le peuplent sont là pour tenter ta faiblesse. Tu ne voudrais pas mourir
sans avoir vu Venise, Tahiti, les deux Amériques. Quand tu rencontres
des enfants, tu cherches des épithètes qui décident de leur avenir. Tu
dis: celui-ci est l’enfant séduisant, cet autre, l’enfant obscène, et à
la campagne tu caresses l’herbe, comme un chien dont tu serais amoureux.
Pourtant la Nature, aussi majuscule que tu la voudras, tu sais bien
qu’elle n’est, flore et faune, qu’un dictionnaire, sans doute
dictionnaire à surprises où le rêve parfois a trouvé son verbe, mais
dictionnaire tout de même, et rien que dictionnaire.
Commence donc par mépriser la lettre que l’esprit flamboyant ne double.
Fruits, chaises, bateaux, continents, mers, flaques de soleil, gifles de
pluie, la goitreuse dégoitrée, Mimi Patata et ses twins, le Prince de
Galles et ses broderies, Rosalba et ses prédictions, Yolande et le
fakir, le taureau d’appartement et le rat, toute cette mosaïque, dont ta
vie elle-même n’est qu’un point, ne valent que si, hors de leurs
frontières, de leurs contours habituels, un écho les ressuscite,
métamorphosés, supérieurs à soi-même.
Ainsi, du reste, as-tu aimé la nuit, comme ta plus belle, ta magnifique,
ta seule vengeance. A la minute où l’astre à préciser enfin chavire,
parce qu’il n’y a plus de faits, mais simplement des risques, alors, du
jeu d’ombre et de lumière naît le miracle de transsubstantiation. Tout
devient pourpre à notre orgueil. Et nous connaissons le règne des choses
disproportionnées.
Mais la Ville, Yolande, qui, pour expliquer le mal à renaître avec le
jour, ont, à la taille de leur conscience, de leur éveil, rapetissé la
mémoire d’un élan, même si, de leurs larmes, tu eusses été la cause,
pour n’avoir vu de l’émotion que le principe, il faut qu’une taie soit
sur l’œil de feu, dont, tout ensemble, doit juger et éclairer le monde
quiconque se réclame d’une vie supérieure à la quotidienne.
Un poète[1] a imaginé deux miroirs bien en face l’un de l’autre, sans
rien dans l’intervalle, sinon un regard libre de tout corps, de toute
chair, pour que ne fût plus réduite à des mots, la notion d’infini.
[1] Francis Picabia.
Hélas, tu sais trop bien, créature misérable, que ta personne physique
est un objet plus difficile qu’un autre à oublier, à cacher. Ce qui, de
toi, dispose du miracle des miroirs conjugués ne saurait, malgré le plus
héroïque propos, empêcher que se glisse, entre les deux surfaces
réfléchisseuses, ton obsédant individu.
Au lieu d’une extase libre de mots, ce serait donc un Narcissisme à
l’infini rabâché. Une tête, deux têtes, trois têtes, quatre, cinq,
cinquante, cent, cinq cents, mille, cent mille têtes. Mais comment des
yeux seraient-ils éblouis, qui se rappellent encore le palais des
mirages des jeudis puérils, quand un simple papier vert, de ses
découpures réfléchies, créait une inextricable forêt?
C’est ta faute, cœur trop instruit.
Mieux que toi, n’importe quel lampion éclairerait ces fêtes que tu veux
encore te donner à toi-même. Parce que les astres à ton sang ne mêlent
plus leur lumière, un fleuve mat abreuve cette chair, ta chair. Tes
cheveux ont perdu leur fauve insolence et tes yeux n’espèrent plus
briller jamais.
Tu voudrais avouer mais tu n’as pas de crimes.
Yolande et toi demeurez face à face, sans plus à vous dire que chiens de
faïence.
Vos oreilles sont des surcharges rococo.
Pas un moment de vous qui mérite sa résurrection, et il était juste que
ce jour commençât par une aube de fer-blanc et que nul visage ne
s’attendrît, ne se penchât, ni sur l’un ni sur l’autre de vos réveils.
Tu le sais, Vagualame, et que les larmes de tes semblables ne sont pas
d’un tel prix qu’on doive s’obstiner ainsi à t’en vouloir faire honneur.
Donc, une fois pour toutes, refuse cette responsabilité lyrique, mais
constate que tu ne connais personne de ton espèce qui vaille même une
goutte d’eau salée. L’autre poète[2] avait donc raison qui s’écria: «il
faut désensibiliser l’univers».
[2] Paul Éluard.
En dépit des mains carrées, des jambes mal attachées, de la graisse et
des nauséabondes petites pensées qui les gonflent, et des goitres
bourgeois dont ils sont porteurs au propre et au figuré, les hommes,
dans les livres, les théâtres, les musées, ne cherchent, chacun que son
propre portrait. Ainsi toutes les Françaises ont lu _Cœur de Française_.
Principe même de la statuaire grecque, du succès de Phidias et Cie.
Or, si l’on accroche le grelot de la réalité, toi, Vagualame, tu diras
fort judicieusement que d’un marbre de la meilleure époque, expédié tout
droit de l’Acropole, et d’un jeune maquereau torse et membres nus, juste
avec, entre les cuisses et le nombril, un petit caleçon de coton rose et
blanc, qui se dore, au soleil, l’été, sur la plage de Catalans, à
Marseille, c’est le maquereau qui a raison. De même, les grosses
nourrices quadrupèdes et ailées, connues sous le nom de sphinx, t’ont
depuis longtemps donné à penser qu’il était malhonnête d’arracher aux
fantômes les plus aériens de leurs attributs, pour en décorer des
créatures que deux lourdes paires de pieds fixent au sol.
Au reste, si tu méprises ces quatre-pattes, c’est que tu as, pour te
porter, des milliers et des milliers de pieds. Tu vas si vite que tu
n’as pas le temps de t’arrêter à un être, à une idée. Pas même infidèle,
puisqu’on ne te connaît pas de liaison, mais toujours tiré à hue et à
dia. Et sans cesse le rêve d’une grande force mystérieuse souterraine,
dont tu espères qu’un jour elle te jettera plus loin que l’horizon et
l’habitude, là-bas, où il est bien temps qu’éclate enfin le soleil de
soufre et d’amour.
Ce soleil, il est l’œuf dont naîtra l’oiseau esprit. Mais que ne tente
jamais de l’apprivoiser la ruse des oiseleurs. C’en est assez de la
navrante fable de Psyché qui perdit l’amour pour l’avoir voulu
connaître. D’ailleurs, Vagualame, tu n’as qu’à regarder tes doigts. Bien
trop grossiers pour que tu oses les offrir en perchoir à la colombe
immatérielle. Qu’importe, au reste, que l’oiseau soit colombe
immatérielle, rossignol à barbe, triangle à musique, pourvu de plumes
aussi habilement travaillées que celles dont s’orne le mythologique
chapeau de Mercure, et quand bien même serait-il aigle éléphantin, oie
verte ou vulgaire vautour pelé, il mérite un nom, au moins égal en
beauté à celui du guépard. Mais, surtout, Vagualame, ne l’appelle jamais
ni Dieu ni diable, car ses ailes déployées seraient à l’étroit dans le
ciel des hommes et nul ne saurait imaginer un enfer assez vaste pour les
flammes qui le couronnent.
Cette violente douceur qui n’est ni blanche ni noire, ni bleue, ni
rouge, mais blanche et noire, et bleue et rouge, comment la créature
dont le rêve en fut effleuré osera-t-elle, à son réveil, y avoir reconnu
la caresse d’une paume et pas d’une autre, le sourire de certaine
bouche? Mais les yeux n’en continuent pas moins à prendre pour des
larmes, leurs larmes, l’aveuglante rosée de l’aube.
Yolande, la Ville, vous tous et toutes qui avez voulu éclairer d’un nom
l’heure assez émue pour n’en point porter, Vagualame vous sacre
tricheurs et tricheuses.
YOLANDE.--Moi, tricheuse? Pourquoi?
VAGUALAME.--Tricheuse parce que tu joues pile et face.
YOLANDE.--Pile et face?
VAGUALAME.--Oui, pile et face et face et pile et pile et pile et face et
face. Tu pleures, tu rêves, tu pleures, mais à quoi bon donner figure
humaine à cette humidité?
Au temps de l’enfance, quand brillait un soleil incompréhensible
derrière le rideau de pluie, ton cocher de père disait: «Tiens, voilà le
diable qui bat sa femme». Toi, aujourd’hui, quoiqu’il n’y ait, entre
nous, nul lien conjugal, tu voudrais venger ton sexe, battre l’homme. Tu
n’as pas bien choisi l’époque. Depuis des jours et des jours, pas le
moindre des orages paradoxaux, bagues d’arc-en-ciel, aux doigts énervés
des minutes. C’est l’automne, Yolande, une sale saison. Dans la ville de
chair, le zinc dont m’obsédait la tentation, au plus haut étage du
sanatorium gratte-ciel, ne coulera plus, fleuve lyrique, froide et quasi
charnelle tendresse, aux mains de mon ennui. Le 15 octobre, là-bas, au
sud, c’est une hypocrisie mordorée et mes pieds ne retrouveraient plus
la fragile route des canicules, entre l’incendie tombé du ciel et
l’ombre plus douce que raisin violet. Rompu le fil que le regard ne
pouvait deviner, et que, pourtant, suivait la marche, maîtresse de
l’aveuglante alternance, et, sans jamais le moindre vertige du gouffre
de lumière, à droite, ni de cette fraîcheur, à gauche, creusant les
pavés de la projection terrestre des murs haut dressés à même l’azur...
* * * * *
Et voilà Vagualame qui, une fois encore, a oublié Yolande pour se
rappeler, au bord des flots, une ville, qui, elle, n’a jamais prétendu
ni pleurer ni rêver de personne, le contraire même d’une rue des
Paupières-Rouges où l’on rencontre une femme à fakir et pique-puce.
Promeneuse égarée au jardin des pesantes pivoines, une jeune fille
passait, si légère que ses pieds semblaient les feuilles d’une plante
que nulle racine au sol ne fixe, et de cette silhouette une ombre se
levait, montait jusqu’aux nuages, où, pour sa plus douce joie, l’homme
voyait galoper le lion, le loup, la gazelle. Mais une faune transparente
aura toujours du mal à vivre, et, tandis que les sphinx griffent encore
le sable des plus vieux déserts, un soir, de grands carnassiers à noms
foudroyants se mirent à broyer, et, toute la nuit, broyèrent les os des
bêtes à pelages beiges et regards longs.
Et maintenant se tait le peuple chaussé d’espadrilles qui lançait,
lassos à saisir l’azur, les couplets dont les Turcs offraient la
caricature nasillée, à l’heure des gramophones.
Mais ne va point songer à partir pour le port, capitale des voyous que
tu appelais rouges-gorges, à cause des foulards comme tu les aimes,
Vagualame, mais qu’ils nouent autour de leur cou, eux, les arsouilles
musclés, simplement pour le plaisir. D’ici quinze jours ce sera la
Toussaint, à Marseille comme ailleurs. On jettera des couronnes à la
mer. Un faux Napolitain ne se réchauffera point à manger des flammes et
les filles auront une voix sourde, des yeux méchants, car déjà la pluie
transperce la soie éraillée des corsages, accable la courbure des reins,
les jambes mal défendues et les pieds fourbus et qui chavirent dans de
mauvais souliers à talons trop hauts.
Sur l’univers entier tombe la plus perfide des saisons. Vagualame, tu ne
sais où aller et, pourtant, tu dois partir. Que signifie, en effet, ta
présence à cette heure, chez la femme au fakir? Bien sûr, tu n’as pas
envie de faire l’amour avec cette banquise.
Donc, il faut prendre ton courage à deux mains, renouer la conversation,
dire au revoir...
Et puis...
Et puis, ce sera l’oasis, le sommeil.
Mais quoi?
Tu claques des dents, tu frissonnes, et les yeux perdus, bien que
Yolande ne soit pas à trois mètres devant toi, soudain tu te mets à
chantonner:
_Dans le mitan du lit,
La rivière est profonde._
Tu te répètes, jusqu’à ce que d’un ricanement, ton propre ricanement,
soit coupée la litanie.
Alors, commence un discours, un soliloque plutôt, car, pour toi seul,
encore une fois, tu parles, ce dont, au reste, pourrait fort bien
s’exaspérer un orgueil professionnellement séducteur d’ancienne
danseuse. Il est vrai que tu le lui as toi-même rappelé. _Noblesse
oblige._ Donc l’amie du prince de Galles saura se contenir. Ses doigts
auront beau tambouriner, et malgré eux, d’ailleurs, sur les bras du
fauteuil, elle te laissera jaspiner. Et tu t’en donnes:
Moi, Vagualame, je dois rentrer me coucher. Seul. Aux soirs de mon
enfance, je prenais toujours, à côté de moi, pour dormir, un ours et une
petite locomotive. De l’un et de l’autre j’étais amoureux, et, certes,
plus amoureux que mon père de la maman Bijou, évoquée par la vieille
Rosalba, cet après-midi, avec un enthousiasme aussi déplacé
qu’anachronique, puisque celle qui m’enfanta, aujourd’hui morte, fut de
son vivant trop insoucieuse de charmer son fils pour que, d’elle, une
sensualité s’éveillât. Bébé renifleur, dès mes dix mois je lui préférai
la femme de chambre, une certaine Lucie qui se parfumait à l’œillet.
Pour un petit de bourgeois français, une mère, c’est un meuble, au même
titre que le buffet Henri II, le Pleyel du salon, ou le grand lit faux
Louis XVI des parents.
Un peu plus naïf, sans doute, que les autres, et, rétrospectivement
effrayé de ma frigidité puérile, parvenu à l’âge d’homme, j’allais voir
un psychanalyste.
Il a commencé par un interrogatoire:
--D’où venez-vous?
--De chez une femme.
--Son âge?
--Vingt-neuf ans.
--Le vôtre?
--Vingt-six.
--Parfait. La femme à qui vous avez rendu visite était plus vieille que
vous. Premier point. Avez-vous éprouvé une émotion en sa présence? Et de
quel ordre, quelle intensité?
--Une chauve-souris nouvelle-née, tombée de je ne sais où, s’était
écrasée contre le sol de la terrasse où nous nous tenions. Adulte, une
chauve-souris ne me paraît déjà guère excitante. Mais, nouvelle-née,
avec une pauvre chair molle, froide, mauve, à vif, et surtout celle-là,
les ailes déchirées, le cou cassé, la poitrine en marmelade...
--Très bien, très bien. Quel animal détestez-vous entre tous?
--Le morpion.
--De mieux en mieux. Avez-vous des frères, des sœurs vivants?
--J’avais un frère, il est mort. J’ai encore deux sœurs vivantes.
--Qui préférez-vous des trois?
--Mes sœurs.
--Elles sont vos aînées?
--Non. Mon frère, lui, était l’aîné.
--Alors vous devez vous tromper, Monsieur. Ou plutôt, vous n’osez dire
votre pensée. Phénomène des résistances. Phénomène bien connu des
psychanalystes. Une dernière question, s’il vous plaît. Redouteriez-vous
de devenir aveugle?
--Plus que tout au monde.
--Tout s’explique et fort simplement. Nous nous trouvons en présence
d’un banal, classique complexe d’Œdipe. Vous avez rendu visite à une
femme plus vieille que vous, la mère. Sans la moindre compassion pour
l’enfant chauve-souris qui se tua en tombant du nid, la pauvrette, au
lieu de vous apitoyer vous n’avez, au contraire, éprouvé que dégoût,
écœurement et vous haïssez les morpions inoffensifs, mais, par
définition, parasites, donc symboles des plus petits que vous, de ceux
et celles à naître et dont votre enfance redoutait qu’ils vinssent vous
ravir ce que de l’affection maternelle vous estimiez votre dû. Vous
secouez la tête? Vous n’avouerez pas, et voudriez abuser les autres
comme vous vous abusez vous-même, en toute inconscience, certes, je
l’admets, lorsque vous prétendez avoir préféré et préférer encore au
frère aîné les sœurs qui vous sont puînées. Mais commençons l’analyse.
Je prends un crayon, du papier, m’installe derrière vous. Alors, selon
la méthode que vous n’ignorez point, parlez, énoncez, sans contrôle
aucun, ce qui vous passe par la tête. Une seconde, s’il vous plaît.
Oubliez ma présence. Je vous écoute.
--Inutile, docteur. Je n’ai jamais rien pu dire, même de fort composé, à
qui n’était point dans le champ de mon regard. Le subconscient n’est
point petite fille autruche. Une présence lui arracherait, peut-être,
son secret. Une embuscade, jamais. Iriez-vous de gaieté de cœur dans une
rue déserte et mal famée, la nuit, si vous étiez sûr que, derrière la
palissade des terrains vagues, d’invisibles crapules sont là qui
guettent votre passage? Si, de tous les hommes, le plus grand nombre se
complaît à songer au suicide, fort peu s’y résignent, mais nul ne se
laisse assassiner. Donc, docteur, j’évite les impasses où, le couteau
sous la gorge, il me faudrait vider mon sac. Et puis après tout,
pourquoi ne jouerions-nous point franc jeu? Je sais à quoi m’en tenir et
que je suis affligé non du classique complexe d’Œdipe, mais du simplexe
anti-Œdipe. Au fond, au fin fond du cœur, entre les pavés de
l’arrière-cour, pas même assez de terre pour le chiendent de
l’obsession. Voilà pourquoi je ne sais comment passer le temps. Je n’ai
jamais désiré ma mère. J’ai tout juste levé les jupes d’une fille de
cuisine, à la campagne, quand j’avais quatre ans. Or, malheur à l’homme
qui n’a pas voulu coucher avec sa mère. Ceux qui souffrent du complexe
d’Œdipe ne sont point les malades, puisqu’ils forment la quasi-totalité.
Au contraire, pauvre isolé, atteint du simplexe anti-Œdipe, je pourrais,
paraphrasant sainte Thérèse, hurler à tous les échos, que je souffre de
ne point souffrir.
Mais, est-ce le phénomène des résistances, cher sans doute à M. de la
Palice, j’ai menti, non quant à mes frère et sœurs, mais quant aux
morpions, car à parler franc j’adore ces délicieuses petites bêtes. Si
je n’ai pas un petit bonsoir à leur aller porter, dans leurs buissons de
poils, toute la nuit je rêve que leurs souterrains neveux, les termites,
à même ce corps solitaire que nulle volupté n’a fait invulnérable, vont
creuser leur galerie, le long des jambes, du tronc, des bras, du cou. Et
je m’effondre, presqu’île de poussière, sur l’incolore océan des draps.
Presqu’île.
Vous pouvez encore y aller de votre symbole phallique, mais comme tout,
à se diffuser, devient confus, panthéisme, par exemple, ne faisant plus
qu’un, au bout du compte, avec athéisme, ainsi l’interprétation
pansexuelle des créatures les met toutes dans le même sac, puéril
uniforme très ajusté, en peau de couille, et qui écrase le sexe de
l’homme, tandis que celui de la femme est cousu à petits points du fil
même qui tient assemblées les pièces du costume. A la fin des fins cette
matière apparaît aussi peu érotique, aussi peu érogène, aussi peu
érophile, et certes moins subtile de veine et de grain que le marbre
d’où la 3e République a fait jaillir les statues de ses squares.
Or, docteur, je vous le demande, l’esprit révolutionnaire, la force
libératrice d’une science que vous prétendez servir, mais dont, en
réalité, vous vous servez, en quelle infecte boulette vont la
métamorphoser vos mains, dont l’une est paresse et l’autre imbécillité?
Et pourquoi faut-il que, la très haute parole, un nain prétende s’en
saisir, se croie plus grand qu’elle?
--Monsieur, interrompit le médecin, une science ne vaut que par qui
l’applique. Si donc vous blâmez ma manière, continuez à vous passer de
la psychanalyse. Empêtrez-vous dans vos complexes jusqu’au jour où...
--Quoi? des menaces? Mais si j’avais des complexes, ils me seraient trop
précieux pour que j’acceptasse d’en être jamais vidé. Les plus dignes
parmi les hommes n’ont point à nourrir de leurs aveux, de leur moelle,
leurs frères inférieurs. Et que ferais-tu, psychanalyste, de tout ce que
tu m’aurais pris? Tu dois être plein à craquer de tous les médiocres
secrets extorqués à tes clients. Voleur, semblable aux autres dont nul
ne sait user de ce qu’il a dérobé, c’est toujours la même brocante, le
même recel à l’ombre du temple, d’où le nommé Jésus chassa les
marchands. Mais il fallait commencer par raser le temple lui-même, le
palais des supplices que l’humanité masochiste mit des siècles et des
siècles à se construire. On ne connaissait pas la dynamite, vous
récriez-vous, du temps du Nazaréen. Belle excuse. La vérité, hommes, la
vérité, nous, la vérité, moi, la vérité c’est qu’il n’y a point assez de
phosphore, point assez de rouge colère dans le sang de nos cœurs. Mains
trop courtes (tiens, je t’offre encore deux fois cinq phallus,
psychanalyste), mes mains que j’aurais voulues palmes de lumière, leurs
dix doigts, leur double anémie boursouflée, n’a pas même tenté de
déchirer le carton pâte des faux remparts qui m’encerclent. Je vis
encagé, comme les petits camarades, captif et victime trop souvent
orgueilleuse de l’individualisme bluffeur qui oppose les créatures les
unes aux autres pour la vaine joie des psychologues, romanciers mondains
et l’espèce multiforme des amateurs de potins et de ragots. Le Salut
n’est nulle part, ne sera nulle part, tant qu’on le croira pour
quelques-uns et non pour tous. Le vieux savant de Vienne qui a montré
aux hommes les silhouettes nues que dérobaient, pour la plus funeste
confusion, les draperies compliquées des ancestraux et vains fantômes,
son admirable parole n’aura d’effective valeur que le jour où la foule,
la tourbe, la canaille, comme vous dites, après en avoir dépossédé les
snobs et l’égrillarde théorie des rationalistes conservateurs qui
singent l’audace, cette foule, cette tourbe, cette canaille
s’affirmeront assez agressives, assez inexorables pour s’en pourvoir
envers et contre tous, car même la connaissance est au prix du sang, et
qui veut l’acquérir doit, après avoir dénoncé des mythes tels que celui
de l’instruction pour tous et mille autres de la même farine, mettre
hors d’état de nuire ceux qui, ayant dispensé de faux bienfaits, n’ont
voulu paraître enseigner qu’afin de mieux celer les plus essentielles
des hypothèses libératrices.
N’emmaillotez donc plus les enfants de fausse humilité ou ne vous
étonnez plus qu’ils souhaitent, adultes, le retour dans le sein
maternel, l’oubli d’un monde où tout leur est contrainte.
Voyez Vagualame, presqu’île de poussière parce que
_Dans le mitan du lit
La Rivière est profonde._
La Rivière?
Lui qui aimait à parler d’océan, le voici bien modeste. A force
d’orgueil, sa phraséologie, ses métaphores antérieures sans doute
risquaient de devenir imprécises et même incompréhensibles. Mais si le
bel esprit du Café du Commerce, dans n’importe quelle ville de notre
chère France qui a la tête solide et sait à quoi s’en tenir, pouvait
prétendre que notre héros méritait bien de s’appeler Vagualame, le non
bel esprit du _Café du Pas Commerce_, dans n’importe quelle petite ville
d’un pays idéal qui n’a pas la tête solide et ne sait pas à quoi s’en
tenir, répondra que, sous ce désordre, il y avait une franchise en vrac
et qui valait mieux que n’importe quel mensonge tiré au cordeau, ce qui,
d’ailleurs, n’empêchera point le non bel esprit de déplorer que ce
scaphandrier des plus profondes bonnes intentions ait souhaité qu’une
rivière l’engloutît.
Vagualame, presqu’île de poussière qui rêvez à haute voix, éveillé,
dommage que Yolande, ce morceau de vanité froide, vous entende crier
ainsi à tue-tête, qu’un petit courant d’air de rien du tout
éparpillerait aux quatre coins du ciel et une mare noierait le petit tas
de cendre que vous êtes. Soudain, vous vous attendrissez, d’une
incompréhensible indulgence, pour vos mains trop blanches qui feraient
un beau nénuphar double. Tout de même, quand on se noie, on cherche à
étreindre quelque chose au passage. Vagualame s’accroche à une chanson,
la première entendue, celle dont berça ses plus jeunes mois sa nourrice,
une Bretonne que ce dénaturé, ce sans-instinct, ne sut pas même téter
spontanément.
Mais foin du passé.
Voici les paroles que hurle, sur un air pas très sûr, notre héros:
_Tout le monde y pue
Y sent la charogne
Ya qu’mon doux Jésus
Qui sente l’eau d’Cologne
Gnac gnac gnac mon doux sauveur
Qu’a la bonne odeur._
Du coup c’en est trop.
L’insolence de ce couplet rendrait Yolande folle furieuse si, grande
dame, elle ne savait se maîtriser.
--Quand j’étais petite, monsieur, je demandais souvent quelle sorte
d’animal était le mufle. Si je vous avais rencontré je n’aurais plus eu
besoin de répéter cette question. Ceci posé, je crois que nous nous
sommes assez vus. Je n’ai plus rien à vous dire. Comment ai-je pu, tout
à l’heure, vous confier le secret de ma vie? Vous avez un vilain
caractère et on doit avoir beaucoup à craindre de qui chante pareilles
imbécillités. _Gnac, gnac, gnac mon doux sauveur._ Je t’en donnerai du
gnac et du gnac, et de l’authentique, tu verras, quand je te ferai
grignoter par le rat qui pèse cinquante kilos. Ce rongeur et le taureau
d’appartement auraient vite fait de venir à bout d’une carcasse de
Vagualame. Ton salut, c’est la Patata. Elle sait que tu es avec moi. Je
la voudrais au diable. Vite qu’elle parte pour les Indes et s’y paie un
tel bon temps avec les 30 paires de jumeaux du Maharadjah, qu’elle ne
veuille plus jamais en revenir. Alors, gare à ta peau. Allons, ouste,
bonsoir.
--Bonsoir, madame.
--Ah, si vous m’aviez comprise, tout à l’heure, j’allais vous aimer. Mon
inhumaine beauté, quel drame! n’est point pour ceux de ce monde.
--Adieu, madame.
--Adieu, monsieur, et bon voyage.