--C'est bien la peine de réveiller une honnête femme pour un

eunuque! Je vous demande un peu qui cela intéresse, qu'un gars

pareil soit mort ou vif, et à quoi il peut bien servir?

A ce propos révoltant, le Fiscal sursauta d'indignation, et si

fort que, pour la seconde fois, il dut remonter la courtepointe.

--Madame, j'en ai honte, car vous errez de plus en plus. Notre

tribunal, sachez-le, n'est le haras ni le harem où se pèsent les

vertus génésiques; les sujets du Roi, si diminués qu'ils puissent

être, ont tous un droit égal à espérer que, sans distinction des

personnes, nos arrêts s'inspireront exclusivement de l'intérêt

social et de la moralité publique. Le problème qui se pose à nos

consciences, madame, est de nature plus haute que vous n'imaginez

selon vos vues étroites; car il s'agit pour nous, non seulement

de châtier les coupables, lorsqu'il s'en rencontre, mais encore

et surtout de moraliser les peuples commis à notre paternelle

sagesse, de les maintenir dans la confiance, et de pourvoir à ce

que la sérénité de leurs esprits, la sécurité de leur existence

quotidienne ne soient troublées par aucun doute, molestées par

aucun scandale. Je vous le dis comme je le pense, madame: malheur

au juge qui forfait à son devoir essentiel et qui inquiète la

conscience publique, en permettant que des erreurs notoires

répandent dans la cité l'ombre même d'une suspicion contre la

justice du Roi!

Il reprit haleine, et, satisfait de lui, il se tourna vers le

geôlier, que la vénération immobilisait comme un terme.

--Par ces motifs, une solution se trouve tout indiquée dans la

difficulté présente, et je m'étonne, mon ami, que vous ayez pu

hésiter à la concevoir et à l'appliquer de vous-même, puisqu'elle

est incontestablement la seule à laquelle notre tribunal puisse

recourir sans déchoir.

--Je pensais bien; mais je ne me serais pas permis, sans ordres,

de relâcher un homme légalement condamné...

--Le relâcher! Qui vous parle de le relâcher? Ce vagabond est,

comme vous dites, légalement condamné, et l'on se moquerait de

nous, dans les cabarets et les gazettes, et l'on crierait haro sur

nous, si l'on venait à savoir que nous avons relâché un gaillard

condamné dans les formes! Non. Puisqu'une bonne fortune nous

permet de découvrir à temps telle circonstance, tel détail, qui

seraient de nature, si on les divulguait, à déconcerter le respect

des citoyens pour la Justice, nous devons, avant toutes choses,

veiller à ce que ce détail reste absolument ignoré. C'est pourquoi

je vous recommande de mettre le plus grand soin à bien enfermer

votre eunuque dans la robe des pénitents, et à vous assurer qu'il

ne la quitte point aux moments de sa pendaison et de sa mise en

terre; s'il la garde bien sur le corps, personne ne saura ce

qu'il y a sous elle: une robe sera perdue, c'est vrai, mais nous

aurons évité le désastre majeur de provoquer une perturbation

des consciences, ce qui prime tout, mon ami, et justice sera

satisfaite. Allez, mon ami.

Le geôlier semblait perplexe, partagé entre son admiration de la

sagesse judiciaire et les scrupules de sa candeur. Mais le juge

envoya, l'une après l'autre, ses deux jambes hors de la couche, et

répéta:

--Allez, vous dis-je. D'ailleurs, je vous rejoins sur la

Grand'Place, afin de veiller en personne à l'observation de ces

mesures importantes. Je déjeune, car il ne faut pas respirer à

jeun les miasmes du matin, et j'arrive.

Ayant dit, maître Touillechair cueillit sa chemise au piquet du

lit conjugal, et entreprit posément sa toilette, avec l'intime

glorification d'un homme qui, dès le réveil, a rempli son devoir.

XXVIII

IL NOUE CONNAISSANCE AVEC L'AME DES FOULES

Maître Touillechair s'acheminait doctoralement par les rues, jaune

de bile et noir d'habit, la toque droite, le pas lourd et le cœur

léger: sa robe ornée de fausse hermine pendait en plis nobles, et,

dans les carrefours, elle se gonflait de vent.

Lorsqu'il déboucha sur la Place, il y perçut avec déplaisir le

tapage d'une animation excessive: toujours il avait prescrit

le recueillement autour des exécutions, qui doivent être un

enseignement moralisateur, et il réprouvait le tumulte; il fronça

les sourcils. Puis, convaincu que sa présence allait ramener le

bon ordre, il amplifia ses enjambées, et sentit qu'il devenait

auguste.

On ne l'aperçut pas, d'abord: tous les yeux étaient tournés vers

le gibet.

Une sombre masse de dos et de têtes grouillait autour du massif

en maçonnerie que dominaient les trois potences, et des sifflets,

des cris, des huées jaillissaient de ce chaos opaque. En arrière

de la foule, comme des chiens de bergers autour de leur troupeau,

des gamins criards couraient et glapissaient: «Cuic! Cuic! Ouïssez

tous le dernier soupir de l'eunuque!»

--Hein? Quoi? Ils sauraient donc, les misérables? Ces gueux-là

n'ont point de conscience, et divulguent ce qu'il faut taire.

Des voix anonymes chantaient: «Cons-puez le juge... cons-puez le

juge... cons-puez!»

--Parlent-ils de moi, par hasard?

D'autres voix, sur le même mode, entonnaient une variante: «Co-cu,

le juge, co-cu, le juge, co-cu!

--C'est bien de moi qu'ils parlent, vraiment... Damnés polissons,

le cocu va vous mettre au pas! Mais il est bien désagréable, quand

on représente un symbole, d'avoir une épouse volage, et les lois

eussent été prudentes si, pour demeurer vénérables, elles avaient

prescrit le célibat des juges comme celui des prêtres.

Il dit et s'arrêta, en levant la main droite afin de reconquérir,

par la noblesse d'une attitude, cette dignité que les accidents

du mariage avaient altérée en partie. Puis, bravement, mais d'une

voix aigre, il articula:

--Passage à la Justice!

Alors, on l'aperçut, et, lourdement, spontanément, la foule brune

s'entr'ouvrit comme une Mer Rouge; une allée humaine se creusa

du juge au gibet. Au bout de cette avenue, le vagabond dans sa

chemise noire, se débattait entre les bourreaux, au pied de

l'échelle; bien décidé à ne pas mourir, il en témoignait par ses

gestes.

Le Fiscal se mit en marche vers ce groupe: tête haute, il entra

dans l'allée mouvante, ainsi qu'un Pharaon avait fait avant lui.

Dans le même instant, sur toute la Place, un silence énorme

s'éploya, silence d'orage qui sortait de quinze cents poitrines

et qui écrasait l'air; mais il ne dura qu'à peine, pour se

résoudre en un grondement de tonnerres lointains, qui montaient

des quatre horizons. Déjà, le flot d'hommes s'était refermé sur

sa proie; une rafale de clameurs tournoya, balayant les crânes et

soulevant la houle d'où sortaient des mains agitées, pareilles à

l'écume sur la crête des lames; des épaves de bras s'élançaient

hors de l'onde; des remous de têtes moutonnantes se renflaient

pour rouler en avant ou pour revenir en arrière. Le juge vit des

formes hargneuses qui déferlaient vers lui, des faces devant la

sienne, des prunelles contre ses prunelles; un mouvement cadencé

l'emportait dans son rythme:

--L'innocent, hou! hou!... L'innocent, hou! hou!

En moins de deux minutes, Dieudonat était dégagé et son escorte

dispersée; le malheureux justiciard, ballotté comme un paquet

sans poids, roulait de poigne en groupe et de haine en vengeance.

Décoiffé et dépenaillé, ahuri et déchiqueté, saignant, geignant,

mais ne sentant pas les coups, il parvenait au bas de l'échafaud

et s'écroulait. Derrière ces cohues, et trop loin de la curée pour

en prendre leur part, des forcenés vociféraient:

--Au gi-bet!... Au gi-bet!...

Le juge, affalé à la base du môle, le front appuyé au montant de

l'échelle, et les deux poings au sol, haletait en essayant de se

relever.

--Au gi-bet!

--C'est bien ton tour, canaille!

Toute la crapule des bouges, souteneurs, pierreuses, déserteurs,

évadés, libérés, la rage aux yeux, la bave aux lèvres, se

bousculait sur ce vaincu, et les rancunes dépoitraillées

soufflaient contre lui des menaces qui fleuraient le vin et

l'oignon. Un filet de sang coulait de sa tempe à sa gorge; des

crachats luisaient sur ses joues, pendaient de ses paupières.

--Tu ne fais plus le malin, à cette heure, avec ta peau de lapin

blanc!

--Eh, va donc, fourré de vermine!

--T'en as écrabouillé assez, qui valaient plus que toi!

--Et des innocents à la pelle!

--Le chemineau de ce matin, tu savais pas qu'il est eunuque,

peut-être?

--Mais t'as dit de le pendre quand même!

--T'as filé sa corde, il te la cède!

--Faut qu'il te pende de sa main!

--Oui! Oui! Où est l'eunuque?

--On redemande l'eunuque!

Dieudonat s'esquivait, heureux d'en être quitte, mais épouvanté du

tumulte.

--Ho là, là! pensait-il, je crois qu'ils vont assommer ce pauvre

juge, et c'est ma faute, bien sûr. Parce que j'ai bêtement formé

le souhait de ne pas mourir, voilà que mon vœu se réalise au

détriment d'un autre. Si je retournais?

--Ramenez l'eunuque!

Une poigne vigoureuse le saisit par le coude; il reconnut Gertrude

qui utilisait ses forces neuves; elle lui criait:

--Viens-t'en le pendre, donc!

--Je n'y tiens pas.

--Il t'a voulu pendre, pends-le!

--C'est toi, bonne Gertrude, si charitable quand tu es toute

seule, et qui dis des choses pareilles quand tu es dans la rue?

Comment est-ce possible?

--J'en sais rien: ça me gagne. Viens-y!

Arrivé au pied des potences, il avait une mine tellement gauche

et penaude, dans sa robe de pénitent, que déjà on commençait à

rire autour de lui; il fit une figure plus drôle encore quand on

lui mit dans les mains la hart au nœud coulant; son œil ahuri

interrogeait le monde.

--Passe-lui la corde au cou!

--Oust! Tu comprends donc rien?

--Si, si, je vous comprends. Mais je n'ai guère envie, et je ne le

vois pas, le juge.

On le poussa vers cette loque sanguinolente, dont il avait admiré

le prestige, au tribunal d'hier. Il ne médita point, comme il eût

fait jadis, sur la fragilité des grandeurs ou l'inconsistance

des tissus qui nous servent à préciser les distinctions de la

hiérarchie sociale. Tout simplement, il vit une souffrance et se

rapprocha d'elle, avec la naïve commisération des humbles, qui

savent sentir mieux que penser. La corde lui glissa des doigts,

sans que même il s'en aperçût; il se pencha, il ramassa le pan de

la robe dans laquelle il devait mourir, il en fit un tampon, il

s'accroupit avec précaution, et le peuple put voir un condamné

étanchant les plaies de son juge.

Il murmurait: «Pauvre monsieur!» Puis il releva la tête vers les

gens; son visage était pâle et son œil suppliant.

--Ne lui faites plus de mal à cause de moi, s'il vous plaît...

La foule est mobile, parce qu'elle est homme avec excès: Dieudonat

eut à peine formulé son vœu, que tout aussitôt la contagion de sa

pitié transforma les colères, et la nervosité qui réclamait de la

mort devint l'émoi d'humanité qui se passionne pour la vie.

--T'as raison tout de même, dit Gertrude.

Elle pleurait malgré elle; aussitôt sa voisine pleura; une

troisième battit des mains.

--Bravo, l'eunuque!

C'était assez; tout un cercle du premier rang applaudit avec cette

femme, et l'enthousiasme gagna le second rang, d'où il se propagea

jusqu'aux spectateurs qui ne voyaient rien et qui applaudirent

avec plus de frénésie que les autres, pour occuper leurs muscles.

Quant à ceux qui sans doute eussent préféré s'offrir, sans péril

pour leur peau, le spectacle d'un chrétien gigotant au bout d'un

filin, ils n'osèrent protester parce qu'ils étaient lâches.

Dieudonat essayait de relever le patient, qui criait de douleur;

un charpentier vint à son aide; ils le prirent sous les aisselles

et le mirent debout, mais il s'effondra de nouveau; un vétérinaire

s'avança, palpa et prononça: «Rotule fracturée.»

Dieudonat eut la larme à l'œil:

--Vous voyez, le pauvre juge a le genou cassé, à présent, et

encore à cause de moi, parce que je n'ai pas dit que je suis

un eunuque, quand il fallait le dire. J'ai été bête et je vous

demande bien pardon, monsieur le juge, mais ça peut s'arranger...

Il joignit les mains, leva au ciel son œil unique, et pria:

--Mon Dieu, permettez-moi de réparer ma faute et faites que les

blessures de ce pauvre monsieur passent de son corps dans le mien.

Ainsi soit-il!

Aussitôt, son vœu s'exauça. Il tomba sur la dalle en poussant un

tout petit cri, la face sanglante et la rotule cassée. Gertrude

courut à lui:

--Comment que tu as fait ce coup-là, donc? Te voilà joli, à

présent... Est-ce qu'il serait sorcier, comme il dit?

On le ramassa pour le porter à l'hôpital, tandis que maître

Touillechair hâtait le pas vers son logis, en s'efforçant de

rattraper les lambeaux de sa toge et ceux de ses idées.

Plus personne ne songeait à le retenir: la tempête était finie,

l'âme commune était dispersée, les âmes individuelles rentraient

dans leurs coquilles, les hermines sociales reprenaient leur

prestige, et maître Touillechair, à peine évadé de la boue,

s'auréolait d'une gloire: car déjà le bruit circulait, dans la

Ville-Haute, que Notre-Dame venait d'accomplir un miracle en

faveur du Fiscal.

XXIX

IL FRÉQUENTE LES DEUX DOULEURS

Dieudonat, sous le nom d'Onuphre et sur le brancard du gibet, fit

son entrée à l'hospice.

On n'y recueillait guère les pauvres gens que pour les tourmenter

et aggraver leur cas. Les galeux et les femmes enceintes, les

varioleux et les blessés, les typhiques, les pulmoniques, les

agonisants qui crient trop, et les morts qui ne bougent plus

assez, cohabitaient dans les mêmes salles, et voire dans les mêmes

lits: à vrai dire, ces lits de cinquante-deux pouces n'étaient

destinés à recevoir que deux créatures; mais, quand le nombre des

malades augmentait sans discrétion, que faire? On les tassait

par cinq ou six, bout-ci, bout-là, les pieds de l'un aux épaules

de l'autre, tout nus sous le même drap, et les draps de lit

s'appelaient alors des linceuls. Immobiles par faute de place, et

par leur faute aussi puisqu'ils auraient bien pu n'être pas si

nombreux, ils échangeaient leur vermine et leurs maux, dans cette

étuve de chaleur commune, et avec plus ou moins de patience ils

attendaient leur mort ou celle des voisins.

Le prince fut attribué au lit septante-et-septième, qui ne

contenait plus que deux malades, le troisième ayant trépassé au

matin. Les deux survivants, qui déjà se réjouissaient d'être à

l'aise, mais qui se réjouissaient trop vite, accueillirent mal

le nouveau venu. Tout de suite, il eut la sensation d'être un

intrus. La tête au pied du lit, avec les talons d'un homme sous

l'aisselle droite, les orteils d'un autre sous l'aisselle gauche,

il se rapetissait pour ne pas les gêner, et il voyait, là-bas,

au bout de ses propres jambes, leurs visages réprobateurs: l'un,

squelettique et jaune, avec une peau de vélin et des yeux trop

brillants, l'assassinait de ses prunelles pointues; l'autre,

hirsute et massif, le menaçait de sa barbe violente. Il essaya de

leur sourire, en manière d'excuse, mais sans aucun succès; ils

s'appliquèrent même à lui faire comprendre en détail les raisons

de l'antipathie qu'ils éprouvaient pour lui, et ils échangeaient

leurs griefs par-dessus la pointe de ses pieds. Il écouta sans

protester, souffrant de sa blessure et plus encore de la gêne

qu'il causait aux premiers occupants. La douceur de sa patience

finit par les calmer à leur tour: ils l'interrogèrent sur son cas

et lui contèrent le leur.

Le squelette aux yeux d'émerillon était un poète lyrique qui

vivait de son art, et qui s'était délabré l'estomac à force de ne

pas manger; il se mourait rageusement d'une gastralgie incurable;

quant au colosse, couvreur de son état et père de cinq filles,

il tombait du haut-mal, et quelquefois du haut des toits; sa

dernière chute lui coûtait trois côtes, sans plus. Dieudonat

écoutait. Le poète dyspeptique ne décolérait pas, et ses sarcasmes

vilipendaient l'humanité; le couvreur épileptique expliquait que

les côtes se raccommodent, grâce à Dieu qui le décida ainsi dès

le Paradis Terrestre, lorsqu'il en cassa une dans la poitrine du

premier homme; mais le pire est de ne plus pouvoir remonter sur

les toits pour nourrir la marmaille. Cette paire de miséreux avait

de quoi toucher le charitable vagabond, qui les plaignait de tout

son cœur, bien que, depuis un moment, il les entendît assez mal:

des tableaux plus atroces le sollicitaient par ailleurs.

En pénétrant dans cette salle hospitalière, il n'avait éprouvé

tout d'abord que la répulsion d'un bœuf entrant à l'abattoir; une

puanteur qu'on avalait à pleine bouche, dès le seuil, et la mort

immanente, l'avaient empli d'horreur; ensuite, l'hostilité de ses

voisins s'était chargée de le distraire; mais à présent, il voyait

mieux, et même il voyait trop.

A cinq pas de lui, juste en face, un typhique venait de rejeter

son linceul, et tout nu, avec une face de démon, il se démenait,

à genoux, sur la poitrine nue d'un phtisique qu'il étouffait;

deux autres compagnons du forcené, pour qu'il se tînt tranquille,

l'assommaient à coups de poings; un cinquième avait roulé à bas

de la paillasse et râlait doucement sur les dalles froides,

avec un roucoulement de pigeon. Au milieu de la salle, des

chirurgiens sciaient l'humérus d'un soldat, et les hurlements

du blessé accompagnaient le crissement de la scie dans l'os; le

soldat qu'on devait opérer ensuite, fou de terreur, s'évadait et

son grand corps velu courait dans la travée, poursuivi par les

gardes; acculé dans un coin, il empoignait, de sa main valide, un

escabeau pour se défendre. Des infirmiers passèrent, emportant par

la tête et les chevilles un cholérique qui se vidait. Les mouches,

par milliers, tourbillonnaient sur les excréments, les pus et les

malades.

Le poète regardait la terreur se préciser sur la face du nouveau

venu, et il éclata de rire.

--Eh, eh, eh! Tu m'amuses, camarade, et tu t'en donnes, hein?

C'est la première impression. Nous avons tous passé par là; on

s'habitue. Je parie que tu n'imaginais pas ces façons de diminuer

la souffrance? Moi non plus, car tout ce qu'ils font là, tu

sais, ils le font pour le bien, et je recommande ce point à la

sollicitude de ton admiration.

--Oui, monsieur.

--As-tu lu Dante, mon ami, et l'_Enfer_? Non? Oui? Dante croyait

inventer de belles horreurs, mais observe et compare: compare les

trouvailles du génie humain à celles de la bêtise humaine, et

dis-moi, je te prie, si la seconde n'est pas, et de beaucoup, la

plus ingénieuse.

Dieudonat répondit piteusement:

--Je voudrais m'en aller...

--Moi pas! J'enregistre. Le monde m'a fait mourir, car je meurs,

et tout ce qu'il entreprend pour se faire vivre, je le constate:

c'est ma vengeance.

A ce moment, le soldat qu'on opérait cessa de crier; on le vit

ouvrir et fermer la bouche tour à tour, dans l'impuissant effort

de ravaler sa vie.

--Il agonise? fit Dieudonat.

--Je le crains, car le voilà qui bâille comme un poisson: vois

comme il imite bien le goujon au sortir de l'eau! Il a trouvé

cette manière discrète de nous faire entendre sans paroles qu'il

n'est déjà plus homme et qu'il dégringole l'échelle des êtres.

Car les savants t'affirmeront qu'il l'a montée, par une série de

lents progrès, et c'est bien juste qu'en partant il la redescende:

poisson pour la minute, il sera de l'herbe demain: tout passe, et,

tiens! le voilà qui passe!

Le prince se signa et dit:

--Dieu ait son âme...

--Son âme immortelle, sans doute?

--Assurément. Vous riez?

--De ta simplicité. T'es-tu jamais demandé, mon garçon, pourquoi

d'innombrables niais, qui ne furent bons à rien durant leur vie,

seraient indéfiniment conservés après leur mort? Entrevois-tu la

destination de ce muséum éternel? Saurais-tu dire à quel besoin

répondraient ces collections d'âmes, et ce que Dieu pourrait en

faire?

--Justice! monsieur. La notion que j'ai de mon âme immortelle...

--Est un frein nominal, fort utile, ma foi, contre tes passions,

tes vices, tes instincts, et pourvu que tu aies cette notion, elle

a fait son office de frein, ce qui suffit: affirmer l'immortalité

de l'âme, voilà qui est indispensable; mais la réaliser, à quoi

bon, mon ami?

--Vous parlez comme le Diable! Si les pauvres gens vous

entendaient...

--Ils m'entendront, un jour ou l'autre, et ce sera tant pis pour

eux, car ils perdront un espoir, le plus consolant de tous; et ce

sera tant pis pour le monde, car ils perdront un frein, le seul

qui soit vraiment solide.

Les chirurgiens venaient de traîner à terre le cadavre de l'opéré,

et leurs aides, qui avaient réussi à s'emparer du suivant,

l'allongeaient à son tour sur la table sanglante.

--Tu vois: leur charité va venir encore au secours de celui-ci,

et ils font bien, puisqu'ils en ont le temps avant leur dîner.

Dans quelques instants, ils auront délivré une âme de plus, et

elle s'envolera vers les régions éthérées pour y rejoindre les

défunts qui lui furent chers, et pour y recevoir la récompense de

ses mérites. Ah! le gaillard n'est pas à plaindre, et il s'en rend

compte, tu vois?

Le patient hurlait, maintenu par des poignes, et fixait des yeux

fous sur les aciers multiples qui s'apprêtaient à le pénétrer sans

colère. Sur tous les lits, des spectateurs hagards haussaient

leurs faces d'épouvante.

--Je veux m'en aller, fit Dieudonat.

--Égoïste! Ne remarques-tu pas que le camarade en a bien plus

envie que toi? Il reste pourtant; fais comme lui et instruis-toi.

--Je n'aime pas voir la douleur.

--Nigaud! C'est pourtant la meilleure façon de moins sentir la

tienne.

--Il est bien vrai que je ne me sens presque plus souffrir, dès

qu'on crie alentour.

--A la différence des autres hommes qui n'entendent plus crier,

dès qu'ils souffrent.

--Ah?

--Comprends donc que les deux alternatives de la vie sont de

souffrir et voir souffrir: sitôt qu'un pauvre diable est libéré

de son mal, assez pour regarder autour de lui, qu'est-ce qu'il

voit, sinon de la misère physique, morale? Et quand cessera-t-il

d'en voir, sinon quand il sera rappelé à lui-même par l'impérieuse

urgence de recommencer à geindre pour son compte? Vos gaietés ne

sont que répits ou détentes, minutes entre parenthèses, minutes

d'aveugles, que votre santé nécessite et que votre inconscience

permet.

--Eh!

--Heureux les inconscients, parce que la sérénité n'est permise

qu'à eux: mais ceux-là ne sont hommes que par la figure.

--Hi!

--Ne ris pas! Avoir conscience, c'est la rare vertu et l'exécrable

don.

--Oh!

--La triple vue qui nous dénonce le pire, nous laisse voir le

bien, et nous montre un moyen de tendre vers le mieux! Aimer,

comprendre et vouloir, c'est-à-dire aimer en connaissance de

cause, comprendre pourquoi l'on aime, et vouloir ce qu'on aime:

triple union de l'esprit, du cœur, et de l'acte! Or, quand

l'esprit a rêvé le bien et constaté le mal, le cœur souffre de les

voir aux prises, et l'acte reste impuissant à empêcher le mal ou

restaurer le bien.

--Uh...

--Ne pleure pas! J'ai pleuré, moi aussi, jadis; je crois même

avoir été bon; mais j'y ai renoncé, et, de toutes mes forces, je

m'applique à ne l'être plus. C'est triste à dire, fiston, mais

indéniable: il faut choisir, il faut opter. Sois une bête, si tu

veux, bêtement émotive et candidement tendre: alors tu pourras

aimer, sans en souffrir, et même avec quelque agrément. Ou bien,

au contraire, sois une intelligence, si tu peux, mais sèche,

impitoyable, ouverte aux idées et murée aux émois, un solitaire,

un égoïsme pensant: alors tu pourras jouir de tes exercices

spirituels. Mais, pour Dieu, et par charité pour toi-même, ne

sois pas en même temps une intelligence et un cœur, car c'est

l'abomination!

--Hein?

--L'abomination de la désolation pour l'homme complet, de tête

et de cœur à la fois, image de Dieu, comme vous dites! Or, cela,

prends-y garde, va nous mener tout droit à conclure que le plus

malheureux, absolument et mathématiquement, c'est Dieu lui-même,

tel que vous le concevez, intelligence totale et suprême bonté.

Ah! le pauvre diable que Dieu! Je le plains.

--Et moi, je vous plains; vous parlez comme un impie.

--Voyez le clampin, qui m'ose accorder sa commisération! Eh bien,

tu as raison, mon fils, quoique tu m'offenses, et j'ai grand tort

d'être offensé, car la pitié des simples est la plus touchante de

toutes.

--Je sais bien que je suis bête...

--Tu ne l'es pas, si tu le sais.

--Et je ne saisis pas toujours ce que vous dites...

--Ne te fatigue pas: quand je te parle, c'est pour moi que je

parle.

--Mais s'il y a dans vos propos un tas d'affaires qui m'échappent,

il y en a une au moins que je suis bien sûr d'avoir comprise.

--Bah?

--Une que vous n'avez pas dite...

--Et que tu vas m'apprendre?

Dieudonat: Roman · 第 15 / 21 段