prédictions de la Rosalba, faire connaissance avec la Rouquine votre
nièce, Dame de la Mer, qui est, m’avez-vous dit, à Berlin?
--Allez, monsieur. Nous nous y retrouverons, car j’ai accepté de
présenter mon fakir au Wintergarten. Les Allemands adorent les variétés.
On me paie un prix fou. Je serai très adulée, très puissante. Allez,
monsieur, mais ce sera la guerre. Gare à vous.
IV
Vagualame à Berlin.--A la recherche de Dame de la Mer dont il n’a pas
oublié que le beau-père était spécialiste de la chirurgie faciale.--Chez
ce rafistoleur des visages, Herr Dr Herzog.--La mère de Dame de la Mer,
Frau Dr Herzog, avec sa figure à moitié réparée, sert de réclame à son
mari.--Dame de la Mer vient de subir une étrange opération.--L’institut
sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer.--Où l’on rencontre le frère de
l’héroïne de cœur de goitreuse, un Suissaud perverti.--Adolescence d’un
anormal dans le canton de Vaud.--Le fétichisme des gants beurre
frais.--Balzac et Mme Hanska, à Neuchâtel.--Les ovaries et les
otaries.--Encore une chanson.--Dame de la Mer est amoureuse et aimée
d’une Américaine, Miss Patre, prénommée Cléo.--Qu’en dites-vous, papa
Ibsen?--Emma Psychologie.--Elle porte des bas du même bleu que Mme
Hanska, Hanska, la belle Polonaise.--Au fond des fjords, dans la maison
du Revenant.--Byron et ses amours.--Le Musée de l’Institut sexuel.--Une
séance d’éonisme.--Défilé des mannequins.--Arrivée de Yolande.--Ce que
le Suissaud appelle un schoen lokal.--Le regard d’une jolie
Berlinoise.--Cartes sur table.--Vagualame, c’est René Crevel.--Pendant
l’absence de Yolande, le taureau d’appartement et le rat qui pèse
cinquante kilos ont éventré, grignoté le fakir.--Mort de Yolande.--Je me
refuse à prendre le ton documenté pour parler de Berlin, capitale de la
Prusse et de la Pureté.--Il n’y a pas d’oasis.--Gulf Stream des
mappemondes spirituelles.--Faire la planche.
A Berlin.
Comme il n’avait pas oublié que le beau-père de Dame de la Mer, le
beau-frère sans le savoir de Yolande, était un spécialiste de la
chirurgie faciale, Vagualame releva, sur le livre des téléphones, les
noms des modistes mâles et à diplômes qui vous coupent, taillent,
rognent la peau avec la même et aussi simplement joyeuse désinvolture
que s’il s’agissait du feutre le plus docile, deux fronces à chaque
tempe, plis et surjets sous le menton et un petit coup de retroussette
au nez des belles Prussiennes, qui, d’avoir vu les Lancret dans les
chambres et les couloirs froids de Sans-Souci, rêvent de frimousses
Pompadour et des grâces de cette Barbarina dont le nom est, à lui seul,
un symbole puisque le 18e français, fort voyageur, pour cacher des idées
que les douanes du temps ne devaient pas tenir à laisser passer, avait,
dans ses bagages, un lot de peintures complaisamment frivoles, des soies
et colifichets, et surtout mille fanfreluches qu’il épingla au Nord-Est
de l’Europe, sur cette belle surface qui, sans abus de confiance
métaphorique, pourrait très bien figurer une poitrine large à grands
seins fermes, paradoxaux parmi le rococo des parures dont les surcharges
faisaient, par antithèse, plus belle encore la barbarie, si belle que
s’appelait tout juste Barbarina, et ne pouvait s’appeler que Barbarina,
la danseuse, papillon de tulle et de flamme, diablesse tourbillonnant
sur les pointes et incroyable parmi les filles aux longs pieds, vraie
figue de Barbarie, dans la solitude magnifique et glaciale des landes où
le plus rude fruit a besoin d’une serre, et si troublante que le vieux
Frédéric lorsqu’il voulut lui faire hommage d’une virilité, d’ailleurs
sujette à cautions, ne put, finalement, que lui offrir une tasse de thé.
La rage à croire en de possibles meilleurs, quoique les conférenciers et
journalistes s’obstinent à parler du Désespoir et du mal de ce siècle,
permet que cent quarante praticiens, dans une seule capitale d’Europe,
vivent, ou aient des raisons d’espérer vivre, des anatomies et
expressions à rafistoler.
Menée par ordre alphabétique l’enquête de Vagualame lui avait déjà mangé
une semaine, quand, parvenu à la lettre H, il recueillit sur le privat
docent Karl Herzog des renseignements qui lui donnèrent tout lieu de
croire qu’il tenait enfin son homme. Il s’en fut donc lui demander si
pouvait se métamorphoser en nez du style grand Condé celui quelque peu
en truffe dont il était porteur.
--Enfance de l’art, lui fut-il répondu. Anesthésie locale. On ouvre, on
bourre de paraffine, et, après avoir modelé, on recoud. Le patient n’a
qu’à dire ce qu’il veut, et, selon ce qu’il aura choisi, deviendra
busqué comme un baron balte, aquilin, bourbon, rectiligne à la grecque,
et sans, d’ailleurs, risquer de rien perdre de ses facultés
olfactives...
Pour que le ravaudeur des faces sortît de la généralité et entrât dans
la voie des confidences, Vagualame, soudain, feignit d’hésiter,
s’inquiéta de savoir si cette rédemption par le fer et par la cire ne
risquait pas, mais pas du tout, de lui abîmer quand même, tant soit peu,
le portrait, et si, par exemple, le Dr Herzog oserait une telle
opération sur quelqu’un des siens, ou, ce qui serait vraiment
convaincant, l’avait déjà osée et réussie.
Le privat docent donna en plein dans le panneau et envoya chercher Frau
Dr Herzog elle-même, puisque sur le visage de sa propre femme il s’était
exercé la main.
De profil, vue de droite, Frau Dr a vingt ans. De gauche, elle en porte
cinquante. De face, mi-virginale, mi-flétrie, on croirait qu’une ligne
verticale lui passe par le milieu du front, du nez, des lèvres, du
menton, pour séparer jeunesse et flétrissure d’un trait non moins idéal,
mais aussi net que l’équateur entre les deux hémisphères de notre globe.
Or, que dirait le voyageur ou navigateur des tropiques, si l’invisible
cercle dont les géographes ont ceinturé la terre délimitait deux
portions toujours quasi égales en poids, chaleur, masse et matière, mais
si dissemblables d’aspect que l’une semblerait calcinée par l’incendie,
le siroco, les fièvres et les tourments du soir, tandis que l’autre, qui
la touche, la précède, y colle, sans la moindre transition, serait
demeurée fraîche de la naissance du jour?
La paradoxale Frau Dr, avec ses cinquante pour cent de visage rafistolé,
sert de preuve vivante: Avant. Après. Elle n’a d’ailleurs guère à se
plaindre d’une opération qui l’a rendue célèbre, puisque tous les
peintres expressionnistes ont voulu faire son portrait. Un philosophe de
l’Université d’Iéna, auteur d’un savant ouvrage sur l’asymétrie et la
puissance séductrice, vient de lui consacrer (en appendice, à un premier
travail) un opuscule illustré. La saison dernière, au bal monstre qui a
lieu pour le Carnaval, au Palais des Sports, immense vélodrome, toujours
trop petit, ce jour-là, pour la foule qui veut y entrer, parmi des
milliers et des milliers, elle a été la plus remarquée et a même
remporté le premier prix, grâce à son costume de «Mère et fille», si
naturellement «petite vieille» d’un côté, «fillette» de l’autre, qu’elle
semblait faite de deux morceaux de temps, joints par une soudure
invisible.
Frau Dr a, d’ailleurs, toute une collection de photographies et articles
qu’elle va se faire un plaisir de montrer à Vagualame, tandis que Herr
Dr continuera de recevoir ses clients. Vagualame, qui la suit dans la
chambre aux documents, lui demande si elle connaît Paris. Frau Dr se
récrie: Paris, mais elle y est née, y a vécu des années, s’y est même
mariée une première fois et y a donné le jour à une charmante fille,
Dame de la Mer, qui sera si heureuse de montrer à un compatriote les
curiosités berlinoises, quand elle sera sortie de l’Institut du
Professeur Cerf-Mayer, où on vient de lui faire une bien curieuse
opération.
Vagualame cherche en quoi peut consister «une bien curieuse opération»
pour celle qui porte d’un cœur léger une synthèse contradictoire de
visage. Mais il n’a pas un long temps à s’interroger, car c’est une
avalanche de questions sur Paris, ses modes, ses théâtres, dont n’attend
même point la réponse Frau Dr, aussi bavarde que sa jumelle, constate
Vagualame, qui a beau jeu, après tout ce que Yolande lui a raconté, de
découvrir que les filles du cocher se ressemblent aussi exactement que
le peuvent, d’une part, une réclame de teinture pourvue d’un échafaudage
pileux, blanc à droite, noir à gauche, d’autre part, une statue de
glace.
Expressionniste à Berlin, comme elle fut, voilà des années, ibsénienne à
Paris, Frau Dr est une dans l’innombrable théorie des femmes de bonne
volonté qui courent le monde en robes médiévales, des nattes roulées sur
les oreilles, des perles de bois peinturluré arrangées en colliers,
bracelets, etc..., et, au gré des modes, font de la pyrogravure, du cuir
repoussé, du spiritisme ou de la culture physique, toutes nues, dans les
prairies, où elles acceptent très volontiers qu’on les photographie
sautant des haies, pour les illustrés de l’Europe centrale.
A la ville, dans les ateliers où elles peignent des anges anémiques sur
un fond-fouillis de palmes et de lumières, habillent de reliures
gothiques les poètes anglais bleus et roses, aussi bien qu’aux champs,
lorsqu’elles cueillent les plus innocentes des fleurs pour des couronnes
et des guirlandes, partout et toujours, elles s’affirment végétariennes
en diable, folles des spectacles d’art et danses rythmiques, parlent
extasiées et sibyllines de Bach et de Rimbaud, qu’elles appellent Jean
Sébastien et Jean Arthur, comme s’il ne s’agissait que de petits cousins
juifs ayant réussi à glisser un prénom rare entre le banal qui leur est
propre et le Lévy patronymique. Chastes et paisibles créatures et qui
jamais ne refuseraient de partir en guerre pour défendre une liberté que
nul ne leur conteste.
Ainsi, Frau Dr, esclave de son privat docent, jusqu’à lui servir de
réclame avec sa tête d’avant-après, éprouve-t-elle le besoin de
proclamer bien haut, devant Vagualame, ses principes quant aux droits
sexuels. Jadis la femme (Frau Dr montre, du doigt, la moitié ridée de
son front symbolique) était domestiquée. Aujourd’hui, elle commence à
s’affranchir (caresse à l’autre moitié remise en état, jeune, lisse).
Survivent, de l’ère barbare, à peine quelques épouses encore soumises à
l’hebdomadaire coït conjugal qui rend mères sans laisser le temps de
devenir amantes. Mais ce n’est pas fini. Des faits, il faut des faits,
et pas simplement des théories, si l’on veut que les mœurs deviennent ce
qu’elles doivent être. C’est pourquoi Frau Dr est fort heureuse que sa
fille ait subi à l’Institut sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer une
opération qui la métamorphose, à son gré, dans sa plus secrète intimité.
Frau Dr a justement promis à sa fille d’aller la voir cet après-midi.
Donc, si Vagualame n’a rien de mieux à faire, qu’il l’accompagne.
* * * * *
L’institut sexuel du Dr Optimus Cerf-Mayer.
Une façon de ministère avec colonnes en faux porphyre, escaliers de
pompeux mauvais goût, paquets de brochures éventrés à terre, et dans des
niches deux bronzes d’art, un monsieur à moustaches, tout nu, grandeur
nature, et une dame de la même taille et dans le même équipage.
Le Dr Optimus vient justement de sortir, mais son plus cher disciple
recevra Vagualame et lui montrera les curiosités de l’établissement,
tandis que Frau Dr ira voir sa fille, à l’étage des opérés.
Le plus cher disciple, un Suisse (encore) parle d’Optimus Cerf-Mayer
avec des larmes dans la voix. Et certes, comment, sans un maître ès
choses sexuelles, aurait pu s’y retrouver le jeune montagnard qui, même
avant la puberté, dans une chair qu’on aurait crue héréditairement
coriace et imperméable aux vices, sentit s’éveiller de pervers
instincts? Anormal. Il était anormal. Et on parlait de stériliser les
anormaux du canton de Vaud. Lui, avec ses goûts, ne risquait certes
point de faire des enfants. Donc il pourrait opposer l’inutilité de sa
stérilisation. Tout de même, il avait froid dans le dos quand on
discutait de la loi sur l’anomalie. Rossignol parmi les pingouins (il
avait trouvé, tout seul, cette image), il aurait voulu chanter, aimer.
Il n’osait, confondu par le saint exemple des siens et surtout celui de
sa sœur aînée, créature d’élite, dont la vertu venait d’être célébrée
(tiens, comme on se retrouve) tout au long de _Cœur de goitreuse_.
Dernier né, enfant de vieux, sans doute était-il d’un sang plus pauvre,
puisque, le seul de toute la chaletée, il demeura sans goitre. Sa mère,
qui le considérait comme quelque peu infirme, n’aurait certes pas
continué à l’entourer de douce pitié si elle avait imaginé quelles
tentations le tenaient éveillé, la nuit, le cœur battant à l’unisson du
coucou national, dans son petit lit blanc. Peut-être, lui-même, à force
de lutter, aurait-il fini par étouffer la voix des sens, si la fatalité
n’avait voulu qu’un beau jour s’amenât pour passer le temps de ses
vacances un cousin de Zurich.
Le Zurichois, très gandin, fait grosse impression, grâce à des gants
beurre frais, qu’il ne quitte, et tout juste, que pour manger et dormir.
Amoureux du dandy et des gants, le petit montagnard emmène le tout en
promenade, et quand il y a quelques sapins entre eux et la demeure
familiale, il caresse les doigts encapuchonnés du citadin, qui, pour
toute réponse, lui écrase les lèvres de ses dents. Arrêt. On se couche
sur l’herbe, mais, soudain, le Zurichois, qui semblait prendre plaisir
au jeu, laisse son partenaire en plan et crie: «Blumen, Blumen.» Des
fleurs, des fleurs. C’est le miracle des colchiques, le contraire même
de celui que Vagualame vit rendre folles les vendeuses de mimosa.
Blumen, Blumen. Des fleurs, des fleurs, dont l’innocence donne honte de
la chair, de toute chair. Le Zurichois sera pasteur, mais, avant de
partir pour l’école de théologie, il offre ses gants beurre frais, les
gants profanes, les gants coupables au petit montagnard qui n’a jamais
habillé ses mains rougeaudes.
Équivoque présent et qui suffit à décider d’un fétichisme opiniâtre.
L’hiver suivant a lieu l’avalanche, dont le torrent, avec la maison, ses
ours en bois sculpté, la statue de Guillaume Tell en rebois sculpté qui
protégeait un honnête petit monde, emporte aussi les gants beurre frais.
On sait que, grâce au sacrifice de la sœur aînée, sera reconstruit le
chalet.
Mais les gants?
Ils sont à jamais perdus.
D’où la mélancolie du futur disciple d’Optimus.
Comme on a payé son pesant d’or le goitre de l’alpestre Iphigénie,
l’adolescent ira terminer ses études à Neuchâtel.
Bien entendu il ne se laissera point ensorceler par le charme de la
ville sans bruit, sans fumée. Pourtant, la nuit, un rêve le mène au bord
du lac.
Les eaux sont vertes, mais d’un vert dont la pâleur est celle du froid.
Sur le petit tertre où il doit rencontrer Mme Hanska, Balzac de long en
large promène son ventre, sa redingote aux pans froissés et son pantalon
en vis de pressoir. Arrive Mme Hanska. Fort belle. Petit chapeau à
brides, long voile immatériel, les pieds gainés de reps noir. Jaquette
de taffetas feuille morte, jupe de jaconas à volants, fleurettes
blanches et noires sur fond rouille. Par malheur, des larges manches
dégouline un sang de comtesse naturellement bleu, mais qui n’en tachera
pas moins l’exquise toilette de voyage. Révérence de la dame au génial
romancier. Petit coup de vent traître venu de la surface des eaux, les
volants s’envolent et Balzac n’a plus d’yeux que pour les bas du même
azur foncé que le noble sang. Mme Hanska pour l’heure a bien d’autres
soucis. Assez intimidée (le psychologue note combien exquise peut être
la gaucherie chez une personne de si haute volée), elle s’excuse de
n’avoir plus de mains au bout de ses poignets. Tout à l’heure, dans la
diligence, comme elle voulait arranger ses cheveux, son chapeau et tout
ce tulle flottant, elle a mis tant d’énergie à se déganter, que les
doigts et les paumes sont venus avec le joli chamois beurre frais dont
elle voulait les libérer.
Qu’à cela ne tienne, répond Balzac. J’ai d’assez bonnes grosses pattes
pour qu’on puisse vous y tailler une paire de menottes. Et puis vous
êtes et serez toujours
_Hanska, Hanska, la belle Polonaise._
Et, sur un air de boîte à musique, voilà Balzac qui se met à danser,
d’une telle patauderie qu’il devient, à force d’entrechats, l’un des
ours en bois sculpté du chalet familial. L’ours et le chalet sont
emportés par une nouvelle avalanche, et, avec eux, toutes les mains qui
ont eu des coquetteries beurre frais.
C’est à ce point du rêve que le disciple du Dr Optimus s’éveille en
sursaut.
Il finit par se confier à un jeune Roumain, beau comme un bouvier
antique, venu étudier la psychologie enfantine, d’ailleurs excellemment
expérimentée et enseignée à l’université de Neuchâtel.
Le Roumain conseille un petit séjour à l’Institut d’Optimus Cerf-Mayer.
Lui-même, au fin fond de sa Valachie, se morfondait avant qu’il eût
décidé d’aller consulter le savant berlinois pour qui, d’ailleurs, ce
fut un jeu que de voir clair dans le fils des gospodars, puisqu’il lui
prouva, illico, que toutes ses hantises avaient leur principe dans le
désir jusqu’alors insatisfait de coucher avec une femme qui eût un sexe
d’homme.
Le Suissaud prend donc un billet pour Berlin.
Cerf-Mayer lui ouvre grands les bras et les portes de son palais.
Sur-le-champ, il envoie chercher deux paires de gants beurre frais: une,
que portera nuit et jour le jeune inquiet, l’autre pour figurer dans le
musée de l’Institut parmi divers fétiches, dont les bottes d’un nègre
éoniste type, c’est-à-dire semblable au chevalier d’Éon connu pour
n’avoir jamais porté les vêtements de son sexe. Comme beaucoup
d’éonistes mâles, ce nègre avait le vice des bottes, qu’il faisait faire
à très hauts talons, d’après un modèle genre aviateur, en vogue pendant
la guerre, de l’un et l’autre côté du front, quand les plus frêles
jeunes filles copiaient les soudards, car l’éonisme souvent se
complique, l’homme qui s’habille en femme poussant la perversité jusqu’à
vouloir sembler une jeune femme éprise des autres femmes et qui, pour
les mieux séduire, affecterait une allure quasi masculine.
* * * * *
Le Suissaud, d’après Cerf-Mayer, s’assimilait à la Dame Hanska de son
rêve, et, s’il ne se fût refoulé, eût porté jupe à volants de jaconas
fleuri blanc et noir sur fond rouille, jaquette de taffetas feuille
morte, petit chapeau à brides et long voile du même vert inquiétant que
les eaux du lac. A noter, d’ailleurs, qu’il était amoureux de Balzac,
puisqu’il avait inventé la danse balourde afin de le mieux confondre
avec l’ours, premier symbole viril dont ait pu s’émouvoir une inversion
en quête dans un chaste chalet.
Mais puisque son désir inavoué pour un monsieur à gros ventre l’a mené
jusqu’ici, le Dr Optimus, décidément généreux, offre sa rondouillarde
personne.
Devenu «le plus cher disciple», notre Suissaud oubliera cimes et forêts
pour se dévouer corps et âme à l’œuvre de son maître.
Aussi, s’empresse-t-il de remettre à Vagualame le questionnaire de la
maison, deux pages dont la fine et insidieuse imprimerie s’enquiert des
goûts, capacités, dimensions, anomalies et menu fretin des signes
distinctifs. Ceci fait, il parle de l’article 175 du Code pénal allemand
qui punit de prison l’homme qui a eu des rapports avec un jeune garçon.
A vrai dire, l’article 175 n’est pas un grand empêcheur. Cerf-Mayer,
qui, d’ailleurs, n’a jamais manqué de courage, n’en a pas moins, depuis
toujours, mené une campagne si acharnée pour son abolition, que les
nationalistes bavarois, à Munich, en 1919, ont attenté à sa vie.
Or si, note le Suissaud, le plus grand nombre se soucie assez peu de
l’article 175, certains malchanceux, amateurs de plein air, surpris
plusieurs fois la nuit, par la police, dans le Tiergarten, et, du fait
de la récidive, condamnés à une assez longue peine, au sortir du cachot
viennent, et plus souvent qu’on ne saurait croire, demander à Cerf-Mayer
un certificat en bonne et due forme qui leur permette de subir la
castration. Opération de rien du tout. Moins grave qu’une vulgaire
appendicite.
Vagualame aimerait mieux penser à autre chose, mais le Suissaud, heureux
de se sentir à l’abri de la stérilisation légale, dont le canton de Vaud
menace ses habitants, épilogue sur les avantages échus aux eunuques de
leur gré. Les hommes, paraît-il, ne sont pas seuls à bénéficier de
l’aide tranchante du fer, et les femmes ont aussi un grand goût pour les
ablations qui les métamorphosent dans leur intimité sexuelle.
--Ainsi, la fille de Frau Dr Herzog, Dame de la Mer, docile aux volontés
d’une belle Américaine, Miss Patre, son amante, n’a pas craint de se
faire raboter la poitrine et enlever ce que le jeune Helvète mysogine
appelle, comme s’il s’agissait d’une sautillante famille de très jeunes
et gentils animaux: les ovaries. Un jeune homme qui trouvait qu’une
partie de ce dont venait d’être allégée la jeune fille ferait fort bien
son affaire, vint à l’Institut pour qu’on lui greffât...
--Les seins? interrompt, simpliste, Vagualame.
--Non, les ovaries, rectifie le Suissaud, et on les lui a effectivement
greffées sur la hanche droite.
--Joli bouquet.
Sans doute Frau Dr Herzog a-t-elle raison, et chacun a le droit d’user
de soi, de son corps, de son visage, comme il l’entend, mais pourquoi
faut-il qu’une Américaine, habituée, par la mode transatlantique du
camping, à coucher sur la dure, ait décidé à se faire planche la
Rouquine que, sur la foi de Mme Rosalba, Vagualame était venu prier de
se laisser engrosser d’un enfant bleu?
Il pleure les ovaries, comme dit le Suissaud, les ovaries ravies à leurs
nids, pour un exil sur une hanche droite de godelureau, bébés fous,
bébés ivres, mes petits coquillages absinthiques, palourdes d’amour,
martins pêcheurs, martins pêchés, ovaries, plus attendrissantes que vos
cousines patronymes les demoiselles otaries, les otaries, chères filles,
arrachées aux délices des glaces originelles pour jouer du violon ou du
cor de chasse dans la poussière des music-halls, entre un numéro
d’équilibriste japonais et les efforts d’un couple d’acrobates
syphilitiques à maillots violets déteints sous les bras.
Mais les ovaries d’une Dame de la Mer ont de la famille ailleurs que sur
les banquises, et, en Méditerranée, par exemple, toute la troupe se
serait bien fiancée à un phalanstère d’oursins.
A table, au dessert, le jour des noces communes, on aurait chanté:
_Ursule, Ursuline,
Monsieur des Ursins,
L’ours, votre cousin,
A son fils marin.
Vive la Marine
Et gloire à l’oursin._
En Polynésie, mi-algues, mi-corail, elles se seraient épanouies,
végétation minérale, et dignes de ces arbres de sel qu’on trouve dans le
secret des mines au fond du fin fond de la terre. Or, plantes, même
plantes, ces ovaries n’auraient pas voulu de ton pollen, Vagualame,
grande orchidée. L’enfant bleu? Mais il était chimère parmi les chimères
de la pythonisse en délire d’un quartier petit bourgeois. Père d’un bébé
azur, tu n’aurais pas été mécontent. Sacré instinct génésique. Tu as
honte. Tu te sens frustré, diminué. Drôle de moralité à l’histoire de la
Rouquine rabotée. Le Suissaud parle. Tu l’écoutes sans l’entendre. Tu
restes en plan, tout saugrenu. Aussi sot que grenu. Les calembours,
maintenant. N’empêche que, pour une plage de peau, à droite d’un
nombril, les ovaries ont déserté Dame de la Mer.