Mais l'étonnement majeur lui vint d'apprendre que la petite

vierge aux yeux limpides n'avait ni exagéré ni menti, lorsqu'elle

dénonçait l'irréparable perte de sa virginité; déjà même la douce

enfant était enceinte! Les médecins l'attestaient, et elle pleura

bien fort devant le juge; de honte, de chagrin, de colère, elle

pleurait et criait, montrant le poing au malfaiteur qui l'avait

grisée, forcée, battue, et elle ressuscitait les péripéties du

drame avec une si furieuse conviction que l'innocent lui-même en

était tout ému.

En dépit de sa candeur, il devina bientôt que la pucelle avait

probablement failli avant de le connaître, et qu'elle reniait son

péché volontaire, pour le remplacer par un autre dont elle fût

moins responsable. L'idée ne lui parut point sotte; en tout cas,

il était touché du mal que cette enfant-là se donnait pour sauver

son honneur champêtre; il eut pitié de sa détresse et approuva son

énergie.

--Pauvre petite, elle a bien raison: elle s'épargne des misères...

Il l'encourageait du regard, et, en lui souriant de bonne amitié,

il confessa tout ce qu'elle lui reprochait.

--Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi?

On ne tarda point à lui fournir ce dernier renseignement: séance

tenante, il s'entendit condamner à être pendu, après amende

honorable au parvis de la cathédrale.

C'est ainsi que Dieudonat, qui avait possédé tant de dames et de

demoiselles, sans que personne lui cherchât noise, dans le temps

où il était prince, fut jugé bon pour la potence, dès qu'il devint

eunuque et pauvre.

XXVI

IL RENCONTRE LA CHARITÉ

Il sortit du tribunal, les yeux gais et le cœur à l'aise.

--Voyez-vous comme tout s'arrange? Si je me rappelle bien, j'avais

promis d'expier un tas de fautes abominables, et je n'y pensais

ma foi plus! Grâce à cette bergère, je vais régler mes comptes et

tenir ma promesse, sans avoir à m'occuper de rien. Ce bon juge se

charge de tout: c'est très commode... Quand me pend-on, monsieur

le geôlier?

--Demain matin.

On le changea de cachot, ce qu'il constata avec bien du plaisir, à

cause de la nouveauté. Dès qu'il fut seul et enfermé, il inspecta

son avant-dernière demeure. Le logis manquait de confortable;

la lumière, qui pourtant ne coûte rien, y était ménagée avec

parcimonie; elle tombait d'un soupirail percé près de la voûte;

les murs de pierre gluante suintaient; pour meubles, un lit de

sangles avec sa paillasse défoncée et sa couverture brune, une

cruche pleine, une écuelle vide. Il sourit bénévolement à ces

choses qui représentaient la destinée.

--On prétend que la suprême nuit des condamnés à mort est terrible

à passer: il vient peut-être des fantômes, des diables, des

remords? Nous allons bien voir.

Il s'assit sur sa couche et attendit avec curiosité. Rien ne

venait. Il leva son œil unique vers sa lucarne, et, d'après la

teinte rose qu'il discernait dans un petit carré de ciel, il jugea

que le soleil se couchait. Cet exemple lui parut bon à suivre; il

s'étendit sur son grabat. Peu à peu, le pan de rose devint gris,

et le gris devint bleu, pendant que le cul-de-basse-fosse devenait

complètement noir.

--Il faut bien l'avouer: si cette veillée est émouvante, comme on

l'assure, je ne m'en aperçois guère jusqu'ici. Bah! Patientons.

Il s'endormit. Les rats trottaient autour de son sommeil, et déjà

il ronflait depuis quelques heures, rêvant du paradis terrestre

où les bêtes se promènent en promiscuité amicale, quand un cri

fantastique le réveilla en sursaut.

--Voilà les spectres!

La serrure seule avait poussé ce cri de souffrance aiguë qui

grinçait encore dans la nuit. La porte s'entre-bâilla; une lame

de clarté, jaillissant de quelque lanterne sourde, coupa les

ténèbres; une silhouette humaine pénétrait dans la cellule et la

porte se referma.

--Comme je suis ému! Et comme j'ai bien fait d'accepter mon sort

sans rien dire! Rien n'est plus amusant qu'une porte de prison.

La lanterne fut démasquée, posée à terre, et le fantôme entra

dans le secteur lumineux; c'était une femme d'allure jeune, mais

lugubre, enveloppée d'un misérable manteau; elle vint s'asseoir

sur le lit, sans mot dire, à côté du prisonnier, et se tourna vers

lui.

--Est-ce que vous êtes vivante, madame?

Sans répondre, elle se mit à sourire avec lenteur; la lanterne

l'éclairait en plein: sa figure eût été laide, sans la bonté de

ce sourire, très doux, très humble, qui montait de la bouche aux

yeux, comme un rayon de soleil gravissant un coteau après l'orage.

Elle avait des yeux de chien, ronds et dévoués. Elle dégrafa son

manteau, qui glissa des épaules vers les hanches: elle ne portait,

en dessous, qu'un jupon de laine sur une chemise de grosse toile,

liée autour du cou, et que ses deux seins bombaient; sa croupe

creusait la paillasse.

Enfin, elle dit:

--Bonsoir.

Il répondit:

--Bonsoir.

Ils se regardaient avec amabilité, mais en silence; elle parut en

éprouver quelque embarras.

--Je suis venue.

--Je vois...

--Vous dormiez?

--Je dormais.

--Je vous ai réveillé?

--J'aurai tout le temps de me reposer; je meurs demain matin.

--Vous n'avez pas l'air triste.

--Triste? Non... Pourquoi le serais-je?

--A cause de... demain.

--Parce qu'on doit me pendre? Eh bien? J'ai fait toutes sortes de

choses, dans ma vie, et jamais celle-là; ça change un peu. Et,

puis, je vous dirai: j'ai besoin d'expier, je l'ai promis.

--Vous êtes drôle! J'ai vu souvent des condamnés...

--Ah?

--Oui. Des masses! Je suis la fille du geôlier... Gertrude.

--Ah?

--Oui. Mon père est le geôlier, et alors, moi je suis sa fille,

vous comprenez?

--Parfaitement; vous êtes la fille du geôlier, et vous habitez la

prison.

--Voilà.

Le silence qui suivit dénonça les difficultés de la conversation.

La visiteuse qui, apparemment, avait d'autres choses à dire,

attendait qu'on l'aidât: dans l'attente, elle caressait ses

genoux, d'un mouvement circulaire de ses deux paumes ouvertes,

et contemplait la lanterne d'un air béat. Enfin, elle se décida

à tousser. Dieudonat, par politesse, toussa aussitôt. Un nouveau

silence se fit dans le cachot. Les rats, au bord de leurs trous,

observaient.

La fille prit son courage et se tourna vers l'homme:

--Alors, comme ça, vous êtes condamné à mort?

--Mon Dieu, oui.

--C'est un moment à passer. Il faut se faire une raison.

--Comme vous dites: ça doit être vite fait.

--Oh! oui, ça va vite. Il sait bien travailler, le bourreau, et il

n'est pas méchant. Seulement, moi, j'ai beau en voir, depuis le

temps, je ne peux pas m'y faire, et ça me touille, cette idée-là

qu'un homme est dans la maison, tout vivant, et que tantôt il n'y

aura plus personne, rien qu'un tas.

--On appelle ça «la dépouille mortelle».

--Juste! Alors, moi, chaque fois qu'il y a une exécution, la nuit

d'avant, c'est plus fort que moi, je me tourne dans mon lit, et

je me retourne, et je pense au pauvre gars qui est tout seul dans

son coin noir, autant dire un chien malade, et qui attend l'heure,

sans qu'une âme lui parle, tout seul, quoi! Alors, à force, j'ai

inventé de venir; alors, je viens, comme ça.

--Pour lui tenir compagnie?

--Juste!

--C'est gentil de votre part.

--Non: c'est quelque chose, dans moi, qui me commande...

--On appelle ça «le cœur». Vous avez bon cœur?

--Je sais pas comment j'ai le cœur, mais je crois bien que c'est

le cœur gros: n'y aurait jamais de pendus, si ça dépendait de moi.

Tout de même, une femme, y a des petites douceurs qu'elle peut

offrir, n'est-ce pas, si elle veut bien? Qu'on soit une princesse,

on n'aurait rien de plus, et ce serait tout pareil.

--La plus belle fille du monde...

--Je donne ce que j'ai; je suis pas une belle fille.

Il toussa de nouveau, mais il comprit bien vite que cette réponse

n'était plus suffisante; il en chercha une autre.

--Vous faites la charité...

--Ça me coûte pas grand'chose et ça leur passe le temps.

--Ça vous fait bien plaisir, un peu, à vous aussi?

--Ma foi, non, pour dire le vrai, et du plaisir, je n'en aurais

pas, sans l'idée qu'un pauvre garçon n'en aura plus jamais, et

qu'il en prend de moi.

--Il ne faut pas vous plaindre; le bonheur qu'on donne, c'est

autant de bonheur qu'on prend, pas vrai?

--Juste! Je pense comme vous, et je ne changerais pas mon plaisir

pour le leur.

--Plus on en donne, plus on en a.

--Juste! Et là où je suis le plus contente, c'est quand ils ont

l'air bien contents. Quoi que ça, voyez-vous, on en trouve qui

sont comme moi, et qui n'ont pas goût à la chose; mais eux, c'est

rapport à leur souci, ou bien parce qu'ils ont peur. N'y a pas

à leur en vouloir, vous pensez bien? Ils pleurent quand on leur

parle. Alors, moi, ceux-là, je pleure avec eux; ça leur fait une

espèce de sœur, vous comprenez?

--Une espèce d'ange.

--Faut pas dire ça, parce que, tout de même, y a péché mortel; la

fornication, que dit l'aumônier...

--Je connais.

--Mais, vous savez, on confesse, avant d'aller au gibet: alors, le

péché, ça l'enlève.

--Et la consolation reste.

--Juste! L'aumônier dit tout le contraire, et il me menace du

diable si je recommence, mais je recommence quand même, et ça

m'entre pas dans la tête que le bon Dieu se mette en colère quand

on fait ce qu'on peut pour les gens qui sont dans la peine, et

quand on ne peut pas autre chose.

--Votre père, il ne se fâche pas, lui?

--Je lui raconte rien, bien sûr! Je lui ai dit seulement que je

veux pas me marier.

--C'est vrai; vous ne pouvez plus.

--Si dame! C'est pas les prétendus qui manquent; seulement,

une fois mariée, je pourrais plus venir; mon mari opposerait,

probable, et venir quand même ce serait de la tromperie.

--Mentir, ce n'est pas bon.

--Ça fait du chagrin: j'aurais honte. Et puis, à mon idée, je suis

plus utile ici. Et puis encore, pour tout dire, y a la maladie.

--Ah?

--Oui. Dans les assassins et les voleurs, vous pensez bien, on

en rencontre qui ne sont pas honnêtes, comme partout. Ils ne

racontent pas, pour profiter. Alors, ils m'ont donné le mal.

--Ah?

--Oui.

--Pauvre Gertrude...

--C'est comme ça. N'y a plus rien à faire.

--Mais, dites? Le mal, vous le donnez à d'autres?

--Vous êtes bête! Puisqu'ils vont mourir...

Elle rit, il rit; elle ajouta:

--Par le fait, je suis en prison, comme eux: ils n'ont plus que

moi, je n'ai plus qu'eux. Voilà.

Elle ne riait plus. Ils se turent encore un instant, et elle

reprit:

--Je suis venue pour dormir avec vous. Voilà.

Il se gratta la tête, un peu en arrière de l'oreille droite; elle

n'ignorait pas que ce geste est, parmi les chats, une annonce de

pluie, et, chez les hommes, un signe d'indécision.

--Embrassez-moi, dit-elle; ça vous distraira.

--Avec bien du plaisir, je vous embrasserai, parce que vous êtes

une bonne créature. Quant au reste, pour tout dire, moi aussi, il

n'y a plus moyen.

--Ah?

--Non... J'ai l'air d'être un homme, quand on me voit, pareil aux

autres. Ce n'est pas vrai: je ne suis pas un homme.

--Vous êtes quoi donc?

Il répondit à voix basse et très modestement:

--Un eunuque.

Le regard de Gertrude quémanda, dans la pénombre, un supplément

d'explication.

--Si vous aimez mieux, je suis hongre...

Jamais elle n'avait entendu parler de ces gens-là; ce devait être

le nom d'un peuple: peuple lointain, sans doute, et probablement

malheureux, nation de vaincus, puisque les pauvres diables

s'humiliaient en prononçant le nom de leur patrie?... Il la

détrompa et fournit quelques aperçus élémentaires sur la condition

des castrats.

--Fallait le dire tout de suite! Je connais ça: c'est moi qui

tonds les chiens et qui coupe les chats, à la porte de la prison.

Elle le plaignit sans réserve: cet amoindrissement individuel lui

paraissait encore plus dur à supporter qu'une déchéance nationale;

sans compter que c'était tout de même une invention saugrenue, de

traiter des chrétiens comme des chapons, des bœufs, des porcs ou

même des chats, puisqu'on ne doit point les manger.

--Mais... Hein? Quoi?... Vous m'en racontez, parce que je vous

déplais. Menteur!

--Je ne mens pas.

--Cette histoire! Vous n'étiez guère eunuque avec la Clémentine,

que vous avez violée dans un bois!

Il avoua son innocence.

--On vous a condamné, et vous ne vous êtes pas défendu? Quand vous

aviez la preuve? l'alibi, comme ils disent...

--C'est que, voilà... Cette pauvre petite bergère, il faut savoir

qu'elle était enceinte, et qu'on l'aurait fouettée, promenée au

tambour, enfermée à l'Abbaye; on lui aurait donné les aiguillettes

et le brassard; pour lui épargner ça, j'ai dit comme elle: tout le

monde est content.

Mlle Gertrude admira cette abnégation, mais elle ne se tint pas de

lancer contre la vachère des épithètes indignées, et contre ses

mauvaises mœurs, son dévergondage de fille qui fait le péché par

plaisir, et sa cruauté, ses menteries, et contre le Fiscal aussi,

qu'elle détestait, que toute la ville détestait, parce qu'il est

injuste, méchant, grippesous, et content quand il fait souffrir,

et détrousseur de gens, et cocu comme père et mère, tout fourré

d'hermine qu'il soit! Parfaitement! Et son mépris ne tarissait

pas, sur ce dernier grief, car les femmes, qui savent à la rigueur

excuser tous les crimes, refusent leur miséricorde à la faute

d'être trompé.

Jusqu'à l'aube, elle demeura, assise au bord du lit, jasant avec

le condamné et parfois lui caressant les mains ou les cheveux; ils

se tutoyaient, devisant de choses incohérentes, avec une gravité

d'enfants. Tout à coup, il éclata de rire:

--Dis donc, Gertrude?

--Quoi, mon minet?

--Voilà que je n'ai plus envie d'aller mourir, à présent, plus du

tout! Et depuis un gros moment, je me répète: «Non, ma foi, je ne

veux pas qu'on me pende.» C'est ta faute.

--A moi?

--Sûr! Pourquoi ne resterais-je pas encore quelque temps sur la

terre, où il y a des braves gens, comme toi? Car tu es une bonne

fille, Gertrude.

--Toi aussi.

--Ça y est! Je demande à rester.

--Pauvre garçon...

Elle le regarda avec pitié, et leurs yeux innocents, qui s'étaient

rencontrés, se mirent à rêver ensemble.

Ils se plaignaient l'un l'autre, et ne s'en cachaient pas, bien

que n'en disant rien. Mais soudain, une idée naquit dans chacun

de ces deux cerveaux, et les deux visages en même temps prirent

une expression de joie, mais ni Gertrude ni Dieudonat ne voulurent

dire ce qu'ils pensaient. Dès lors, ils parlèrent moins; ils

semblaient préoccupés ou impatients; à la dérobée, ils lançaient

des œillades au soupirail, comme pour y provoquer quelque signal.

Enfin, un peu de jour blanchit dans les hauteurs. Elle pensa:

«C'est maintenant», et il pensa: «C'est maintenant.»

Elle embrassa tendrement celui qui devait mourir tout à l'heure,

et deux grosses larmes noyèrent ses yeux canins; puis elle se leva

pour partir.

--Je suis pressée: j'ai affaire, tout de suite.

Mais il la retint par le poignet:

--Gertrude, nous ne nous reverrons plus, je crois, en ce bas

monde, et je veux t'y laisser un souvenir de moi. Écoute: tu es

bonne et je t'aime bien. Cependant, tu ne m'as même pas demandé

mon nom.

--Tu es le condamné.

--Mais encore?

--On t'appelle Onuphre.

--As-tu entendu parler d'un certain Dieudonat?

--Un dont les souhaits se réalisent et qui a de l'or tant qu'il

veut?

--Il a mieux que de l'or; toi aussi tu as mieux, car tu as

ton cœur d'or, et tu as sacrifié ta santé pour consoler les

malheureux. Dieudonat te cède la sienne. Ainsi soit-il!

Embrasse-moi, maintenant, et va; mais, dans l'avenir, épargne-toi

davantage pour garder ce que je te donne. Adieu, Gertrude.

A peine eut-il parlé qu'une langueur alourdit ses membres; il eut

froid jusqu'au fond des os et la nausée emplit sa bouche.

La fille, au contraire, avait redressé le torse et relevé la

nuque; ses jarrets se tendaient sous le poids rigide de son

corps, et, largement, elle respira d'aise, comme si les brises du

printemps eussent traversé le cachot.

Elle ne comprit pas très bien ce qui se passait en elle, mais ils

se regardèrent, elle épanouie de vivre, lui radieux d'avoir donné,

et une minute de bonheur plana divinement entre ces deux âmes

naïves.

XXVII

IL EST EN PROIE A LA JUSTICE

Dieudonat avait dit son idée secrète, et même l'avait réalisée,

mais Gertrude en était encore à ruminer la sienne:

--Faut mener ça, mais il n'y a pas un quart d'heure à perdre.

Elle courut à sa cuisine, prit son balai, cracha dans ses mains,

et tira les verrous des portes.

--Je suis d'un léger, ce matin, je sens plus ma charge! Je sais

pas ce qui se mijote dans mes dedans, mais y a des mois et des

mois que je m'étais connue si à l'aise. Je serais-t-y guérie du

mal?

Elle sortit de la prison, le balai au poing, comme elle avait

coutume.

--A ce jour, faudra voir à faire plus de bruit que de besogne.

Oust!

La ville dormait encore: les pavés de la rue étaient humides et

sans pas. Dans le brouillard matinal, le balai de Gertrude se

mit à faucher le silence, en traçant sur les pierres de grands

arcs de cercle, et la poussière peinait à s'enlever du sol pour

retomber en gerbes lourdes.

--Oh! que je suis bien, et que je respire! Les gens se

réveilleront donc jamais, aujourd'hui? Ça presse pourtant.

Elle guettait les maisons d'alentour. Enfin, là-bas, quelque part,

un volet claqua sur un mur; ailleurs, une fenêtre grinça, puis

une autre; un roulement de roues sonna au loin; une porte fut

entre-bâillée; quelqu'un toussa; des fenêtres s'ouvraient partout.

Les commères en jupons courts paraissaient sur les seuils; les

devantures des boutiques commençaient à tourner sur leurs gonds.

--Ils y ont mis le temps!

Gertrude, pour être vue, balayait à tour de bras et se mit à

chanter.

--Tu es bien gaie, la fille?

--Faut ça.

--Vous avez un pendu, ce matin?

--Vous ne savez pas la nouvelle?

--Quelle donc?

--Le chemineau qu'on doit pendre, c'est un innocent.

--Ah, bah?

--On vient de le déshabiller pour lui mettre la chemise des

pénitents, et alors on a vu qu'il ne peut pas avoir violé la

Clémentine, qui a menti, parce que lui, c'est pas un homme, c'est

un eunuque, qu'on appelle, comme qui dirait un chat coupé.

--Et le juge, il sait ça?

--Le juge? Il sait rien que condamner le pauvre monde.

--Faut l'avertir.

--L'avertir? Il s'en moque pas mal!

Gertrude se remit à balayer. Du coin de l'œil, elle regardait son

histoire s'élancer dans la ville.

--Un eunuque qu'on va pendre pour viol!

--Non?

--Si fait! On va le pendre!

--C'est parti, fit Gertrude: n'y a plus qu'à attendre.

D'un groupe à l'autre, de porte en fenêtre, l'histoire courait,

longeant les trottoirs, rasant les murs, sautant par-dessus les

ruisseaux; elle filait, la bonne histoire du matin, tournait

l'angle des rues, s'irradiait aux carrefours, s'étalait sur les

places, s'attardait au parvis des églises où sonne l'angélus,

arrêtait les voitures des laitières et des boueux, épouvantait les

servantes et montait avec elles dans les chambres bourgeoises,

où leurs patrons et leurs patronnes s'indignaient au nom de la

Justice et de la Vérité, en buvant leur café au lait.

--Est-ce qu'on va permettre qu'un innocent périsse?

--Ce n'est pas Dieu possible!

L'ingénieuse Gertrude n'avait pas tout à fait menti; elle avait

simplement prévu l'inévitable. En effet, messieurs les bourreaux,

dès patron-minet, s'étaient présentés dans le cachot du condamné:

garnis à l'intérieur d'une soupe bien chaude et d'un vin d'épices

encore plus chaud, ils se trouvaient d'humeur charmante.

Ils parlèrent amicalement à leur client d'un jour, et rien, dans

leurs propos, ne se ressentait de cette morgue qui est coutumière

aux subalternes, lorsque pour un moment, ils deviennent les

maîtres. Ils plaisantèrent ce vagabond sur le viol dont il

s'était rendu coupable dans les bois, et qu'il allait expier

sous du bois; sans vaine pruderie, ils le renseignèrent sur les

effets honorables de la pendaison; leur rire était sonore, plein

de santé, et Dieudonat, par politesse, s'efforçait de rire avec

eux, mais n'en avait pas grande envie. L'idée d'être pendu avait

décidément cessé de lui plaire; son goût pour les aventures

nouvelles ne l'excitait plus ce matin, plus du tout. D'abord, il

était mal en point; l'étrange maladie qu'il venait d'acquérir lui

glaçait le sang et les os; son âme immortelle en restait flapie;

il n'avait appétit à rien, ni à vivre, ni même à mourir, ce qui

pourtant est la dernière fantaisie des gens découragés: ses bras

pendaient sous le poids des mains, sa tête penchait vers l'épaule,

ses genoux chaviraient et sa peau se hérissait de froid, tandis

que les bienveillants fonctionnaires lui ôtaient ses habits pour

lui faire revêtir la chemise des pénitents.

Déjà son torse était à demi-nu; il dit avec douceur:

--Je n'ai pas bien chaud...

--C'est la peur, mon camarade; tette une goulée.

Il but, à la gourde, une eau-de-feu qui le fit tousser, faute

d'habitude, et les bourreaux, gaiement, lui tapèrent le dos entre

les omoplates. Un des aides déployait devant lui, en la faisant

claquer, l'ample robe noire, qui lui parut vilaine et triste.

--Rien de tout cela ne m'amuse, et je regrette bien de vous donner

une peine inutile, mais je souhaite qu'on ne me pende pas. Ainsi

soit-il!

--Tu en as de bonnes, mon fieu!

Ils continuèrent leur besogne; sa chemise était enlevée; ils le

virent sans aucun voile: leur hilarité fut énorme.

--Un eunuque!

--Qui viole les filles!

--Comment que t'as fait?

--Donnez-moi la chemise, s'il vous plaît: je n'ai pas chaud.

--Savoir, dit le geôlier, si ce ne serait pas là ce qu'on appelle

une erreur judiciaire?

Le bourreau se récria:

--Tu crois aux erreurs judiciaires, toi? Je donne pas dans ces

bourdes-là: c'est des inventions de malandrins, pour discréditer

la justice!

--Dame! il n'a peut-être pas violé la fille, ce garçon, puisqu'il

est châtré.

--Faut tout de même bien qu'il l'ait violée, puisqu'elle est

enceinte.

Entre ces deux arguments incompatibles, les braves gens, fort

embarrassés, réfléchissaient de leur mieux, et Dieudonat

grelottait, nu comme un ver dans le cachot humide.

--La chemise... J'ai froid...

--Qu'est-ce qu'on va faire, pour lors?

Malgré les protestations du bourreau en chef, qui grognait contre

le temps perdu, le geôlier courut chez le juge.

L'homme aux hermines sommeillait encore auprès de son épouse,

coiffé d'un casque-à-mèche et le nez dans les couvertures: il

rêvait d'une oie aux marrons, quand on vint si mal à propos lui

couper sa béatitude.

--Réveillez-vous, monsieur le Fiscal!

En ce temps-là, les plus hauts personnages, voire les rois et les

duchesses, qui d'ailleurs couchaient sans chemise, ne voyaient nul

inconvénient à recevoir les visiteurs dans la chambre à dormir,

comme nous les accueillons dans la salle à manger: les pudeurs

varient. Au bruit qui se faisait autour de son sommeil, maître

Touillechair entr'ouvrit un œil déjà maussade. Une chambrière tira

les rideaux des fenêtres, et la lumière fut.

--Qu'est-ce qui arrive? Qu'est-ce qu'on me veut?

Debout, au pied du lit et vaguement ému, le porte-clefs cherchait

des mots et ne trouvait que des idées, à cause du renflement que

faisaient sous le drap les nobles formes de l'épouse, réputée pour

ses adultères; il réussit pourtant à exposer les faits.

--Que me contez-vous là? Un eunuque! Vous êtes fou?

Le citoyen officiellement chargé d'être juste se dressa sur son

séant, et son buste velu de noir s'érigea entre les courtines

vertes, à côté du bloc conjugal. La majesté lui faisait défaut; il

se grattait les côtes avec véhémence, et ses ongles laissaient sur

sa peau jaune de longues rayures roses.

--Un eunuque? Vous êtes sûr?

--Je l'ai vu comme je vous vois.

Inquiété par cette comparaison, le juge abaissa son regard sur

lui-même et remonta la courtepointe. Mais sa bourgeoise bouscula

tout, en maugréant au creux de l'oreiller:

--Qu'est-ce là? Allez-vous maintenant rendre des arrêts dans votre

lit?

--Eh! madame mon épouse, tenez-vous en repos, car vous errez

étrangement, si vous croyez qu'un lit n'est pas un lieu séant

au travail judiciaire: nos vénérables aïeux ne pensaient pas de

la sorte; pour entendre un procès et en délibérer, les rois du

temps jadis s'étendaient sur leur couche, lit de justice, et sans

doute ils voulaient nous donner à entendre, par ce symbole, que la

quiétude est de nécessité primordiale dans les œuvres de justice;

sans doute aussi, c'est en souvenir du lit royal, et par une

interprétation exagérée du symbole, que quelques-uns d'entre nous

s'endorment sur leurs sièges.

Dieudonat: Roman · 第 14 / 21 段