait que le prêtre fût grand pour ne pas

disparaître entre ses acolytes.

Le frère aîné de Rancé, Denis-François, le chanoine de Notre-Dame,

était, dès le berceau, abbé commendataire de la Trappe; la mort de Denis

rendit Armand le chef de sa famille: il hérita de l’abbaye de son frère

par cet abus des bénéfices convertis en espèce de biens patrimoniaux.

Admis dans l’ordre de Malte, quoiqu’il fût devenu l’aîné, ses parents le

laissèrent dans la carrière de l’Église.

Le père de Rancé, frappé des dispositions de son fils, lui donna trois

précepteurs: le premier lui montrait le grec, le second le latin, le

troisième veillait sur ses mœurs; traditions d’éducation qui remontaient

à Montaigne. Les parlementaires étaient alors très-érudits, témoin

Pasquier et le président Cousin. A peine sorti des langes, Armand

expliquait les poètes de la Grèce et de Rome. Un bénéfice étant venu à

vaquer, on mit sur la liste des recommandés le filleul du cardinal de

Richelieu; le clergé murmura, le P. Caussin, jésuite et confesseur du

roi, fit appeler l’abbé en jaquette. Caussin avait un _Homère_ sur sa

table, il le présenta à Rancé: le petit savant expliqua un passage à

livre ouvert. Le jésuite pensa que l’enfant s’aidait du latin placé en

regard du texte, il prit les gants de l’écolier, et en couvrit la glose.

L’écolier continua de traduire le grec. Le P. Caussin s’écria: _Habes

linceos oculos_; il embrassa l’enfant, et ne s’opposa plus aux faveurs

de la cour.

A l’âge de douze ans (1638), Rancé donna son _Anacréon_. Cette précocité

de science est suffisamment démontrée possible par ce que l’on sait de

Saumaise et des enfants célèbres. Rancé, à 68 ans, dans une lettre à

l’abbé Nicaise, s’avoue l’auteur du commentaire.

L’_Anacréon_ grec parut sous la protection du cardinal de Richelieu;

Chardon de La Rochette a fourni la traduction de l’épître dédicatoire.

On la pourrait faire plus précise, non plus exacte. Il est curieux

d’entendre celui qui devait dédaigner le monde parler à celui qui

n’aspirait qu’à en devenir le maître: l’ambition est de toutes les âmes;

elle mène les petites, les grandes la mènent.

L’épître ouvre par ces mots:

«Au grand Armand-Jean, cardinal de Richelieu, Armand-Jean Le

Bouthillier, abbé,

»Salut et longue prospérité. Ayant appris de bonne heure à me pénétrer

des sentiments de reconnaissance, etc.

»La langue grecque est aussi la langue des saintes Écritures, etc.

»J’ai donné à l’étude de cette langue les mêmes soins qu’à celle des

Romains, etc.

»Me dévouant tout entier au service de votre Éminence...»

C’est une des immortalités contradictoires de Richelieu d’avoir eu pour

panégyristes Rancé, scoliaste d’_Anacréon_, et Corneille, qui devint à

son tour pénitent: _les Horaces_ sont dédiés au persécuteur du _Cid_.

Les scolies, dans l’_Anacréon_ de Rancé, suivent une à une les odes: les

pièces à la louange du jeune traducteur, imprimées à la tête de

l’ouvrage, ne donnent guère une idée de l’avenir du saint. Dans les

colléges il y avait une sorte d’enfance mythologique, qui passait d’une

génération à l’autre. «Quels vœux formes-tu, chantre de Téos, dit un des

rapsodes de ces pièces, brûles-tu pour Bathille, pour Bacchus, pour

Cythérée? Aimes-tu les danses des jeunes vierges, voici Armand (de

Rancé) qui l’emporte sur Bathille et sur les jeunes vierges; si tu

possèdes Armand, vis heureux.»

Singulière annonciation du saint. Je me souviens qu’un de nos régents

nous expliquait en classe l’églogue d’Alexis: Alexis était un écolier

indocile, qui refusait d’écouter les paroles de son affectueux maître.

Candide pudeur chrétienne!

Rancé subséquemment jeta au feu ce qu’il lui restait du tirage de

l’_Anacréon_, dont on trouve néanmoins des exemplaires à la Bibliothèque

du roi. Un voyageur anonyme, qu’on sait être aujourd’hui l’abbé Nicaise,

dans un voyage fait à la Trappe du vivant de Rancé, raconte une

conversation qu’il eut avec l’abbé. Celui-ci lui dit: «qu’il n’avait

gardé dans sa bibliothèque qu’un exemplaire de l’_Anacréon_, qu’il avait

donné cet exemplaire à M. Pellisson, non pas comme un bon livre, mais

comme un livre fort propre et fort bien relié, que dans les deux

premières années de sa retraite, avant que d’être religieux, il avait

voulu lire les poètes, mais que cela ne faisait que rappeler ses

anciennes idées, et qu’il y a dans cette lecture un poison subtil, caché

sous des fleurs, qui est très-dangereux, et qu’enfin il avait quitté

tout cela[1].»

[1] _Correspondances de l’abbé Nicaise_, 5 vol. in-4º (Bib. royale).

Il écrivait à l’abbé Nicaise, le 6 avril 1692: «Ce que j’ai fait sur

_Anacréon_ n’est rien de considérable; qu’est-ce que l’on peut penser à

l’âge de douze ans qui mérite qu’on l’approuve! j’aimais les lettres et

je m’y plaisais, voilà tout.»

Protégé de Richelieu et chéri de la reine-mère, Rancé entrait dans la

vie sous les auspices les plus heureux. Marie de Médicis avait pour lui

une tendresse d’aïeule; elle le tenait sur ses genoux, le portait, le

baisait; elle dit un jour au père de Rancé: «Pourquoi ne m’avez-vous pas

encore amené mon fils? je ne prétends pas être si long-temps sans le

voir!» On aurait pris ces caresses pour le comble de la fortune; mais

elles venaient de la veuve de Henri IV et de la mère de la femme de

Charles Ier. Il ne manquait rien à l’opulence de l’écolier: pourvu d’un

canonicat de Notre-Dame de Paris, et abbé de la Trappe, il jouissait du

prieuré de Boulogne près de Chambor, de l’abbaye de Notre-Dame-du-Val,

de Saint-Symphorien de Beauvais; il était prieur de Saint-Clémentin en

Poitou, archidiacre d’Outre-Mayenne dans l’église d’Angers et chanoine

de Tours, faveurs obtenues de Richelieu par le crédit d’_Anacréon_.

Vers cette époque le jeune Bouthillier aurait eu à subir une épreuve:

Richelieu s’était brouillé avec Marie de Médicis. La reine italienne

aurait mieux fait de continuer d’élever le Luxembourg et l’aqueduc

d’Arcueil, de perfectionner son propre portrait gravé en bois par

elle-même. Bouthillier le père, qui demeurait attaché à la fortune de

Marie, voulut contraindre Rancé à cesser d’aller chez son parrain; Rancé

resta fidèle au cardinal, et le vit secrètement jusqu’à sa mort. Telles

sont les traditions conservées dans les biographies, mais la chronologie

les renverse; lorsque Marie de Médicis se réfugiait dans les Pays-Bas,

Rancé n’avait que trois à quatre ans.

Richelieu mourut le 4 décembre 1642, dans la dix-huitième année de son

ministère: le génie est une royauté par l’ère de laquelle il faut

compter. _Le Père Joseph_, _Marion de Lorme_, _la Grande pastorale_,

sont des infirmités ensevelies avant celui auquel elles furent

attachées.

Sous la régence d’Anne d’Autriche et le ministère de Mazarin, Rancé

poursuivit son éducation. Dans ses cours de philosophie et de théologie,

il obtint des succès que la société d’alors voyait avec un vif intérêt:

il dédia sa thèse à la mère de Louis XIV. Un jour, poussé par un

professeur qui appuyait son opinion sur un passage concluant d’Aristote,

il répondit qu’il n’avait jamais lu Aristote qu’en grec, et que, si l’on

voulait lui produire le texte, il tâcherait de l’expliquer. Le

professeur ne savait pas le grec; ce que Rancé avait soupçonné. Alors

l’abbé cita de mémoire l’original, et fit voir la différence qui

existait entre le texte et la version latine.

Rancé eut le bonheur de rencontrer aux études un de ces hommes auprès

desquels il suffit de s’asseoir pour devenir illustre, Bossuet. Rancé

commença par la cour et finit par la retraite, Bossuet commença par la

retraite et finit par la cour; l’un grand par la pénitence, l’autre par

le génie. Dans sa licence, Bossuet n’atteignit qu’à la seconde place;

Rancé obtint la première. On attribua ce succès à sa naissance: Rancé

n’en triompha pas; Bossuet n’en fut point humilié.

Rancé prêcha avec succès dans diverses églises. Sa parole avait du

torrent, comme plus tard celle de Bourdaloue; mais il touchait davantage

et parlait moins vite.

Dans l’année 1648, s’ouvrit la Fronde, tranchée dans laquelle sauta la

France pour escalader la liberté. Cette bacchanale entachée de sang,

brouille les rôles; les femmes devinrent des capitaines; le duc

d’Orléans écrivait des lettres adressées _à mesdames les comtesses

maréchales-de-camp dans l’armée de ma fille contre le Mazarin_.

Broussel, le conseiller, était le grand homme; Condé, un petit

personnage tenu en cage à Vincennes par un prêtre; le coadjuteur

attendait à Saint-Denis le sac de Paris. On égorgeait le voisin, et l’on

se consolait par des vers:

En voyant ces œillets qu’un illustre guerrier...

Mazarin et Turenne étaient des amoureux, l’un de la reine, l’autre de

madame de Longueville, tandis que Charles Ier tombait sous la hache de

Cromwell et que la fille de Henri IV mourait de froid au Louvre. Chaque

jour voyait naître des gazettes: _Le Courrier français_ et _le Courrier

extravagant_ étaient écrits en vers burlesques; à peine rencontre-t-on

parmi des choses insipides quelques lignes comme celle-ci:

«Le jeune Tancrède de Rohan fut le premier qui porta des nouvelles aux

Champs-Élysées de la cruelle guerre que le cardinal Mazarin avait

allumée en France. Le nautonier Caron, ayant passé ce jeune guerrier

dans sa barque, lui montra les champs délicieux où se divertissent les

princes et les héros; il lui donna une des plus jeunes et plus fières

Destinées pour l’accompagner jusqu’à la porte de cet admirable

pourpris, où il fut reçu avec regret à cause de sa jeunesse.»

Plus avant, vous rencontrez le duc _de Jeûne_ avec l’_infante

Abstinence, sa femme_, se saisissant du _fort de Carême_ par l’entremise

du _jour des Cendres_.

C’était là la lecture dont se nourrissait le réformateur de la Trappe.

Il pouvait errer au milieu des sociétés qui commencèrent avant la Fronde

et qui finirent avec elle: en effet, ce fut là qu’il connut madame de

Montbazon. Ces sociétés étaient de diverses sortes; la première et la

plus illustre de toutes était celle de l’hôtel de Rambouillet.

Arrêtons-nous pour y jeter un regard. On comprendra mieux d’où Rancé

était parti quand on saura de quelle extrémité de la terre il était

revenu.

Madame de Rambouillet, fille du marquis de Pisani, et de madame Savelli,

dame romaine, avait, ainsi que plusieurs familles de l’époque de nos

Médicis, du sang italien dans les veines. Elle enseigna à Paris la

disposition des grands hôtels dont la Renaissance avait déjà indiqué les

principes. Quand la reine mère bâtit le Luxembourg, elle envoya ses

architectes étudier l’hôtel de Pisani, devenu l’hôtel de Rambouillet, et

situé dans l’espace qu’occupe aujourd’hui la rue de Chartres, ayant vue

sur le petit palais de Philibert Delorme: la seconde galerie du Louvre

n’a été bâtie que de notre temps. Cet hôtel était le rendez-vous de tout

ce qu’il y avait de plus élégant à la cour et de plus connu parmi les

gens de lettres. Là, sous la protection des femmes, commença le mélange

de la société, et se forma, par la fusion des rangs, cette égalité

intellectuelle, ces mœurs inimitables de notre ancienne patrie. La

politesse de l’esprit se joignit à la politesse des manières; on sut

également bien vivre et bien parler.

Mais le goût et les mœurs ne se jettent pas d’une seule fonte: le passé

traîne ses restes dans le présent; il faut avoir la bonne foi de

reconnaître les défauts que l’on aperçoit dans les époques sociales. En

essayant de curieuses divisions de temps, on s’est efforcé d’accuser

Molière d’exagérations dans ses critiques: pourtant il n’a dit que ce

que racontent les mémoires, de même que les lettres de Guy-Patin,

montrent que dans la peinture des médecins, le grand comique n’a pas

passé la mesure.

Marini, le Napolitain, reçu avec transport à l’hôtel de Rambouillet,

acheva de gâter le goût en nous apportant l’amour des _concetti_. Marie

de Médicis faisait à Marini une pension de deux mille écus, Corneille

lui-même fut entraîné par ce goût d’outre-monts, mais son grand génie

résista: dépouillé de sa calotte italienne, il ne lui resta que cette

tête chauve qui plane au-dessus de tout.

Il régnait à l’hôtel de Rambouillet, à l’époque de sa plus ancienne

célébrité, un attrait de mauvaise plaisanterie qu’on retrouvait encore

dans ma jeunesse au fond des provinces. Ainsi des vêtements rétrécis,

afin de persuader à celui qui les reprenait qu’il avait enflé pendant la

nuit; ainsi Godeau accoutré en nain de Julie et rompant une lance de

paille contre d’Andilly, qui lui donna un soufflet; voilà où en était

l’hôtel de Rambouillet. Lorsque Corneille y lut _Polyeucte_ on lui

déclara que _Polyeucte_ n’était pas fait pour la scène. Voiture fut

chargé d’aller signifier à Pierre de remettre son chef-d’œuvre dans sa

poche. C’est pourtant cette puissante race normande qui a donné

Shakespeare à l’Angleterre et Corneille à la France.

On n’aimait pas, à l’hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton:

Montausier n’eut la permission d’en user qu’en considération de ses

vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les châtelaines

du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient garnis de

dentelle, et l’on appelait _Lionnes_ les jeunes femmes blondes. Rien de

nouveau sous le soleil.

Dans une fête que donnait madame de Rambouillet, elle conduisit une

nombreuse compagnie vers des rochers plantés de grands arbres.

Mademoiselle de Rambouillet et les demoiselles de sa maison, vêtues en

nymphes, faisaient le plus agréable spectacle. Julie d’Angennes apparut

avec l’arc et le visage de Diane; elle était si charmante qu’elle

vainquit au chant un rossignol et que la tour de Montlhéry haussait le

cou dans les nues pour apercevoir ses beaux yeux[2].

[2] _Recueil de chansons manuscrites_ (Bib. royale).

Il y avait un cabinet appelé la chambre bleue, à cause de son

ameublement de velours bleu rehaussé d’or et d’argent. On y respirait

des parfums, on y composait des stances à Zyrphée, reine d’Argennes à la

cour d’Arthénice, anagramme du nom de Catherine, faite par Racan pour

Catherine de Rambouillet, dont il était amoureux. Celle-ci écrit à

l’évêque de Vence: «Je vous souhaite à tout moment dans la loge de

Zyrphée; elle est soutenue par des colonnes de marbre transparent, et a

été bâtie au-dessus de la moyenne région de l’air par la reine Zyrphée.

Le ciel y est toujours serein; les nuages n’y offusquent ni la vue ni

l’entendement, et de là tout à mon aise j’ai considéré le trébuchement

de l’ange terrestre.» L’_Astrée_ de d’Urfé, publié entre 1610 et 1620,

florissait à l’hôtel de Rambouillet. C’est par l’_Astrée_ que

s’introduisirent les longs verbiages d’amour, peut-être nécessaires pour

corriger les amours du seizième siècle. D’Urfé, épris de Diane de

Châteaumorand, femme de son frère, dont le mariage fut cassé, épousa

Diane.

Tout ce système d’amour, quintessencié par mademoiselle de Scudéri, et

géographié sur la carte du royaume de Tendre, se vint perdre dans la

Fronde, gourme du siècle de Louis XIV encore au pâturage. Voiture fut

presque le premier bourgeois qui s’introduisit dans la haute société; on

a des lettres de lui à Julie d’Angennes. Naturellement fat, il voulut

baiser le bras de Julie, de laquelle il fut vivement repoussé; le grand

Condé le trouvait insupportable: il n’a pas, quoi qu’on en dise, décrit

Grenade et l’Alhambra. Puis venaient Vaugelas, Ménage, Gombault,

Malherbe, Racan, Balzac, Chapelain, Cottin, Benserade, Saint-Evremond,

Corneille, La Fontaine, Fléchier, Bossuet. Les cardinaux de La Valette

et de Richelieu passèrent à l’hôtel de Rambouillet, qui toutefois

résista à la puissance du maître de Louis XIII. En femmes, on vit

successivement venir la marquise de Sablé, Charlotte de Montmorency et

mademoiselle de Scudéri, moins jeune et moins simple que madame de

Scudéri; enfin, au bout du rôle paraît madame de Sévigné.

Mademoiselle de Scudéri était la grande romancière du temps, et

jouissait d’une réputation fabuleuse. Elle avait gâté et soutenu à la

fois le grand style, accoutumant les esprits à passer de _Clélie_ à

_Andromaque_. Nous n’avons rien à regretter de cette époque. Madame Sand

l’emporte sur les femmes qui commencèrent la gloire de la France: l’art

vivra sous la plume de l’auteur de _Lélia_. L’insulte à la rectitude de

la vie ne saurait aller plus loin, il est vrai, mais Madame Sand fait

descendre sur l’abîme son talent, comme j’ai vu la rosée tomber sur la

mer Morte. Laissons-la faire provision de gloire pour le temps où il y

aura disette de plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs

jeunes années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et

plaintive sur laquelle s’expriment la religion et le malheur. La

vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle ne

découvre plus que le ciel.

Montausier, que la différence de religion avait d’abord empêché

d’épouser Julie d’Angennes, rompit par son mariage la première société

de l’hôtel de Rambouillet. La _Guirlande de Julie_, un peu fanée, est

arrivée jusqu’à nous; la _Violette_ y fait entendre encore sa langue

parfumée.

Lorsqu’on a à raconter une série d’événements, et qu’on pousse son récit

jusqu’à la mort des personnages, on parvient à cette gravité des

enseignements, qui résulte des variations de la vie. La marquise de

Rambouillet mourut à l’âge de quatre-vingt-deux ans, en 1665. Il y avait

déjà long-temps qu’elle n’existait plus, à moins de compter des jours

qui ennuient. Elle avait fait son épitaphe:

Et si tu veux, passant, compter tous ses malheurs,

Tu n’auras qu’à compter les moments de sa vie.

Tel est le secret de ces moments qui passent pour heureux.

Madame de Montausier expira le 13 avril 1671, à l’âge de 64 ans. Nommée

gouvernante des enfants de France lors de la grossesse de Marie-Thérèse

d’Autriche, ensuite dame d’honneur de la reine lorsque la duchesse de

Navailles donna sa démission, elle fut effrayée de l’apparition de M. de

Montespan, ce mari de l’Alcmène de Molière, qu’elle crut voir dans un

passage obscur et qui la menaçait. Julie d’Angennes se reprochait la

flatterie de son silence. Responsable des devoirs que lui imposait le

nom de son mari, elle semblait avoir ouï l’apostrophe de l’orateur aux

cendres de Montausier: «Ce tombeau s’ouvrirait, ses cendres se

ranimeraient pour me dire: Pourquoi viens-tu mentir pour moi, qui ne

mentis jamais pour personne?» Madame de Montausier se retira, languit et

disparut: on entendit à peine se refermer sa tombe.

Hélas! une des plus belles renommées commencées à l’hôtel de Rambouillet

s’ensevelit à Grignan, à la source de son immortalité. Madame de Sévigné

ne s’était pas fait illusion sur sa jeunesse, comme Madame de

Montausier. Elle écrivait à sa fille: «Je vois le temps accourir et

m’apporter en passant l’affreuse vieillesse.» Elle écrivait encore à ses

enfants: «Vous voilà donc à nos pauvres Rochers.» Et c’était là qu’avait

habité long-temps madame de Sévigné elle-même. La lettre datée de

Grignan, du 29 mars 1696, quatre ans avant la mort de Rancé, regarde le

jeune Blanchefort, «_arraché comme une fleur que le vent emporte_».

Cette lettre est une des dernières de l’Épistolaire; plainte du vent qui

passe sur un tombeau. «Je mérite, dit-elle, d’être mise dans la hotte où

vous mettez ceux qui vous aiment, mais je crains que vous n’ayez point

de hottes pour ces derniers.» Ces hottes ne pèsent guère; elles ne

portent que des songes. On se plaît mélancoliquement à voir dans quel

cercle roulaient les idées dernières de madame de Sévigné: on ne dit pas

quelle fut sa parole fatidique. On aimerait à avoir un recueil des

derniers mots prononcés par les personnes célèbres; ils feraient le

vocabulaire de cette région énigmatique des sphinx par qui en Égypte

l’on communique du monde au désert.

A Rome qu’avait habitée madame des Ursins, alliée de madame de

Rambouillet, madame des Ursins ne se pouvait résoudre à retourner

proscrite et vieille: «Occupée du monde, dit Saint-Simon, de ce qu’elle

avait été et de ce qu’elle n’était plus, elle eut le plaisir de voir

madame de Maintenon, oubliée, s’anéantir dans Saint-Cyr.»

Et pourtant M. le duc de Noailles vient de faire de Saint-Cyr une

restauration admirable. En nous parlant du plaisir que devait trouver

madame des Ursins à prolonger ses jours parmi des ruines, Saint-Simon

regardait apparemment comme plaisir la plus dure des afflictions, le

survivre. Heureux l’homme expiré en ouvrant les yeux! il meurt aux bras

de ces femmes du berceau, qui ne sont dans le monde qu’un sourire.

Des débris de cette société se forma une multitude d’autres sociétés qui

conservèrent les défauts de l’hôtel de Rambouillet sans en avoir les

qualités. Rancé rencontra ces sociétés; il n’y put gâter son esprit,

mais il y gâta ses mœurs; il eut plusieurs duels, à l’exemple du

cardinal de Retz, s’il faut en croire quelques écrits dont on doit

néanmoins se défier.

L’hôtel d’Albret et l’hôtel de Richelieu furent les deux grandes

dérivations de cette première source d’où sortirent l’hôtel de

Longueville et l’hôtel de Mme de La Fayette, en attendant les jardins de

La Rochefoucauld que j’ai vus encore entiers dans la petite rue des

Marais. On tenait ruelle; Paris était distribué en quartiers qui

portaient des noms merveilleux; on les peut voir dans le _Dictionnaire

des Précieuses_. Le faubourg Saint-Germain s’appelait la Petite Athènes;

la place Royale, la Place Dorique; le Marais, le quartier des Scholies;

l’île Notre-Dame, la place de Délos. Tous les personnages du

commencement du XVIe siècle avaient changé d’appellation; témoin le

discours de Boileau sur les _héros de roman_. Madame d’Aragonnais était

la princesse _Philoxène_; madame d’Aligre, _Thelamyre_; Sarrasin,

_Polyandre_; Conrard, _Théodamas_; Saint-Aignan, _Artaban_; Godeau, le

_mage de Sidon_.

Loin de là se trouvait une autre société qui prenait le nom du Marais et

dont les personnages se mêlaient parfois à ceux de l’hôtel de

Rambouillet. Là régnait le grand Condé, et passait Molière; on y

rencontrait La Rochefoucauld, Longueville, d’Estrées, La Châtre. Condé

avait quitté les _petits-maîtres_, ses premiers compagnons, et

n’apprenait plus à monter à cheval avec Arnauld d’Andilly. Molière puisa

dans une conversation avec Ninon, qui se trouvait là, la peinture de

l’hypocrite, dont il fit ensuite le Tartufe.

Ninon, puisque l’histoire, qui malheureusement ne sait point rougir,

force à prononcer son nom, paraîtrait cependant n’avoir pas été connue

de Rancé. Elle était impie; de là la faveur dont elle a joui dans le

XVIIIe siècle; philosophe et courtisane, c’était la perfection. On a

fait trop de bruit de la fidélité que mademoiselle de Lenclos mit à

rendre un dépôt: cela prouve qu’elle ne volait pas. Son incrédulité

passait sous la protection de son esprit: il fallait qu’elle en eût

beaucoup pour que mesdames de La Suze, de Castelnau, de La Ferté, de

Sully, de Fiesque, de La Fayette, ne fissent aucune difficulté de la

voir. Madame de Maintenon, n’étant encore que madame Scarron, était liée

avec elle; elle voulut l’appeler à Saint-Cyr. La comtesse Sandwich la

recherchait; la reine Christine, s’efforçant de l’emmener à Rome,

l’appelait l’_illustre_ Ninon; Port-Royal prétendit la convertir. Elle

avait exclu Chapelle de sa société pour son ivrognerie; Chapelle jura

que pendant un mois il ne se coucherait pas sans être ivre et sans avoir

fait une chanson contre Ninon.

Les œuvres de Saint-Évremond renferment huit lettres de mademoiselle de

Lenclos, écrites pour l’exilé qui, n’ayant pu obtenir un tombeau dans sa

patrie, a un mausolée à Westminster. Saint-Évremond apercevait Paris à

l’envers, du fond de Londres; il est vrai qu’il avait auprès de lui le

chevalier de Grammont, et, comme Français, l’_Écossais_ Hamilton, sans

compter les Italiennes Mazarini. Les lettres de Ninon sont fines de

style et de goût:

«Je crois comme vous, dit-elle à Saint-Évremond, que les rides sont les

marques de la sagesse. Je suis ravie que vos vertus extérieures ne vous

attristent point.»

Madame de Sévigné aurait-elle parlé plus agréablement de ses _vertus

extérieures_?

Le siècle de Louis XIV achève de défiler derrière ce transparent tendu

par la main d’une nouvelle habitante de Céa.

On n’a jamais bien su la cause de la disgrâce du correspondant de Ninon

et de l’implacabilité de Louis XIV. La lettre politique citée par

Saint-Simon, malgré la susceptibilité du roi (fort naturelle après les

troubles de sa minorité), ne saurait être la vraie cause de sa disgrâce;

il faut qu’il y ait eu quelque blessure secrète: Saint-Évremond avait

été lié avec Fouquet, et Fouquet touchait aux lettres de madame de La

Vallière.

Les lettres de Saint-Évremond, en réponse à mademoiselle de Lenclos,

sont agréables sans être naturelles. On reconnaissait parmi les

étrangers ces éclats détachés de la planète de la France, et qui

formaient de petites sphères indépendantes de la région dans laquelle

elles tournaient. Il est à peu près certain que Saint-Évremond est

l’auteur de la conversation du père Canaye avec le maréchal

d’Hocquincourt.

L’_Anacréon du Temple_, ainsi appelait-on Chaulieu, parlant de la

vieille mademoiselle de Lenclos, assurait que l’amour s’était retiré

jusque dans ses rides; toute cette jeune société avait plus de

quatre-vingts ans. Voltaire, au sortir du collége, fut présenté à Ninon.

Elle lui laissa deux mille francs pour acquérir des livres, et

apparemment le cercueil que l’Égypte faisait tourner autour de la table

du festin. Ninon, dévorée du temps, n’avait plus que quelques os

entrelacés, comme on en voit dans les cryptes de Rome. Les temps de

Louis XIV ne rendent pas innocent ce qui sera éternellement coupable,

mais ils agrandissent tout; placez-la hors de ces temps, que serait-ce

aujourd’hui que Ninon?

Au moment que paraît Ninon se lève un nouvel astre, madame Scarron. Elle

demeurait avec son mari vers la rue du Mouton. Scarron, étant au Mans,

s’était enduit de miel, et roulé dans un tas de plumes; il avait jouté

dans les rues en façon de coq. Tout cul-de-jatte qu’il était, il épousa

mademoiselle d’Aubigné, belle et pauvre, née dans les prisons de la

conciergerie de Niort, élevée au Château-Trompette où Agrippa d’Aubigné

avait été transféré. Elle revenait d’Amérique; son père Agrippa y avait

passé. L’amiral Coligny avait voulu, dans les Florides, fonder une

colonie.

Selon Segrais, mademoiselle d’Aubigné fut recherchée dans son enfance

par un serpent: Alexandre est au fond de toute l’histoire. Retirée chez

madame de Villette, calviniste, et chez madame de Neuillant, avare,

madame de Maintenon commandait dans la basse-cour. Ce fut par ce

gouvernement que commença son règne. L’auteur du Roman comique produisit

sa femme à l’aide du chevalier de Méré qui appelait la femme de son

joyeux ami, sa _jeune Indienne_. Madame Scarron éleva d’abord les

bâtards de Louis et de madame de Montespan, dans une maison isolée, au

milieu de la plaine de Vaugirard. Ce qui lui fournit l’occasion de voir

Louis, dont elle parvint à devenir la femme. Scarron fut chargé de la

sorte d’une grande destinée: les nègres nourrissent pour leur maître

d’élégantes créatures du désert.

Au centre de la société commençaient les fêtes des Tuileries, bals,

comédies, promenades en calèche. Les différents jardins de Fontainebleau

paraissaient des jardins enchantés, et, comme on disait, les _déserts

des Champs-Élysées_. Louis XIV suivait alors Madame, Henriette

d’Angleterre, qui épousa Monsieur.

Mademoiselle de Montpensier raconte que l’on fut une fois trois jours à

accommoder sa parure; sa robe était chamarrée de diamants avec des

houppes incarnates, blanches et noires: la reine d’Angleterre avait

prêté une partie de ses diamants. Mademoiselle, qui se vantait de sa

belle taille, de sa blancheur et de l’éclat de ses cheveux blonds, était

laide; elle avait les dents noires, ce dont elle s’enorgueillissait

comme d’une preuve de sa descendance. Sous le cardinal de Richelieu,

Mademoiselle avait déjà paru dans le ballet du _Triomphe de la beauté_:

elle représentait la Perfection; mademoiselle de Bourbon, l’Admiration;

mademoiselle de Vendôme, la Victoire.

Les contrastes assaisonnaient ces joies. Mademoiselle pendant la Fronde,

après avoir saisi Orléans pour Monsieur, traversait le Petit-Pont à

Paris; son carrosse s’accroche à la charrette que l’on menait toutes les

nuits pleine de morts; elle ne fit que changer de portière _de crainte

que quelques pieds ou mains ne lui donnassent par le nez_. Durant cette

révolution, on vivait dans la rue comme en 1792. Mademoiselle fit une

visite à Port-Royal; elle projetait d’avoir dans son désert un couvent

de carmélites: confusion scandaleuse de sujets et d’idées que l’on

retrouve à chaque pas dans ces temps où rien n’était encore classé.

Le cardinal de Retz était partout: il fréquentait l’hôtel de Chevreuse.

Enfin, au Marais et dans l’île Saint-Louis, demeuraient Lamoignon et

d’Aguesseau, graves magistrats; on en égalisait le poids dans leur

jeunesse avec un pain, lorsqu’une grosse cavale les portait l’un

vis-à-vis de l’autre dans deux paniers. Jadis Henri III aimait à

surprendre ces compagnies retirées, et s’asseyait au milieu d’elles sur

un bahut.

Sociétés depuis long-temps évanouies, combien d’autres vous ont succédé!

les danses s’établissent sur la poussière des morts, et les tombeaux

poussent sous les pas de la joie. Nous rions et nous chantons sur les

lieux arrosés du sang de nos amis. Où sont aujourd’hui les maux d’hier?

Où seront demain les félicités d’aujourd’hui? Quelle importance

pourrions-nous attacher aux choses de ce monde? L’amitié? Elle disparaît

quand celui qui est aimé tombe dans le malheur, ou quand celui qui aime

devient puissant. L’amour? il est trompé, fugitif ou coupable. La

renommée? vous la partagez avec la médiocrité ou le crime. La fortune?

pourrait-on compter comme un bien cette frivolité? Restent ces jours

dits heureux qui coulent ignorés dans l’obscurité des soins domestiques,

et qui ne laissent à l’homme ni l’envie de perdre ni de recommencer la

vie.

Rancé avait l’entrée des salons que je viens de peindre par ses amis de

la Fronde, personnages dont nous le verrons porter les lettres de

recommandation à Rome. Le cardinal de Retz le logea chez lui près du

Vatican. Champvallon, archevêque de Paris, était son familier.

Champvallon avait l’habileté et l’audace des Sancy; il agréait à Louis

XIV: on croit que le prince le choisit pour la célébration de son

mariage avec madame de Maintenon. Celle-ci expia son ambition en osant

écrire qu’elle s’ennuyait d’un roi qui n’était plus amusable.

Champvallon contraria Bossuet dans l’assemblée du clergé en 1682. Il

mourut à Conflans, qu’il avait acheté et qui est resté à l’archevêché de

Paris.

Rancé était encore le compagnon de Châteauneuf et de Montrésor,

petit-fils de Brantôme. Il chassait avec le duc de Beaufort. Enfin il

tenait à tous ces êtres futiles par les familiers de l’hôtel de

Montbazon, où sa liaison avec la duchesse de Montbazon l’avait

introduit.

Au sortir de la Fronde, l’abbé Le Bouthillier résidait tantôt à Paris,

tantôt à Veretz, terre de son patrimoine et l’une des plus agréables des

environs de Tours. Il embellissait chaque année sa châtellenie; il y

perdait ses jours à la manière de saint Jérôme et de saint Augustin,

comme quand dans les oisivetés de ma jeunesse, je les conduisis sur les

flots du golfe de Naples. Rancé inventait des plaisirs: ses fêtes

étaient brillantes, ses festins somptueux; il rêvait de délices, et il

ne pouvait arriver à ce qu’il cherchait. Un jour, avec trois

gentilshommes de son âge, il résolut d’entreprendre un voyage à

l’imitation des chevaliers de la Table ronde; ils firent une bourse en

commun, et se préparèrent à courir les aventures: le projet s’en alla en

fumée. Il n’y avait pas loin de ces rêves de la jeunesse aux réalités de

la Trappe.

Ainsi que Catherine de Médicis, dont on voit encore la tour des

sortiléges accolée à la rotonde du Marché au blé, Rancé donna dans

l’astrologie. Le fonds de religion qu’il avait reçu de son éducation

chrétienne combattait ses superstitions; les avertissements qu’il

croyait recevoir des astres tournaient au profit de sa conversion

future. De même que les anciens observateurs des révolutions sidérales,

il connaissait les montagnes de la lune avant que les montagnes de la

terre lui fussent connues. Un jour, derrière Notre-Dame, à la pointe de

l’île, il abattait des oiseaux: d’autres chasseurs tirèrent sur lui du

bord opposé de la rivière; il fut frappé; il ne dut la vie qu’à la

chaîne d’acier de sa gibecière: «Que serais-je devenu, dit-il, si Dieu

m’avait appelé dans ce moment?» Réveil surprenant de la conscience[3]!

[3] _Jugement critique_ de dom Gervaise.

Une autre fois, à Veretz, il entend des chasseurs dans les avenues de

son château: il court, tombe au milieu d’une troupe d’officiers à la

tête desquels était un gentilhomme renommé par ses duels. Rancé s’élance

sur le délinquant et le désarme. «Il faut, disait après le braconnier

noble, que le ciel ait protégé Rancé, car je ne puis comprendre ce qui

m’a empêché de le tuer.» On trouve une autre version de cette aventure:

Rancé à cheval fut couché en joue par des chasseurs; il n’était

accompagné que d’un jockey, qu’on appelait alors un _petit laquais_: il

se jette dans la bande, la fait reculer, et la force à lui demander des

excuses.

Avant qu’il eût pris sa route en bas, son ambition le poussait à monter.

Tonsuré le 21 décembre 1635, bachelier en théologie en 1647, licencié en

1649, il reçut en 1653 le bonnet de docteur de la faculté de

Navarre; dès 1651 l’archevêque de Tours, dans l’église de

Saint-Jacques-du-Haut-Pas, lui avait conféré à la fois les quatre

mineurs, le sous-diaconat et le diaconat; quelques mois après, le 22

janvier 1651, il fut ordonné prêtre.

L’imposition des mains étant faite, il ne restait plus qu’à passer à une

cérémonie redoutable. J’ai entendu, au pied des Alpes vénitiennes,

carillonner la nuit en l’honneur d’un pauvre lévite qui devait dire sa

première messe le lendemain. Pour Rancé, les ornements et les vêtements

préparés à la lumière du jour, étaient magnifiques; mais soit qu’il fût

saisi des terreurs du ciel, soit qu’il regardât comme des licences

sacriléges celles qu’il avait obtenues, soit qu’il ressentît cette

épouvante qui saisissait un trop jeune coupable quand la Rome païenne

lui délivrait des dispenses d’âge pour mourir, Rancé s’alla cacher aux

Chartreux. Dieu seul le vit à l’autel. Le futur habitant du désert

consacra sur la montagne, à l’orient de Jérusalem, les prémices de sa

solitude.

«Ce que le monde appelle les belles passions, dit un des historiens de

Rancé, occupait son cœur: les plaisirs le cherchaient, et il ne les

fuyait pas. Jamais homme n’eut les mains plus nettes, n’aima mieux à

donner et moins à prendre.»

L’abbé Marsollier, dont je rapporte les paroles, était chargé d’écrire

la vie du réformateur par les ordres du roi et de la reine d’Angleterre.

Les injonctions de ces majestés tombées impriment à l’expression du

serviteur de Dieu ce quelque chose de tempérant et de grave qu’inspire

l’infortune.

Mazarin n’aimait pas les hommes qui sortaient de la Fronde; il aimait

encore moins les protégés de son devancier et s’opposait à l’avancement

de Rancé, Rancé lui-même ne se prêtait pas à cet avancement quand il n’y

trouvait pas sa convenance. Peu de temps après avoir reçu la prêtrise,

il refusa l’évêché de Léon; il n’en trouvait pas le revenu assez

considérable, et la Bretagne était trop loin de la cour. Dom Gervaise

raconte que la chasse était un de ses amusements favoris: «On l’a vu

plus d’une fois, dit-il, après avoir chassé trois ou quatre heures le

matin, venir le même jour en poste de douze ou quinze lieues, soutenir

une thèse en Sorbonne ou prêcher à Paris avec autant de tranquillité

d’esprit que s’il fût sorti de son cabinet.» Champvallon l’ayant

rencontré dans les rues, lui dit: «Où vas-tu, l’abbé? que fais-tu

aujourd’hui?--Ce matin, répondit-il, prêcher comme un ange, et ce soir

chasser comme un diable[4].»

[4] _Jugement critique, mais équitable, des Vies de feu M. l’abbé de

Rancé_ (GERVAISE.)

L’abbé de Marolles, dans ses Mémoires, cite Rancé: «Cet abbé, dit-il, de

qui l’humeur est si douce et l’esprit si éclairé, s’il avait plu au roi

de le nommer coadjuteur de monsieur l’archevêque de Tours, son oncle,

son oncle en eût été ravi, autant pour les avantages de son diocèse que

pour l’honneur de sa famille.» «L’archevêque crut d’abord, continue

Marolles, que ce n’était de ma part que pures civilités; mais comme il

connut que j’y prenais quelque sorte d’intérêt pour les grandes

espérances que je concevais de la capacité de l’abbé de Rancé, il me

remercia.» La mère de l’abbé de Marolles, dont il est ici question,

allait à la messe dans un chariot mené par quatre chevaux blancs pris

sur les Turcs, en Hongrie. Elle portait son fils à une fontaine qui

coulait au travers d’une saulaie.

L’inclination militaire de Rancé le poussait dans les lieux d’escrime.

Quand il parvenait à faire sauter le fleuret d’un prévôt d’armes, rien

n’égalait sa joie.

L’habit de fantaisie de celui qui devait revêtir la bure était un

justaucorps violet d’une étoffe précieuse; il portait une chevelure

longue et frisée, deux émeraudes à ses manchettes, un diamant de prix à

son doigt. A la campagne ou à la chasse, on ne voyait sur lui aucune

marque des autels: «Il avoit, continue Gervaise, l’épée au côté, deux

pistolets à l’arçon de sa selle, un habit couleur de biche, une cravate

de taffetas noir où pendait une broderie d’or. Si, dans les compagnies

plus sérieuses qui le venoient voir, il prenoit un justaucorps de

velours noir avec des boutons d’or, il croyoit beaucoup faire et se

mettre régulièrement. Pour la messe, il la disoit peu.»

Il reste quelques pages de Rancé, intitulées: _Mémoire des dangers que

j’ai courus durant ma vie, et dont je n’ai été préservé que par la bonté

de Dieu_. «A l’âge de quatre ans, dit l’auteur du _Memento_, je fus

attaqué d’une hydropisie de laquelle je ne guéris que contre le

sentiment de tout le monde. A l’âge de quatorze ans, j’eus la

petite-vérole. Une fois, en essayant un cheval dans une cour, l’ayant

poussé plusieurs fois et arrêté devant la porte d’une écurie, le cheval

m’emporta; et, comme l’écurie était retranchée, il passa deux portes: ce

fut une espèce de miracle que cela se pût faire sans me tuer.»

Suit cinq à six autres accidents de chevaux; ils font honneur au courage

et à la présence d’esprit de Rancé. J’ai vu des brouillons de la

jeunesse de Bonaparte; il jalonnait le chemin de la gloire comme Rancé

le chemin du ciel.

Ces dangers auxquels le hasard exposait Rancé frappèrent un esprit

sérieux chez qui les réflexions graves commençaient à naître. En

s’attachant à une femme qui avait déjà franchi la première jeunesse,

Rancé aurait dû s’apercevoir que la voyageuse avait achevé avant lui une

partie de la route.

Vie de Rancé · 第 1 / 14 段