Yolande n’est plus la simple survivante de Myrto-Myrta, la paradoxale

mais encore humaine ressuscitée dont les épaules, la poitrine exsangues

s’épanouissaient, sirène de marbre, hors des flots de tulle pailleté

noir. Yolande, soleil d’incendie, déchire, creuse la nuit, et Vagualame

retrouve, ruines et décombres, tout son passé. Yolande, elle, mériterait

de s’appeler Mémoire. Vois, Vagualame, l’herbe sèche des minutes, les

savanes embrasées du désir et surtout ces grands arbres, trop souvent

léchés par la langue de feu, les rêves, que ton orgueil, de ses mains, a

bâtis. Paysage calciné, charbonneux et à vif cependant, comme, après les

brûlures, le bois et la chair. Et puisqu’il faut un iris couleur de

sang, rappelle-toi, avant-hier, pas plus tard qu’avant-hier, non moins

surprenante que les stalactites de glace, dans les grottes, au cœur de

l’été, une chaude façon d’orchidée, de ta poitrine sans chaleur, a

jailli, bien écarlate pour un mois où tout se décolore. L’étoile

écarlate t’éclate dans la bouche. Tu te penches, tu as fermé les yeux.

Quand tu les rouvriras, tu verras une petite flaque de boue sanglante,

au fond d’une cuvette. Voilà ce qu’il en coûte d’aimer les grandes

putains de ville qui portent collier de visages en papier mâché. On

t’avait prévenu, pourtant. Pas un matin, au long de ces interminables

jours que tu demeuras au plus haut étage du sanatorium gratte-ciel,

l’homme à crâne pointu qui te servait de soigneur n’a manqué de venir te

répéter, que... si tu voulais, d’ici quelques mois, un an, deux ans...

Quelle promesse, au fait, pouvait bien sous-entendre la phrase

inachevée? Quelques mois, un an, deux ans... oui, mais à condition de

bien faire tout ce qu’il faut pour mériter de guérir, ajoutait la

Schwester aux joues de toile cirée rouge. Mériter de guérir? La première

fois, tu t’es demandé quel crime tu avais bien pu commettre. La seconde,

tu as commencé de comprendre que toute une mystique montagnarde et

sanatoire s’abritait derrière cette formule. Dès lors, la personne de la

Schwester eut une valeur symbolique, au reste jamais contredite par ses

gestes non plus que par ses paroles. Ainsi, a-t-elle pris son air le

plus enjoué pour t’apprendre qu’elle portait râtelier. Elle a

aimablement soulevé son bonnet de lingerie empesé, la coquette, car elle

tenait encore à te montrer un amour de petite caboche cabossée sous les

mèches clairsemées de ses crins jaunes. Vagualame, cependant, s’étonne.

La Schwester n’a pas de goitre. Or, le jour de son arrivée, feuilletant

les périodiques, dans une édifiante revue de Zurich (_Pro Juventute_.

Juillet 1922), il a lu que «_selon l’illustre professeur Dr de Quervain,

de Berne, successeur du réputé Dr Kocher, il existe trois sortes de

goitres, dont le premier, goitre banal, goitre bourgeois, très bien

porté, donne un air d’autorité et de respectabilité_». Alors, puisque

les plus dignes des arrière-neveux et nièces de Guillaume Tell se

mettent entre les clavicules et le menton la pomme que l’ancêtre

chassait à l’arc, cette Schwester, belle comme l’idée générale de

l’edelweiss, pourquoi porte-t-elle un carcan si lisse qu’il ne s’y

trouve certes point de place pour la moindre noisette? En réponse, la

Schwester n’a qu’à ouvrir le cylindre de toile amidonné qui lui sert de

col et à désigner, sur ce qui en émerge, une longue cicatrice.

Allègrement, elle paraphrase l’évangile, dont elle est férue, et, à

Vagualame qu’elle suppose incrédule comme saint Thomas, donne à toucher

du doigt le sillon à même sa chair, d’où la fatalité voulut que sautât

certaine boule d’un aussi bon effet décoratif, sous la peau, que, sur

une cheminée, le presse-papier avec vue du château de Chillon.

Goitreuse, par esprit fédéral de renoncement elle a sacrifié la part

quasi divine d’elle-même, et c’est de son histoire, toute son histoire,

rien que son histoire, que s’est inspirée la réplique helvète à _Cœur de

Française_, car enfin, Vagualame l’a deviné, ne font qu’une seule et

même personne cette Schwester et l’héroïne de _Cœur de goitreuse_, la

grande œuvre du célèbre romancier vaudois qui exalte avec un juste

lyrisme la costaude, pataude, rougeaude, rustaude, suissaude vertu des

montagnardes assez bien d’aplomb sur leurs pieds pour ne jamais risquer

de s’envoler, même quand monte, des plaines, du sud, le fœhn, vent de

folie...

Donc, il était une fois une petite fille qui habitait avec les siens un

joli chalet de bois. Elle chantait: _Mon beau sapin_, cueillait des

fleurs qu’elle arrangeait en bouquets et, chaque dimanche, se rendait au

prêche dans la vallée, vêtue d’une robe en broderies de Saint-Gall, dont

la fine collerette s’épanouissait sous un goitre bourgeois fort

prometteur et qui, du reste, ne manqua point à sa parole.

Un poète octogénaire de langue romanche, aveugle et à demi paralysé,

trouva quand même assez de force, dans son vieux corps, pour aller à

pied de ses montagnes à celles du canton d’Uri, où vivait l’exquise

créature, tant il voulait, avant de mourir, caresser de ses vieux

doigts, pour la mieux chanter, la merveille d’excroissance, objet de

tous les entretiens, de la plaine au glacier, depuis certaine

photographie parue à la première page d’un hebdomadaire illustré

lucernois, au-dessus de cette légende:

_Minerve n’est pas née de la tête de Jupiter,

Mais du cou de Vénus._

A quelque temps de là, le jury bernois, chargé de désigner une candidate

pour un concours international de beautés qui devait avoir lieu à

Hollywood, ne put que reconnaître en notre goitreuse la plus parfaite

des grâces fédérales, et certes, elle ne se serait point dérobée à ce

glorieux devoir, si elle n’avait, la veille même de l’élection, accordé

sa main à un chanteur de tyrolienne revenu de son service militaire à

ses prairies originelles, le teint aussi frais et non moins innocent que

celui d’un valseur de boîte à musique, car l’avait gardé de toute

tentation, de toute souillure, la chastifiante soupe aux nénuphars dont

Mme de Rosalba, experte ès choses amoureuses et guerrières, a ci-dessus,

déjà, vanté l’effet à Vagualame.

La noce a lieu un premier août, jour de fête nationale. Avec sa robe

noire qui, selon la coutume, lui servira pour son deuil, quand il aura

plu à Dieu de lui reprendre son époux, avec le tulle blanc qui la voile,

le bouquet d’alpenroses à la main et le goitre doucement ballotté dans

l’échancrure du corsage, la douce fiancée a fort bon air. Grise d’amour

et de vin sans alcool, elle n’en demeure pas moins fidèle aux traditions

et monte, à la fin du jour, avec les siens, sur un sommet pour allumer

des feux. Mais le jeune mari, tout à son bonheur, pousse un

troulaïlaïlaîtou si retentissant que lui en pète la veine du cou.

Rentrée au chalet familial, la vierge veuve décide qu’elle ne vivra plus

désormais que de sacrifices, se refuse aux objectifs des reporters,

interdit aux Homères locaux de composer de patoisantes odyssées à la

gloire de ses charmes et jure de se dévouer, en toute occasion, aux

éprouvés. La Providence, qui l’écoute, lui mettra bientôt du pain sur la

planche, car à la fin de l’hiver suivant, au retour du prêche, un

dimanche, elle et les siens trouvent leur demeure emportée par une

avalanche. La chaletée, sans logis, chante encore: _Mon beau sapin_,

mais le ton n’y est plus. Courage, braves gens. Vous avez de la

mélancolie dans la voix, mais restez humbles parmi les épreuves, ne vous

révoltez point, ne perdez pas confiance, car le salut vous viendra des

puissants de ce monde. La femme du président de la Confédération n’a

jamais réussi à rien faire pousser sur son épiglotte. Pas même un

trognon de pomme d’Adam. Or qui donc, plus fort et plus sincèrement

qu’elle, pourrait souhaiter les signes extérieurs de l’honorabilité, de

la respectabilité? Pour une dame qui connaît ses auteurs, la phrase de

l’illustre professeur Dr de Quervain est un couteau dans la plaie. A

Neuchâtel, Fribourg, Zurich, Lucerne, Lausanne, partout, dans les

vallées et sur les pics, on se gausse. A Berne, on chuchote, et les ours

de la fosse y vont chacun de son pied de nez, quand ils la voient

passer, le cou si mince que c’en est un scandale. Tout un été, elle a bu

les eaux des sources, puits et ruisseaux, d’une vallée fameuse par ses

difformes et ses demeurés, car elle se contenterait d’un goitre

crétinoïde, à défaut d’un bourgeois. Sans doute l’accuserait-on de

démagogie, mais il faudrait au moins reconnaître qu’elle a fait de son

mieux. Hélas! Ce ne sont qu’échecs sur échecs. Son mari parle même de la

répudier, lorsque, lisant, par hasard, qu’une milliardaire américaine,

victime d’un accident qui la privait du pavillon de l’oreille droite,

avait eu l’idée géniale d’offrir la forte somme à une pauvresse contre

un de ses appendices auditifs, la présidente de la Confédération

helvétique sourit et bat des mains: «Eurêka, eurêka.» Une petite

annonce: «On demande une goitreuse.» Mille se présentent. La vierge

veuve décroche la timbale. Anesthésie locale. Longue incision. Le noyau

sort du fruit, Minerve du cou de Vénus. Quelques points de suture. A

même la chair, en lettres de cicatrices, jusqu’à la mort, pourra se lire

le récit de l’héroïque abnégation. Mais il faut partir, abandonner le

plus précieux de sa chair. Sanglots, malgré l’orgueil de savoir que le

déchirement donne tout son prix au sacrifice. La présidente, il est

vrai, a des mots exquis pour apaiser cette douleur. Allons, console-toi,

ma fille, Guillaume Tell n’aurait pas mieux agi. Grâce à toi, on va

rebâtir le chalet. Et quel confort, quel luxe, jusque dans les W. C. où

un rouleau de papier est fixé sur une boîte à musique, si bien que, par

un heureux dispositif joignant l’utile à l’agréable, celui qui tire pour

en détacher la première sur la suite de feuilles fixées les unes aux

autres par un pointillé, a la bonne surprise d’entendre soudain: _Les

montagnards sont là._

Plus tard, quand ses petits frères et sœurs seront casés, toujours

assoiffée de sacrifice, la vierge veuve ira se dévouer aux malades. Et

pourquoi se priverait-elle de répéter à ceux qu’elle soigne fort

ponctuellement que toute guérison doit être méritée? Il faut être un

Vagualame pour échafauder, à ce propos, tant de méchantes arguties. Au

lieu de se laisser émouvoir, il se crispe, et, contre la Schwester

dégoitrée, va jusqu’à inventer une magie. Trop maladroit pour modeler

une figurine de cire, y enfoncer des épingles, il prend des pivoines,

des tulipes, n’importe lesquelles des fleurs rouges d’assez bonne santé

pour ne point pâlir à cette altitude, et, comme s’il s’attaquait à la

Schwester elle-même, d’une dent vengeresse il martyrise le vermillon

joufflu des fadeurs végétales.

Symbole d’une exécution capitale, mais symbole dénué de toute vertu

sorcière, puisque la goitreuse dégoitrée, imperméable au maléfique

vouloir, continue de venir, plusieurs fois chaque jour, prononcer

l’éloge du silence, de l’immobilité.

Or, à force de subir la vierge de linoléum au premier plan, les sapins

du fond et autres suisseries, contre quoi il se trouve sans protection,

car le fer qui défendit sa première aube du naufrage s’est dilué, fondu,

évaporé goutte à goutte, celui qui, nulle part ailleurs, n’accepta de se

résigner à rien, à personne, lentement glisse, déchoit jusqu’à la

soumission, et, semblable aux autres abeilles du rucher à malades,

attend l’heure des gramophones, pour, dans la bourdonnante confusion,

choisir un, parmi les airs, dont s’enivrer comme de la plus essentielle

des liqueurs.

Il saute toujours sur le disque de ses voisins, couple turc à la double

excellente volonté dont l’âge ne saurait s’évaluer ainsi que celui des

arbres, car, sous l’adipeuse écorce ottomane, palpite une jeunesse fort

pressée de devenir occidentale, mais qu’une indivise faiblesse

pulmonaire contraignit à s’arrêter dès le seuil de la ruminante

Confédération. Quoique de très bonne intention, le ménage est encore

incapable de s’y reconnaître parmi les spécialités des États et de leurs

grand’villes, et, par exemple, fait venir de Naples des parfums, trouve

de l’esprit aux journaux belges, demande à la presse anglaise des vues

impartiales sur le communisme et les soviets et, au lieu de nourrir le

gramophone des dernières nouveautés new-yorkaises, le bourre de valses

style 1900, dont chacune, au promeneur de février porte-fièvre,

rappelle, entre une chemiserie où tout est rose et la boutique d’un

chapelier qui ne vend que des casquettes, un moulin à chansons où, les

écouteurs aux oreilles, les yeux aimantés par le bariolage des

couvertures qui tapissent les murs, il se saoulait des mots et des

rythmes que, tour à tour, hérissaient les mille poignards de la

jalousie, embuait une mélancolie de bord de fleuve, aussi douce que soie

bleue sombre légèrement éraillée, illuminaient des couleurs plus

orgueilleuses que celles des joujoux japonais en papier, et, toujours,

pénétrait un parfum de rues pauvres, pluie, vin rouge, graisse de frites

et poudre de riz à la violette.

De la fenêtre suisse, de l’embrasure d’aujourd’hui, alors le passé

ressuscite et, issue de l’herbe des prés, la nerveuse et faubourienne

théorie des gitanes qui ont toujours vendu, et vendront toujours, le

mimosa, dans les villes, à l’orée des métros. Parées du plus insolent

sourire, ces filles qui choisissent pour leurs éventaires citadins les

moins fragiles des feuillaisons, maintenant cueillent les trop mauves

colchiques des fins d’été.

Tourne, tourne le disque des Turcs.

Bohémiennes, sirènes des rues, vous deviendrez folles dans ces

pâturages, et de vos yeux déjà l’un s’est fait pavot si charbon l’autre

demeure.

Tourne, tourne le disque.

Le plateau de cire qui va si bon train, les couplets qui s’en échappent

et suffoquent mieux que la fumée des ronces incendiées au ras du sol, et

ces minces romanichelles dont le nombre se multiplie, qui soudain

s’assoient en cercle, les bras levés, des bouquets moribonds dans leurs

hautes mains, et se mettent à tourner, tournent, tournent, chacune sur

soi, tournent, tournent et plus vite, plus fort que les disques, plus

vite, plus fort que les plus fous des derviches, pour ce tourbillon à

qui la terre ne saurait pardonner de contredire à son mouvement, pour

trois paroles et deux mesures du refrain, son axe, l’homme donnerait le

globe et tous ceux qui l’habitent.

Tourne, tourne le disque.

Mais ce n’est certes pas impunément, puisque des montagnes déjà descend

l’automne, et, du même gris que la rochaille, les petites vaches dont le

lait ne vaudra, certes, jamais la céruse, en guise de crème sur les

pâtisseries au vitriol dans les quartiers misérables.

Et d’ailleurs, assez grincé, les gramophones.

Voici la soixantième, la dernière minute de votre règne. Il faut vous

taire. Le silence, oiseau de feutre, fend, blesse le ciel d’un long

sillon sournois.

Un révolté, qu’un révolté, un seul, mais un au moins, hurle donc à

grands cris d’écarlate.

Tous ont peur. Et toi le premier, l’homme, qui hantais les moulins à

chansons, donc devrais aimer le rouge. Mais oui, pardi. Tu te rappelles

les soies sauvages que tu nouais autour de ton cou. Hypocrisie. Tu

n’avais pas la moindre foi dans la couleur de ton sang. Miniature, va!

Tu t’emmitouflais de violence pourpre, mais simplement rapport aux

courants d’air. Tu parlais de risque et tu redoutais des rhumes de

cerveau. Tu prétendais aimer les putains, les voyous, leur répertoire,

les rues mal famées et tout ce qui chavire, mais la vue d’un rasoir

ouvert te faisait claquer des dents, et tu vis allongé depuis des mois

sur un balcon-alvéole.

D’un égoïsme à n’entendre que le disque des Turcs, oserais-tu nier que,

depuis des semaines et des semaines, plus rien ne t’intéresse, sinon la

maladie, ta température et l’ennui même dont tu as mis plus longtemps à

soupçonner l’aristocratique usage qu’à savoir se servir d’une bicyclette

un Esquimau?

Misérable internationale des poitrines pourries, syndicat bacillaire,

franc-maçonnerie tousseuse, avec, depuis le romantisme, des grâces

squelettiques, cousines du petit doigt en l’air de la prétention

bourgeoise, lorsqu’elle porte à ses lèvres infectes sa tasse de café

moka.

La dégoitrée, par exemple, aime la fièvre et ses paillettes, dans les

yeux des malades, comme les vers luisants, la nuit, sur les pelouses. Au

fond, elle souhaite un petit 40° à ceux qu’elle exhorte de son: «Il faut

mériter de guérir», d’une même et aussi basse inspiration que le:

_Enrichissez-vous_ du bonhomme Guizot.

Mérite de guérir, enrichis-toi, mal bigorné.

Respire de toute ton âme, de toute ton espérance, ne parle plus, ne

bouge plus, puisque même l’air, au plus haut étage du sanatorium

gratte-ciel, se trouve promu à la dignité de médicament.

Et ne quitte point ta chaise longue, même si tes doigts se glacent,

malgré la saison qui, pour une demi-semaine encore, s’appelle été.

Oublie le zinc quasi charnel des comptoirs, les mains que tu y jetais,

l’année dernière, car, il n’y a pas de bistrot dans le rucher à malades,

pas un pan de mur où s’épanouisse une gerbe de salpêtre entre des

colonnes de bouteilles, pas une table dont la toile cirée, façon marbre,

présente des méandres violacés, nervures foudroyantes, cocasseries

péninsulaires, découpées blanches et noires sur fond rouge, autant de

fleuves, de routes, à l’espoir, au rêve. Mais, de sa prison, l’esprit

qui ne peut y ouvrir les ailes veut s’envoler. Or on ne flotte pas dans

le vide. Tu n’atteindras point à l’éther si haut creusé. Je te l’avais

bien dit. Bigne! tu te cognes aux montagnes. Ton œil maintenant à la

dérive aimerait se faire mollusque, huître à gober, mais nulle bouche

pitoyable ne boira tes larmes, ce piteux résumé d’océan, d’où l’amour

seul ressusciterait la mer et l’infini de ses mirages.

Décidément tu n’en peux plus.

Tu brises ton thermomètre, déchires tes feuilles de température.

Tu prends le train pour Paris. Mais, arrivé, tu constates qu’est passé,

bien passé le temps de février porte-fièvre.

Récapitule: Mme de Rosalba.

La rue des Paupières-Rouges.

Yolande, enfin, chez qui tu as échoué. Elle ne parle pas, toi non plus.

Tu t’es étendu sur son lit. Elle ne t’en veut même pas de salir avec tes

souliers le travail si délicieusement ocré du Prince de Galles, mais

parce que tu glisses, tu vas tomber, rouler sur le tapis, elle te passe

autour du corps son bras de pierre, comme si elle craignait que, sans le

secours de sa vigueur, tout de toi, os, pensées, reliefs de muscles,

déchets d’espoirs, dût s’éparpiller. Elle veut être ta courroie. Tu

rêves d’une bouche qui sentirait le géranium, d’un cœur pétale à sève de

sang, arraché à quelque mystérieuse corolle et flamboyant du feu même

qui sert de noyau à la terre.

Or, les yeux de la femme, ta voisine, un point rouge dénonce leur

glauque hypocrisie.

La fille du cocher, Myrto-Myrta, Yolande, baptise-la comme il te plaît,

cette personne à transformations, Vagualame, entre autres noms mérite

surtout celui de «Mémoire», dont, aujourd’hui même, tu l’affublas. Un

tison, dans le regard de Mémoire, incendie tête d’épingle, ne magnifiera

nulle forêt à coups de hautes flammes.

Elle s’est saisie du mot «iris».

Elle a parlé, pour que, de sa voix, bulle de son, fût irisée l’heure.

S’il avait été question de bégonias, elle prétendrait bégoniaiser

l’univers, puisqu’il faut que tout lui serve et qu’elle se gargarise de

syllabes comme elle se frotte avec son fakir. Autrement dit, Yolande

connaît la vie, et, des créatures, plantes, minéraux, pas une nuance, un

contact, une monstruosité naine ou géante, pas une bribe d’écho, d’ombre

ou de reflet, dont elle n’ait découvert d’inattendues possibilités.

Le monde et ses trois règnes, des mystères de l’Inde au goût de

l’héritier d’Angleterre pour les travaux à l’aiguille, elle a prévu tous

les usages, et, comme, sur les images d’Épinal, une mystérieuse machine

d’un lapin sait faire un chapeau haut de forme, ainsi, volontiers, à son

profit, métamorphoserait-elle tout en produits de beauté, objets

mobiliers, fantaisies décoratives, etc... Un tel parti pris d’égoïsme

suppose tant de foi en l’existence que, pas même cinq minutes, elle ne

s’étonna de sa résurrection, et, sous la diversité des aspects et

vocables qui désignèrent, tour à tour, sa personne, elle n’a jamais

cessé de se reconnaître une et totale à la fois. Toi, Vagualame, tu

devrais t’inspirer de cette miraculeuse vitalité, pour choisir, par

exemple, une pâte dentifrice bien nommée, bien coloriée. Tu en

essaierais, et, parce que l’essayer c’est l’adopter, décidé à ne plus

mettre ton charme en doute, alors tu sourirais d’un sourire

irrésistible. Tu proposerais une alliance à Yolande. Elle l’accepterait,

et, avec le fakir, le taureau d’appartement et le rat qui pèse cinquante

kilos, vous feriez des tournées triomphales. Mais quoi! Tu t’obstines à

ne point parler. Le silence, pourtant, tu sais bien qu’il est, entre toi

et elle, aussi incompréhensible qu’une comète scalpée. Elle ne

supportera point cette calvitie. Fidèle à l’infaillible méthode de

pique-puce, elle gémira sur le gémissant:

«Cette nuit j’ai rêvé de toi, j’ai pleuré.»

Encore!... La Femme, la Ville, toutes, elles ont donc le même refrain

aux lèvres?

Dédaigneux du larmoyant nocturne dont se délecta, entre hier et

aujourd’hui, le sommeil incapable d’inventer lui-même ses astres,

Vagualame se dit qu’il entre toujours un peu de rage dans le composé

chimique des larmes, et Yolande, avant de s’éveiller, avait déjà prévu

le matin contre sa vitre et la répétition des petits cristaux difficiles

à persécuter. Vengeance, elle a voulu que son attendrissement servît de

prison à l’homme, mais lui, semblable aux singes des jardins

zoologiques, toujours prêts à rire des promeneurs, dont ils croient les

pas limités par les barreaux de leur propre cage, lui, a su pervertir la

pitié dont la femme prétendit l’encercler.

Il éclate:

«Tu as pleuré, la femme, tu as rêvé.

«Les larmes, tes larmes, les larmes.

«Tu aimes le faste et l’étiquette. Vas-y donc d’une présentation.

«Vagualame...

«Les larmes, le rêve.

«Les larmes, un orphelinat de nombrils, une pépinière de cœurs en pain

d’épice, un déluge de sourires sans dents.»

Toutes ces faces de carême se lèvent pour voir le rêve, moulé dans un

maillot à losanges de feu et de glace, au-dessus de leurs cheveux salés,

sauter d’arbre en arbre, et si joyeusement souple qu’il n’est pas même

possible d’imaginer d’os à son corps. Mais les pies-grièches

s’exaspèrent. Elles tirent à la courte paille pour savoir qui, par son

pied de flamme, saisira l’incroyable voltigeur.

«Le sort tomba sur la plus vieille.»

(_Air connu._)

Donc, ces dames de monter sur les épaules les unes des autres, et celle

que le destin désigna, dressée au sommet de la branlante pyramide,

arrache de sa branche l’acrobate. Et toutes, alors, de sauter à terre,

entourer, piétiner, déchirer l’Arlequin de gel et d’incendie. A l’aube,

éteint, fondu le rêve, se lamenteront les vieillardes.

Il était bien simple, pourtant, de laisser libre la danse, sur l’océan

des feuilles. Son phosphore seul eût allumé, éclairé les plus gris

visages, et peut-être le courant d’air, cingleur d’épaules, multiplié à

l’infini, dans son crépusculaire et frissonnant pouvoir, fût devenu

tempête, la vraie tempête, on ne sait d’où venue, et qui arrache leurs

secrets aux gouffres, aux cimes, balaie le ciel des plus médiocres

banlieues, et, entre ciel et terre, à flamboyante volée, secoue des

chevelures d’ouragan et de surprise sur le front des inspirés.

Or, par la faute des larmes, de la Ville, par ta faute, Yolande, et

celle de n’importe qui voulut toucher au rêve, sous terre sont rentrés

les chênes, les palmiers, les saules et les iris géants. Rêve donc de

forêt vierge tant qu’il te plaira, Vagualame, mais sache que, de tous

les végétaux, seule demeure une liane, qui s’enroule, là-bas, quelque

part, pour la protéger d’un mystérieux courant, autour d’une jeune fille

endormie. Sans doute, s’agit-il de la Rouquine prédite par la Rosalba,

Dame de la Mer, la nièce exécrée de Yolande. Son sommeil d’ailleurs ne

doit pas être terreau à nourrir les plantes grasses des désirs

vulgaires. Elle repose couronnée de rythmes glauques et l’heure qui la

berce est un flot que ne salissent ni les navires, ni les épaves. Nulle

écume ne viendra tristement broder son réveil, car, ses paupières

baissées, mille et mille lames de fond guillotinent les poissons

torpilles de l’angoisse dont les caprices électrocutent l’homme, ton

semblable, Vagualame.

Regrette.

Et surtout regrette ce gouffre lyrique dont pas une sonde n’eût touché

le sol. Tu as peur des saisons et des mains nues. Ta jeunesse, toute

d’os et de mâchoires, tu l’as reniée. Tu portes des gants de laine et

des algues douces, mais traîtresses, tapissent tes heures. Tu n’es guère

profond, et, cependant, tu ne plongeras point en toi-même, car ton pied

tâtonnant ne saurait trouver, pour donner contre, l’ultime rocher.

Pourquoi, d’ailleurs, voudrais-tu revenir à la surface, toi qui cueillis

non des perles, mais d’anecdotiques coquillages.

Tu t’accroches à des histoires. Tu étreins des mots, tu te réjouis

d’éprouver la moindre palpitation des faits. Tu ressembles à un homme

qui s’étranglerait rien que pour la joie de sentir la vie pantelante

sous sa peau du cou.

Or, à quoi bon le regard, les flammes ou étincelles nées du frottement

des sons et des couleurs, si le mystère même n’en prouve l’essentielle

et insaisissable identité avec le feu qui chauffe nos demeures, cuit nos

aliments, mais jamais ne doit cesser, à la crête des songes, sa danse

immatérielle?

Êtes-vous fous? · 第 4 / 8 段