--Au fait, puisque vous parlez de voyage, si j’allais, docile aux

prédictions de la Rosalba, faire connaissance avec la Rouquine votre

nièce, Dame de la Mer, qui est, m’avez-vous dit, à Berlin?

--Allez, monsieur. Nous nous y retrouverons, car j’ai accepté de

présenter mon fakir au Wintergarten. Les Allemands adorent les variétés.

On me paie un prix fou. Je serai très adulée, très puissante. Allez,

monsieur, mais ce sera la guerre. Gare à vous.

IV

Vagualame à Berlin.--A la recherche de Dame de la Mer dont il n’a pas

oublié que le beau-père était spécialiste de la chirurgie faciale.--Chez

ce rafistoleur des visages, Herr Dr Herzog.--La mère de Dame de la Mer,

Frau Dr Herzog, avec sa figure à moitié réparée, sert de réclame à son

mari.--Dame de la Mer vient de subir une étrange opération.--L’institut

sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer.--Où l’on rencontre le frère de

l’héroïne de cœur de goitreuse, un Suissaud perverti.--Adolescence d’un

anormal dans le canton de Vaud.--Le fétichisme des gants beurre

frais.--Balzac et Mme Hanska, à Neuchâtel.--Les ovaries et les

otaries.--Encore une chanson.--Dame de la Mer est amoureuse et aimée

d’une Américaine, Miss Patre, prénommée Cléo.--Qu’en dites-vous, papa

Ibsen?--Emma Psychologie.--Elle porte des bas du même bleu que Mme

Hanska, Hanska, la belle Polonaise.--Au fond des fjords, dans la maison

du Revenant.--Byron et ses amours.--Le Musée de l’Institut sexuel.--Une

séance d’éonisme.--Défilé des mannequins.--Arrivée de Yolande.--Ce que

le Suissaud appelle un schoen lokal.--Le regard d’une jolie

Berlinoise.--Cartes sur table.--Vagualame, c’est René Crevel.--Pendant

l’absence de Yolande, le taureau d’appartement et le rat qui pèse

cinquante kilos ont éventré, grignoté le fakir.--Mort de Yolande.--Je me

refuse à prendre le ton documenté pour parler de Berlin, capitale de la

Prusse et de la Pureté.--Il n’y a pas d’oasis.--Gulf Stream des

mappemondes spirituelles.--Faire la planche.

A Berlin.

Comme il n’avait pas oublié que le beau-père de Dame de la Mer, le

beau-frère sans le savoir de Yolande, était un spécialiste de la

chirurgie faciale, Vagualame releva, sur le livre des téléphones, les

noms des modistes mâles et à diplômes qui vous coupent, taillent,

rognent la peau avec la même et aussi simplement joyeuse désinvolture

que s’il s’agissait du feutre le plus docile, deux fronces à chaque

tempe, plis et surjets sous le menton et un petit coup de retroussette

au nez des belles Prussiennes, qui, d’avoir vu les Lancret dans les

chambres et les couloirs froids de Sans-Souci, rêvent de frimousses

Pompadour et des grâces de cette Barbarina dont le nom est, à lui seul,

un symbole puisque le 18e français, fort voyageur, pour cacher des idées

que les douanes du temps ne devaient pas tenir à laisser passer, avait,

dans ses bagages, un lot de peintures complaisamment frivoles, des soies

et colifichets, et surtout mille fanfreluches qu’il épingla au Nord-Est

de l’Europe, sur cette belle surface qui, sans abus de confiance

métaphorique, pourrait très bien figurer une poitrine large à grands

seins fermes, paradoxaux parmi le rococo des parures dont les surcharges

faisaient, par antithèse, plus belle encore la barbarie, si belle que

s’appelait tout juste Barbarina, et ne pouvait s’appeler que Barbarina,

la danseuse, papillon de tulle et de flamme, diablesse tourbillonnant

sur les pointes et incroyable parmi les filles aux longs pieds, vraie

figue de Barbarie, dans la solitude magnifique et glaciale des landes où

le plus rude fruit a besoin d’une serre, et si troublante que le vieux

Frédéric lorsqu’il voulut lui faire hommage d’une virilité, d’ailleurs

sujette à cautions, ne put, finalement, que lui offrir une tasse de thé.

La rage à croire en de possibles meilleurs, quoique les conférenciers et

journalistes s’obstinent à parler du Désespoir et du mal de ce siècle,

permet que cent quarante praticiens, dans une seule capitale d’Europe,

vivent, ou aient des raisons d’espérer vivre, des anatomies et

expressions à rafistoler.

Menée par ordre alphabétique l’enquête de Vagualame lui avait déjà mangé

une semaine, quand, parvenu à la lettre H, il recueillit sur le privat

docent Karl Herzog des renseignements qui lui donnèrent tout lieu de

croire qu’il tenait enfin son homme. Il s’en fut donc lui demander si

pouvait se métamorphoser en nez du style grand Condé celui quelque peu

en truffe dont il était porteur.

--Enfance de l’art, lui fut-il répondu. Anesthésie locale. On ouvre, on

bourre de paraffine, et, après avoir modelé, on recoud. Le patient n’a

qu’à dire ce qu’il veut, et, selon ce qu’il aura choisi, deviendra

busqué comme un baron balte, aquilin, bourbon, rectiligne à la grecque,

et sans, d’ailleurs, risquer de rien perdre de ses facultés

olfactives...

Pour que le ravaudeur des faces sortît de la généralité et entrât dans

la voie des confidences, Vagualame, soudain, feignit d’hésiter,

s’inquiéta de savoir si cette rédemption par le fer et par la cire ne

risquait pas, mais pas du tout, de lui abîmer quand même, tant soit peu,

le portrait, et si, par exemple, le Dr Herzog oserait une telle

opération sur quelqu’un des siens, ou, ce qui serait vraiment

convaincant, l’avait déjà osée et réussie.

Le privat docent donna en plein dans le panneau et envoya chercher Frau

Dr Herzog elle-même, puisque sur le visage de sa propre femme il s’était

exercé la main.

De profil, vue de droite, Frau Dr a vingt ans. De gauche, elle en porte

cinquante. De face, mi-virginale, mi-flétrie, on croirait qu’une ligne

verticale lui passe par le milieu du front, du nez, des lèvres, du

menton, pour séparer jeunesse et flétrissure d’un trait non moins idéal,

mais aussi net que l’équateur entre les deux hémisphères de notre globe.

Or, que dirait le voyageur ou navigateur des tropiques, si l’invisible

cercle dont les géographes ont ceinturé la terre délimitait deux

portions toujours quasi égales en poids, chaleur, masse et matière, mais

si dissemblables d’aspect que l’une semblerait calcinée par l’incendie,

le siroco, les fièvres et les tourments du soir, tandis que l’autre, qui

la touche, la précède, y colle, sans la moindre transition, serait

demeurée fraîche de la naissance du jour?

La paradoxale Frau Dr, avec ses cinquante pour cent de visage rafistolé,

sert de preuve vivante: Avant. Après. Elle n’a d’ailleurs guère à se

plaindre d’une opération qui l’a rendue célèbre, puisque tous les

peintres expressionnistes ont voulu faire son portrait. Un philosophe de

l’Université d’Iéna, auteur d’un savant ouvrage sur l’asymétrie et la

puissance séductrice, vient de lui consacrer (en appendice, à un premier

travail) un opuscule illustré. La saison dernière, au bal monstre qui a

lieu pour le Carnaval, au Palais des Sports, immense vélodrome, toujours

trop petit, ce jour-là, pour la foule qui veut y entrer, parmi des

milliers et des milliers, elle a été la plus remarquée et a même

remporté le premier prix, grâce à son costume de «Mère et fille», si

naturellement «petite vieille» d’un côté, «fillette» de l’autre, qu’elle

semblait faite de deux morceaux de temps, joints par une soudure

invisible.

Frau Dr a, d’ailleurs, toute une collection de photographies et articles

qu’elle va se faire un plaisir de montrer à Vagualame, tandis que Herr

Dr continuera de recevoir ses clients. Vagualame, qui la suit dans la

chambre aux documents, lui demande si elle connaît Paris. Frau Dr se

récrie: Paris, mais elle y est née, y a vécu des années, s’y est même

mariée une première fois et y a donné le jour à une charmante fille,

Dame de la Mer, qui sera si heureuse de montrer à un compatriote les

curiosités berlinoises, quand elle sera sortie de l’Institut du

Professeur Cerf-Mayer, où on vient de lui faire une bien curieuse

opération.

Vagualame cherche en quoi peut consister «une bien curieuse opération»

pour celle qui porte d’un cœur léger une synthèse contradictoire de

visage. Mais il n’a pas un long temps à s’interroger, car c’est une

avalanche de questions sur Paris, ses modes, ses théâtres, dont n’attend

même point la réponse Frau Dr, aussi bavarde que sa jumelle, constate

Vagualame, qui a beau jeu, après tout ce que Yolande lui a raconté, de

découvrir que les filles du cocher se ressemblent aussi exactement que

le peuvent, d’une part, une réclame de teinture pourvue d’un échafaudage

pileux, blanc à droite, noir à gauche, d’autre part, une statue de

glace.

Expressionniste à Berlin, comme elle fut, voilà des années, ibsénienne à

Paris, Frau Dr est une dans l’innombrable théorie des femmes de bonne

volonté qui courent le monde en robes médiévales, des nattes roulées sur

les oreilles, des perles de bois peinturluré arrangées en colliers,

bracelets, etc..., et, au gré des modes, font de la pyrogravure, du cuir

repoussé, du spiritisme ou de la culture physique, toutes nues, dans les

prairies, où elles acceptent très volontiers qu’on les photographie

sautant des haies, pour les illustrés de l’Europe centrale.

A la ville, dans les ateliers où elles peignent des anges anémiques sur

un fond-fouillis de palmes et de lumières, habillent de reliures

gothiques les poètes anglais bleus et roses, aussi bien qu’aux champs,

lorsqu’elles cueillent les plus innocentes des fleurs pour des couronnes

et des guirlandes, partout et toujours, elles s’affirment végétariennes

en diable, folles des spectacles d’art et danses rythmiques, parlent

extasiées et sibyllines de Bach et de Rimbaud, qu’elles appellent Jean

Sébastien et Jean Arthur, comme s’il ne s’agissait que de petits cousins

juifs ayant réussi à glisser un prénom rare entre le banal qui leur est

propre et le Lévy patronymique. Chastes et paisibles créatures et qui

jamais ne refuseraient de partir en guerre pour défendre une liberté que

nul ne leur conteste.

Ainsi, Frau Dr, esclave de son privat docent, jusqu’à lui servir de

réclame avec sa tête d’avant-après, éprouve-t-elle le besoin de

proclamer bien haut, devant Vagualame, ses principes quant aux droits

sexuels. Jadis la femme (Frau Dr montre, du doigt, la moitié ridée de

son front symbolique) était domestiquée. Aujourd’hui, elle commence à

s’affranchir (caresse à l’autre moitié remise en état, jeune, lisse).

Survivent, de l’ère barbare, à peine quelques épouses encore soumises à

l’hebdomadaire coït conjugal qui rend mères sans laisser le temps de

devenir amantes. Mais ce n’est pas fini. Des faits, il faut des faits,

et pas simplement des théories, si l’on veut que les mœurs deviennent ce

qu’elles doivent être. C’est pourquoi Frau Dr est fort heureuse que sa

fille ait subi à l’Institut sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer une

opération qui la métamorphose, à son gré, dans sa plus secrète intimité.

Frau Dr a justement promis à sa fille d’aller la voir cet après-midi.

Donc, si Vagualame n’a rien de mieux à faire, qu’il l’accompagne.

* * * * *

L’institut sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer.

Une façon de ministère avec colonnes en faux porphyre, escaliers de

pompeux mauvais goût, paquets de brochures éventrés à terre, et dans des

niches deux bronzes d’art, un monsieur à moustaches, tout nu, grandeur

nature, et une dame de la même taille et dans le même équipage.

Le Dr Optimus vient justement de sortir, mais son plus cher disciple

recevra Vagualame et lui montrera les curiosités de l’établissement,

tandis que Frau Dr ira voir sa fille, à l’étage des opérés.

Le plus cher disciple, un Suisse (encore) parle d’Optimus Cerf-Mayer

avec des larmes dans la voix. Et certes, comment, sans un maître ès

choses sexuelles, aurait pu s’y retrouver le jeune montagnard qui, même

avant la puberté, dans une chair qu’on aurait crue héréditairement

coriace et imperméable aux vices, sentit s’éveiller de pervers

instincts? Anormal. Il était anormal. Et on parlait de stériliser les

anormaux du canton de Vaud. Lui, avec ses goûts, ne risquait certes

point de faire des enfants. Donc il pourrait opposer l’inutilité de sa

stérilisation. Tout de même, il avait froid dans le dos quand on

discutait de la loi sur l’anomalie. Rossignol parmi les pingouins (il

avait trouvé, tout seul, cette image), il aurait voulu chanter, aimer.

Il n’osait, confondu par le saint exemple des siens et surtout celui de

sa sœur aînée, créature d’élite, dont la vertu venait d’être célébrée

(tiens, comme on se retrouve) tout au long de _Cœur de goitreuse_.

Dernier né, enfant de vieux, sans doute était-il d’un sang plus pauvre,

puisque, le seul de toute la chaletée, il demeura sans goitre. Sa mère,

qui le considérait comme quelque peu infirme, n’aurait certes pas

continué à l’entourer de douce pitié si elle avait imaginé quelles

tentations le tenaient éveillé, la nuit, le cœur battant à l’unisson du

coucou national, dans son petit lit blanc. Peut-être, lui-même, à force

de lutter, aurait-il fini par étouffer la voix des sens, si la fatalité

n’avait voulu qu’un beau jour s’amenât pour passer le temps de ses

vacances un cousin de Zurich.

Le Zurichois, très gandin, fait grosse impression, grâce à des gants

beurre frais, qu’il ne quitte, et tout juste, que pour manger et dormir.

Amoureux du dandy et des gants, le petit montagnard emmène le tout en

promenade, et quand il y a quelques sapins entre eux et la demeure

familiale, il caresse les doigts encapuchonnés du citadin, qui, pour

toute réponse, lui écrase les lèvres de ses dents. Arrêt. On se couche

sur l’herbe, mais, soudain, le Zurichois, qui semblait prendre plaisir

au jeu, laisse son partenaire en plan et crie: «Blumen, Blumen.» Des

fleurs, des fleurs. C’est le miracle des colchiques, le contraire même

de celui que Vagualame vit rendre folles les vendeuses de mimosa.

Blumen, Blumen. Des fleurs, des fleurs, dont l’innocence donne honte de

la chair, de toute chair. Le Zurichois sera pasteur, mais, avant de

partir pour l’école de théologie, il offre ses gants beurre frais, les

gants profanes, les gants coupables au petit montagnard qui n’a jamais

habillé ses mains rougeaudes.

Équivoque présent et qui suffit à décider d’un fétichisme opiniâtre.

L’hiver suivant a lieu l’avalanche, dont le torrent, avec la maison, ses

ours en bois sculpté, la statue de Guillaume Tell en rebois sculpté qui

protégeait un honnête petit monde, emporte aussi les gants beurre frais.

On sait que, grâce au sacrifice de la sœur aînée, sera reconstruit le

chalet.

Mais les gants?

Ils sont à jamais perdus.

D’où la mélancolie du futur disciple d’Optimus.

Comme on a payé son pesant d’or le goitre de l’alpestre Iphigénie,

l’adolescent ira terminer ses études à Neuchâtel.

Bien entendu il ne se laissera point ensorceler par le charme de la

ville sans bruit, sans fumée. Pourtant, la nuit, un rêve le mène au bord

du lac.

Les eaux sont vertes, mais d’un vert dont la pâleur est celle du froid.

Sur le petit tertre où il doit rencontrer Mme Hanska, Balzac de long en

large promène son ventre, sa redingote aux pans froissés et son pantalon

en vis de pressoir. Arrive Mme Hanska. Fort belle. Petit chapeau à

brides, long voile immatériel, les pieds gainés de reps noir. Jaquette

de taffetas feuille morte, jupe de jaconas à volants, fleurettes

blanches et noires sur fond rouille. Par malheur, des larges manches

dégouline un sang de comtesse naturellement bleu, mais qui n’en tachera

pas moins l’exquise toilette de voyage. Révérence de la dame au génial

romancier. Petit coup de vent traître venu de la surface des eaux, les

volants s’envolent et Balzac n’a plus d’yeux que pour les bas du même

azur foncé que le noble sang. Mme Hanska pour l’heure a bien d’autres

soucis. Assez intimidée (le psychologue note combien exquise peut être

la gaucherie chez une personne de si haute volée), elle s’excuse de

n’avoir plus de mains au bout de ses poignets. Tout à l’heure, dans la

diligence, comme elle voulait arranger ses cheveux, son chapeau et tout

ce tulle flottant, elle a mis tant d’énergie à se déganter, que les

doigts et les paumes sont venus avec le joli chamois beurre frais dont

elle voulait les libérer.

Qu’à cela ne tienne, répond Balzac. J’ai d’assez bonnes grosses pattes

pour qu’on puisse vous y tailler une paire de menottes. Et puis vous

êtes et serez toujours

_Hanska, Hanska, la belle Polonaise._

Et, sur un air de boîte à musique, voilà Balzac qui se met à danser,

d’une telle patauderie qu’il devient, à force d’entrechats, l’un des

ours en bois sculpté du chalet familial. L’ours et le chalet sont

emportés par une nouvelle avalanche, et, avec eux, toutes les mains qui

ont eu des coquetteries beurre frais.

C’est à ce point du rêve que le disciple du Dr Optimus s’éveille en

sursaut.

Il finit par se confier à un jeune Roumain, beau comme un bouvier

antique, venu étudier la psychologie enfantine, d’ailleurs excellemment

expérimentée et enseignée à l’université de Neuchâtel.

Le Roumain conseille un petit séjour à l’Institut d’Optimus Cerf-Mayer.

Lui-même, au fin fond de sa Valachie, se morfondait avant qu’il eût

décidé d’aller consulter le savant berlinois pour qui, d’ailleurs, ce

fut un jeu que de voir clair dans le fils des gospodars, puisqu’il lui

prouva, illico, que toutes ses hantises avaient leur principe dans le

désir jusqu’alors insatisfait de coucher avec une femme qui eût un sexe

d’homme.

Le Suissaud prend donc un billet pour Berlin.

Cerf-Mayer lui ouvre grands les bras et les portes de son palais.

Sur-le-champ, il envoie chercher deux paires de gants beurre frais: une,

que portera nuit et jour le jeune inquiet, l’autre pour figurer dans le

musée de l’Institut parmi divers fétiches, dont les bottes d’un nègre

éoniste type, c’est-à-dire semblable au chevalier d’Éon connu pour

n’avoir jamais porté les vêtements de son sexe. Comme beaucoup

d’éonistes mâles, ce nègre avait le vice des bottes, qu’il faisait faire

à très hauts talons, d’après un modèle genre aviateur, en vogue pendant

la guerre, de l’un et l’autre côté du front, quand les plus frêles

jeunes filles copiaient les soudards, car l’éonisme souvent se

complique, l’homme qui s’habille en femme poussant la perversité jusqu’à

vouloir sembler une jeune femme éprise des autres femmes et qui, pour

les mieux séduire, affecterait une allure quasi masculine.

* * * * *

Le Suissaud, d’après Cerf-Mayer, s’assimilait à la Dame Hanska de son

rêve, et, s’il ne se fût refoulé, eût porté jupe à volants de jaconas

fleuri blanc et noir sur fond rouille, jaquette de taffetas feuille

morte, petit chapeau à brides et long voile du même vert inquiétant que

les eaux du lac. A noter, d’ailleurs, qu’il était amoureux de Balzac,

puisqu’il avait inventé la danse balourde afin de le mieux confondre

avec l’ours, premier symbole viril dont ait pu s’émouvoir une inversion

en quête dans un chaste chalet.

Mais puisque son désir inavoué pour un monsieur à gros ventre l’a mené

jusqu’ici, le Dr Optimus, décidément généreux, offre sa rondouillarde

personne.

Devenu «le plus cher disciple», notre Suissaud oubliera cimes et forêts

pour se dévouer corps et âme à l’œuvre de son maître.

Aussi, s’empresse-t-il de remettre à Vagualame le questionnaire de la

maison, deux pages dont la fine et insidieuse imprimerie s’enquiert des

goûts, capacités, dimensions, anomalies et menu fretin des signes

distinctifs. Ceci fait, il parle de l’article 175 du Code pénal allemand

qui punit de prison l’homme qui a eu des rapports avec un jeune garçon.

A vrai dire, l’article 175 n’est pas un grand empêcheur. Cerf-Mayer,

qui, d’ailleurs, n’a jamais manqué de courage, n’en a pas moins, depuis

toujours, mené une campagne si acharnée pour son abolition, que les

nationalistes bavarois, à Munich, en 1919, ont attenté à sa vie.

Or si, note le Suissaud, le plus grand nombre se soucie assez peu de

l’article 175, certains malchanceux, amateurs de plein air, surpris

plusieurs fois la nuit, par la police, dans le Tiergarten, et, du fait

de la récidive, condamnés à une assez longue peine, au sortir du cachot

viennent, et plus souvent qu’on ne saurait croire, demander à Cerf-Mayer

un certificat en bonne et due forme qui leur permette de subir la

castration. Opération de rien du tout. Moins grave qu’une vulgaire

appendicite.

Vagualame aimerait mieux penser à autre chose, mais le Suissaud, heureux

de se sentir à l’abri de la stérilisation légale, dont le canton de Vaud

menace ses habitants, épilogue sur les avantages échus aux eunuques de

leur gré. Les hommes, paraît-il, ne sont pas seuls à bénéficier de

l’aide tranchante du fer, et les femmes ont aussi un grand goût pour les

ablations qui les métamorphosent dans leur intimité sexuelle.

--Ainsi, la fille de Frau Dr Herzog, Dame de la Mer, docile aux volontés

d’une belle Américaine, Miss Patre, son amante, n’a pas craint de se

faire raboter la poitrine et enlever ce que le jeune Helvète mysogine

appelle, comme s’il s’agissait d’une sautillante famille de très jeunes

et gentils animaux: les ovaries. Un jeune homme qui trouvait qu’une

partie de ce dont venait d’être allégée la jeune fille ferait fort bien

son affaire, vint à l’Institut pour qu’on lui greffât...

--Les seins? interrompt, simpliste, Vagualame.

--Non, les ovaries, rectifie le Suissaud, et on les lui a effectivement

greffées sur la hanche droite.

--Joli bouquet.

Sans doute Frau Dr Herzog a-t-elle raison, et chacun a le droit d’user

de soi, de son corps, de son visage, comme il l’entend, mais pourquoi

faut-il qu’une Américaine, habituée, par la mode transatlantique du

camping, à coucher sur la dure, ait décidé à se faire planche la

Rouquine que, sur la foi de Mme Rosalba, Vagualame était venu prier de

se laisser engrosser d’un enfant bleu?

Il pleure les ovaries, comme dit le Suissaud, les ovaries ravies à leurs

nids, pour un exil sur une hanche droite de godelureau, bébés fous,

bébés ivres, mes petits coquillages absinthiques, palourdes d’amour,

martins pêcheurs, martins pêchés, ovaries, plus attendrissantes que vos

cousines patronymes les demoiselles otaries, les otaries, chères filles,

arrachées aux délices des glaces originelles pour jouer du violon ou du

cor de chasse dans la poussière des music-halls, entre un numéro

d’équilibriste japonais et les efforts d’un couple d’acrobates

syphilitiques à maillots violets déteints sous les bras.

Mais les ovaries d’une Dame de la Mer ont de la famille ailleurs que sur

les banquises, et, en Méditerranée, par exemple, toute la troupe se

serait bien fiancée à un phalanstère d’oursins.

A table, au dessert, le jour des noces communes, on aurait chanté:

_Ursule, Ursuline,

Monsieur des Ursins,

L’ours, votre cousin,

A son fils marin.

Vive la Marine

Et gloire à l’oursin._

En Polynésie, mi-algues, mi-corail, elles se seraient épanouies,

végétation minérale, et dignes de ces arbres de sel qu’on trouve dans le

secret des mines au fond du fin fond de la terre. Or, plantes, même

plantes, ces ovaries n’auraient pas voulu de ton pollen, Vagualame,

grande orchidée. L’enfant bleu? Mais il était chimère parmi les chimères

de la pythonisse en délire d’un quartier petit bourgeois. Père d’un bébé

azur, tu n’aurais pas été mécontent. Sacré instinct génésique. Tu as

honte. Tu te sens frustré, diminué. Drôle de moralité à l’histoire de la

Rouquine rabotée. Le Suissaud parle. Tu l’écoutes sans l’entendre. Tu

restes en plan, tout saugrenu. Aussi sot que grenu. Les calembours,

maintenant. N’empêche que, pour une plage de peau, à droite d’un

nombril, les ovaries ont déserté Dame de la Mer.

Êtes-vous fous? · 第 6 / 8 段