Leur mère, qui ne saurait supporter qu’on lui gâte un si pur plaisir,
gronde:
--Grandes dindes, au lieu de nous ennuyer avec vos jérémiades, vous
auriez mieux fait de surveiller vos pucelages...
Prépuce, pucelage, une même et unique famille où tout le monde se
chatouille sous les aisselles et la plante des pieds. Camille rit. C’est
nerveux. Elle saute sur sa chaise. La danse de Saint-Guy en chair et en
os. L’Italien croit qu’elle se moque et jette la mandoline par la
fenêtre. Cette vie ne peut plus durer. Camille et Pauline iront vivre
avec leur marraine, la cousine Rachel, dont la roulotte a place
d’honneur dans toutes les foires parisiennes.
C’est alors que la future Yolande commence à prendre le goût des
grandeurs et à rêver de vie en beauté. L’y incitent les lieux mêmes du
campement, et surtout la très flamboyante personne de sa marraine.
Avec son immense chapeau de feutre beige relevé à droite d’un cabochon
façon améthyste et fer forgé, ombragé d’une plume azur qui fait le tour
de la coiffe, tombe en cascade par derrière et lui bat les fesses, avec
son casaquin de velours vert et la longue jupe à traîne taillée dans la
robe d’astrologue de son défunt (semis d’étoiles d’or, sur fond rouge),
avec sa cravache, ses gros colliers et bracelets de zinc, son maquillage
arrogant et les bottes russes, cuir violet soutaché d’argent, qu’elle
découvre lorsqu’elle relève d’une main gantée à crispin son cotillon,
Rachel vous a des faux airs de Mlle de Montpensier. Dans la satinette
d’un vieil édredon et l’andrinople de rideaux désaffectés, elle a trouvé
de quoi tailler des costumes de pages pour ses filleules, et, à huit
heures, tous les soirs de la semaine, au début de l’après-midi le
dimanche et le jeudi, en grande pompe, on descend les quatre marches qui
mènent de la roulotte au trottoir. Les pages arrangent une haute table
de peluche grenat, tandis que la simili Montpensier va, vient, amazone
diabolique et déchue, mais qui espère l’étalon aux naseaux de cauchemar
et sabots de feu, à jaillir soudain d’entre les pavés.
Et pourquoi pas?
Feu l’astrologue, à force de regarder la grande ourse, avait bien fini
par y lire qu’on revient plusieurs fois sur la terre. Lui, à
l’avant-dernier tour, il avait été Napoléon, pas celui de 70, non, mais
le grand, le vrai, le seul, qui allait en Russie _pedibus cum jambis_,
avec toute une armée, histoire de se dérouiller les jarrets, et n’eut
tort qu’une seule fois dans sa vie, en quittant, après des années et des
années, sa bonne vieille Joséphine, pour faire un gosse à la demoiselle
de l’Empereur d’Autriche. Rachel, sans avoir jamais connu pareil éclat,
tout de même, à la précédente tournée, avait été une femme dont elle ne
se rappelle plus le nom pourtant célèbre et qui tenait le milieu entre
Cléo de Mérode et la reine Amélie de Portugal. Et c’est pourquoi elle
porte, aujourd’hui, tant d’astres à sa robe. Mais la pluie déteint, la
poussière éraille, le temps ternit les plus constellées des soies, et le
coursier digne de ses chimériques atours ne vient pas souvent au
rendez-vous. Elle doit, encore, toujours, remettre la merveilleuse et
infernale chevauchée, se résigner à la table de peluche grenat, puisque
les nécessités de l’existence l’ont faite dompteuse de puces.
Or, voici justement les jumelles-pages qui apportent les fauves
minuscules dans des cages à leur échelle: «Approchez, Messieurs,
Mesdames, et vous aussi, militaires et bonnes d’enfants. Des puces, oui,
des puces, de simples puces, vont danser, jouer du violon, tirer des
brouettes, faire le ménage, monter en voiture. Aussi intelligentes que
l’architecte qui a construit la Tour Eiffel, gaies comme pinsons, jolies
comme des cœurs. Approchez donc, Messieurs, Mesdames, et vous aussi,
militaires et bonnes d’enfants...»
Tandis que Rachel scande son boniment à coups de cravache sur le sol,
Camille fredonne tout bas, rien que pour soi, la chanson des tireurs de
nattes:
_Pique puce
Mes pucelles
Mon prépuce
A du sel
Pour la celle
Sans puce._
Elle s’effraie, rien qu’à prononcer le mot prépuce depuis que, par la
plus maléfique magie des syllabes satinées, son cocher de père s’est
fracassé le crâne contre une bordure de trottoir. Mais la nuit, quand
Rachel dort, elle se lève, pour aller, en cachette, au cri de
pique-puce, chatouiller avec une pointe d’aiguille ou d’épingle la
ménagerie de sa marraine.
Elle s’en donne, avant, pendant, après, car, recouchée, rendormie, elle
savoure un songe qui, mêlant peur et remords, est meilleur que le citron
pour qui aime à grincer des dents.
Rachel, plus charlatane que jamais, a frotté une allumette au dos de sa
main et toute la foire s’illumine du feu de sa vengeance. Dans son rêve,
la coupable se voit soudain métamorphosée en femme de cire, allongée sur
un lit de velours violet à l’entrée du Musée Dupuytren, le torse très
délicatement nu. Mais deux paires de seins, l’une sous l’autre. La
veuve, l’Italien, tous ceux de Picpus défilent. Quand tout le monde est
parti, une affreuse bergère, de cire elle aussi, grand chapeau de jardin
qui danse au vent, une paire de lunettes d’écaille sur son museau pointu
de renard, corsage à falbalas, mais sans rien de la ceinture aux pieds,
ce qui d’ailleurs ne fait pas des mètres et des mètres, car l’aimable
monstresse, dépourvue de jambes, a les chevilles soudées aux cuisses,
mène, un livre anglais à la main, paître les troupeaux des manèges.
Cette affreuse bergère, une grande voyageuse qui a l’expérience des
êtres et des choses et sait que les chevaux de bois ne se nourrissent
pas d’herbe, approche du cercueil vitré où repose la belle aux quatre
seins, et d’un coup de sa tête incassable, fait voler en éclats le verre
protecteur. Alors le bétail verni se précipite, déchiquète ce corps de
douce paraffine, s’enivre de son sang plus et mieux parfumé qu’eau
dentifrice, et, bien qu’on soit en plein noir, un soleil subit éclate,
astre et nuage à la fois, puisque son feu soudain métamorphosé en grêle
de poignards, les plus inexorables lames flamboient et convergent
jusqu’à la cible de velours violet, dont le lambeau misérable et
sanglant, bientôt dans la nuit éteinte, vide, sera, de l’univers entier
l’unique, l’ultime vestige.
* * * * *
Chaque matin, la dompteuse trouve des cadavres, des estropiées. Les
survivantes, accablées par les deuils et les pressentiments, perdent
toute verve, tout entrain. Un soir, la dernière rescapée du corps de
ballet, à elle seule essaie encore une danse, Rachel a beau lui
chantonner Coppélia, son air favori, la pauvre n’a plus de cœur aux
jambes. Elle sait qu’elle sera morte à l’aube prochaine, assassinée par
une main, pour tous (sauf Camille, bien entendu) mystérieuse. Et Rachel,
en signe d’affliction, se dépouillera de la robe aux étoiles. Le feutre
grande mademoiselle, les bottes russes et le casaquin vert sont
remplacés par une méchante jupe, un caraco noir et une mantille. Les
jumelles de reprendre aussi les nippes de leur vie antérieure. La
marraine et ses filleules, trois pauvresses, s’en vont demander secours
à la veuve.
--La veuve! se récrie la concierge. Mais vous n’y êtes plus. La veuve,
elle est loin si elle court toujours. Elle a changé de manières, de
quartier et même de nom.
--Elle a épousé son macaroni, suppose Rachel.
--Épousé? Madame veut rire. On se moque des maires et des curés. La
veuve maintenant s’appelle Mme Dante. Pourquoi? Allez lui demander.
Voici sa nouvelle adresse, aux Batignolles.
Aux Batignolles, sur une porte, à l’adresse indiquée se trouve
effectivement une carte de visite qui annonce:
Mme DANTE
PRÉDIT L’AVENIR
Quelle chance! elle va nous dire la bonne aventure, se réjouit la
chimérique Rachel.
La ci-devant veuve, Mme Dante soi-même, vient ouvrir, et sans avoir pris
le temps d’un bonjour:
--Vous ne m’auriez pas reconnue, hein? Ne me regardez pas avec cette
insistance, les jumelles. Et toi, cousine, tu n’en reviens pas non plus.
C’est le pif. Je l’avais à la retroussette. Il ne pleuvra plus dedans.
C’est la faute au sacré Italien. Quand il a eu mangé mes marchepieds et
jusqu’à la dernière dent de Cocotte, il se mit à me battre, tant et si
bien que me voilà cabossée pour ma vie durant. Lui, un jour qu’il était
de bonne humeur, m’a montré une de ses statues.
--Ton portrait qu’il me dit.
--Quoi, cette vieille qui pourrait se gratter le nez avec le menton?
--Un peu de politesse, s’il te plaît. Il ne s’agit pas d’une vieille
femme mais du plus grand poète de ma chère Italie, Dante. Depuis que je
t’ai si bien cassé le nez, on te prendrait pour sa fille, et tu peux me
remercier de t’avoir arrangé le portrait, Mme Dante. Mieux vaut être Mme
Dante que la veuve n’importe quoi...
Comme le macaroni ne vendait guère de ses bonshommes en plâtre par les
rues, il décida Mme Dante à quitter Picpus, quartier de malheur. Elle a
donc loué ici, aux Batignolles, acheté des tarots, appris à faire les
cartes. Pas difficile à prédire le futur...
--Tu veux connaître le tien, Rachel? Pour toi, ce sera gratis. Tu es la
dame de trèfle. Je te sors. Coupe le paquet de la main gauche. Puis,
choisis une carte. Tu la mets au-dessus. Une autre, à droite. Encore
une, à gauche. Une dernière, dessous. Ce qui te domine: valet de trèfle,
le mystère. Ce dont tu es sûre: huit de carreau, petit voyage. Ce que tu
redoutes: as de pique, épine dans le cœur. Ce que tu foules aux pieds:
sept de pique, tes ennuis. Couvre l’as de pique. Deux cartes. Parfait.
Valet de pique: on t’a trahie, ma Rachel, mais finalement dix de cœur.
Tu peux être contente. Joie, joie, joie sur toute la ligne. Ton malheur
fera ton bonheur. Tiens, choisis encore une carte, pour mettre sur le
sept de pique: as de cœur. Tu triomphes, ma Rachel, tu triomphes.
Rachel exulte: Valet de trèfle, le mystère. Huit de carreau, petit
voyage. On ne saurait mieux dire. La foire de Neuilly commence la
semaine prochaine. Je suis à la Nation, pour l’instant. Donc, je
traverse Paris avec la roulotte. L’épine dans le cœur, c’est mes puces
qui sont mortes. La trahison, encore mes puces qu’on m’a assassinées.
Mais j’ai de l’énergie. Mon malheur, je m’assieds dessus. Je le foule
aux pieds, et ainsi j’en triomphe.
--Et tu oublies le dix de cœur, ingrate. Puisque tes puces sont mortes,
je vais t’expliquer le mystère, Valet de trèfle, qui te domine. Toi
aussi tu vas devenir cartomancienne. Tu suivras toujours les foires
(huit de carreau, petit voyage). Mais la jupe rouge avec des étoiles
d’or, le casaquin vert, le grand feutre, l’amazone bleu ciel, tout ce
harnachement qui te sied à merveille, il ira bien mieux, conviens-en, à
une voyante qu’à une dompteuse de puces. Va, cousine. Moi, je reprends
mes filles. Ce macaroni de malheur m’a abandonnée, la semaine dernière,
pour une vieille richarde. Je ne suis plus amante, je ne suis plus
femme, je redeviens mère.
* * * * *
Donc Rachel dit l’avenir dans les foires, et Mme Dante aux Batignolles.
Cette dernière, tous les matins, va cueillir du lierre au parc Monceau,
pour des couronnes qu’elle dispose autour d’un serre-tête très ajusté
sur le front, la nuque, les oreilles. L’Italien lui a laissé un buste de
son poète national. Elle l’a mis sur la cheminée de son cabinet de
consultation, et, avant de commencer à prédire, jamais ne manque de
présenter aux clients:
--Le poète Dante, mon grand-père.
A la mort, d’ailleurs prématurée, de Mme Dante, Rachel vend la roulotte
et prend sa succession. C’est elle-même qui, sous le nom de Mme de
Rosalba, eut à charge de secouer M. Vagualame, et de lui promettre, pour
le venger de l’indécise grisaille du jour, une femme rousse et un enfant
bleu.
* * * * *
Revenues chez leur mère, les jumelles commencèrent leurs classes de
danse à l’Opéra. Identiques de taille et de traits, elles n’en étaient
pas moins fort dissemblables quant à l’expression, au maintien: Pauline
sentimentale et douce, Camille avec de la diablerie pour deux, et qui,
n’ayant plus de puces à piquer, demeurait cependant fidèle au principe
de sa suppliciante perversion, c’est-à-dire mordait les chiens, griffait
les chats et rêvait de faire attraper un rhume de cerveau ou un mal de
gorge aux courants d’air eux-mêmes. Mimi Patata, dans ces temps,
apprenait aussi le chassé-battu. Déjà éprise du chiffre deux, elle
s’amouracha des jumelles. On ne se quitte plus. Si bien qu’on fut
surnommé les Trois Grâces: Pauline, la grâce tendre; Camille, la grâce
cruelle; Patata, la grâce parisienne.
A cette époque, le grand Behanzin d’Abyssinie vint à Paris. Les trois
grâces dansèrent à l’Élysée. Behanzin n’eut d’yeux que pour la grâce
cruelle. Alors commença la brillante et tragique destinée de
Myrto-Myrta. La grâce parisienne entra dans la troupe des femmes nues
aux Folies-Bergère, où, de grade en grade, elle obtint le bâton de
maréchal. Quant à la grâce douce, sa marraine Rachel-Rosalba, qui
s’était fait des relations aux Batignolles et connaissait un architecte,
réussit à la marier avec ce constructeur, qui se prenait pour Solness et
imaginait de curieuses bâtisses obstinées à ne pas tenir debout. Tombé
avec un sixième étage, un jour, il se tua net. Veuve et enceinte,
Pauline, fidèle au goût de son mari, pour les symboles nordiques, broda
tout Ibsen sur les bavoirs de l’enfant posthume, petite fille qu’on
baptisa très simplement: Dame de la Mer.
Pauline prétend que sa fille a la plus belle des chevelures fauves. Elle
est, en vérité, carotte. Ce qui, d’ailleurs, n’empêche point la vieille
Rosalba, sa grand’tante, de l’adorer, et de toujours prédire à ses
clients, lorsqu’elle veut leur faire honneur, quasi inconsciemment,
qu’ils épouseront la Rouquine.
Singulière faiblesse pour une voyante, mais qui n’étonnera plus,
lorsqu’on saura qu’elle ne reconnut point Myrto-Myrta ressuscitée,
Yolande venue la consulter. La jalousie que l’ancienne dompteuse de
puces a toujours vouée aux femmes, seule, parla. Elle exècre la
mystérieuse, froide et fatale beauté, ne manque jamais d’en dire des
horreurs, comme si elle tenait à venger, après des années, sa chère
petite ménagerie, assassinée au cri de Pique-Puce.
Yolande a revu Pauline, qui, elle non plus, n’a rien soupçonné, à Berlin
où elle vit avec Dame de la Mer, depuis son remariage avec un très
célèbre chirurgien de la face.
III
Le dessus de lit en broderie anglaise.--Le chapeau cornu.--Le
masque à dents métalliques.--Yolande s’attendrit.--Pleurs sur
Vagualame.--Vagualame n’est pas dupe.--Le temps des germinations est
passé, nul miracle d’iris noir ne jaillira.--Yolande fatale, mais
sensée, se saisit du mot iris.--L’iris des iris brille dans ses
yeux.--La femme au fakir, astre de malheur.--Ce que voit Vagualame au
clair de mémoire.--Quelle étoile écarlate éclata, avant-hier, dans sa
bouche?--Souvenirs du sanatorium gratte-ciel.--Cœur de goitreuse.--Des
Turcs très pressés de devenir occidentaux, au lieu de nourrir leur
gramophone des dernières nouveautés nègres et new-yorkaises, le bourrent
de vieux couplets des faubourgs parisiens.--L’exilé se raccroche à un de
ces airs qui lui ressuscite, entre une chemiserie où tout est rose et la
boutique d’un chapelier qui ne vend que des casquettes, un moulin à
chansons.--Alors, issue de l’herbe des prés, danse la folle ronde des
filles vendeuses de mimosa dans les villes, à l’orée des métros.--Le
disque des Turcs ne peut, hélas, qu’une résurrection nasillée de ce qui
fut la juste chanson des bouches.--Et puis, il n’y a pas de bistrot dans
le rucher à malades.--L’homme casse son thermomètre, déchire ses
feuilles de température.--Était-ce bien la peine? pour entendre
la Ville, Yolande, gémir sur lui.--Petite digression sur
l’humanocentrisme.--Vagualame appelle Yolande la «tricheuse» et, dit,
non sans complaisance, pourquoi il l’a traité ainsi.--Dans quinze jour
ce sera la Toussaint.
_Dans le mitan du lit,
La révolte est profonde._
(_vieille chanson_).
Inévitable mélancolie de celui qui dort seul.--Enfant maudit, jamais il
n’eut envie de coucher avec sa mère.--Épouvanté par cette absence de
complexe il va chez un psychanalyste.--Histoire d’une femme de trente
ans, d’une chauve-souris nouvelle née et d’une tribu de morpions.--Le
psychanalyste veut, à toutes forces, caser la spécialité de la maison:
le classique complexe d’Œdipe.--L’homme se résignera donc à n’être que
presqu’île de poussière.--Déchéance, lui qui aimait à parler d’océan, la
rivière qui coule dans le mitan du lit le noierait, s’il ne se
rattrapait aux branches d’une ridicule chanson.--Vagualame qui la
fredonne s’attire les foudres de Yolande.--Yolande le chasse, le menace.
Son récit achevé, Yolande demande à M. Vagualame s’il veut voir le
taureau d’appartement et le rat qui pèse cinquante kilos, phénomènes
d’ailleurs, quoique à des titres différents, non moins extraordinaires
que le fakir, ou s’il aime mieux venir admirer le dessus du lit en
broderie anglaise, œuvre et présent du Prince de Galles.
M. Vagualame opine pour le dessus de lit et Yolande le mène à sa
chambre. Mais elle spécifie.
--Nous irons, tout de même, un peu plus tard, faire un bout de visite à
mes chers petits monstres. Sinon, ils seraient jaloux du fakir. Et puis,
vous me verrez avec mon chapeau cornu et mon masque à dents métalliques,
car, fidèle au principe de pique-puce, chaque soir, avant de m’endormir,
je fonce sur le taureau pour l’empaler, au moins légèrement, et grignote
quelque peu le rat. Mais nous voici rendus à mes appartements privés.
Regardez ce travail à l’aiguille et appréciez, comme elle le mérite,
l’adresse de l’héritier d’Angleterre. Une vraie petite féerie, n’est-ce
pas? Vous avez bien contemplé? Alors asseyons-nous. Vagualame, je
m’intéresse à vous. La vieille Rosalba sait faire parler son monde, et,
moi, je sais faire parler la vieille Rosalba. Vos tristesses, je les
comprends d’autant mieux que je suis, moi aussi, une sensitive. J’ai
déjà pleuré sur toi...
Pleuré sur toi... pleuré sur toi...
Ainsi une pendule, douze fois, fêle la sombre porcelaine de minuit. Mais
l’horloge martelant l’insomnie, et, de même, la simple montre
chatouilleuse, finissent toujours par se taire, Yolande, elle,
n’arrêtera-t-elle donc pas de secouer l’arbre à sanglots? Des branches
hystériques les fruits aqueux tombent, s’écrasent à terre. Encore un
silence. Yolande se lassera. Encore un autre. C’est le dernier. M.
Vagualame se frotte les mains. La pique-puce, grignote-rat,
fonce-taureau, n’a pas su inventer, pour lui, un durable supplice. Bien
mieux, la voici jouée au jeu dont elle espérait, pour un autre, une
torture. Glu, sa robe au velours traître d’un fauteuil la colle,
prisonnière et de sa propre peau. Derrière les barreaux des clavicules,
contre la cage de squelette, va s’exaspérant un frisson d’oiseau captif.
Déjà ne sont plus que filet d’esclavage, inexorable camisole de force,
entre cuir et chair, la résille des nerfs, le fier tissu des muscles.
Sa bouche, un nid sans espoir. La phrase que sa langue a couvée ne
ramera plus d’une aile libre, en plein éther, mais retombe, petit
troupeau flasque à l’odeur de caoutchouc brûlé, comme les ballons de
l’enfance, lorsque leur ronde joie indigo, verte ou rouge, au plafond se
cogne.
Cette baudruche, encore, se liquéfie.
Alors M. Vagualame:
--Dis donc, la femme au fakir, tu sèmes des syllabes pour récolter des
étoiles, mais nul bouquet d’astres ne s’épanouit au-dessus de nos têtes.
Par contre, une flaque de faux mystère abreuse l’ersatz de pelouse et de
laine, sous nos pieds. Soit dit en passant, ma chère, noblesse oblige,
et, si tu avais bien fait les choses, tu aurais installé, au moins, une
prairie en chambre pour le taureau d’appartement. Or, je ne vois pas une
seule promesse végétale parmi le vain orient de ta carpette. Et puis le
temps des germinations est passé. N’espère donc point que jaillisse un
de ces miracles d’iris noir, à quoi, tout à l’heure, tu t’es vantée
d’avoir été si souvent comparée...
Sans doute, M. Vagualame eût-il continué de parler fort longtemps, si
Yolande ne s’était saisie du mot iris...
--Iris, iris, s’écrie-t-elle. J’oppose un iris au flot de ta malfaisante
inspiration, Vagualame. Tu aurais bien voulu m’ensevelir sous un océan
de vinaigre. Mon éloquence a noyé la tienne. Je sais crier plus fort que
les fous. Voilà pourquoi je suis une femme sensée. Fatale aussi,
d’ailleurs. La jolie devise: «_Fatale, mais sensée!_» As-tu donc oublié
que Myrto-Myrta commanda elle-même: Feu, lors de son exécution à
Vincennes? Donc, celle qui continue, défi à la mort son incroyable
destinée, Yolande, mon cher, se moque bien de tes intentions méchantes.
Tu l’as crue engluée à ses larmes. Tu as voulu la narguer, mais
l’ingratitude, ce chewing gum à la dynamite, dans ta boîte à éloquence,
comme les cailloux du papa Démosthène, pourrait bien aider ta
pétrisseuse de langue à faire connaissance avec une jolie petite
explosion. Corps et âme, tu ne serais plus qu’une dentelle bonne à
épingler, en garniture, autour des broderies du Prince de Galles. Tu as
refusé l’iris noir, mais si un, couleur de sang et fabuleux par la
taille et l’éclat, jaillissait de ta poitrine?...
Quand il montait sur son siège, le père de Yolande, après avoir fait
claquer son fouet, ne manquait jamais d’affirmer: «Charbonnier est
maître chez soi.» Sa fille sait bien que les mots prononcés dans sa
demeure lui appartiennent, tout comme, du reste, pour le temps qu’elles
y passent, les personnes en visite, et, leur existence entière, jusqu’à
l’éternité, le fakir, le taureau, le rat, et ces fleurs d’un tapis payé
deniers comptants. Alors, pourquoi se refuserait-elle à iriser de
pourpre l’ivoire transparent des voyelles, aussi docile à la voix, sur
son armature de consonnes, qu’à la flexion du poignet l’éventail en
papier de verre serti de clous de girofle? Iris. Vagualame se rappelle
assez de latin pour n’ignorer point qu’il y a de la colère plein ce mot.
Mais l’ire des iris flamboie ailleurs qu’au fond des corolles. Il faut
compter aussi avec l’ire des iris entre les cils de Yolande. Quasi
incolores, ses yeux se sont éclairés d’un feu qui n’est certes pas de
joie. Vagualame oppose deux gouttes d’azur pâle, regard dédaigneux du si
proche incendie, sans doute non moins bien ignifugé qu’un ciel de
quatorze juillet, mais qui ne saurait tout de même servir de
fleuve-frontière entre lui et celle qui l’arracha au brouillard, cet
après-midi, rue des Paupières-Rouges.