protection duquel son prénom semblait avoir mis la jeune opérée? que
dirait-il l’auguste vieillard à barbe de brume, ce créateur qui sut
faire jaillir du brouillard tout un peuple de photographes ivres
d’hyposulfite, d’architectes dont les maisons s’obstinaient à ne pas
tenir debout, de moribonds, d’ataxiques, de financiers véreux,
d’inadmissibles femmes enceintes, de jeunes mères de famille qui perdent
la tête rien que d’avoir dansé une tarentelle, le mardi-gras, je vous le
demande une autre fois, que dirait-il, lui qui, dans les maisons de la
ville en fête aussi bien que dans une campagne désertique ou un fjord
solitaire, savait vous dénicher de ces cas de conscience à l’orgueil
quasi alpestre, que répondrait-il s’il entendait le Suissaud annoncer
que Dame de la Mer bientôt sera peinte nue, la poitrine telle que l’a
simplifiée son opération, c’est-à-dire sans la plus petite ombre de
seins, au beau milieu du mur, dans le Musée de l’Institut sexuel?
Hein, papa Ibsen, si ces messieurs tabétiques, les fines fleurs
d’hystérie, leurs compagnes et les adolescents hérédos pour qui tu as le
même faible que la Suisse pour ses goitreux, si tes Hedda, Eilert,
Oswald et Cie et toi-même aviez entendu l’histoire des bottes à hauts
talons, et celle de la paire de gants beurre frais, n’auriez-vous point
alors trouvé que l’épilepsie des messieurs en frac, la mégalomanie d’un
entrepreneur de travaux publics, les propos délirants d’une vierge en
train d’abîmer le plancher d’une scène avec l’alpenstock dont les coups
rythment son discours, les divagations d’une dame très bien élevée au
bord des flots, ne sont, après tout, que de la gnognotte, car c’est une
autre chanson quand, sur la nuit du monde, hurle, et pour de vrai, la
chair.
Optimus Cerf-Mayer, il est facile de le moquer.
Mais qui donc pourrait mieux aider les créatures égarées dans la forêt
des cris et des pals à leur déchirer derme et épiderme, et tout
l’épithélium, l’interne et l’externe, et la moelle, la précieuse moelle?
Le populo, quand il parle d’un masturbé, dit qu’il se fait sauter la
cervelle, comme si tout crâne devait se vider, dans un grand fleuve de
tiédeur opaline. Et quelles vagues sur ce fleuve aux flots pourtant
épais. Le vent qui les soulève ne s’appelle ni fœhn, ni mistral, ni
siroco. Il a retourné les plus lourds radeaux du désir. Accords éperdus,
arpèges déchirants, à croire qu’on arrache, des corps en vie, tous les
nerfs. J’entends glapir, pleurer, rager, insulter à haute voix, à la
plus haute voix de terre, une voix, papa Ibsen, qui ne se laissera point
assaisonner à la sauce symbole.
* * * * *
Vous avez compris maintenant le titre de ce livre, et pourquoi on vous
demande:
Êtes-vous fous?
* * * * *
A tirer, par exemple, de la masse des documents de Cerf-Mayer la
photographie d’un jeune homme qu’on avait tout lieu de croire correct et
prudent (c’est encore du Prince de Galles qu’il s’agit), qui n’a pas
craint de s’habiller en femme, et de se faire photographier ainsi, à se
rappeler que ce portrait juponné parut en toute innocence à la première
page d’un fort respectable journal parisien[3], n’est-ce point suffisant
pour qu’on renonce à l’étude de l’homme, du moins selon la méthode
classique, celle qui se vantait d’atteindre au cœur même du mystère par
les voies de l’expérience et de la raison?
[3] _Excelsior._
Dame Psychologie, la pimbêche, baptisons-la Emma une fois pour toutes et
n’en parlons plus. Toi, papa Ibsen, il faut te rendre cette justice, tu
l’avais trouvée assez vilaine pour la vouloir voilée. Donc la péronnelle
aux bas bleus, arrivée au pays des fjords, s’était embarquée sur l’un de
ces petits vapeurs qui font la poste. Toi, capitaine d’un médiocre
navire, tu regardais la nuit tomber, tandis que la passagère avait, pour
arranger ses tulles et ses gazes, les gestes mêmes de la Hanska au bord
du lac de Neuchâtel. Capitaine Ibsen, Capt’ Ibs’, comme dit le mousse,
tu te prends à réfléchir. Or ce Revenant qui gesticule (dieux! quelle
vitalité) là-bas, dans la demeure familiale. Cap’ Ibs’, ne crois-tu pas
qu’il ferait mieux d’embrasser pour de vrai, et là où l’entend son
désir, la jeune servante, à la naissance de laquelle ne se trouve pas
tout à fait étranger feu Mr son père? Mais la vieille maman, une brave
Scandinave, dont les idées n’ont guère à craindre les courants d’air
sous l’édredon de cheveux blancs qui les protège, avec l’acharnement des
vertus malheureuses, qui, des années et des années, ont attendu en
silence le moment de dire tout ce qu’elles avaient sur le cœur, parle,
parle. Et elle en dégoise. Son fils essaie de lui couvrir la voix, mais,
pauvre jeune homme, ses forces l’abandonnent. Il n’a même plus envie de
coucher avec la bonne. Il demande le soleil. On lui offre un verre
d’eau. Il meurt. C’est la vie. Le revenant ne reviendra plus.
Du fond de sa douleur, la dame au respectable chignon déjà regrette de
n’avoir point laissé les choses aller leur train qui n’eût, certes, pas
manqué d’être surprenant, si elle avait permis au cher disparu de faire
une connaissance extra-fraternelle avec la domestique bâtarde. Il eût pu
s’autoriser d’illustres précédents, de Byron, par exemple, qui fut,
comme chacun sait, l’amant de sa sœur, influence qui eût, d’ailleurs,
risqué d’entraîner un peu loin le cérébral et nerveux jeune homme,
puisque, la chair non assouvie par l’inceste, l’insatiable pied-bot (ces
boiteux, tout de même, quels tempéraments!) s’en fut à de nouvelles
amours maudites, dont il poursuivit la série avec, entre autres, un
jeune médecin italien, profil de médaille, yeux longs à faire le tour de
la tête et encore un petit nœud par derrière, et dont le buste sculpté,
grandeur nature, a place d’honneur dans le Musée de l’Institut sexuel,
entre le panneau vide, destiné à Dame de la Mer, et celui que couvre une
peinture de couleur officielle représentant l’attentat contre
Cerf-Mayer.
Dans ce musée, toutes les sortes de sadismes, masochismes, fétichismes,
onanismes, les variétés infinies du rut et de l’accouplement sont
figurées, soit que les schématise quelque savant graphique ou les
fixent, dans un des aspects de leurs mouvantes métamorphoses, des
photographies, tableaux, dessins aussi exacts que possible.
A signaler aussi un magnifique choix de fouets, chaînes, lits de
supplices, pour les amateurs d’éducation anglaise, une belle variété de
dames de voyage, de phallus grands et petits et d’instruments chinois
pour ranimer les virilités défaillantes, le tout aussi bien étiqueté,
rangé qu’une collection de papillons ou de minéraux.
A regarder tant de photographies, où les créatures ne sont plus que
rouages des machineries de sensualités, qu’il s’agisse d’hommes et
d’hommes, de femmes et de femmes, d’hommes et de femmes, de bergers et
de chèvres, de filles et de chiens loups, Vagualame voit comment Léda et
son cygne ont pu, de couple scandaleux, devenir sujets pour statuettes
d’albâtre, pendules du plus honnête bronze.
Pour amasser une telle quantité de documents, Cerf-Mayer a dû lancer de
par le monde toute une armée d’agents secrets, qui s’est éparpillée dans
les bordels, les maisons de rendez-vous, les cabinets de toilette
bourgeois, les bains de vapeurs, les soutes des vaisseaux de guerre et
de commerce, les jardins publics aux heures louches, les promenoirs de
music-hall et les cinémas où les tentations se frottent aux tentations,
les chambrées des casernes, les ports, leurs quartiers réservés, leurs
quais, leurs docks, les arrière-boutiques provinciales, les dortoirs des
lycées, et surtout les rues, les rues qui n’en finissent jamais, et
qu’on enfile, pas au figuré, les rues enfilées comme ne demanderaient
qu’à l’être leurs putains en bouquets rôdeurs, quand le trottoir, la
chaussée, crus vides, voici une minute encore, par l’homme pressé de
rentrer chez soi, soudain, ont d’une ombre plus foncée que la nuit,
d’une danse inexplicable à même le macadam, réveillé les désirs et
forcent à se tendre, à vivre, la chair qui ne voulait plus que le
sommeil, l’oubli, la mort.
Grâce au dévouement de ses collaborateurs, Cerf-Mayer a pu dresser des
listes, des statistiques, établir par exemple le nombre approximatif des
hommes qui n’ont pas besoin d’une autre bouche que la leur pour
contenter ce qui, d’eux-mêmes, se plaît tout particulièrement à être
chatouillé d’une pointe de langue hardie.
Et certes, la police du Dr Optimus n’est pas mal faite, puisque, du
dossier de l’héritier d’Angleterre, le Suissaud a tiré une photographie
du dessus de lit brodé pour Yolande.
Vagualame joue à l’ignorant curieux.
Interrogé sur Yolande, le Suissaud, après avoir compulsé les archives,
répond qu’elle est une grande cocotte. Il parle du fakir, dont il ne
soupçonne pas l’usage exact, non plus que celui du rat, du taureau.
* * * * *
Le surlendemain de sa visite à l’Institut sexuel, Vagualame reçoit une
carte de Cerf-Mayer qui l’invite à une séance d’éonisme en l’honneur de
Dame de la Mer, remise sur pied et qui vient d’obtenir la permission de
s’habiller en homme.
* * * * *
La séance d’éonisme.
Frau Dr Herzog au premier rang.
Vagualame s’assied à côté d’elle.
Assistance très grave et qui applaudit à tout rompre quand paraît
Cerf-Mayer.
Le maître salue et commence une causerie qui répète à peu près tout ce
que le Suissaud a déjà dit.
Puis c’est le défilé des mannequins.
D’abord l’éonisme à sa naissance, imparfait, tel que le représente un
premier jeune homme habillé normalement, mais coiffé d’un béret de satin
bleu, avec une petite plume rose, comme une guiche sur sa joue plâtrée.
Le suivant porte un pantalon court très juponné, grâce à quoi paraît
d’autant plus piteuse une jambe de coq, gainée dans un bas de soie
noire. Le troisième drape sur un raglan misérable une étole en peau de
lapin pelée. Quant au quatrième, mains d’étrangleur, nuque de boucher,
il tombe la veste, le pantalon, émerge tous volants, soies et dentelles,
chemise en crêpe de chine, soutien-gorge de tulle à faveurs mauves et
incroyables sur un torse de lutteur.
Et maintenant, le morceau de résistance: une grosse dame timide qui
s’avance et, de sa plus douce voix, avoue qu’elle est un ancien uhlan.
Il avait toujours aimé s’habiller en femme, et, après la guerre, pour
mieux aller avec ses robes s’est fait castrer. Le dernier poil de sa
barbe tombé, son corps engraissé, arrondi, elle est bien heureuse. La
semaine elle travaille comme ouvrière dans une usine de produits
chimiques. Le dimanche, pour se distraire, elle a ses petits travaux à
l’aiguille. Elle sort de son sac des napperons, serviettes à thé,
dessous de carafe. Très galant, Cerf-Mayer lui offre son bras pour aller
de l’estrade à la salle, où les spectateurs se font un plaisir d’acheter
les broderies.
Enfin voici Dame de la Mer.
Belle, malgré la brosse qui lui sert de chevelure et son costume
d’employé de l’enregistrement.
Ni homme, ni femme, comme sa mère n’est ni jeune, ni vieille, Yolande ni
morte, ni vivante, la dernière d’une lignée qui, en une seule personne,
sut, à plusieurs reprises, assembler d’irréductibles contraires, elle
remercie le directeur et le chirurgien de l’Institut sexuel au nom des
hommes qui eussent dû naître femmes et des femmes qui eussent dû naître
hommes.
Vagualame est le seul à ne pas applaudir.
Encore un mot ému pour Frau Dr Herzog, mère sans préjugés, qui permit la
délicate opération, et toute la salle croule.
Dame de la Mer, après avoir salué, va s’asseoir à côté d’Optimus.
Entre Miss Patre.
Travestie en page pour film de Douglas Fairbanks, la belle Américaine,
échappée de la plus médiévale des cavalcades à Hollywood, avant de
chanter ses ballades écossaises, y va aussi de son petit discours.
Elle juge en effet de son devoir que nul de ceux qui s’intéressent à la
sexualité n’ignore comment, après avoir obtenu de sa puritaine famille
le droit de quitter les Massachusetts pour l’Europe, une amazone de la
banlieue bostonienne vint à Berlin, où, désireuse d’étudier la libido,
elle savait trouver la plus merveilleuse opportunité «in the world».
Issue des Patre (on ne fait pas plus Mayflower), la jeune fille avait vu
tourner la chance «at home». D’abord le vieux père. Sans doute il
continue toujours à signer les billets de banque de l’État, mais, un
jour de grand froid, un vent lui a gelé son œil droit, depuis lors plus
dur que glace, et sec, aveugle. «Well» a dit le vieux père, quand il fut
rentré borgne à la maison. «Well» répéta le vieux père, sans même
profiter de l’épave de regard susceptible encore d’humidité, pour
répandre quelques larmes. «Well» et il s’est versé double ration de
whisky. On croit qu’il est devenu alcoolique. La mère. Une
intellectuelle. C’est elle qui a insisté pour que sa fille se prénommât
Cléo en souvenir d’une impératrice à qui le patronyme Patre sert d’écho
final. Mrs Patre ne perd jamais «son nobilité» même lorsque, membres
mieux déliés que pattes de grenouilles, elle nage dans les clairs
ruisseaux. Éprise de «modernité», elle a organisé, dès la parution d’_A
l’ombre des jeunes filles en fleurs_, toute une série de conférences sur
Marcel Proust et la notion de l’amitié, ce dont, au reste, s’est
beaucoup moqué Dick, le frère aîné de Cléo. Dick est, d’ailleurs, un
méchant garçon qui a jadis tenté de violer sa sœur. Cléo ne se laissa
point faire car elle aimait d’amour sa cousine de New-York, Maggy, la
femme la mieux habillée au monde, qui va tous les deux mois acheter à
Paris, des robes, au Poiret’s et, au Cartier’s, des bracelets qu’elle
passe à la douane dans des tubes de pâte dentifrice. Honteuse de sa
passion pour la femme la mieux habillée au monde, Cléo se confie à
Mammy, qui ne paraît pas très bien saisir et répond que la Vierge Marie
et la mère de saint Jean-Baptiste, deux cousines aussi, avaient tant
d’affection l’une pour l’autre, que trop de scrupules insulteraient à
leurs mémoires. Consulté, le vieux père à l’œil sec dit «Well». Alors
Cléo monte chez Dick. Dick ne comprend rien qu’à l’inceste, où
d’ailleurs il se croit passé maître depuis qu’il a perverti le dernier
né fort judicieusement baptisé Junior. Mais les liens de parenté entre
Cléo et Maggy sont trop lâches pour que Dick puisse donner le moindre
avis, et Cléo s’en vient trouver le grand Cerf-Mayer, dear Optimus, qui
l’a si bien aidée dans son essor vers la liberté que la voici prête à
sauter par-dessus l’océan des préjugés, d’un seul coup, d’un seul.
Petite comparaison avec la traversée aérienne de l’Atlantique et le
salut à l’Europe, en réponse au bonjour que le gentleman La Fayette s’en
fut, autrefois, porter aux futurs United States of America.
Sans peur d’une digression politique, Miss Patre évoque la grande ombre
de Woodrow Wilson, qui protège cette fête (date dans l’histoire de la
confraternité des peuples) puisque trois nations viennent de collaborer:
la France qui, en la personne de Dame de la Mer, sous l’inspiration de
Miss Patre, c’est-à-dire de l’Amérique, a bien voulu prêter son corps à
l’audace scientifique de la jeune Allemagne représentée par Cerf-Mayer
et ses collaborateurs.
Pour les journalistes qui prennent des notes dans la salle, Miss Patre
annonce qu’elle va demeurer encore quelques mois à Berlin, puis
retournera en Amérique, accompagnée de Dame de la Mer, qui là-bas, de
même que Frau Dr Herzog ici, avec sa figure d’avant-après, a servi de
réclame vivante à son mari, sera la preuve utilisée pour la publicité
monstre qu’il est bien temps de mener autour et en vue de la _sexual
liberation_.
Maintenant, comme tout ce soir doit être à la gaieté, au bonheur, et
puisque Miss Patre s’est déguisée en cadet de Robin des Bois, elle va
chanter une chanson que la malheureuse reine d’Écosse, Marie Stuart,
composa, paroles et musique, pour une de ses femmes dont elle était fort
éprise. Le Suissaud accompagnera. L’ancien uhlan éoniste, la grosse dame
en vert qui jouait du fifre, du temps qu’elle était militaire, tournera
les pages.
Arpèges, roucoulades et vocalises.
La fête en l’honneur de Dame de la Mer s’achève dans la plus musicale
des extases.
Tandis que Miss Patre est allée troquer ses nippes moyenâgeuses contre
l’uniforme international des Saphos modernes, Frau Dr Herzog présente sa
fille à Vagualame et les invite à passer le reste de la soirée avec
elles. Le Suissaud qui se vante de connaître un «schoen lokal» est
délégué en cavalier servant par le Dr Optimus qui doit, lui-même,
travailler toute la nuit à une étude sur les perversions et les abus
érotiques chez les Patagons, d’après des notes d’explorateurs.
On va se mettre en route pour le schoen lokal du Suissaud et déjà la
porte est ouverte, lorsque d’un taxi saute une longue jeune femme pâle
et vêtue de noir. Avec grandes protestations d’amitié, elle se précipite
sur Frau Dr Herzog et Dame de la Mer. Vagualame reconnaît Yolande qui
s’excuse de n’être point arrivée à temps pour la séance d’éonisme. Mais
elle descend du train. Juste le temps d’installer à l’hôtel ses
compagnons, le fakir, le rat, le taureau d’appartement, cher trio
qu’elle présentera, dès demain, au Wintergarten.
Frau Dr Herzog l’interroge sur les robes qu’elle apporte de Paris, mais
Yolande ne veut parler que d’un boléro de diamants et d’une jupe de
tulle, très volumineuse, qui s’arrête au genou, devant, se prolonge en
traîne de plusieurs mètres, derrière, et partout scintillante de
paillettes noires, astres minuscules en réponse aux étoiles électriques
essaimées par tout le plafond du Wintergarten. A l’imaginer ainsi
ruisselante des flots obscurs, le torse serré dans une cuirasse
lumineuse, Cerf-Mayer se demande quel peut être le vice de cette
nocturne ballerine. Bien sûr, il y a un mystère entre elle d’une part,
et, d’autre part, l’homme et les bêtes à proportions saugrenues de son
numéro.
Directeur de l’Institut sexuel d’une capitale, où le froid soleil
d’hiver fait fleurir les minces juives et les blonds athlètes, comme
celui du printemps les cerisiers à Montmorency, le Dr Optimus sait que
les coulisses du music-hall sont plus profondes et à plus équivoques
cargaisons que les soutes des grands navires.
Abeille, goutte d’or, la sensualité veut d’autres calices que les
soleils en plumes d’autruches, plus très fraîches, ou les corolles de
tarlatane complaisamment transparentes aux molles nudités. Abeille,
goutte d’or, elle bourdonne, non gonflée mais finement ivre d’un
invisible suc, s’énerve, se cogne aux murs de velours noir, sur fond de
quoi, plus blanche que pipes en terre des boutiques foraines, fleurit la
géométrie froide des trapézistes, la gênante séduction des
prestidigitateurs, le charme bleu pâle des femmes vaguement médiums et,
pour sûr, diaboliques, les plaisanteries des jongleurs et l’énigme
cuivre des dompteurs et des lions.
Cerf-Mayer n’ignore pas que les Hercules à sourires de jeunes filles,
gardénia blanc au revers du frac on ne peut plus correct, qui jouent à
la balle avec les phoques, ont dû commencer par séduire peu à peu toute
la troupe, car ces clowns huileux n’obéissent aux jolis garçons que si
leur lente chair a été émue, pénétrée des caresses à la fois les plus
aiguës et les plus fortes.
Donc, Yolande, avec le fakir, le rat et le taureau...
Dommage que Cerf-Mayer ait ce travail qui ne peut plus attendre. Il
aurait suivi la petite bande que vient enfin d’entraîner Miss Patre,
réapparue libre des chausses et pourpoint qu’elle a troqués contre une
jupe et une veste de coupe masculine.
Enfin le plus cher disciple a promis de regarder de tous ses yeux,
d’écouter de toutes ses oreilles.
* * * * *
Le «shoen lokal» du Suissaud.
Il montre d’abord à Vagualame les lavabos où une affiche de calligraphie
très appliquée interdit la vente de la cocaïne, les baisers sur la
bouche entre individus d’un même sexe, les curiosités furtives, caresses
digitales, exercices labiaux, toutes choses que vient, d’ailleurs,
proposer un marchand de cigarettes à l’œil ingénu.
Mais un roulement de tambour, et le Suissaud presse Vagualame d’aller
rejoindre leurs compagnes, car c’est la danse de Micky... et Micky...
Dans la salle.
Un dancing pauvre, gris.
Encore un roulement de tambour.
Le Suissaud tape des mains, se lèche les babines: «Micky, voici Micky».
L’ancien uhlan éoniste, la grosse ouvrière en produits chimiques, serait
sylphide comparée à Micky, sexagénaire adipeux, obèse petit bourgeois,
ruiné par les chauffeurs de taxi qui le battaient, obstinément verdâtre
sous la peinture sanglante des lèvres, le charbon qui lui couvre
paupières, cils et sourcils, la brique pilée dont sont fardées ses joues
et le grumeleux amidon, en plâtras sur le front, le menton, la nuque, le
cou, les bras jaillis de la robe sans manche et décolletée en carré,
copie de celle que portait l’impératrice Joséphine le jour de son sacre.
Pour achever l’ensemble empire, perruque amadou avec diadème en papier
d’argent, tortillé parmi les boucles, les frisettes et les guiches,
pendants d’oreilles, colliers et sautoirs faits des capsules qui
bouchent les bouteilles d’eau minérale, espadrilles en guise de
cothurnes, bordure de coton hydrophile cirgulée d’encre, façon hermine,
le long d’une loque de panne rouge, qui figure la pourpre d’un manteau
de cour porté par les garçons de l’établissement.
Micky et sa suite traversent la salle.
L’orchestre accompagne les saluts de l’impériale caricature. Elle
s’arrête, on la débarrasse du vieux rideau à traîne. En échange on lui
apporte des castagnettes, un bouquet d’œillets, une dentelle noire
qu’elle arrange en mantille, un châle bariolé, un éventail. Devenue
fille d’Espagne, le cotillon relevé d’une main, voici Micky prêt aux
plus endiablées sarabandes. Seuls (et c’est cas de force majeure car ils
s’écraseraient sous son poids) manquent les hauts talons. L’orchestre
joue du Granados. L’Andalouse hors série fredonne «Tanz pompeuz, tanz
grazieuz». Ses cent kilos voudraient tourbillonner, perdent l’équilibre,
le retrouvent, le reperdent, le boum, et boum et boum, «tanz grazieuz,
tanz pompeuz», inventent de chimériques séductions pour un toréador
imaginaire.
Le numéro fini, Yolande fait inviter l’impérialo-andalouse qui,
d’ailleurs, s’excuse: «Elle» est un peu nerveuse...
--Quel ennui, déplore Yolande. J’aurais aimé présenter à cette Carmen
mon taureau d’appartement.
Docile aux instructions d’Optimus, le Suissaud supplie:
--Madame, Madame, je voudrais tant connaître le taureau.
Yolande toise le Suissaud.
--Ce n’est pas l’heure du taureau, jeune homme, pas l’heure de le
déranger, et pour vous ce ne sera jamais l’heure d’en parler. Et puis,
maintenant, ce n’est l’heure de rien, de personne.
--Je croyais que, pour vous, c’était toujours l’heure du taureau. Quand
on a un chéri...
--Vous ai-je demandé si vous aviez plaisir à vous frotter contre les
génisses, petit veau? Indiscret, prenez plutôt modèle sur la réserve de
M. Vagualame.
* * * * *
Sur le plancher rendu au public tourbillonnent enlacées Miss Patre et
Dame de la Mer.
--Sont-elles gentilles, soupire Frau Dr Herzog.
--Exquises, adorables, surenchérit Yolande (et, en à parté, à
Vagualame): Seriez-vous devenu muet? Pourquoi ce silence?
--Ne vantiez-vous point ma réserve, la minute dernière?
--Façon de parler. Je vous plains. Pauvre petit. Vous être laissé
influencer à ce point par la Rosalba. Avoir fait tout ce voyage pour
voir danser aux bras d’une Américaine ridicule celle à qui vous vouliez
faire un enfant bleu! Ma vengeance est parfaite, Vagualame.
* * * * *
L’orchestre s’arrête.
Les danseurs ont regagné leurs chaises.
Personne ne dit mot.
Le Suissaud, qui ne veut point rentrer bredouille, demande à la
cantonade.
--Êtes-vous sadiste ou masochiste.
--A la fois sadiste et masochiste, répond Yolande au nom de l’univers,
car nul ne se rappelle s’il commença par torturer dans l’espoir des
brutalités qui, justes réponses, le marqueraient corps et âme, ou si, au
contraire, spontanément, il offrit ce corps et cette âme, nus, sans
linge protecteur, parce qu’il fallait un prétexte aux vengeances
fleuries d’ecchymoses, semées d’étoiles de sang.
* * * * *
Dame de la Mer et Miss Patre (est-ce le ton passionné de la femme au
fakir qui les a mises en appétit?) invoquent leur fatigue et se
retirent, confiant toute la troupe à une amie qu’elles viennent de lui
présenter, jeune Berlinoise que les plus aigres des aubes ont vue,
promeneuse jamais lasse, explorer la capitale dont elle aime l’immense
nuit, ici affairée, plus électrique dans sa hâte que les affiches
lumineuses qui la maquillent, parée de jeunes femmes que les fourrures
n’alourdissent point et sœur du cristal qui ruisselle à grandes eaux
claires du ciel, des portiques de cinéma, des lampadères, des maisons
qui n’ont jamais sommeil, pour laver--mais qui donc a pressé les énormes
et invisibles éponges?--de ses fatigues la géante à peau de pierre et
souffle d’adolescente.
Cette peau, ce souffle, nulle épreuve ne les altère, même là-bas, au
Nord, où la tristesse, la faim, l’angoisse, toute la sainte journée,
secouent leurs tapis.