Il y a des boucheries, des boulangeries, des charcuteries, d

RENÉ CREVEL

ÊTES-VOUS FOUS?

Huitième édition

PARIS

Librairie Gallimard

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, rue de Grenelle (VIme)

DU MÊME AUTEUR:

DÉTOURS (_nrf_) une œuvre, un portrait (épuisé).

MON CORPS ET MOI (_Kra_).

LA MORT DIFFICILE (_Kra_).

BABYLONE (_Kra_).

L’ESPRIT CONTRE LA RAISON, cahiers du Sud.

L’édition originale de cet ouvrage a été tirée à HUIT CENT CINQ

exemplaires et comprend: cent neuf exemplaires réimposés dans le format

in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane _nrf_,

dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent destinés aux

_Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française_, numérotés de I à C, six

cent quatre-vingt-seize exemplaires in-octavo couronne sur papier vélin

pur fil Lafuma-Navarre dont seize hors commerce marqués de _a_ à _p_,

six cent cinquante destinés aux _Amis de l’Édition Originale_, numérotés

de 1 à 650, et trente exemplaires d’auteur, hors commerce, numérotés de

651 à 680.

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour

tous les pays, y compris la Russie.

Copyright by librairie Gallimard, 1929.

A PAUL ET A GALA ÉLUARD.

Ce que sur la vie, la terre est atroce.

Chanson de Fortugé.

I

La Ville.--Tatouée à la monnaie du pape.--Son front de glace déchire une

vitre.--Alliance avec le plus équivoque des jours, parmi les 31

d’Octobre.--L’homme.--Parce qu’il ne comprend plus rien, ni aux choses,

ni aux êtres, il se précipite chez la diseuse de bonne aventure (comme

s’il n’y en avait pas de mauvaise).--Mme de Rosalba, voyante, annonce un

mariage.--Neuf mois plus tard, la jeune femme, une rouquine, accouchera

d’un enfant bleu.--Mort de l’enfant bleu.--Naissance d’autres bébés

multicolores non moins inviables.--Où l’on fait connaissance avec

Yolande, demi-mondaine et des mieux huppées.--Mimi Patata l’étoile des

Folies-Bergère et ses deux jumeaux d’amants.--Le Prince de Galles et sa

broderie anglaise.--Mme de Rosalba n’apprécie guère tout ce monde et

dénonce les méfaits du vague à l’âme.--Imprécations.--Conseils.--Mais

qui donc pourrait endiguer la marée du destin?--La rue des

Paupières-Rouges.--Jadis... au temps de février porte-fièvre.--Le

mystérieux oiseau-flamme soudain jailli d’un trombone à

coulisse.--Rassemblement, rue des Paupières-Rouges.--Harangue de la

Ville.--L’homme emmène l’oiseau-flamme, pour qu’il se repose, au plus

haut étage d’un sanatorium gratte-ciel.--Le rucher à malades.--L’heure

des gramophones.--Pour échapper au naufrage, à l’aube montagnarde, le

regard s’accrochait au fer du balcon.--Privé même d’un tel secours,

aujourd’hui, rue des Paupières-Rouges, en plein brouillard, l’homme

devient, pour de vrai, M. Vagualame.--Yolande en chair et en os, très

décolletée malgré le froid, jaillit du trottoir de brume.--Suivent Mimi

Patata et les jumeaux.--Yolande emmène tout ce monde chez elle.

La Ville.

* * * * *

Elle porte collier de visages en papier mâché, mais son chignon joue à

l’arc de triomphe.

Ainsi, avant l’ère des nuques rases, toute patronne de bistrot, à coups

de guiches, frisettes, franges, boucles, nattes, compliquait, en de

chimériques architectures, l’édifice de cheveux et d’orgueil, à même le

sol du crâne.

Or la dernière auvergnate, penchée sur le zinc d’un comptoir, où se mire

sa tignasse bouffie de crêpés cimentée à la brillantine, étayée de

peignes et barrettes, façon écaille, nymphe de gargote, narcisse

femelle, mais défiant tout vertigo--elle vous en donne sa parole--car la

tête est bonne, certes, meilleure que celle du freluquet

sempiternellement penché sur un ruisseau, et, à poils, le chinois de

paravent, la graine de propre à rien, à poils, dehors, dès potron-minet,

à se regarder, va donc chochotte, les yeux, le nombril et toute la

boutique, tant et si bien qu’il a fini par choir dans la flotte, d’où on

l’a repêché mort et nu, plus nu que la main, puisque... mais ne me

faites pas dire des cochonstés, ma bonne, ma chère, fouchtri,

fouchtra...

... l’ultime maritorne anachroniquement fière du château poisseux et

tarabiscoté qui la couronne, déesse de la mayonnaise qui ne cache rien

de ce qu’elle sait des cosmogonies, de la politique, des adultères de

quartiers, tandis que, goutte à goutte, dans un bol, tombe l’huile de sa

sauce, n’est pas la seule de qui s’inspire la Ville.

Mais la grande pétrifiée, au reste, toujours prête, sans qu’on lui

demande son avis, à se prétendre capitale du goût, s’est rappelé que les

moukères arrangent leurs sequins en parures.

Aussi, cette fille de la fille aînée de l’Église, sur une poitrine

asymétrique dont elle a baptisé un sein, et encore le droit, _Sacré

Cœur_ (à noter, entre parenthèses, que les enfants de cinq ans trouvent

des syllabes à la fois autrement exactes et mystérieuses pour l’état

civil de leurs doigts de pieds), l’autre _Panthéon_ (_Pan_ parce que la

donzelle, férue d’antiquité, ne déteste pas, non plus, un petit air de

flûte et se réjouit fort de ce qui claque: gifles, tir à la carabine,

jeux de mots et de mitrailleuses, coups de fusil et de canon; _théon_

explicable par la seule faute du scribe, qui, avec le même nombre de

signes, moins de prétentions et plus de vraisemblance, eût tout

bonnement inscrit _téton_ à son registre), sur un bas-ventre qui a juste

ce qu’il faut d’obélisque pour jouer les hermaphrodites et s’appelle lui

aussi d’un nom composé (d’abord trois lettres, chacune au sommet du

triangle où se tapit ce qui de la femme est le plus apprécié mais le

plus calomnié, puis le substantif _corde_, comme si cette coquette

entendait qu’on se pendît au sien), sur son cœur en forme de

Palais-Royal, son nombril qui lui sert de fosse aux ours, ses bras, ses

jambes, parfumés au goudron, elle a imprimé le tatouage négatif et

glacial de la monnaie du pape.

Monnaie du pape, monnaie de singe, petites lunes en papier, sœurs par la

sécheresse d’une grisaille qu’elles maquillent, si la boîte à sardines

oubliée au pôle, par l’explorateur, peu curieux du paysage, a réjoui la

boitante famille des pingouins, l’homme qu’une impitoyable main de fer,

sans gant de velours, vient d’arracher au naufrage illimité du sommeil

et des draps, meurtri dans son regard et le secret de sa poitrine,

blessé au sang par l’acier, dont, après avoir déchiré sa vitre, vient de

le frapper la ville casquée, cuirassée de gelée blanche, l’homme n’est

plus qu’un moribond relief de nuit.

Ses yeux? des étoiles qui s’éteignent, deux feux follets rentrés à

l’écurie. Avec des transparences de souvenirs, d’acides raclures de ciel

et déchets d’astres, il essaie, quand même, de se recomposer un visage:

son visage continué par un cou; son cou... et ainsi de suite, mais les

morceaux de lui-même se joignent mal, ne semblent plus faits les uns

pour les autres.

De sa chair, de ses volontés, ne demeurent que lambeaux de brouillard,

tronçons de torticolis. La femme de pierre, la pierreuse condescend à le

plaindre.

«A l’aube j’ai rêvé de toi et j’ai pleuré...»

Elle a rêvé, elle a pleuré.

La pitié? quoi? Un regard lancé trop loin, la mise en scène de la voix,

et, surtout, ces mots d’une sournoiserie... La pitié plus hypocrite,

plus révoltante que la Société des Nations, la police, les choux-fleurs,

les bretelles, les maladies vénériennes, le papier de verre et les

fixe-chaussettes.

L’homme baisse les paupières, pour se rappeler certains mois dont les

matins lui souriaient, de toutes leurs fenêtres ouvertes, chantaient à

douce voix de fleuve, accompagnés en sourdine par les caresses d’ombre.

Mais l’automne, soudain, a voulu que se gerçât du sel des larmes ce qui

de la peau ne peut mentir.

L’homme fuit la chambre du piteux réveil, et, dans la rue, il constate

l’alliance de la ville et du jour (15 octobre), le plus équivoque parmi

les trente et un d’une famille entre le ziste et le zeste. En a déjà

pâli même la belle insolence des marchandes de mimosas. Afin de mieux

narguer les gerbes chétives que ces bohémiennes essaient de vendre, à

l’orée des métros, se tord le zinc agressif d’une végétation

nymphomaniaque, et les gitanes n’osent plus remuer un cil, alors

qu’elles ont toujours passé, fort justement, du reste, pour connaître

dans ses moindres subtilités l’art de faire de l’œil et aussi bien avec

les narines que la bouche ou les anneaux qui leur servent de pendants

d’oreilles. Dans leurs paniers, toute une végétation s’anémie, se

liquéfie, mare à la noyade des fleurs, et les tabliers n’ont pas trop de

mille plis pour cacher deux fois cinq doigts parfumés au cuivre des gros

sous. C’est la saison des mains dans les poches des pardessus. Nul

passant ne sauvera de la débâcle le plus petit bouquet, et les altières

nomades, la veille encore claquant les talons de leurs socques et de

l’insolence sur le macadam, rougissent d’une crasse pourtant bien docile

à ganter leur fin métal de peau. Hier, elles allaient jeteuses de

mauvais sorts, les lèvres passées au minium, pour bien signifier aux

grands frisés des faubourgs, toujours prêts à jouer du couteau, qu’elles

n’avaient pas peur du rouge, mais aujourd’hui, parce que du ballon

feuillu des marronniers ne demeurent que squelettes inutilement

compliqués, parce que c’est la naissance de la mort, créatures aux

épaules soudain peureuses, elles supplient le froid, cet avorton, de ne

pas les poignarder entre les omoplates.

A la lumière de cette détresse l’homme voit qu’il n’a jamais rien

compris des choses, ni des êtres.

Il se précipite chez la diseuse de bonne aventure (comme s’il n’en

existait pas de mauvaise).

Quatre à quatre il grimpe les cinq étages.

Il compte.

4 + 4 + 5 = 13

4 + 4 × 5 = 40

4 + 4

Mais halte là! s’il fallait soustraire et diviser, non additionner, ni

multiplier? Gare aux chiffres. Traîtres comme les revolvers. On a enlevé

le chargeur. On vise pour rire. Il était resté une balle dans le canon.

Balle diabolique, cabalistique, métaphysique. Bien des adjectifs

s’offrent à qualifier ce projectile meurtrier. Une gentille petite femme

n’en a pas moins tué son gentil petit mari. Ou vice-versa. Vous parlez

d’un malheur! Un ménage modèle et qui mettait de côté. Dire que la

pauvre aura ses vingt et un ans juste le jour de Noël. Déjà veuve. Si

jeunette. Et enceinte. Foi de bistrote, voilà une histoire qui mérite

bien qu’on la répète, toute une année, à l’heure de la sauce mayonnaise.

La Ville, elle, aura de quoi pleurer, de quoi rêver, tout son saoul.

Bonne occasion de se métamorphoser, de flotter, île sur l’océan des

larmes. _Fluctuat nec mergitur._ Ce serait mieux encore si on

retrouvait, tué à coups de chiffres, l’homme sur le paillasson de cette

voyante qui n’a pas l’air d’entendre. Mais l’auvergnate au chignon, et

la pierreuse tatouée à la monnaie du pape, il ne faut tout de même plus

jamais leur permettre de se mêler de ce qui ne les regarde pas. Donc ne

toucher ni aux pistolets ni aux nombres qui partent tout seuls. Déjà les

courants d’air ne lui ont pas si bien réussi à ce garçon! Il aimait le

vent à la folie. Prétexte à de jolis symboles. Mais un citadin n’a guère

de tempêtes à sa disposition. Pour traduire, à coups moyens terrestres,

l’ouragan, il a laissé portes et fenêtres battantes. D’où un mélimélo

pulmonaire. La carcasse ne fut jamais bien fameuse. Maintenant il a la

fièvre, il tousse... Il exècre cette rauque chanson, qui, d’ailleurs, a

dû finir par réveiller la Pythonisse, puisque se traînent des savates de

l’autre côté de la porte qu’on ne tarde plus à ouvrir.

L’homme prévient qu’il déteste le passé, et le présent. Il n’est venu

que pour le futur. Il fait le vide en soi. De ce qu’il fut, de ce qu’il

est, survit, seule, une frénétique fringale d’imaginer. Il ferme les

yeux afin que nulle vision trop actuelle ne s’interpose entre l’avenir

et ses paumes.

Le livre des mains et de la destinée, elle sait y lire, la

chiromancienne, elle va y lire et elle connaît son monde à force d’en

avoir vu, et de toutes les couleurs, des vertes et des pas mûres, depuis

le temps déjà lointain que, dans les foires, sous le nom de Mme Rachel,

au seuil d’une roulotte charlatane, elle déployait son bel éventail de

tarots. Fille de dompteurs, elle n’a jamais eu froid aux yeux et sait

comment s’y prendre avec les fauves et les amoureux. Elle a du reste

toujours méprisé les uns et les autres, et, maintenant qu’elle a renoncé

aux rideaux d’andrinople, à l’édredon, gonflé jusqu’au plafond, de la

vie foraine, pour devenir Mme de Rosalba, sorcière en chambre, oracle

des Batignolles, elle voue un mépris rétrospectif aux lions, ces rapins

démodés à cravates Lavallière, qui n’ont même pas eu le nez de commander

un petit trumeau à Lautrec, du temps qu’il brossait, à Neuneu, de grands

panneaux pour la Goulue.

Donc premier conseil:

--Si vous achetez des peintures, mon jeune Monsieur, puisque je vois à

cet anneau de Vénus, là, que vous êtes un artistique, ne vous fiez pas

aux manitous qui font les fendants. J’en ai connu un, moi qui vous

parle, des qui maniaient le pinceau et le crayon. A preuve que ma nièce

avait épousé un architèque. Il est mort dans un éboulis. Dommage. Il

vous aurait bâti, pour pas cher, la grande maison que vous aurez d’ici

quelques années. Et il y en aura de la peinturlure dans le salon, et du

bois doré! On se croirait au Palais de Fontainebleau. Mais c’est pour

plus tard, maintenant, maintenant...

De toutes ses forces, elle tire, écarte les doigts, pour que la paume

devienne océan, car la soif devineresse de la ci-devant Rachel dédaigne

les verres d’eau, et même celui au fond duquel Cagliostro aperçut la

tête coupée de Marie-Antoinette.

Mme de Rosalba plonge.

A mille lieues, sous les mers du futur, elle voit:--D’abord un mariage

avec une rousse. Vous aurez été présenté à la fiancée, à l’étranger, au

cours d’un voyage. Mais c’est à Paris que se fera la noce. Et vous

parlez d’une noce, avec des autos, des toilettes et une messe où l’on

jouera tout le temps de l’orgue. L’épousée porte une robe à traîne de

satin blanc copurchic. Son voile en point d’Angleterre n’est pas de la

gnognote. Bien du monde s’est dérangé. Et pas des purées. Le Président

de la République, en personne. Si sa femme n’est pas venue, ne cherchez

pas midi à quatorze heures, c’est simplement parce qu’il est

célibataire. Le pape a envoyé sa bénédiction et on passe tout

l’après-midi à boire du champagne.

Voyage de noces en Italie.

A Venise la rouquine s’aperçoit qu’elle est enceinte. Neuf mois plus

tard elle accouche d’un enfant bleu. La garde n’en croit pas ses

binocles, mais le médecin, encore un qui aime la peinture et s’y

connaît, pense qu’on ferait une jolie aquarelle de la maman et du bébé.

Hélas! ce poupon excentrique meurt de jeunesse, à l’âge de trois

minutes. Cher innocent dont la tête pesait trop lourd à la fragilité du

cou, les années suivantes ta pauvre mère te donnera tout un arc-en-ciel

de frères et sœurs non plus viables que toi. C’est la faute du papa qui

s’est trop fatigué. Ainsi en attestent les paumes, que les désirs tour à

tour ravinent et boursouflent. Le mont de Vénus, par exemple, est un

vrai petit Himalaya. Mais, en fait de relief, dents et chaînes

signifient, entre elles, des vallées, creux, entonnoirs, dépressions. Il

y a bien du brouillard aux flancs, aux pieds du pic d’Amour, et c’est

pourquoi Monsieur a du vague à l’âme.

La voyante répète ces dernières syllabes, assez vite pour les

métamorphoser en un seul mot et d’allure cabalistique.

Vagualame, vagualame, vagualame, voici Mme de Rosalba en transes.

Vagualame, vagualame.

Un tonnerre gronde.

Mme de Rosalba n’est pas contente.

Mme de Rosalba menace, maudit.

Vagualame, vagualame.

Elle vous en foutra du zig et du zig, du toc et du toc. Monsieur aime le

frotti frotta. Monsieur met sa langue dans toutes les bouches, sans même

penser à se dire que c’est plus indiscret, plus dangereux aussi, que de

lire la correspondance qui n’est pas à soi destinée.

Vagualame, vagualame.

Monsieur veut savoir l’avenir: Eh bien, il mangera des asperges en plein

hiver, et, à tous les repas, du caviar et des huîtres. Il aime à lever

le coude. Alors, gare... D’apéritifs en rinçonnettes, il se mettra dans

un joli état. L’hiver: Monte-Carlo. Le trente et quarante, la roulette,

le baccara et tout le bastringue. Des aventurières se promènent au bord

de la mer, sous les palmiers, parées comme des châsses. La dot de la

rouquine, décidément, ne fera pas long feu. Au printemps, retour à

Paris. Les courses à Auteuil et Longchamp. Un chapeau haut de forme gris

clair, de la coco plein le nez, un œillet à la boutonnière. On perd tout

ce qu’on veut, mais le pire, c’est encore une connaissance, une Yolande,

dont Mme de Rosalba ne fait guère son compliment. Allons, tout de même,

voir un peu ce qui se passe chez cette demi-mondaine et des mieux

huppées, perle fausse, sans doute, mais dont l’écrin n’est pas pour

déplaire. La maîtresse de maison trône dans la cathèdre qu’elle acheta,

son pesant d’or, à la vente Sarah Bernhardt. C’est du beau meuble, et

historique. Yolande se rengorge, domine les invités, qui n’ont, pour

s’asseoir, que de petits tabourets algériens, en bois découpé, incrusté

de nacre, offerts par le petit-fils d’Abd el-Kader, soi-même. Par terre,

ce ne sont que peaux d’ours et de léopards; aux murs, tapisseries, soies

brochées, laques, tableaux, damas, velours, et sur les tables de marbre

et les consoles de bois doré, des vases chinois, avec de grands bouquets

de plumes, des statuettes, des tabatières, des caves à liqueurs, des

objets dont pas un qui ne soit précieux, et, pour tous les goûts, de la

pièce de musée à la babiole, au colifichet, mais tous, d’un luxe...

Mme de Rosalba méprise les richesses qu’elle décrit. En relations

suivies avec l’au-delà, comment se laisserait-elle émouvoir par un

spectacle terrestre, fût-il le plus splendide? Du haut de son sommeil,

elle lance donc ses foudres indignées sur la scandaleuse Yolande et son

salon, où, certes, il y a du beau monde, mais du beau monde qui ferait

mieux d’aller ailleurs, à commencer par le Prince de Galles, assis sur

l’un des douze tabourets du petit-fils d’Abd el-Kader et tout à son

ouvrage de broderie, anglaise, naturellement.

Son aide de camp sable le champagne en compagnie de Mimi Patata,

l’étoile des Folies-Bergère, une ancienne gommeuse qu’on voit gigoter

depuis 1900, qui, pour sûr, n’est pas loin de friser la cinquantaine,

mais elle sait nager, la bringue, et vous retourne un homme comme un

gant, s’envole de la chair fraîche à tire-larigot. Exemple: ses deux

amants, des jumeaux frais débarqués de Dalécarlie, deux minces garçons

roses et blonds, avec des yeux que l’inceste fraternel et les exigences

de la vieille guerrière creusent mauves. Ils se tiennent debout, l’un à

droite, l’autre à gauche de l’héritier d’Angleterre, et Yolande, à

contempler ce groupe, Yolande, à l’apogée de sa gloire, dans sa

cathèdre, ressent une ivresse qui n’eut d’égale, au cours de sa longue

carrière galante, que sa joie, le jour où, voilà des années et des

années, elle reçut pour sa fête une garniture de cheminée en bronze, la

pendule à sujet, et les deux candélabres, cadeau du premier de ses

riches adorateurs, qu’elle eut, du reste, tôt fait de ruiner, car,

insiste Mme de Rosalba, on ne peut pas dire que Yolande soit la fleur

des pois...

Une entretenue, voilà tout.

On en raconte sur elle.

Ses belles manières? du chiqué.

Je vous la fesserais, moi, cette mijaurée, qui prend des airs de reine

pour descendre de son trône. Elle va faire un frais à la Patata.

Écoutons. D’abord des compliments sur les jumeaux. Ces deux jeunesses

dans un lit... ah... ah... Mais Yolande est la sournoiserie, la

méchanceté incarnée. Elle insinue:--Ils ont l’air de bien s’aimer,

peut-être même un peu trop, ne trouvez-vous pas, Mimi, chère, vos

Scandinaves?

Mimi s’étrangle.

Yolande interroge:

--Ne parlent-ils donc point une seule langue à part le Suédois? Ils sont

bien silencieux. Bonne santé? Pour venir d’un pays où l’on fait,

paraît-il, tant de gymnastique, ils semblent un peu biches en verre

filé. Sûr qu’ils se nourrissent de poudre de riz. Un point c’est tout.

Savent-ils danser? Si oui, pourquoi, Mimi, ne point commander un sketch?

Dame, il faut rajeunir sa manière, de temps en temps. Et puis on aurait

une belle affiche. Chacun serait un Patatus.

Yolande qui prend tous les matins des leçons de latin, et d’escrime,

sait que:

Patatus + Patatus = Patati.

On annoncerait Patati et Patata.

Tout Paris courrait...

Mimi, qui sent qu’on se moque d’elle, tourne le dos à l’insolente, s’en

va faire une révérence au Prince de Galles et lui demander comment il

trouve ses twins...

--_Twins_, siffle Yolande. On t’en donnera des twins, à la sauce

anglaise. Madame ne sait pas l’orthographe, mais Madame se croit un

petit Shakespeare. Plonge dans tes jupes, ma fille. On voit que tu as

pris tes premières leçons de maintien à la maternelle de la rue

Mouffetard. Miraude. Souris. Profite de ton reste, car tu ne seras plus

invitée avec les altesses, Patata, vieille patate.

Quel caractère, quelle vulgarité!

Mme de Rosalba s’offusque.

Et puis, avec ces femmes de mauvaise vie, on ne sait jamais à quoi s’en

tenir. Il n’y a pas cinq minutes, Yolande savourait son triomphe, et la

voici à deux doigts de se mettre en colère, de dire des gros mots. Elle

monte sur ses grands chevaux, mais ce n’est pas son père, un cocher de

fiacre, qui a pu lui donner des leçons d’équitation mondaine. Elle a

beau dormir dans un lit qui fut, soi-disant, celui de l’Impératrice de

Chine, s’asseoir dans la cathèdre authentique de Sarah Bernhardt et

manger sur une table ayant, jadis, appartenu à Mme Poincaré, les meubles

de ces grandes dames n’ont pas déteint sur elle, et aussi bien,

d’ailleurs, au propre qu’au figuré, puisqu’elle continue à répandre sur

son visage et son corps de la poudre liquide blanche alors que la mode

passe les autres femmes au brou de noix.

Plutôt que de venir, avec sa broderie, chez une gourgandine, le fils du

roi d’Angleterre eût été mieux inspiré d’épouser une princesse de

Belgique ou d’Italie, comme on le souhaitait dans sa famille. Et, du

paradis des cœurs raisonnables, que doit penser feu cette bonne reine

Victoria, une, enfin, qui n’avait pas le vague à l’âme. Ses solides

qualités eurent leurs récompenses, tant aux Iles britanniques que dans

les Dominions, tout comme, selon le même et juste principe, est

aujourd’hui châtiée la veulerie du prétendant. Déjà il souffre.

L’attitude et les mots de Yolande lui blessent l’âme qu’il a fragile et

délicate. Et puis les jumeaux, simple entraînement professionnel, se

mettent à lui faire de l’œil. Timide, il rougit, et, pour se donner une

contenance, propose une messe noire, à laquelle les nègres de

l’orchestre qui jouait en sourdine, dans un coin, prêteront leur

concours.

* * * * *

Du coup, Mme de Rosalba, qui ne veut point sombrer en plein océan

d’ignominie, donne du pied, remonte à la surface, sort de sa transe

dégoulinante d’au-delà, défrisée mais inexorable.

A l’homme qui doit assister au sacrilège dont les musiciens chocolat

foncé seront les négatives hosties, au cœur de brouillard, à M.

Vagualame, elle donne de maternels et sévères conseils:

--Au fond, tu ne sais que faire, mon gars. Voilà le fin mot. Que le

Prince de Galles te serve d’exemple. Et encore, lui, il a une planche de

salut: sa broderie anglaise. Mais toi! Tu réfléchis, tu médites?

Balançoires. Si tu veux faire rire de toi, écris donc sur ta porte:

«MAISON DU PENSEUR».

Il y a des boucheries, des boulangeries, des charcuteries, des

épiceries, des teintureries. Il n’y a pas de penseries. Paresseux. Tu me

diras que le destin est écrit, bien plus haut que le cinquième de la

Rosalba, dans les étoiles? D’accord, je ne suis qu’une poussière. Est-ce

une raison pour que, toi, tu fasses le soliveau du 1er janvier à la

Saint-Sylvestre? Un petit effort, que diable. Si tu prenais, par

exemple, le sabre de grand-papa qui était un brave colonel à moustaches?

Vois la carte du monde. Elle est farcie de peuples qui attendent sous

les palmiers, dans les îles, derrière les dunes, qu’on vienne leur

fendre la tête. Souviens-toi comme tu aimais à chanter Fanfan la Tulipe,

au temps des images d’Épinal. Tu étais alors un angelet sans tache et

qui sentait bon la terre de France. La nuit, dans ton petit lit bien

bordé, tu rêvais tout gentiment que tu venais de couper les oreilles au

roi de Dahomey. Ta maman les assaisonnait à la vinaigrette, et on se

régalait en famille. Amour d’enfant, tu n’avais pas pour deux sous

d’égoïsme. Aujourd’hui, tu ne penses qu’à toi. Tu détestes ton passé

comme un frère aîné. Tu n’aimes que cette grande putain de ville qui te

prend jeunesse et santé. Il n’est pas encore quatre heures, et, déjà, tu

songes aux rencontres de minuit. De tout cela un singe vert rougirait.

Toi, tu n’as même pas honte.

Et Madame de Rosalba n’a pas fini de s’indigner.

Vagualame, vagualame, vagualame.

Elle tombe en transes.

Elle voit une petite maman bijou, sur la paille, par ta faute, qui dîne

d’un hareng saur, dans sa cuisine, en regardant la Tour Saint-Jacques.

La maman bijou vient de recevoir une lettre dont l’auteur anonyme lui

écrit que son fils fréquente des particulières drôlement pougnaquées. La

maman bijou n’est pas habituée à pareil style. Elle essaie d’imaginer

les dames en question (c’est de Yolande et de Mimi qu’il s’agit, bien

entendu). Elle cherche le mot _pougnaqué_ dans le gros Larousse en sept

volumes, épave seule sauvée d’une bibliothèque, vendue par ordre

judiciaire. Elle s’énerve. Elle ne trouve pas. Maintenant elle sanglote,

car ce fils indigne, s’il continue son sabbat, sa colonne vertébrale va

se vider comme un sureau de sa moelle. A travers le temps et l’espace,

elle supplie Mme de Rosalba, qui sourit tristement. La marée du destin

ne saurait être endiguée par des conseils, fussent-ils d’une

extralucide. Sans doute, le mieux serait de prendre chaque soir, avant

de se coucher, une bonne soupe aux nénuphars. Les enfants de la chaste

Suisse, par exemple, tout le temps de leur service militaire, avalent,

quotidiennement, d’un cœur joyeux, plusieurs bolées de ce bouillon.

Ainsi retournent-ils vierges à leurs montagnes, et prêts à faire des

enfants qui ne seront ni bleus, ni mauves...

Mais on sourit. On se moque. On tient à son vague à l’âme. Mme de

Rosalba n’a donc plus qu’à donner une petite liste de catastrophes:

Divorce.

Épouvantable scandale de mœurs.

Prison.

Accidents de chemin de fer.

Vilaine maladie.

Ruine.

Déshonneur.

Paralysie, vers la quarantaine. Trente ans à rouler en petite voiture.

Puis la mort. Avec la soupe aux nénuphars, on aurait évité ces malheurs.

On serait devenu centenaire. Mais n’en parlons plus. Mme de Rosalba n’a

rien à ajouter. C’est vingt francs.

M. Vagualame est déjà dans l’escalier.

Pitoyable, Mme de Rosalba lui crie par-dessus la rampe qu’elle connaît

une recette qui fera peut-être son bonheur. Ce n’est point pour la

chasteté, cette fois, mais, au contraire, pour la séduction, puisqu’on

s’obstine--à ses risques et périls--à vouloir jouer les Don Juan.

500 grammes de rhubarbe.

1 litre de vin blanc.

Laissez macérer 24 heures la rhubarbe dans le vin blanc. Puis se laver

la tête avec ce mélange. Rincer à grande eau. Ainsi sera obtenue la plus

éclatante des blondeurs et d’un effet certain sur les personnes d’âge,

car, puisqu’il s’agit d’amour, encore un conseil: Ne jamais s’attaquer

aux jeunesses. Ne pas courir après des péronnelles qui mènent en bateau

ceux qui les courtisent et viennent, spontanément, se donner à qui fait

mine de les délaisser pour de plus mûres beautés. Ainsi la Rouquine, si

elle doit offrir sa main tachée de son, ce sera parce que sa mère,

encore un numéro celle-là, soit dit en passant, aura laissé voir son

faible pour le futur. Résumons donc: Rhubarbe. Vin blanc. Sourires aux

quinquagénaires. Quant à l’enfant bleu, le baptiser dès sa naissance,

qu’il puisse aller droit au ciel le Chérubin.

Au revoir et merci.

* * * * *

L’homme quitte la maison de la voyante.

La Ville, à nouveau, lui siffle, de glaciale pitié: «J’ai rêvé de toi et

j’ai pleuré.»

Une seule phrase. Elle ne trouve rien d’autre à sortir de sa bouche, la

grande pétrifiée. Mais, comme dans la chanson, voici le vent d’automne.

Berger maléfique, il promène son troupeau, les nuages, et, du ciel

tombées sur la terre, se répètent, déformées en monstres mouvants, leurs

ombres, plus rapides encore que menaçantes, dont la folie, soudain,

balaie, assombrit l’eau des regards trop clairs.

L’homme ricane:

«Dis donc, la Ville, toi qui prétendais forger, à la cadence même de ton

orgueil, les plus pourpres secrets et jusqu’au souffle, ce doux

chef-d’œuvre, tu grelottes de l’œil. Hystérique! Tu es bonne pour la

Salpêtrière. Le salpêtre c’est la syphilis des murs. Déjà tu as perdu

tes cheveux. Ta peau, pierreuse, se fleurit des dartres du plâtre. Tu as

mal sous le macadam de ton cher crâne. Tes membres se tordent.

Attention. J’ai connu, autrefois, dans un village, une femme, sans doute

déjà trop vieille pour ce qu’on nomme démence précoce, mais qui ne s’en

croyait pas moins tire-bouchon, tant et si bien qu’elle finit par le

devenir. Lorsqu’elle fut morte, on eut beau tirer sur la tête, les

mains, les pieds, impossible de la redresser. Quant à la mettre en bière

ainsi tortillée, autant espérer faire d’un escalier en colimaçon les

marches de la Madeleine. Au lieu d’un cercueil, elle eut donc un

tonneau, qu’on laissa tout bonnement rouler, le jour des funérailles, du

haut de la colline qu’elle habitait, jusqu’au cimetière, dans la plaine.

Toi, tu te métamorphoses en cor de chasse.

L’automne était, depuis longtemps, fameux par ses violons. Tu lui donnes

un cuivre, des cuivres, toute une fanfare de sanglots.

Tu rêves, tu pleures.

Et que t’importe la monotonie des paroles, si la musique est variée. Or

tu n’as rien négligé pour l’accompagnement. Un peu plus même, et, tu

t’arrachais les tibias pour en faire des flûtes. Mais attention. Un

squelette est bien vite éparpillé. Va donc te mirer dans le fleuve qui

te sert d’armoire à glace et tu verras que ton corps n’a déjà point trop

d’os. Il s’affaisse, une vraie galette pour l’épaisseur. Ton anatomie?

plus inextricable qu’un ténia. Des petits cailloux de larmes t’écorchent

le regard. Tu n’es plus qu’un monstrueux et ophtalmique serpent. Tout

le monde te marche sur le dos, et je te baptise «Rue des

Paupières-Rouges...»

* * * * *

Pour une morsure en plein ciel, très grands se sont ouverts les yeux,

et, jusqu’à l’éther, allongés les cils de l’homme. Mais, dans les

squares, l’herbe, brin à brin, meurt d’un diamant glacé, et, malgré les

chaussures, le linge et les habits, ce qui de la chair semblait le mieux

protégé déjà se gerce, comme en d’autres saisons, à la tentation des

pommes pas mûres, l’algue du goût et les mousses, doucement tendues sur

ce qui est palais à la langue.

Perméable à la marée du brouillard, l’homme quand il passe devant la

boutique où sur un lit de feuilles reposent les plus fragiles des

pêches, envie, à la fois, leur présent et leur vie antérieure, car tout

est toujours simple pour les fruits et leurs arbres. Dommage qu’octobre

ne soit point verger, non plus que vigne la rue des Paupières-Rouges.

Mais puisque le mois, de ses trente et un bras, s’obstine à laisser

tomber les mains, les feuilles, qu’aujourd’hui, terrain vague soit

oublié pour un fertile hier, voilà des semaines et des semaines quand,

frère du cerisier porte-cerises, et du prunier porte-prunes, jaillit du

sommeil de la terre février porte-fièvre.

La Ville n’avait ni rêvé, ni pleuré.

Sans nom, alors, était la rue. L’homme, il lui coulait du feu à même la

carcasse, et des drôles de langues brûlantes lui léchaient la peau,

par-dessous. Ses pieds souffraient, à croire que les engelures

n’attendraient plus pour éclater, tulipes écarlates, cependant que son

front, ses doigts s’offraient à la caresse de la neige. A la devanture

d’une horlogerie, de l’autre côté d’une vitre, parmi les montres et les

bijoux Fix, sur une tablette de velours grenat, un réveille-matin de

fer-blanc marquait l’heure la plus voluptueusement contradictoire, et,

d’un cœur égal, pouvaient être à la fois chéris et redoutés le froid aux

lames triangulaires bien enfoncées dans les muscles, et cette lave qui

donnait sa consumante mesure au sang. Comme après les vendanges est

chantée l’ivresse du dernier soleil et de la première cuvée, ainsi dans

la pénombre glaciale voltigea un duvet de refrain:

_Février porte-fièvre.

Temps nouveau. Temps nouveau._

Le pouce et l’index droit encerclèrent le poignet gauche où battait une

veine assez violente pour imposer son rythme aux paroles. Mais un

dystique ne suffisait point. Il eût fallu des couplets et des couplets.

Non seulement à la gloire du temps nouveau, mais aussi pour dire comment

son joyeux contraire, toujours, nous délivre du présent. Or, après le

contraire du présent, c’eût été le contraire du contraire du présent.

Donc, ressuscité, le présent lui-même. Un fait certain: au lieu du halo

sournois, son couvercle habituel, la ville était couverte d’un ciel en

peau de zèbre, noir, blanc, noir, au gré de la fatalité qui voulait le

corps d’homme, immobile sur le trottoir, chaud, froid, chaud.

Noir, blanc, noir. Chaud, froid, chaud. Coups en plein cœur, en plein

regard. Celui qui est frappé ne saurait dire si c’est de sourde et large

massue, ou de dague effilée, fouilleuse. Février porte-fièvre, comme le

prunier porte-prunes, le cerisier porte-cerises. Des muscles, une

cervelle se déchirent. Transparences suppliciées. Toile d’araignée à la

torture. C’est miracle que la bousculade des gars et des garces ne

déchire point cette fragilité, lui soit même, au contraire, douceur et

caresse. Miracle aussi que d’un trombone, déjà paradoxal dans une

boutique où l’on ne vend qu’accordéons et mandolines, ait jailli une

immense flamme.

Abolie, soudain, la mosaïque d’ombre et de lumière, dans la flamme.

_Février porte-fièvre.

Temps nouveau. Temps nouveau._

La Ville, en veine de coquetterie, ce jour-là, et parfumée au vieux

journal mouillé, dès qu’elle eut vu ce phénix inespéré, pensa qu’il ne

serait pas d’un vilain effet sur son chignon. Elle saute à la pâtisserie

la plus proche, achète des meringues au vitriol et des croquignoles à la

dynamite, offre ces douceurs à l’oiseau de feu. Mais lui, pas si bête,

se refuse à la séduction des sucreries traîtresses. Voici

l’empoisonneuse verte de rage et qui tient à se venger. Elle crie,

gesticule, jusqu’à ce qu’il y ait rassemblement autour d’elle, et alors

commence une harangue:

«Ce que vous avez cru d’abord une flamme, puis un aigle, braves gens,

chers imbéciles, n’est qu’une grande dinde à l’œil de rat, gueule de

raie et ailes en mou de veau, plus trouées qu’un châle-tapis que votre

arrière-grand’mère aurait oublié de mettre dans la naphtaline. Et

garde-toi bien de crier à la merveille, toi la plus grosse et la plus

naïve de tous, marchande de volailles. Grande bête! Si le

prestidigitateur faisait vraiment naître de son mouchoir, d’un fond de

chapeau haut de forme, ou des basques de son habit en queue de morue,

tant de poules et pigeons, tu ne risquerais guère de devenir

millionnaire. Cet aviateur à plumes, sorti d’un trombone, tu ne vas

pourtant point prétendre qu’il a poussé du cuivre, comme les champignons

de la terre humide. L’oiseau n’est qu’un sale voyou. Parce qu’il a

entendu que le pape disait: «Nous» en parlant de soi, lui, qui aime à

faire le zigotto, veut qu’on l’appelle «Poumons», au pluriel, avec un

_s_. Un propre à rien, qui ne sait pas même respirer. Un maquereau. Sa

femme, une sacrée par exemple de putain, une nommée «Pleurésie». Le

maître du ménage reste des après-midi planté sur le bord du trottoir.

L’animal et la maladie qui lui sert de femelle s’ennuient. Ils quittent

la poitrine, leur maison. En avant la vadrouille! On va donner du bec,

là-haut, contre les petits nuages rose pomme, plus froids que glaces au

citron. C’est gourmand comme merle. Mais M. les Poumons n’en a plus pour

longtemps. Son cœur bat la breloque. Pleurésie--un vrai nom de cour

d’assises, braves gens--l’empoisonne goutte à goutte. Elle aura sa peau.

C’est elle qui l’a bousculé pour qu’il tombe dans l’instrument, d’où

vous l’avez vu sortir, tout à l’heure, chez le marchand d’accordéons. Il

s’est fait mal, le pauvre. Il rentre dans sa cage, pas fier. Se cogne

aux côtes de l’homme. Il va peut-être mourir entre les barreaux de ce

thorax. Entendez comme il tousse. Moi je préfère le chant du cygne...»

Effectivement, l’oiseau a eu de si rauques caprices que l’homme a pris

peur. Il l’a emmené au plus haut étage d’un sanatorium gratte-ciel.

«Bon voyage», a sifflé la Ville.

Le lendemain, c’était la Suisse.

Quatre semaines plus tard, le calendrier annonçait la naissance du

printemps. Qui l’eût cru? La neige s’obstinait à tout couvrir d’une même

céruse.

Le pays, ni ville, ni village. Un rucher à malades. Sur leurs

balcons-alvéoles, des créatures vivent dans un silence, une immobilité,

à croire qu’elles ont perdu même leurs destins. Mais, après le temps

disciplinaire de chaise longue à la fin des matinées, on a droit à une

heure de gramophone.

Alors tournent, tournent les disques.

Chacun lance sa musique. Se nouent, s’emmêlent les lamentations aux

fanfaronnades, rires en triolet, grands rêves sentimentaux. Dans cet

inextricable écheveau des airs, nul ne perd le fil du sien. Roulades

napolitaines, romances écossaises, zézaiements nègres, cris d’opéra,

monologues et boniments de caf’conc’, pêle-mêle, se précipitent, se

heurtent les uns les autres, aux fenêtres toujours ouvertes. N’importe

quelle chanson, pour qui l’a choisie, serait-elle la plus ténue, la plus

aigrelette, spontanément abolit toutes les autres.

Or, quand il vint sur la montagne aux gramophones, l’homme n’avait pas,

dans ses bagages, la moindre boîte à musique.

Ainsi, perdu au milieu de la savane des sons, où la plus faible liane

est lasso, avec quoi le lanceur à respiration étroite et cœur sourd

étrangle tout ce qui n’est pas le rythme pour une minute élu, celui

autour de qui tant de solitudes par-dessus les murs embrouillaient leurs

branches agressives, ne voulut même pas être une herbe, l’herbe la plus

pâle, sous ces tropiques glacés de l’égoïsme.

Son perpétuel silence, que ne hérissait nul orgueil, méprisait aussi

l’artifice de soi-disant résignations, toujours certaines, en

arrière-pensée, que l’esprit vengera le corps.

Pour lui, à l’heure du repos forcé, sur le balcon-alvéole, entre veille

et sommeil, le flot des sapins soudain creusé jamais ne fut symbole de

quelque merveilleux talion. Des trous, parmi les vagues d’ombre

déferlant jusqu’au soignoir, rien ne pouvait surgir qui fût, en lyrisme

ou grandeur, complémentaire de la déchéance charnelle, comme, du rouge,

est le vert. De cela, du reste, l’homme n’avait plus ni rancœur, ni

dépit, mais que d’autres se plussent à jouer la comédie de l’humilité,

dans le secret espoir que la maladie ferait sourdre une source

miraculeuse, cet opportunisme d’opéra-comique, obstiné à se souvenir des

cités légendaires et de leurs toits d’or engloutis, visibles aux seuls

naufragés, l’avait, une fois pour toutes, mis en garde contre le bas

mensonge romantique et réconfortant.

L’océan morne des arbres qui n’ont jamais de feuilles pourrait s’ouvrir,

lui, roulerait vers le fond de cet entonnoir, enseveli dans un pan de

brouillard. Son immobilité qui creuse les coussins, déjà ne les

réchauffe plus. Corps abandonné, vaisseau fantôme. Tu glisses au fil

d’un fleuve très incliné. L’horizon chavire. Le sommeil, peut-être la

mort... Sans cette douleur inexorable qui a freiné juste au bon moment,

à même sa dernière brume de conscience.

L’homme s’éveille, veut bien reconnaître un contour aux sapins, des

couleurs exactes à sa couverture. Même, malgré soi, il fredonne le

dystique à la gloire de février porte-fièvre. L’imbécile! Pourquoi avoir

crié, avoir cru aux temps nouveaux, lorsque, fibre à fibre, se

déchiraient les muscles? La douleur, cette chienne, il l’a laissée

mordre en pleine chair. Habitué dès l’enfance aux peines à leurs

guirlandes, couronnes, colliers autour des poitrines, des fronts, des

poignets malades, s’il a chanté _Février-porte-fièvre_ c’est qu’il

espérait, tout comme les petits camarades aujourd’hui dénigrés, que

l’orage--mêlant glaces et flammes, ferait d’une électricité plus rare

cette pensée, dont il s’était plu à imaginer le tonnerre annonciateur

dans les quintes de sa toux.

Or, sur la montagne aux gramophones, à la première aube, quand

l’infirmier entra, pour la friction d’alcool et d’eau froide, il comprit

la vanité de toute cette imagerie.

La chair peureuse, le cœur mal résigné au jour qui naissait, il se

retrouvait livré à la perfidie des lueurs blafardes, abandonné parmi les

marécages d’un soleil vague. Entre les hypocrites mousselines de l’aube

et des rideaux, il chercha un objet, une précision à quoi accrocher son

regard. Seul dessiné, le fer du balcon le sauva de l’enlisement. Or,

aujourd’hui, à des mois d’intervalle, sur la rue des Paupières-Rouges

pendent les mêmes lambeaux menaçants de brouillard.

Mais, cette fois, pas la moindre bouée. L’homme s’abandonne à la marée

confuse.

Ses dents claquent, ses joues blêmissent et chavirent ses yeux. Il n’est

plus qu’une épave. Il oublie le prénom, le nom qui le désignèrent

vingt-sept années durant. Désormais, et jusqu’à la fin de ses jours, il

sera M. Vagualame. M. Vagualame pour de bon, pour de vrai, avec un gros

cœur en mie de pain, au milieu de quoi, l’ancienne pythonisse des

foires, Mme de Rosalba, pourra planter autant de flèches et aussi

saugrenues qu’il lui plaira. Déjà, il cherche la rousse à qui faire un

enfant bleu. Peine perdue. Les femmes n’ont plus de couleur que le mauve

des violettes moribondes, sur les lèvres, les joues. M. Vagualame, ce

soir, devra se contenter d’une créature soudain jaillie, quasi nue et

ruisselante de tulle, si décolletée qu’il a froid pour elle et lui offre

son manteau, son foulard. La femme, qui les refuse, spontanément se

présente.

--Je suis Yolande, la belle Yolande, femme fatale. Soyons amis.

M. Vagualame baise la main de Yolande.

Il comprend alors pourquoi les épaules, la gorge ne souffrent point de

cette brume glacée. Le frétillement de la robe, la pâleur à peine

teintée de la peau, ne sont point seuls à la faire cousine des poissons,

car son sang, lui-même, ne pèse pas plus en chaleur que celui des

truites. Tant mieux. M. Vagualame, comme toujours, a la fièvre. D’un

côté excès, de l’autre défaut de température. On aura une moyenne.

Yolande a un éventail. Elle l’ouvre, et à Vagualame, qui lui en fait un

compliment fort poli, explique: «J’aime les colifichets aux matières

rares et discrètes. Celui-ci est de papier de verre, simplement serti de

clous de girofle. Je suis le contraire de Mimi Patata qui veut toujours

du clinquant. D’un démodé, la pauvre. Mais, justement, cette

quincaillerie de faux bijoux qui perce le brouillard s’avance droit sur

nous; je parie que c’est elle. Tout juste. Bonjour Mimi...»

Amoureuse du chiffre deux, entre deux âges, deux vins, deux mesures

quand elle danse, deux notes quand elle chante, l’étoile des

Folies-Bergère a remporté hier soir, à la générale, un immense succès

dans la zigzagante, qu’elle a interprétée avec le plus grand naturel.

Comble de bonheur. On lui a présenté un Maharadjah dont les trente

femmes ont accouché, toutes le même jour, voilà quelque vingt-cinq ans,

chacune d’une paire de jumeaux. Alors les twins dalécarliens ne lui sont

plus d’un tel prix. Qu’ils marchent au doigt et à l’œil, sinon, petite

tournée dans les états du papa Maharadjah, et Mimi s’envoie les trente

paires de jeunes et beaux Hindous. Vous entendez, les Twins.

Sortis d’on ne sait quel pan de l’ombre, les twins sourient en mesure à

leur commune maîtresse qui joue l’indifférente.

Yolande décrète:

--On va chez moi.

II

Chez Yolande.--La Rosalba n’y a vu que du feu.--L’incroyable vérité.--La

morte vivante.--Le fakir.--Le taureau d’appartement.--Le rat qui pèse

cinquante kilos.--Le passé de Yolande, sa vie du temps qu’elle

s’appelait Myrto-Myrta.--La Cour d’Autriche pendant la guerre.--Les

dessous de l’espionnage.--Myrto-Myrta est vendue par un homme

mystérieux, rencontré et aimé un soir à Séville.--Conseil de guerre.--Le

poteau de Vincennes.--Comment elle est ressuscitée à coups de

fakir.--Elle devient Yolande.--Le fakir fait des siennes.--Tristes

souvenirs.--Avant Myrto-Myrta il y avait la petite Camille, fille de

cocher.--Une enfance à Picpus.--Pauline, la jumelle de Camille.--Chanson

des tireurs de nattes.--Pouvoir maléfique du mot «prépuce».--Un cocher

de père se fracasse le crâne contre une bordure de trottoir.--Une veuve

qui rôtit le balai.--Où Camille et Pauline, sa jumelle, violées par

l’Italien, amant de leur mère, demandent encore, encore.--On les exile à

la foire du Trône, chez leur marraine Rachel, dompteuse de puces.--Au

cri de «pique-puce», la future Myrto-Myrta-Yolande décime la

ménagerie.--Rêves et remords.--Rachel, ruinée, part avec ses filleules à

la recherche de la veuve.--La veuve, ruinée elle aussi, battue, trompée

par l’Italien, s’autorise du profil dont elle est redevable à des coups

de poings bien appliqués, pour se métamorphoser en Mme Dante.--Rachel

devient extra-lucide.--Sa métamorphose en Mme de Rosalba.--Où l’on

apprend que Mimi Patata dès l’âge nubile fut amoureuse des jumeaux et

jumelles et que Pauline, la sœur de Camille-Myrto-Myrta-Yolande, est

mère d’une fille rousse.--C’est cette rouquine, symbole pour elle de la

perfection, que la naïve Rosalba prédit à ses clients lorsqu’elle veut

leur faire plaisir.

Chez Yolande.

* * * * *

Dîner expédié en deux temps, deux mouvements, à cause de Mimi qui passe

avec la zigzagante, tout de suite après l’entr’acte.

Donc, au dessert, elle se lève et s’en va suivie de ses «twins».

Yolande et M. Vagualame, restés seuls, vont s’asseoir au salon, Yolande

dans sa cathèdre, d’où elle domine M. Vagualame tout petit sur l’un des

tabourets du petit-fils d’Abd el-Kader. D’un geste souverain, la

maîtresse de céans désigne les merveilles gothico-arabes et conclut:

Êtes-vous fous? · 第 1 / 8 段