meubles et bibelots de ma précieuse collection. Grâce à elle, avant même
que d’entrer, vous aviez une idée fort juste des chefs-d’œuvre que je me
suis plu à réunir entre ces murs. Mais votre voyante a menti et sera
châtiée d’avoir menti en tout ce qui concerne mon intimité, mes amis et
les débauches auxquelles, soi-disant, eux et moi nous livrons de
compagnie. Je connais Mme Rosalba et sais toujours ce qu’elle va dire.
Comment? Pourquoi? C’est mon affaire. Elle, par contre, ignore tout de
moi. Tout l’essentiel, s’entend. La vérité, monsieur, ma vérité, la
tuerait, si férue qu’elle veuille bien se prétendre des plus
mystérieuses sciences. Elle ne serait d’ailleurs point la seule, car,
pour entendre mon secret, il faut des intelligences et des nerfs
solides, un peu plus solides, par exemple, que ceux de notre bonne
Patata et de ses jumeaux. Une seule fois, j’ai failli avouer. C’était au
Prince de Galles. A la dernière seconde, j’ai reculé. Son Altesse aurait
été prise entre l’affection que j’aime à croire qu’Elle veut bien me
porter et les devoirs de sa naissance. En définitive, j’ai épargné au
prince l’épreuve de ce cornélien dilemme. Sans soupçonner le mystère de
ma vie, un de ces mystères qui font chavirer les esprits, bouleversent
les cités, ruinent les civilisations, il continue de hanter cette
maison, de s’y livrer comme par le passé aux innocentes délices de la
broderie anglaise. Il vient même d’achever un grand dessus de lit dont
il m’a fait présent et que je vous montrerai, plus tard. Ceci dit,
puisque vous vous estimez un homme fort, monsieur, tenez-vous des deux
mains à votre tabouret, car, à vous enfin, je vais tout confesser.
Oubliez l’épave que j’arrachai au brouillard de la rue des
Paupières-Rouges. Redevenez celui de jadis, le navigateur du sous-marin
de cristal à pavois d’orgueil. Retrouvez ce bateau qui blessait les
rochers. Il était à votre taille et sa transparence, sur mesure, ne
craignait ni les poissons-torpilles, ni les requins à dents de scie.
Bien couché tout au long de la cale, à nouveau, explorez les abîmes. Les
raies donnant de leurs gueules mauves contre le navire, pour elles,
invisibles, feront à vos rêves une couronne d’orchidées, froides comme
les mains que l’altière Yolande daigne nouer autour de votre front.
Fermez les yeux, Vagualame. Des profondeurs monte une voix. La voix de
Yolande. Et Yolande, c’est la femme-mystère. D’elle vous ne savez qu’un
prénom. Or, un prénom, jamais n’a suffi à expliquer une femme. Tout à
l’heure, rue des Paupières-Rouges, vous avez vu, de loin, venir Mimi et
ses jumeaux. Mais Yolande, elle, comment a-t-elle jailli du trottoir?...
--Jailli du trottoir? répète Vagualame.
--... Jailli comme jaillit l’iris que ses adorateurs, cent fois, que
dis-je? mille fois, des milliers et des milliers de fois, lui ont dit
qu’elle était. Iris. Elle ne s’habille que de tulle noir.
Et elle explique:
--Mes joues, mes lèvres, tout mon visage, mon cou, mes bras sont blancs,
blancs, blancs; et blanche toute ma personne, plus que blanche,
incolore, exsangue, sous le maquillage et la robe dont je les ai
revêtus. De couleur authentique il n’y a que le gris pierre des yeux. Ma
peau est lisse comme celle des plantes. Et sans chaleur aussi. Vous
voulez vous rendre compte? Touchez des doigts, des lèvres. On vous
permet tous les contacts. Approchez. Viens, mon chéri. Profite de
l’occasion. Tu ne rencontreras pas à tous les coins une morte qui parle
et qui remue. Je t’ai promis la vérité. Je viens de te la dire. Je suis
une morte. Et pas le seul être incroyable de la maison. Suis-moi, je
vais te présenter au fakir, au taureau d’appartement, au rat qui pèse
cinquante kilos.
D’abord le fakir. C’est ici. Ouvrons. Bonsoir, fakir. Tu le trouves un
peu ratatiné pour ton goût. Dame, cinquante ans sans manger, sans boire,
sans bouger. Il a fermé les poings quand il avait vingt ans. Il en a
soixante-dix et ne les a jamais rouverts. Ses ongles lui ont transpercé
les paumes. Eh bien, mon cher, c’est à ce père tranquille que je dois de
n’être point déjà pourrie dans un cercueil. Mon corps se nourrit de son
contact. Sans doute, je demeure privée de la température et des couleurs
des vivants. Mais tout s’arrange. Mes bras sont célèbres, et je n’ai
qu’à me peindre du haut en bas, après ma toilette. Tu te demandes
comment un fakir a pu redonner parole, mouvement, intelligence à la
morte que je confesse avoir été. Je n’en sais rien moi-même. Secret des
Indes que l’Europe ne saurait expliquer. Le fakir était dans une riche
famille de Pondichéry. Tu penses qu’il ne coûtait pas des millions à
entretenir. Tout de même, ses propriétaires, soudain ruinés, s’en
défirent. Un homme qui m’aimait me le rapporta. Il connaissait la
manière de s’en servir, qui, d’ailleurs, est fort simple. Une
application sur la peau du grand visionnaire, à volume réduit, et ce
condensé des forces psychiques redonne les plus essentiels des attributs
de la vie. Donc, je le promène par tout mon corps, tout mon visage. Il
faut procéder à cette petite opération au moins deux fois chaque jour.
En voyage, par exemple, ce n’est guère pratique. Si recroquevillé qu’il
soit, le pauvre chou ne tient pas dans une simple valise. On doit le
mettre aux bagages. Je lui ai fait faire une petite malle où il se
trouve comme coq en pâte. N’empêche que j’ai toujours peur qu’on me
l’abîme ou me le perde. Un jour, à la gare de Florence, imagine-toi
qu’on ne le retrouvait plus. Enfin, on me l’a rapporté. Juste à temps.
Il est vrai, je n’ai jamais eu d’autres ennuis. Brave petit fakir. Pas
coureur, pas bruyant. Et ce silence oriental. Quel camouflet au
débraillé européen. Tu penses comme je remercie du fond du cœur celui
qui le rapporta. C’était un Anglais d’excellente famille avec château en
Écosse, villa à Beaulieu, yacht et tout le bataclan. Et des manières,
mon petit. Le soir, pour le dîner, toujours smoking ou habit, même si
nous n’étions que nous deux. Pas de poil aux pattes. La peau, un
velours, avec des muscles qui couraient dessous. Toutes les femmes en
étaient folles. Aujourd’hui encore, je perds la tête rien qu’à me le
rappeler. Imagine le coup de foudre quand je l’ai rencontré. Alors je
n’avais pas besoin d’un fakir pour remuer bras et jambes. Je m’appelais
Myrto-Myrta. J’avais le sang chaud. Je dansais. Pas la zigzagante, bien
sûr, mais de vraies danses avec chassés-battus, déboulés, pointes et
grand écart, des danses espagnoles, grecques, napolitaines, arabes,
tziganes, chinoises, thibétaines, nègres, des excentriques et des à
tutus. Il y en avait pour tous les goûts. La guerre interrompit mes
représentations. L’Anglais, qui, afin de continuer à mener son train de
vie, avait dû accepter les propositions de l’Intelligence Service, me
casa dans l’espionnage. Nous avions l’un et l’autre autant d’activité
que d’appétit. Servir des deux côtés à la fois était un jeu d’enfant.
Pas un râtelier où nous n’ayons mangé.
A Vienne, sous les noms de Baron et Baronne Von Veidt, nous avions nos
grandes et petites entrées à la Cour. Le vieux François-Joseph, qui,
malgré son âge, regardait encore beaucoup les femmes, eut pour moi tant
de galants égards, que, bientôt, la ville entière prétendit que j’étais
sa maîtresse. Je laissai dire. L’Empereur était fort peu exigeant. On le
mettait aux anges rien qu’à lui pincer le menton en chantonnant: Je te
tiens par la barbichette.
De ma plus douce main je caressais le front ridé, les célèbres favoris.
Souvent aussi nous imaginions de grandes chasses à l’isard dans le
Tyrol, quand la guerre serait finie. Je m’étais même déjà commandé une
petite culotte courte en peau. Pour me récompenser de toutes mes
gentillesses, il me racontait les secrets des Habsbourg et de l’Empire.
J’en ai entendu, allez. De quoi écrire des livres et des livres. Lui,
quand il m’avait ouvert tout grand son vieux cœur, il s’endormait, un
sourire de bienheureux aux lèvres. Je l’aimais au fond, ce cher
Franfranz. Mais vous pensez que je n’allais point perdre mon temps à
m’attendrir. Tout ce qu’il me dégoisait valait son pesant d’or, et, à
peine avait-il fermé l’œil, je rentrais à la maison, où mon chéri et
moi, nous nous occupions de nos rapports. Hélas, le chéri reçut de
Londres l’ordre de partir pour les Indes. Moi, je devais demeurer en
Autriche. Mauvais moment à passer. Franfranz se répétait. Il avait des
idées fixes. Il baissait. Il mourut. Je pris le deuil. Rien à tirer du
successeur qui aimait sa légitime et n’arrêtait pas de lui faire des
enfants. Ma Myrto-Myrta vend aux Viennois les plans stratégiques de
Clermont-Ferrand et de Brive-la-Gaillarde, et, comme elle a de quoi se
payer de petites vacances, vous prend ses cliques et ses claques. Et
c’est l’Espagne et ses castagnettes, comme on dit dans la revue de Mimi.
Mauvaise inspiration. L’Anglais ne reviendra pas avant des mois et des
mois. Myrto-Myrta s’ennuie. A Grenade, un soir, dans les jardins de
l’Alhambra, un beau garçon lui offre des œillets. On s’embrasse. On
rentre à l’hôtel. On fait l’amour. Ouf. On refait l’amour. Myrto-Myrta
n’oublie pas son chéri. Mais le remplaçant ne lui déplaît guère. Il
l’interroge. Elle y va de ses petites fausses confidences, si jolies, si
bien empapillotées que, pour sûr, il n’y voit que du feu. Lui joue au
cachottier. Elle le baptise M. Mystère. Un jour, M. Mystère doit rentrer
en France. Il la supplie de le suivre. Elle accepte. Les voilà dans un
grand lit de milieu, à Paris. M. Mystère raconte qu’il est né un
dimanche à midi.
--Et après? interroge Myrto-Myrta qui n’a jamais aimé les boniments à la
graisse de chevaux de bois.
--Après, répond M. Mystère, voici l’après, Madame. Comme tous ceux qui
sont nés un dimanche à midi, je devine, je sens, je sais ce qu’on veut
me cacher.
M. Mystère contracte les mâchoires. Myrto-Myrta prend peur des petites
taches jaunes soudain allumées dans ses yeux. Elle veut se lever, fuir.
Mais déjà il lui a tordu les poignets. Elle crie. Il serre davantage et
elle hurle. Il ricane:
--Pas besoin de vous effrayer, madame la Maîtresse de François-Joseph,
la police va venir vous délivrer de moi...
Voici, en effet, les flics. On tire la femme des draps. Elle a une crise
de nerfs. L’homme se lève. Il fait le malin:
--Vous avez su dissimuler, Madame, mais vous n’avez pas été la plus
forte. Permettez que je me présente. Capitaine X... du deuxième bureau
et chargé de remettre aux mains des autorités françaises la traîtresse
qui a vendu les plans stratégiques de Clermont-Ferrand et de
Brive-la-Gaillarde. Je vous remercie, Madame, d’avoir si bien su rendre
agréable à l’homme l’austère mission du soldat.
Rien qu’à se rappeler la nique du capitaine et les mots dont il la
narguait, la ci-devant Myrto-Myrta, Yolande, aujourd’hui encore,
s’exaspère. Elle prend Vagualame à témoin.
--Avez-vous jamais vu pareil soudard? Et qui aurait pu deviner sous le
masque du gosse bien balancé le vrai visage de M. Mystère? J’avais beau
m’y connaître en espions, j’étais faite. M. Mystère m’accompagna jusqu’à
Saint-Lazare, où ma seule vengeance fut de lui cracher au visage, en
guise d’adieu. Ma colère ainsi apaisée je décidai d’accepter sans
broncher toutes les épreuves à venir, me disant: «J’ai joué, j’ai
perdu». Donc, ce fut partout le même et impassible visage, dans mon
cachot, chez le juge d’instruction, au conseil de guerre, lorsqu’on lut
la sentence qui me condamnait à la peine capitale. Mon avocat avait
écrit aux Indes, et juste la veille du jour que je devais être exécutée,
j’apprends que mon chéri, demain, sera de retour, avec un fakir dernier
cri et la manière de s’en servir. Il paraît que je suis sauvée. Je
danse. Je chante. Les bonnes sœurs me croient folle. Qu’elles aillent au
diable! Je ne ferme pas l’œil de la nuit. Enfin voici l’aube expiatoire,
comme dit le ratichon qui s’amène dès potron-minet. Mais à la porte le
bonhomme noir! J’aime mieux le traditionnel verre de rhum que son _De
profundis_. Je me fais belle. A me voir, on croirait que je vais à une
messe de mariage. Robe de soie noire à grand jabot plissé, souliers
vernis. Bas à jours, comme c’était la mode alors. Sur les épaules un
renard argenté. Chapeau monumental de velours aubergine, avec grande
plume du même ton. Quelques bijoux. Ni diamants, ni rubis. Rien que des
perles, un saphir à l’annulaire gauche, mon sautoir de Lalique or et
cristal, terminé par le face-à-main. On vient me chercher. Une seconde,
s’il vous plaît. Un petit nuage de poudre et je suis prête. Les prisons
de la troisième république manquent de miroir... Voilà. Ne vous
impatientez donc pas. On y va. On y va.
Le terrain d’exécution. Je descends du fourgon automobile qui m’y a
conduite. Mon défenseur m’offre le bras. Nous marchons entre deux haies
de soldats casqués, armés. Grâce au face-à-main qui me donne une
contenance, et à la plume d’autruche aubergine, j’ai l’air d’une reine
qui passe la revue de ses troupes. Nous arrivons au poteau: on
m’attache. Les maladroits ont froissé ma robe. Tant pis. Elle en verra
d’autres. Je ne veux pas quitter mon chapeau. Je refuse de me laisser
bander les yeux. Mon avocat me baise la main. Le commandant du peloton
est si troublé que je crie moi-même: «Feu». On tire. Je tombe. Je suis
morte.
Ma résurrection.
Mon corps a été réclamé, soi-disant par ma famille. En vérité, on m’a
transportée chez mon chéri. Mes yeux viennent de se rouvrir et voient
l’incomparable amant qui promène le fakir sur mon cadavre nu. Ce contact
cicatrise les blessures et réveille les sens. L’avocat est à mon chevet.
Il me présente un petit vieux bien propre, médecin spirite, de ses amis,
venu surveiller l’opération que cet amour d’Anglais tenait à exécuter de
ses propres mains. Le médecin spirite est tout joyeux car il paraît que
j’ai, à la minute, retrouvé mon aura. Bientôt, je pourrai gambader,
rire, aimer. Toutefois je n’aurai plus jamais ni température, ni
couleur. Il faut m’y résigner. C’était prévu. Et mon défenseur qui
n’oublie jamais rien m’offre une boîte de maquillage. Mon chéri entonne
le _God save the king_ et me fakirise de toutes ses forces. Le travail
achevé, l’avocat et le docteur s’en vont. Mon chéri pose le magot sur le
bord de la table, et vite, en deux temps, deux mouvements, se
déshabille. Vlan, le veston dans un coin, les bretelles dans un autre.
Tout valse: gilet, pantalon, chemise, chaussures, cravate. Cette belle
viande d’homme rose est plus que jamais affolante comparée au parchemin
tendu sur les os du ratatiné.
--A votre bonne santé, fakir. On va y aller d’un bon petit zig-zig. Et
vous n’aurez pas à vous plaindre, avec un aussi joli couple à vos pieds,
lui, vicieux comme un Anglais, elle, qu’il caresse en l’appelant «son
chère petite morte parlante et remuante», pâmée, la grande amoureuse.
Ils s’étreignent à s’en faire craquer la carcasse.
Malheur à eux!
Myrto-Myrta oublie qu’elle n’est pas plus chaude que glace. Un buveur de
whisky, à se frotter contre une banquise, à se coucher à plat ventre sur
un iceberg, s’y rouler, risque fort une congestion. Que ne s’en est-elle
souvenue, alors qu’elle rêvait, neige, de se laisser fondre entre les
bras, entre les jambes d’un volcan. Lui, soudain, flamboya, rouge, bleu,
vert, violet, noir, et après ce spasme arc-en-ciel, devint blanc et
froid, aussi blanc, aussi froid qu’elle. Il ne bougeait plus. Donc il
était mort. Myrto-Myrta prit le fakir, le promena par tout son corps,
ainsi qu’elle l’avait vu faire pour soi. Ouitche! Sa résurrection avait
vidé le sacré petit bonhomme. Et elle, qui aurait tant voulu, à son
tour, sauver son sauveur! Le temps que le fakir se recharge, son chéri
serait trop définitivement mort pour qu’il puisse jamais lui être rendu.
Et puis elle-même devra, d’ici moins de douze heures, être refakirisée.
Certes elle passerait bien son tour, mais si le sacrifice, par miracle,
n’était pas inutile, d’une vie dont elle se serait privée, en renonçant
à sa propre et indispensable pitance de forces psychiques, n’aurait que
faire le tendre Anglo-Saxon qui n’a jamais cessé de jurer que, sans sa
Myrto-Myrta, l’existence lui apparaissait le pire des maux.
Elle ne sait où donner de la tête. Elle crie, elle hurle. Et le fakir
qui ne grouille pas. Prières, injures, gifles, sanglots, menaces. Rien
n’y fait. Il ne remue ni pied ni patte. Volontiers, Yolande le jetterait
par la fenêtre. Mais elle n’a pas de temps à perdre. Elle remet le
ratatiné sur la table, téléphone à l’avocat. Il arrive avec le médecin
spirite qui ne peut que constater le décès de l’Anglais.
On se hâte d’habiller, de peindre Myrto-Myrta qui part, avec sous son
bras, le fakir enveloppé dans des journaux.
* * * * *
C’est une autre vie qui commence.
Pendant qu’on fusillait Myrto-Myrta, pour passer le temps l’Anglais
avait eu l’excellente idée d’aller toucher le gros chèque, prix de ses
services en Autriche et aux Indes. Donc la ressuscitée, qui a pris son
portefeuille et quelques mèches de ses cheveux, en guise de souvenir, a
de l’argent. Et d’une. Elle a besoin d’un nouvel état civil, et
s’appellera, dorénavant, Yolande de Scabieuse. Et de deux. Bientôt,
parce que Scabieuse prête aux sobriquets et que les échotiers l’ont
surnommée la Scabreuse, elle sera Yolande tout court. Elle a le culte de
la famille, de l’amitié et s’arrange à renouer avec tous ceux qui furent
chers à Myrto-Myrta, qu’ils pensent morte et ne reconnaîtront point.
D’abord, le Prince de Galles. Les Anglais ne posent jamais de questions
indiscrètes. Et puis l’héritier ne va pas chercher midi à quatorze
heures et n’écouterait même pas l’incroyable histoire. Quant à la Patata
qui fut liée, dès l’enfance, avec Myrto-Myrta, comme il y a eu très
souvent rivalité entre les deux dames, depuis qu’elle la croit enterrée
elle se venge. Et souvent Yolande doit subir un flot de calomnies, dont
elle ne peut même pas interrompre le cours. Elle écoute, les dents
serrées, ne souffle mot mais n’en pense pas moins:
«Quelle grande lâche, cette Patata. Un jour ou l’autre elle verra ce
qu’il en coûte de s’attaquer à la mémoire d’une disparue. Répands ton
fiel, ma jolie. Yolande te rattrapera au tournant.»
L’extra-lucide Rosalba ne se doute de rien, non plus que la sœur de la
ci-devant Myrto-Myrta, son beau-frère, sa nièce. La nièce, le beau-frère
et surtout la sœur, sa jumelle, si la ressuscitée avait, dans son récit,
été fidèle à l’ordre chronologique, M. Vagualame connaîtrait déjà toute
cette petite famille. Mais on a beau avoir la tête solide, tant de
drames finissent toujours par vous la mettre à l’envers et notre Yolande
a tout simplement attelé le sapin avant le canasson, comme disait son
père, cocher, mais d’intelligence assez rigoureuse, d’esprit assez
réaliste, pour corriger, en l’adaptant aux nécessités citadines, le
vieux cliché agricole des bœufs et de la charrue.
Avant Myrto-Myrta--déjà un pseudonyme--il y avait une charmante enfant,
Camille, de son nom de baptême. Pauline était la jumelle de Camille.
État civil un peu cornélien, sans doute, mais que la suite fatale des
choses devait se plaire à justifier, quoique le père, qui ne destinait
ses petites ni à des traîneurs de sabre du modèle Horace, Curiace, ni à
des buveurs d’eau bénite à la Polyeucte, n’eût jamais entendu signifier
ainsi qu’elles pussent connaître le tragique et grandiose destin des
amantes écartelées, comme, par exemple, ce fut le cas pour la
narratrice, le jour que, nue, échevelée, en larmes, elle courut du fakir
épuisé à l’Anglais déjà froid et de l’Anglais au fakir, sans trouver la
solution satisfaisante pour la bonne raison qu’il n’y avait pas, qu’il
ne pouvait y avoir de solution satisfaisante.
Le cocher, par légitime orgueil professionnel, avait appelé «Urbaine»,
sa première-née morte en bas âge. Pour les suivantes, il avait donc
décidé qu’elles seraient Camille et Pauline, puisque, après l’Urbaine,
les deux plus fameuses Compagnies de fiacres étaient, l’une, la Camille,
l’autre, la Pauline.
Le cocher et les siens habitaient Picpus, ce dont le sort tira prétexte
pour la tragédie, qui, par le trépas de l’un d’eux, métamorphosa la vie
des autres.
A l’école, on taquinait les petites:
--Tiens, voilà les celles qui piquent les puces.
Dans la rue, les garçons tiraient leurs nattes en chantant:
_Pique puce
Mes pucelles
Mon prépuce
A du sel
Pour la celle
Sans puce._
A cause du sel, les naïves croient que prépuce est un mot distingué pour
dire: épicier. Une après-midi, que sa mère l’a envoyée acheter deux sous
de moutarde, la future amie du Prince de Galles, déjà éprise de pompe et
de mystérieuses formules, après avoir tiré sa révérence au commis qui
l’a servie, très grande dame: «Au revoir et merci, prépuce». Le commis
aime la gaudriole. Il lui offre trois bonbons acidulés, un rouge, un
jaune, un vert, pour que trois fois elle répète: «Merci prépuce». La
caissière a surveillé le manège, tendu l’oreille. On vient justement de
circoncire son fils, un gamin de dix ans, rapport à de vilaines
habitudes, et, dans son dictionnaire à sensualités, prépuce signifie
vice puéril. Elle sort de sa boîte le porte-plume piqué à même un
majestueux faux chignon.
--Prenez-vous l’épicerie pour une maison à gros numéro, Augusse?
--La paix, vieille chouette.
--Mal poli! Et toi, petite saleté, dépêche-toi de déguerpir. Malheur! Ça
n’a pas fini sa croissance et ça fait déjà sa traînée.
Arrive le père, très olympien sur son fiacre.
Camille hurle: «Papa, papa, elle m’a appelée traînée.»
Un fouet claque.
--Vous voulez danser, mère grinchue?
L’additionneuse se trouve mal. Rassemblement. Le pharmacien du coin
apporte de l’eau de mélisse. Un sergent de ville prend à partie le
cocher descendu de son siège et jure qu’il saura bien, malgré sa
résistance, le conduire jusqu’au poste. Bagarre. Un chapeau haut de
forme en cuir bouilli roule dans le ruisseau et celui qui engendra tombe
si malencontreusement que son crâne s’en vient donner et se fendre
contre la bordure du trottoir.
Transporté à l’hôpital, il meurt le lendemain.
La veuve vend le fiacre, s’achète un corset rose, des pantalons
festonnés, douze chemises à faveurs et se met en ménage avec un
Napolitain, vrai matou, qui vaut cent fois, au moins, le cocher, pour
l’amour. Mais, à peine a-t-elle tourné le dos, l’Italien, en vitesse,
viole les jumelles qui demandent «encore, encore». L’Italien va répondre
dignement au chœur des deux insatiables. Mais rentre, à cette minute, la
veuve, qui pense fort judicieusement qu’un homme n’est pas un fruit à
côtes, comme le melon, fait, d’après Bernardin de Saint-Pierre, pour
être mangé en famille.
--Et s’il te plaît, macaroni, qui donc a les clefs de l’armoire à glace,
où sont cachés les sous? Il reste trois quarts de bagnole et de canasson
à boulotter. Alors il faut choisir. La veuve aime la bagatelle, bien
sûr, mais elle n’est pas gnole à permettre qu’on la marloute, et qu’on
se paie sa bobine par-dessus le marché. Attends un peu, zigoto. La veuve
sait nager. Et puis elle a des avantages qui se posent là. Hier, dans
l’omnibus Madeleine-Bastille, un gandin à moustaches blondes, souliers
vernis, col empesé, a été bien content de la pincer. A preuve qu’elle a
encore un bleu sur la fesse droite. Donc, tu peux penser qu’elle ne
serait point dans l’embarras pour trouver un autre homme, avec cette
croupe et ces bras costauds qui serrent très fort les beaux gosses, mais
de taille, attention, grand flandrin, à flanquer une bonne ratatouille
aux sales frappes qui lui manqueront de respect. Ce n’est pas tout. On
te sait porté sur le zigouigoui. Tu aimes les trous à croire que tu as
eu une grand’mère taupe. Donc certain que tu n’as pas oublié la belle
surprise, la première fois que tu as exploré la veuve. Vois. Tu te
lèches les babines, rien qu’à te rappeler qu’elle l’a en casse-noisette.
Pas besoin d’en dire davantage. On se comprend. Quand tu t’es bien
esbigné, macaroni, ta bouche sur sa bouche, et ce qui te gonfle au
bas-ventre dans ce qui se creuse entre ses jambes, tous les deux à poil,
le petit muscle au fin fond du fin fond, qu’elle fait jouer à volonté,
bigne, il n’en faut pas plus pour que tu te croies au beau milieu du
paradis. Voilà de la belle ouvrage, et qui te met jusqu’aux doigts de
pieds en éventail. Essaie donc de demander de ces trucs à une jeunesse
anémique. Les jumelles, par exemple, c’est d’un fadasse. Si tu y tiens,
tu peux toujours les emmener. Mais on t’aura prévenu. Elles ont leurs
liquettes et leurs frusques. Pas un radis. Et trop mômes pour faire le
trottoir. Comme tu n’as jamais eu, toi, d’autre métier que celui de te
promener et d’offrir des statuettes en plâtre aux passants, vous ne
ferez pas florès, à vous trois. La veuve ne te l’envoie pas dire.
Elle a un gentil petit saint-frusquin et sait fort bien qu’elle joue sur
le velours. Tu n’as donc plus qu’à lui demander pardon, l’embrasser, la
bichonner. Tu n’es guère à plaindre, beau ténébreux. Vous vous enlacez,
vous chavirez et déjà le lit se creuse sous votre étreinte. Quelle
fricassée de cuisses! Les jumelles en pleurent de rage. Vengée, leur
mère se délecte d’une victoire aussi douce à son cœur qu’à la caresse de
ses doigts, les cheveux frisés, les lèvres, les longs cils battants et
surtout, très bas, protégé par la douce peau du cou, un chignon de
muscles.
Pardonné, le Napolitain se relève, va remettre de l’ordre dans son
vêtement quelque peu dérangé par les exploits qui l’ont réhabilité. Il
revient avec sa mandoline et chante «O sole mio». Alors, sous le corsage
que ragrafe la mieux satisfaite des veuves qui rôtissent le balai, un
paon blanc fait la roue. De son corps, figuré par le nombril,
s’épanouit, étincelle un demi-cercle de givre et de glace. Quant aux
jumelles, impossible qu’elles-mêmes ne s’émeuvent aussi à ces
ténorinades d’une bouche en cul-de-poule, œufs dont se cassent les
coquilles pour de fragiles naissances d’oiseaux couleur d’aquarelle,
qui, bien sûr, ne sont pas les hirondelles des simples beaux jours
fredonnant:
_Sur votre sein, la belle,
J’irai me reposer_,
mais, frères aériens des poissons japonais, légère troupe qui voltige
attendrie parmi le ciel de deux fois deux yeux. Or, à se pencher au bord
des paupières, pris de vertige, ces transparents colibris tombent, et,
dans leur chute, fondent de peur.