--Je pense que vous n'êtes pas heureux.

--Non, certes! Mais je n'aspire plus à le devenir: c'est un

progrès.

--Vous êtes seul au monde, peut-être?

--J'ai mon orgueil pour me tenir compagnie.

--Euh...

--D'ailleurs, je reste littéralement dénué de gloire. Je ne m'en

plains pas: j'y ai droit. Tout homme qui fait une œuvre a droit

d'abord à l'injustice; la justice ne vient que plus tard.

--Ouais?

--L'octosyllabe de mon nom, l'as-tu seulement entendu? Il est fort

beau, mais ignoré: Calame-le-Calamiteux.

--Mais, je le connais votre nom!

--Pas possible?

--Attendez... Oui... Je me souviens. Même un jour, j'ai bu à votre

santé, bu du vin, avec des gens qui louaient votre génie.

--Des malins!

--Des brigands, deux brigands, Ruprecht-le-Camard et

Gontran-le-Coquin, l'un féroce, l'autre gentil...

--Le plus à craindre! Évite-les tous deux et surtout le second.

Quant à moi, si j'ai un conseil à te donner, ne garde de moi que

mon nom: le reste te ferait du mal.

--Et le couvreur barbu, comment vous l'appelez?

--D'un vocable terrible et généreux: Polygène. Et toi?

--C'est Onuphre, qu'on me dit.

--Eh bien, nous nous connaissons. Bonsoir. Laisse-moi dormir.

XXX

IL SE PREND D'AMITIÉ POUR LA MISÈRE DE L'ESPRIT

Ils se connurent mieux encore, après treize jours et autant de

nuits passés dans le même linceul. Le philanthrope s'était vite

aperçu que le misanthrope, en dépit de ses propos amers, n'était

rien moins qu'un mauvais homme, et il en arrivait à ne plus

entendre les sarcasmes de cette voix que comme le halètement

d'une perpétuelle souffrance: elle ne le choquait plus, mais

le chagrinait fort. Petit à petit, il passa de la pitié à

l'affection, et de jour en jour davantage il se donnait tout

bonnement. Calame, de son côté, goûtait cette conquête: il y

trouvait un charme, et bien qu'il se gardât d'en rien laisser

voir, il s'attachait à cet être modeste et doux qui savait au

moins écouter.

Couramment ils devisaient, pour abréger les longues heures;

Dieudonat, que tracassait le souvenir du juge malmené à cause de

lui, avait grosse envie de confier ses perplexités à son nouvel

ami: il pensait que ce Calame, d'esprit si subtil, lui pourrait

bien donner quelque conseil pour éviter, dans l'avenir, le retour

de semblables bévues. Mais révéler ainsi son nom, son origine

et son pouvoir magique, ne serait-ce pas d'un vantard? Il se

retenait, en sentant bien qu'il ne résisterait pas toujours.

Il le sentait d'autant mieux que la misère du couvreur et ses

lamentations commençaient à solliciter sa pitié de façon trop

pressante: le pauvre homme, entre deux attaques, grattait sa

barbe, fouillait son nez, mais ne savait ouvrir la bouche que pour

plaindre sa femme et les marmots sans pain: «N'ont plus de pain...

plus de pain...»

--Il fait de la peine, disait Onuphre.

--Il ne fera plus guère que cela dans sa vie, à moins qu'il ne

fasse aussi de nouveaux rejetons.

--Pauvres gens... On voudrait essayer quelque chose pour eux.

--Oui-da! tu es sensible?

--Mon Dieu, oui.

--Et tu ne ferais pas tort à une mouche?

--Mon Dieu, non.

--Et la souffrance t'attire plus que le bonheur?

--Mon Dieu, oui.

--Et cependant tu ne peux ni la voir ni l'entendre?

--Mon Dieu, non.

--Je gage même que tu t'appliques à secourir ton prochain?

--Quand je peux.

--Et que tu irais jusqu'à lui octroyer ce qui t'appartient?

--Quand il en a plus besoin que moi...

--Et tu donnes, n'est-ce pas? Et c'est plus fort que toi, car il

faut que tu donnes? Et ce faisant, tu te crois une belle âme?

--Je ne sais pas.

--Et le puits?

--S'il vous plaît?

--Il donne, lui aussi! Il donne de l'eau, le puits, et le plomb

donne la colique, les miasmes donnent la fièvre, la marche donne

de l'appétit, le chien donne la chasse au gibier: ils donnent

tous! Faut-ils qu'ils aient de belles âmes! Tu donnes à pleines

mains, quand tu as les mains pleines, comme la rivière à pleins

seaux, comme la brise à pleines voiles: par bonté toujours,

n'est-ce pas?

--Vous êtes farceur.

--Toi aussi, mais tu ne t'en aperçois pas... Mon pauvre petit,

donner n'est pas le synonyme d'être bon. Obéir à une impérieuse

destinée, comment cela pourrait-il constituer une vertu?

J'imagine, pour ma part, qu'il existe deux sortes de bonté, et

qu'elles n'ont rien de commun, sinon leurs gestes apparents. Tu me

répondras qu'elles sont identiques par leurs effets, mais tu ne

pourras nier qu'elles diffèrent essentiellement par leurs mobiles:

l'une est vertu, c'est-à-dire force pensante et agissante;

l'autre, la tienne, n'est point une force, mais au contraire

une faiblesse, une manière d'être, intuitive et quasiment

pathologique, animale plus que morale, car elle prend son origine

dans l'incapacité où tu es de te soustraire aux influences

extérieures, et dans ton inaptitude à contrôler par le jugement

les suggestions de ta nervosité; elle est passive et négative, en

somme, puisqu'elle se manifeste sans le concours de ta volonté,

parfois même contre ta volonté, sans notion distincte du bien et

du mal, du devoir et du droit: il lui faut aller, dès qu'on la

déclanche, et elle va sans savoir où; elle est la bienfaisance, si

tu veux, mais ne me dis pas qu'elle est une vertu, car l'essence

de toute vertu est de savoir et de vouloir... Tu dors?

L'auditeur, cette fois, n'avait rien entendu: il se tenait

immobile sur le dos, face au plafond, et les regards obstinément

vrillés au huitième nœud de la seizième solive, qu'il

affectionnait.

--Parions que tu réfléchis?

--J'essaie.

--Difficile, hein?

--Un peu: je me demande s'il faut faire une chose...

--Te serait-elle désagréable?

--Plutôt...

--Alors, n'hésite plus, fais-la, et souviens-toi de ce critérium:

quand tu te demandes s'il convient ou non de faire un geste qui te

coûte, ta seule hésitation prouve que tu dois le faire.

--Celui-là me coûterait gros...

--Tu es donc bien riche, petit gueux?

--Je vais vous expliquer. Mes souhaits se réalisent: c'est un

pouvoir que j'ai comme ça, de naissance. Ça vous étonne?

--Le sage ne s'étonne jamais de trouver le pouvoir en des mains

incapables. Continue.

--Alors donc, quand je vous vois si triste, et si dur dans vos

paroles, je pense qu'au fond vous n'êtes pas méchant du tout et

que vous faites semblant, parce que vous souffrez, et je pense que

vous redeviendriez gentil, intelligent comme vous êtes, si vous

n'aviez plus mal, si vous n'étiez plus seul, si quelqu'un vous

montrait de l'amitié et vous la prouvait... En prenant votre mal,

par exemple?...

--Tu pourrais cela?

--Je le peux!

--Et tu le ferais?

--Si vous voulez.

--Et mes crampes d'estomac, les contorsions de mon intestin, les

coliques de mon foie, tu les aurais à ma place?...

--Vous ne les auriez plus.

Le poète toussa, pour dissimuler une émotion qui le gagnait; en

silence, il regarda Onuphre avec attendrissement; puis il éclata

d'un rire brusque.

--Ah! tu voudrais me prendre ma vieille gastralgie! Et je ne

saurais plus ni rager, ni pester, ni souffrir, lorsqu'on me

repousse ou qu'on me fouaille? La sottise et la vilenie du monde

ne m'indigneraient plus, et je contemplerais la vie sans dégoût ni

colère? Je la verrais en rose, l'ignoble vie, et je dégusterais

avec aménité les sanies de l'espèce humaine? Eh bien, mais,

qu'est-ce qu'il me resterait, alors? Qu'est-ce que je bricolerais,

sur la terre? A quoi serais-je encore bon, si je redevenais bon?

Tu te gausses, mon camarade!

--Vous parlez sérieusement?

--On ne peut plus sérieusement! Puisque j'ai perdu la candeur, que

je garde au moins la parole, c'est mon trésor à moi!

--Votre trésor?

--Tu ne sais donc pas qu'il faut souffrir, pour crier? Mes plus

sublimes trouvailles et mes vers les plus beaux sont les enfants

de ma constipation, qui me fait voir la vie en noir, c'est-à-dire

en sa vraie couleur. Mélancolie! Mélancholie! L'admirable mot que

voilà pour exprimer la désolation des âmes immortelles, puisqu'il

veut dire: bile noire dans l'intestin noir!

--Ainsi, vous ne voulez pas me donner votre mal?

--Quel usage en ferais-tu, toi qui n'es doué d'aucun talent

formulatoire? N'en parlons plus, et restons tels que Dieu et les

hommes nous firent. N'importe: tu es un brave petit gars. Tu m'as

donné un bon moment. Je t'inscris sur mes tablettes. Ma gratitude

se charge de ton épitaphe: quand messieurs les chirurgiens

t'opéreront, je la composerai en des vers que je te promets

mirifiques et que j'irai graver, pour les siècles à venir, sur le

sable frais de ta tombe.

--Merci. Mais je n'ai pas du tout envie d'être opéré.

--Ils se passeront de ton consentement; à moins que tu ne

déguerpisses...

--J'aimerais mieux ça, et je sens, rien qu'à cette idée, l'os de

ma jambe qui se recolle.

--Or çà, mon bonhomme, dis-moi donc: si tes vœux se réalisent

pourquoi ne formules-tu pas celui de te guérir et de filer?

--Je vais vous dire: mes souhaits sont irrévocables et j'ai pris

le genou d'un monsieur juge.

--Que ne prenais-tu celui de son épouse? Tu serais peut-être moins

détérioré.

--Et puis, c'est mon idée, de ne plus rien demander pour moi-même,

sinon parfois des vivres, lorsque j'en ai besoin.

--Du pain? s'écria Polygène.

--Des victuailles! s'exclama le Calamiteux.

--Ah! reprit le couvreur, si c'est vrai que vous pouvez des

affaires pareilles, sans que ça vous coûte un sou, envoyez donc

une miche à la maison!

--Elle y est, répondit Onuphre, et un quartier de viande avec:

tous les matins, après ma prière, j'expédie son manger à dame

Polygène, qui trouve le gros pain dans sa huche et le carré de

bœuf dans sa marmite: elle doit se demander d'où ça lui tombe.

Il riait, mais Calame l'interrompit:

--Ceci est d'une autre farine! J'ai refusé ton estomac, mais si tu

détiens de quoi garnir celui que je possède, vas-y! Depuis l'âge

de raison, je suis travaillé par l'envie d'une caille rôtie entre

une barde de lard et une feuille de vigne: prouve-nous ton pouvoir

magnifique en me procurant cette merveille.

--Quand il fera nuit... A cette heure, on nous verrait trop.

--Confesse plutôt que tu te vantais!

--Dites: «chiche!» Et il vous pousse un œuf frais dans la main!

--Chiche!

Le sorcier balbutia les mots nécessaires, et la dextre du

troubadour pondit. Calame, en bon poète, avait le goût du

merveilleux: il enregistra le prodige et goba l'œuf.

--Je te crois. J'ai douté et je me repens. Mais, par saint Thomas,

patron des mécréants, tu peux préparer les ressources de ta magie!

A ce soir! Voilà vingt ans que j'ai faim, et il ne me reste que

quatre heures pour combiner l'écriteau de mon premier festin!

Le couvreur demanda humblement:

--J'en aurai, moi aussi, de ces cailles rôties?

--Tu en auras.

Calame tourna le dos et ferma les yeux, afin de réfléchir dans

l'ombre à des harmonies de saveurs. Sur ses tablettes enduites de

cire, qu'il avait habituées à recevoir des rimes, il inscrivit

des noms de mets, qui s'alignaient, l'un au-dessus de l'autre,

comme des petits vers mal rimés, et qui pourtant lui semblaient

admirables. La nuit fut lente à venir. Enfin, le dernier lumignon

s'éteignit; seule une veilleuse, au fond de la salle, brûlait

devant le crucifix.

--Es-tu prêt, Onuphre? Voici l'heure propice aux orgies.

Attention, je corne l'assiette! Écoute-moi bien et répète

après moi! Potages: charpie de carpes aux œufs, saupoudrée de

marjolaine, de romarin et de basilic; petits pâtés de bœuf aux

raisins secs et gros pâtés d'alouettes aux andouilles d'agneau;

ragoût de veau à l'eau de rose, bien sucré. Rôts d'oisons aux

poudres du Duc, sans oublier ma caille, avec une bonne sauce

camelin, qui fleure cannelle et gingembre. Entremets: beignets

d'œufs de brochet aux pommes d'orange, tourte jacopine au verjus

aromatisé. Vins du Saint-Pourçain, de Meulan, de Sezanne, et de

la bière à la framboise! Pains de Chailly. Pour les dessertes:

fromage persillé et angelots de Normandie, lait lardé au safran,

échaudés et darioles diverses, pêches de Corbeil, perdrigons de

Tours, noix de coudre, figues de Malte. Et nous verrons pour les

épices!

Dieudonat prit les tablettes et relut à mi-voix; dès l'appel de

leur nom, les plats se juxtaposaient sur le lit, écrasaient de

leur poids les jambes et les ventres: il fallut les ranger au

long de la ruelle. Les yeux de Polygène s'écarquillaient, ceux

de Calame étincelaient, et ceux de Dieudonat étaient humides du

plaisir procuré aux autres. Ils mangèrent d'abord en silence,

piquant le pouce et l'index dans les plats, appliqués à savourer

sans bruit, et témoignant de leurs délices par des approbations

discrètes.

--Bonne cuisine!

Chacun selon sa fantaisie, ils attaquaient les ragoûts ou les

rôts, mordaient dans les viandes onctueuses, suçaient les jus,

léchaient leurs doigts, lapaient les gelées sur les tranchoirs. Le

couvreur mastiquait avec frénésie, à l'abri de sa barbe épaisse,

et ingurgitait vite, sans souffler mot, pour n'être pas lésé

dans le partage: la graisse lui patinait les joues et suintait

entre ses poils. Le poète dégustait avec curiosité. Entre cette

goinfrerie et cette gourmandise, Dieudonat trouvait un charme à

manger et à boire.

--Une demi-chopine de vieux chypre, là-dessus, se révèle

indispensable!

--Indispensable, hoqueta Polygène.

--Holà! sommelier, le doyen de tes chypres!

Les flacons poudreux circulaient de main en main, et les lèvres

au goulot tétaient de longues gorgées. La réserve des convives

s'évapora bientôt dans les chaleurs du vin: ils évoquaient à haute

voix des plats nouveaux, riaient, criaient, choquaient les fioles,

les écuelles et les gobelets.

--Messire l'oyer, ton banquet manque de volailles et de venaison!

Eh, l'asséeur, soigne la grand'table! Valet de bouche, apporte

les dorures et les boute-hors! Fais-nous goûter ton hypocras et

l'eau-de-vin!

Le couvreur, d'une voix de chantre, entonna un cantique aux

variantes grivoises; le trouvère, inspiré tout à coup, improvisa

des stances, mais se mit à pleurer, tant il les trouvait belles,

tant sa peine était profonde de songer que demain il ne les

saurait plus et que l'humanité les allait perdre à tout jamais; de

désespoir, il envoya au plafond son tranchoir imbibé de sauce; le

père de famille, pour n'être pas en reste, lança un pilon de paon

sur le fiévreux du lit voisin, qui osait grogner contre le tapage.

Les gardiens se précipitèrent; les trois soupeurs cachaient sous

leur paillasse les reliefs du repas. Calame, un jambon sous

le bras, comme on porte un in-folio, se sauva par la salle;

Polygène, ivre, hurlait; on voulut l'empoigner, il se débattit,

les lèvres écumantes, et l'attaque le prit. Bien vite on apporta

la relique de saint Mathurin, souveraine pour les cas démoniaques;

dès qu'elle fut à sa portée, il faillit la mettre en morceaux;

alors, on ligota le possédé, et deux hommes le tenaient serré de

cordes, pendant qu'un prêtre prononçait sur lui les paroles de

l'exorcisme; l'eau bénite n'opérant point, on le plongea dans

l'eau froide; ses démons en furent calmés, mais une congestion

l'étouffait; le chirurgien accouru déclara qu'il allait trépasser,

et le saigna.

Calame ne valait guère mieux: son estomac, étonné de l'aubaine

insolite, protestait et restituait; sa tête livide hochait vers

son sternum, comme celle d'un pendu qui hésite à mourir; il roula

sur le sol et s'y tordit; le chirurgien accouru déclara qu'il

allait trépasser et le saigna.

--Eh là, mon Dieu! fit Dieudonat, voilà donc ce que je leur ai

donné pour une fête! Je les ai tués avec des viandes et du vin,

tout comme j'ai induit la bergère au péché de mensonge, avec mes

victuailles. Que ceci me serve de leçon! Je jure bien de ne plus

jamais demander des vivres pour moi ni pour personne! J'en fais le

vœu! Chacun doit gagner sa subsistance, sans quoi il en a trop, et

il se fait du mal avec: et voilà!

XXXI

IL DÉCIDE D'ALLER ENFIN VIVRE LA BONNE VIE

Aucun des deux agonisants ne mourut cette nuit-là. Sur le coup

de midi, le médecin déclara qu'ils en réchapperaient, s'ils

prenaient la poudre émétique; à Calame, on l'ingurgita de force,

et à Polygène, sans qu'il s'en aperçût; mais l'un et l'autre, sans

distinction, faillirent rendre l'âme avec leur médecine. Dieudonat

leur tenait le front, et le poète lyrique jurait le grand serment,

par tous les dieux, de fuir ces tourmenteurs dès qu'il se

tiendrait en équilibre sur ses jambes.

--Savoir si on nous laissera fuir? Notre cas mérite examen.

Ces tas de viandes provenaient-ils de vol ou de magie? Les

Inquisiteurs vont nous chercher noise, c'est sûr!

L'imagination du Calamiteux, travaillant sur ce thème, entrevoyait

des interrogatoires tout d'abord paternels, dont la douceur peu

rassurante serait promptement suivie de la question ordinaire,

à laquelle succéderait la question extraordinaire, préambule du

bûcher final.

Pourtant le jour s'acheva sans encombre. Dès la nuit, Calame,

à voix basse, communiqua ses craintes au sorcier, tandis que

Polygène ronflait.

--Il faut nous évader d'ici, et sans traîner: le lieu n'est pas

sûr. Ta jambe peut-elle te porter? Oui! Gagnons les bois, la

montagne, les grottes: tu as de quoi manger partout.

--Ma foi non, je n'ai plus.

--Depuis quand?

--En vous voyant si bas, vous et l'autre, j'ai fait vœu de ne plus

demander des nourritures pour moi ni pour personne.

--Peste soit du nigaud! Ame impulsive que tu es! Ne pouvais-tu

consulter les gens raisonnables avant de faire un vœu qui les

concerne? N'importe: j'ai l'habitude de vivre sans rôti et je ne

suis pas du tout certain de vivre quand on m'aura grillé. Mais il

va nous falloir emporter ce balourd, qui paierait pour nous trois.

Secouons-le. Chatouille-lui les pieds.

L'homme à la barbe épaisse, réveillé en sursaut, ne voulut rien

entendre:

--Je m'en irai point, tant qu'ils m'auront pas guéri.

--Mais songe donc, mangeur de cormes, qu'ils te guériront avec des

fagots et des bûches assaisonnés de poix-résine!

--Tant pire pour eux! Mais j'abandonne pas mes petiotes, bien sûr.

--Tes petiotes et ta femme te rejoindront où tu seras.

--On est habitué ici: j'ai la chaumière de mes vieux. Je mourrai

ici et pas ailleurs.

Dieudonat, sans l'avouer, trouvait tout cela très bien dit, et que

Polygène n'était pas si stupide. Pour un peu, il l'eût admiré.

Il risqua timidement:

--Je ne veux pas abandonner celui-ci, quand vous dites qu'il

paierait pour moi. Il faut que je reste avec lui.

--Tu as raison et j'ai raison. Bonsoir. Je m'évapore. Au revoir,

mon gars. Tu es une bonne petite chose d'homme; j'ai eu plaisir

à te connaître. Je ne vivrai pas bien longtemps, moi non plus,

et peut-être qu'on se retrouvera dans la fosse commune. Je t'ai

promis ton épitaphe: je te l'apporterai. Pense à moi, un dimanche,

si l'Official t'en laisse le temps.

Le Calamiteux agrippa quelques hardes et se vêtit tant bien que

mal; après une courte embrassade, il se faufila dans la nuit, à

pas de loup. Dieudonat pleurait, en le voyant partir, déjà mangé

par les ténèbres, et Polygène s'étalait avec délices, en songeant

qu'on ne serait plus que deux au lit.

L'affaire eut des conséquences tout autres que l'homme d'esprit

n'avait pensé. Les Inquisiteurs ne parurent point s'en émouvoir,

ou ils usèrent de clémence; des voix timides racontèrent que le

Fiscal, en sa bonté, daignait étouffer le scandale. Toujours

est-il que Dieudonat et Polygène, incriminés de simple tapage, se

virent doucement expulsés; on les déposa sur le bord du ruisseau

puant; et l'hospice referma ses portes derrière eux.

Le couvreur protestait; quand il crut avoir suffisamment martelé à

coups de poing les pentures de l'huis et imploré sa guérison, il

s'assit sur la borne et se mit à geindre:

--Qu'est-ce qu'elles vont devenir, les petites et la femme, si je

ne peux plus travailler? Tu avais bien besoin, toi, de me faire

manger de la caille!

Dieudonat contemplait ce désespoir:

--J'ai fait du beau! Comment réparer cela? Je ne peux même plus, à

présent, leur envoyer du pain.

Il tournait ses pouces, et, tout droit planté devant la grosse

barbe d'où sortaient des mots inutiles, il avait l'air de guetter

le propos qui donnerait la bonne idée; mais la bonne idée se

levait déjà au fond de lui:

--Moi, je ne suis pas couvreur; je ne risquerais rien à tomber

du haut-mal; en outre, je suis seul, moi; je n'ai pas d'épouse à

nourrir, pas d'enfants; ceux que j'ai pu semer chez le roi Gaïfer,

je les ai lâchement laissés à la charge d'autrui. Voici une

compensation qui s'offre; en plaçant ce père sur mon chemin, le

bon Dieu a voulu m'indiquer mon devoir.

Il se pencha vers Polygène:

--Il ne faut pas se désoler, mon cousin...

--Si, dame! il faut.

--Les physiciens ne vous ont pas ôté votre mal, mais je saurais

faire, peut-être...

--Tu es donc rebouteux, aussi?

--D'une manière. Voulez-vous que je vous guérisse? Ça serait bon,

ça: vous recommenceriez à monter sur les toits, à gagner le pain

des fillettes... C'est votre dame qui serait contente!

--Tu me prendrais pas trop cher?

--Rien du tout.

Le bonhomme entra en méfiance: une guérison qui ne coûte rien ne

peut pas valoir grand'chose; et, lorsque le marchand offre gratis

sa marchandise, c'est qu'il cache un moyen de la faire payer

gros. Le vilain guigna le sorcier:

--Donnant, donnant; je veux savoir ton prix à l'avance.

--Ça ne vous coûtera rien.

--Je veux savoir.

--Je n'ai besoin de rien.

Sur cette vaniteuse parole, tous ses besoins apparurent.

--Qu'est-ce que je dis là, moi? Je me vante. Besoin de rien?

L'insistance de ce brave homme est bien évidemment encore un

conseil de la Providence... J'ai été prince, moine, savant,

anachorète et chemineau: j'ai eu des palais, des trésors, des

livres, des femmes; je connais tout, excepté la bonne vie des

bonnes gens. Si je lui demandais...

Il hésita, respira, et il parla:

--Puisqu'il faut absolument vous demander du retour, eh bien, ma

foi... Tenez: supposons qu'on serait amis, comme deux frères: on

habiterait ensemble, chez vous; je m'enrôlerais à votre chantier.

On ne m'a point appris d'état, mais je ferais les gros ouvrages,

aide-maçon, gâcheur de mortier, ce qu'on voudra; depuis le

couvent, ça m'a toujours tenté d'être maçon. Je rapporterais ma

paye à votre ménagère, et je ne tiendrais guère de place au logis:

un coin me suffirait, avec une paillasse.

--Tu manges fort?

--Pas trop.

Polygène pensa: «Y aura bien aussi, quelquefois, une caille rôtie,

ou même une oie.»

Malin, il garda pour lui ce codicille et dit tout haut:

--Tope là! C'est conclu; mais je te prends pas en traître; si ton

remède ne vaut rien, tu t'en iras de chez nous. Guéris-moi et

rentrons.

Dieudonat étendit la main; mais au moment de proférer les paroles

sacramentelles, il revit la laide grimace que faisait le couvreur

quand ses démons se démenaient: l'idée d'introduire des diables

dans son ventre lui souleva le cœur; peut-être aussi le fait de

conclure un marché, pour la première fois de sa vie, suffisait à

dégrader un peu le bel élan de son altruisme ordinaire...

--Eh bien? dit Polygène, je t'attends.

Le prince se signa pour reprendre courage; du bout des lèvres, il

murmura la prière.

Aussitôt l'ouvrier se leva:

--C'est vrai que je me sens plus gaillard!

Il n'en fallait pas davantage pour que Dieudonat fût tout aise:

--J'ai eu là une riche idée, et j'en serai récompensé; je vais

donc enfin vivre chez les bonnes gens!

Son âme était contente, mais son corps se prenait d'une lassitude

étrange. Il s'assit sur la borne que l'autre venait de quitter.

Le couvreur lui cria gaiement: «En route!» Et, sans plus attendre,

il se mit à arpenter les rues aux pavés ronds. Le prince avait

peine à suivre et se sentait la tête vague.

--Je suis comme cassé, tout d'un coup.

--Trotte, ça passera.

En cet espoir, il trottait par derrière, mais la route se faisait

longue, à travers les faubourgs; la chaumière de Polygène était

tout là-bas, hors la ville. Le bonhomme allait de l'avant et

chantait vers l'horizon; à tue-tête, les notes fausses sortaient

de sa barbe en broussaille, et bondissaient sur le chemin, en

avant, toujours en avant! Parfois le vilain daignait se retourner:

--Ohé, la chiffe! Tu ne marches pas?

Il riait, vigoureusement, et Dieudonat, réconforté par tant de

gaillardise, tirait la jambe de son mieux, en répétant, pour se

donner courage:

Dieudonat: Roman · 第 16 / 21 段