descendre dans la même splendeur, avec la même certitude.
--Elles vont au but, sans erreur, et votre force les dirige, mon
Dieu! Elles ont la science divine, et je n'ai que la science
humaine. J'en suis excédé, à la fin, tant j'abuse du droit de me
tromper, et je voudrais ignorer tout, pour n'être conduit que par
votre sagesse, comme elles, ô mon Dieu! comme elles et les plus
humbles de la terre.
Un petit garçon, remarquant qu'il parlait tout haut, vint
curieusement se poster à sa droite, et il l'examinait d'en
bas avec un œil futé. Il portait, en bandoulière, une sacoche
d'écolier: ses mollets étaient nus, et la plume avait rayé d'encre
les manches de sa blouse à carreaux. Sitôt qu'il se vit découvert
par le seigneur qui parlait seul, il envoya ses regards admirer
l'horizon, et malgré lui, il riait au paysage.
--Tu es gai, mon petit ami?
--Ui, m'sieu.
--Comment t'appelles-tu?
--Onuphre.
--Quel âge as-tu?
--Onze ans.
--J'avais ton âge quand j'ai connu les Gutenberg, et j'inaugurais
la série des cogitations néfastes...
--Si'ouplaît?
--Tu rentres du collège? Ça te plaît d'étudier?
--Uim'sieu.
--Beaucoup?
--Nom'sieu.
--Quel est le jeu que tu préfères?
--Courir.
--Et le jour que tu aimes le mieux?
--Jeudi.
--Pourquoi donc pas le dimanche?
--Le dimanche, il y a la messe, et puis on sort, avec papa, et
puis maman, et puis ma sœur, et des habits; mais le jeudi on
s'amuse plus.
--Alors, tu aimes t'amuser?
--Im'sieu.
--Plus qu'étudier?
--Sûr!
--Oui, oui, mais il faut travailler tout de même, n'est-ce pas? et
préparer des examens, des concours, se faire une position, pour
gagner sa vie, plus tard, quand on sera grand, quand papa sera
vieux?...
La voix de Dieudonat chevrotait dans sa gorge, avec cet anxieux
tremblement de l'honnête homme qui va commettre une mauvaise
action et qui la prépare. En même temps, l'écolier avait pris une
figure presque inquiète.
--Ça te fait de la peine, ce que je te dis là?
L'écolier haussa une épaule, lentement, pour exprimer quelque
impuissance, et le philosophe sentit là une misère secrète:
aussitôt il oublia la sienne.
--Tu as un souci? Raconte. Je veux savoir.
Un peu étonné d'obéir, le garçonnet, tout d'une haleine, confia
que, sans doute, il ne pourrait pas continuer ses études; que son
père, employé chez un commerçant, allait perdre sa place à cause
d'une faillite imminente; que sa mère s'en désespérait à l'avance
et que bientôt on n'aurait plus de pain.
L'entraînement de raconter, l'occasion d'intéresser, en excitant
son jeune esprit, allumaient ses prunelles brunes, et gaiement
il narrait l'histoire lamentable. En l'écoutant, Dieudonat se
remémorait la parole sacrée: «Si vous ne devenez pas comme des
enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu». Et il
songeait: «Le royaume de la terre, j'en ai fini; je n'ai plus
d'espoir que dans le ciel».
Mais, tout à coup, les Crieurs-de-nouvelles passèrent en courant.
Ils proclamaient le suicide d'un riche marchand et de sa femme,
leurs disgrâces domestiques, auxquelles était mêlé le Prince
Dieudonat, et leur ruine, et la miraculeuse disparition du Prince.
L'enfant devint tout pâle:
--Le patron de papa qui est mort...
--Celui qui vient de se tuer était le patron de ton père?
--Oui... Plus de pain... Maman pleure... Au revoir, m'sieu.
--Arrête, écoute!
--Je n'ai plus le temps, m'sieu; maman pleure.
--Deux minutes pour gagner vingt ans de ta vie! Onuphre, tu as
entendu parler de Dieudonat, qui peut tout ce qu'il veut?
--Oui, papa le déteste et dit qu'il a causé nos malheurs et bien
d'autres.
--Ton père dit vrai: ce Dieudonat fait beaucoup de mal, et
cependant il n'est pas cruel; il réparerait, s'il pouvait.
Ecoute-moi de toutes tes forces. Cet homme-là, mon petit ami,
a étudié beaucoup, beaucoup, et il en sait plus que tous tes
maîtres ensemble; il a réfléchi sur chacune des sciences. Eh
bien, puisque tes parents ne peuvent plus t'envoyer au collège
et puisque Dieudonat est cause de votre misère, il te donnera le
fruit de son travail, si tu veux, et tu seras très savant, tout
d'un coup, dès demain, si tu veux; sans avoir besoin de rien
apprendre, tu passeras les examens les plus difficiles, tu pourras
enseigner, prêcher en chaire, ou parler au théâtre, et tu seras
l'enfant prodige, célèbre dans toutes les villes, apte à tous les
emplois, et tu gagneras en une soirée, si tu veux, plus que ton
père en une année. Veux-tu?
--C'est pas une farce?
--Tu auras son esprit et il aura le tien. Veux-tu, Onuphre?
--Je veux bien, moi.
--Puisque tu y consens, je...
Au moment de formuler son vœu, le magicien, pris de scrupules,
leva ses deux mains vers le ciel:
--Mon Dieu, ne vais-je donc pas encore faire du mal en repassant à
autrui ce que votre faveur m'avait donné de trop? Les biens dont
l'usage ne me tente plus pourront nourrir une famille, améliorer
le sort de cet enfant, qui sera bientôt un homme, et alléger
son existence, autant qu'ils surchargent la mienne. Je m'en
débarrasse, il est vrai, mais ne jugez-vous pas, mon Dieu, qu'il
est bien temps pour moi de vivre sans pensée, et qu'il est temps
aussi que je cesse de nuire en pensant de travers, tandis que cet
enfant ne pourra rien de plus qu'un homme?
Le soleil venait tout juste de disparaître à l'horizon: Dieudonat
interrogeait un ciel majestueusement désolé, car la nature est un
miroir où nous ne découvrons que le prolongement de nos âmes.
Devant l'éclatante broderie des cumulus frangés de pourpre, il
songeait que les nuages sont l'haleine de la planète, une vapeur
exhalée par la terre où l'on souffre, une buée de soupirs qui
s'efforce à monter vers le paisible azur, et qui n'y peut pas
atteindre, et qui saigne à la fin du jour.
--Oh! m'sieu, vous voyez?
--Quoi donc, âme légère?
--Le nuage! On dirait un aigle en or qui attaque un ours assis; il
l'attaque par derrière et l'autre lève les pattes: il est comique,
vous voyez?
--Pas encore... Mais toi, persistes-tu à souhaiter le don d'une
science infuse et d'un cerveau qui comprend tout?
--Ce serait trop chance, m'sieu!
--Pour nourrir ta mère et ton père, dis que tu les veux, tu les
auras!
--Je les veux! jeta l'enfant en éclatant de rire.
--Que donc je sois Onuphre, et tu t'appelleras Epagomène, comme
il te convient désormais; je te donne ma science et ma pensée en
échange des tiennes. Ainsi soit-il!
Aussitôt, le front de l'écolier se rembrunit; dans ses prunelles,
profondes comme des puits, une eau lourde d'idées luisait
mystérieusement, et ses sourcils étaient barrés d'une grave
énergie.
Mais, dans le même instant, Dieudonat délivré de lui-même et de
ses philosophies, cessa de prendre garde à ces sortes de choses;
il pivota sur les talons, et vite, pointant l'index vers le soleil
couchant, il se mit à crier:
--Non, mais, je t'en prie, regarde-le, l'ours qui allonge les
pattes! Il ne tient plus assis! Voilà qu'il tombe sur le nez! Il
est comique: tu le vois?
L'enfant répondit avec condescendance:
--Je ne le vois plus, monsieur.
Après quoi, d'un air cérémonieux, il ôta sa casquette, fit un pas
vers le Prince, et le regarda droit en face:
--Que votre Noblesse ait la bonté de m'excuser, dit-il, si je ne
puis rester davantage en sa compagnie: mon père et ma mère doivent
être tourmentés par les nouvelles de ce soir, et il me tarde de
les rejoindre. Je salue respectueusement Votre Noblesse.
Dieudonat se retenait de rire et pensait à part lui:
--Il est risible, ce vieux gosse qui joue à l'homme.
D'une seconde pirouette, il s'en débarrassa définitivement,
et l'oublia; puis, sans plus s'occuper des gens heureux ou
malheureux, il s'accouda au parapet du pont, et s'installa pour
voir les nuages amusants.
QUATRIÈME PARTIE
XXV
DÉBUTS DE DIEUDONAT DANS LA CARRIÈRE D'HOMME INFÉRIEUR
N'essayons pas de le dissimuler: devant ce splendide coucher de
soleil, l'altruiste venait de commettre un acte d'égoïsme, et
de la pire espèce: en se donnant des airs de libéralité, et en
parfaite connaissance de cause, il avait cédé à son prochain
une fort mauvaise affaire, qui l'incommodait depuis longtemps
et il avait pris en échange une chose excellente. Ces sortes
de transactions sont très recherchées dans le monde, et bien
notées; mais s'il est vrai qu'on les honore, elles honorent
peu. Tout au moins faut-il ajouter que Dieudonat avait l'excuse
du découragement, et que cette circonstance est la seule dans
laquelle nous surprenions ce brave homme en flagrant délit
d'astuce et de perversité; ce qu'il y a de plus désolant, au point
de vue moral, c'est qu'un acte si bas soit également le seul,
parmi tant de belles actions, dont il n'eut jamais à se plaindre
ni à se repentir.
Bien au contraire, il entra aussitôt dans la période heureuse de
sa vie.
Il avait dit à Galéas: «J'expierai, je m'en charge». On doit
supposer qu'à ce moment il projetait de se sacrifier sans réserve
au bonheur d'autrui, pour se punir d'avoir sacrifié les autres
à son propre plaisir. Mais il allait vraiment un peu vite en
besogne, et, somme toute, sa première journée de sacrifices
expiatoires avait été singulièrement avantageuse, puisqu'il
commençait par donner ce qui fait souffrir.
Imaginez, en effet, quel état d'insouciance et de belle
humeur s'épanouirait sur la terre, si l'on abolissait cette
amplificatrice des maux que nous appelons la pensée: il donnait
son intelligence! Imaginez aussi en quelle calme béatitude
s'écouleraient les jours du monde, si on en retirait les drames
et les comédies que suscite partout, chez les gens et les bêtes,
le désir involontaire de propager l'espèce à laquelle ils
appartiennent: il donnait sa virilité! Délivré d'elles deux, il se
débarrassait des mille soucis qu'elles comportent, autant dire de
tous les soucis.
Les regrettait-il, au moins? Pas même, et tout regret de
cette nature lui était interdit, car ces deux apanages-là
jouissent d'un privilège vraiment exceptionnel, puisqu'il nous
est indispensable de les posséder au plus haut point pour en
déplorer l'insuffisance: d'une part, en effet, les individus
trop intelligents s'inquiètent seuls de ne l'être pas assez, et,
d'autre part, les libidineux sont les seuls à se plaindre de la
limite que leurs forces imposent à leurs appétits.
Quant à l'abandon de sa beauté et de son œil gauche, il le
comptait pour rien, sa jolie figure ne l'ayant jamais occupé, et
son œil droit lui paraissant, depuis qu'il prenait l'habitude de
s'en servir à l'exclusion du gauche, tout à fait suffisant pour
voir.
Grand enfant d'un mètre soixante-seize, avec le corps vigoureux
de sa trente-cinquième année et l'âme sereine de ses onze ans, il
s'en allait à l'aventure.
--Je voudrais voir des choses!
Et son vœu se réalisait. A l'heure du crépuscule, il était sorti
de la ville; il avait dormi sous un gros arbre et s'était réveillé
au soleil, juste à temps pour croquer des pommes encore froides;
puis, gaiement il était reparti, chemineau radieux, vagabond sans
besoins, lancé droit devant lui, au hasard, n'ayant ni but ni
volonté, insoucieux de demain et oublieux d'hier.
S'il faut en croire la pluralité des philosophes, il aurait dû ne
se souvenir de rien, puisque la notion de notre identité réside
en la mémoire, et qu'il avait donné les trésors de la sienne.
Mais qui dira si les dieux n'ont pas établi une distinction qui
nous échappe, entre la mémoire des idées apprises et celle de
nos propres actes, l'une éphémère et l'autre moins aliénable, la
science et la conscience?
Toujours est-il que le nouveau Dieudonat, pour une raison ou pour
une autre, se rappelait confusément quelques bribes de son passé,
comme on se rappelle au réveil les incidents d'un rêve: il savait
son nom, son origine et son pouvoir magique, mais il n'attachait
à ces choses qu'une médiocre importance, et surtout n'en tirait
aucune vanité; de son existence antérieure, il gardait tout juste
ce qu'il lui fallait pour jouir de l'avoir changée; ses remords
ne le tourmentaient plus: ils traînaillaient derrière lui, dans
la poussière des routes ou la brume des horizons, et lorsqu'ils
faisaient mine de le vouloir lanciner, il s'en délivrait à la
manière des gamins qui s'évadent de l'importunité et qui, dans un
temps de galop, éventent leurs soucis et les sèment sur le chemin.
Les passereaux le virent qui gambadait dans la rosée, qui riait
aux arbres, aux nuages, et qui dormait sous bois, siestait au
rebord du fossé, jouait avec les scarabées et poursuivait les
papillons. Lorsqu'il avait faim ou soif, il souhaitait des fruits
aux branches ou une source dans le ravin, et il les trouvait
aussitôt.
Il s'enivrait de paysages, savourant les lointains, avalant la
lumière qui lui descendait dans le cœur et dilatait sa vie;
l'harmonieuse tiédeur des tons égayait son sang dans ses veines
comme eût fait la chaleur d'un vin, et des voix chantaient en lui,
à l'unisson des couleurs. Comme c'est beau, la terre, et comme on
le sait peu! Comme elle est vive en son immobilité, sous cette
enveloppe d'air qui vibre! Il la découvrait et l'inventait pour
son usage. Jusqu'alors, à la regarder en penseur, il ne l'avait
pas vue, n'y voyant que lui-même: à présent, il en cherchait les
coins où elle cache des chefs-d'œuvre, il la guettait au tournant
des sentiers, la surprenait au revers d'un coteau, d'une haie,
d'un rocher, toujours ingénieuse, toujours nouvelle; il l'aimait
d'un amour juvénile et récent: il communiait avec elle. La nuit,
il aimait les étoiles: il ne savait plus leurs noms ni leurs
distances, mais elles n'en étaient que mieux accessibles à sa
rêverie enfantine: l'énorme poésie d'épouvantements et de vertiges
que font tournoyer les soleils, il n'en savait plus rien, mais il
avait reconquis la naïve admiration de ce qui brille; couché sur
le dos, il jouait à s'éblouir de cette joaillerie céleste, et il
s'endormait en essayant de compter, dans leur écrin de velours
nocturne, les diamants de la Sainte Vierge.
Il était libre, il était seul, et il goûtait candidement sa
solitude en liberté. Il aimait la vie pour la vie, et c'était la
première fois.
--Je ne veux pas qu'on me retrouve!
Et il allait, usant l'espace, dépensant les heures, les jours, les
semaines, silhouette d'ailleurs assez grotesque sous ses habits
de Cour, dont le satin s'était déchiré aux ronces et moucheté de
boue, et cendré de poussière; les plumes défrisées de sa toque
pendaient piteusement sur son oreille, et bien plutôt on l'aurait
pris pour un saltimbanque en détresse que pour un fils de roi
faisant son tour du monde. Qui donc l'aurait reconnu? De l'ancien
Dieudonat, il ne portait plus que des loques, et guère davantage
il ne ressemblait à Galéas: sa barbe avait poussé; ses cheveux
mal peignés s'allongeaient sur son cou; sa santé naturelle et
son existence sauvage avaient purifié le teint de l'Archiduc;
les lèvres redevenaient rouges, et leur rictus s'adoucissait en
bons sourires; les menaces de l'œil vairon s'étaient veloutées de
tendresse; le front du Borgne, plissé naguère par des courroux et
des calculs, se déridait comme un lac après la tempête et brillait
d'ingénuité; toute cette face jadis inquiétante s'ouvrait
maintenant comme un franc livre où les passants lisaient la
probité d'une âme heureuse.
De fait, tous lui étaient amis, tant il avait besoin d'aimer, et
tant il rayonnait de bonté caressante; parce qu'il avait renoncé
à son esprit, son cœur l'emplissait tout entier, et débordait
de lui, en commisérations soudaines, en désirs d'offrandes, en
sympathies perpétuelles. Il abordait les gens sans les connaître,
et tout de suite il les connaissait depuis des mois. Il escortait
les rouliers qui dévident le long ruban des routes, et leur
égayait le chemin en devisant ou en chantant des rondes, tandis
que de la main il chassait à coups de fougères les taons qui
ensanglantent la croupe des chevaux.
Rien ne lui plaisait tant que de donner: joie facile à ce pauvre
si riche, joie doublée désormais, car sa nouvelle enfance venait
d'y découvrir un jeu et des gaietés dont il ne se lassait point.
Le jeu était simple et quotidien: on invite quelque charretier à
partager le repas frugal, et le gaillard ne manque pas de dire,
après avoir mangé:
--Un bon coup de vin, là-dessus, voilà ce qu'il faudrait.
--J'en ai précisément caché dans ces taillis une fort ancienne
bouteille...
On s'enfonce dans le fourré, on feint de chercher, on peste, on
s'attarde, et lorsque le moment arrive où le roulier se moque, on
reparaît avec le vin! Un autre jour, c'est la tranche de lard, ou
une aune de boudin fumant qui sort en triomphe du bois désert:
les gens ouvrent une large bouche pour s'émerveiller, avant de
l'ouvrir pour manger.
--Tu serais pas sorcier, des fois?
--Peut-être bien, peut-être que si...
Quant à dire quoi ni comment, jamais le grand enfant n'y voudrait
consentir, tant la farce lui semble bonne, et tant la mine est
drôle de ses convives stupéfaits.
Ces compagnons d'une heure disparaissent: on ne les rencontrera
plus jamais; ils ne laissent rien derrière eux, n'ayant creusé
dans la mémoire aucun sillon de peine, ni semé leur graine de
souci. D'ailleurs, Dieudonat est seul bien souvent, car toujours
quelque chose d'inconnu ou de merveilleux, là-bas, le tente et
l'appelle hors du grand chemin. Si la solitude cesse de lui
plaire, et si l'envie le prend de voir des visages, il a vite fait
d'entrer dans une métairie ou une auberge.
A la ferme, son accoutrement, tout d'abord, égayait les gars et
les filles; mais il ne s'en émouvait guère et sa bonne humeur
avait bientôt désarmé les malins. Dans les auberges, l'aventure
était plus scabreuse; l'hôte et sa prudente commère avaient
méfiance d'un gars si étrangement vêtu, qui n'exhibait ni sou ni
maille, et qui tendait un jambon ou une oie grasse, pour son loyer
d'une nuit dans la grange. On flairait un voleur; plus d'une fois,
il dut déguerpir sous la menace des archers. Il détalait alors,
sans tristesse ni rancune, se garant de la police comme on se gare
de la pluie: les injures et les averses sont les accidents du
voyage, et la vie est bonne quand même! En route pour ailleurs!
Dès qu'il avait dépassé le coteau, il oubliait le pays, les gens
ou l'ondée: un coup de brise balayait le passé, et un rayon de
soleil dorait tout l'avenir, tant l'avenir est chose courte!
Mais voilà qu'un jour il avise, sur l'heure de midi, une garcette
assise au rebord d'un fossé: elle est toute jeune, avec la taille
d'une femme et le regard d'une enfant; sur son front cuivré par
le hâle, ses cheveux châtains ont des reflets de métal, et sa
face brille, patinée de soleil, vernie de sueur, et ses traits
sont immobiles de chaleur, en sorte qu'elle a l'air d'être en
bronze. Sa bouche profonde et ses yeux d'émail s'ouvrent dans
un étonnement mélangé de langueur, et sous l'ombre grêle d'une
aubépine, elle reluit, mouchetée de lumière. Ses vaches, alentour,
rousses entre le vert du pré et le bleu du ciel, paissent dans la
clarté.
Dieudonat s'arrête et contemple: cette grave enfant aux yeux
stupides et rêveurs comme ceux de ses bêtes, si chaste en sa
brutalité, si poétique en sa rudesse, et qu'on sent presque
sainte à force d'ignorance, ne serait-elle pas sortie d'un missel
ou d'une légende? Elle ressemble à la Bergère de France, qui
s'éblouit quand les voix vont parler dans l'arbre...
--Bonjour, la fille!
Il se rapproche, et la candide enfant, sous le regard d'un homme,
baisse les yeux comme un chien sournois, guigne d'en bas et rit
en-dessous. Mais il n'y prend pas garde et se rapproche encore.
--Dis un peu comment tu t'appelles...
--Clémentine.
--J'aperçois là dans ton panier un oignon cru et du pain dur:
c'est un maigre festin, la fille, et j'ai dans ma besace une
poularde qui vaut mieux, avec du vin, sans compter les pommes. On
va manger nous deux, hein?
Il s'installe à côté de la pastoure, qui lui fait place, et les
provisions apparaissent: une lueur de convoitise s'allume dans
les yeux angéliques de l'enfant, qui louche vers les victuailles,
et lorsque ses jeunes dents s'enfoncent dans la chair grasse ou
font craquer les os, lorsque ses lèvres onctueuses baisent et
sucent les pilons d'or, elle cligne des paupières voluptueusement,
et toute l'animalité humaine s'épanouit sur son visage de brute
virginale. Elle boit et ses joues s'allument. Des laboureurs
passent au loin. Elle croque les pommes, remue les jambes, rit
en montrant le fond de sa gueulette rouge, et sur le penchant du
talus ses sabots égayés cognent l'un contre l'autre. Les arbustes,
derrière, font une cachette propice; les laboureurs, là-bas,
là-haut, sont des silhouettes qui ne voient rien, et des milliers
d'abeilles bruissent infiniment sur le coteau planté de vignes. Si
Dieudonat voulait... Mais il ne veut plus, et ne comprend même pas
que l'heure du berger sonne dans la bergère.
Elle s'étend sur le dos et ses cils se rejoignent, comme des ailes
diaphanes; ils battent encore un peu. On dirait qu'elle attend: le
sommeil, peut-être, ou un rêve? Dieudonat le pense, du moins, et
rien de plus; assis à deux pas d'elle, il admire avec ravissement
ce bien-être éphémère qu'il a mis dans une créature de Dieu.
Mais soudain la créature de Dieu, sans dire quelle mouche la
pique, sursaute en poussant de grands cris. Sa voix aiguë jaillit,
perce le paysage et file en volée de flèches, par le travers des
rayons verticaux qui tombent du soleil. Épouvante ou douleur?
Cet appel de bête blessée a déchiré le calme des lointains: les
campagnards courbés ont relevé la tête et cherchent.
--Au secours! Au secours!
Dieudonat se penche vers la fille qui se démène dans l'herbe
et dont les deux pieds s'agitent avec furie vers les petits
nuages blancs qui stationnent dans le ciel bleu. Du sommet des
coteaux voisins, les paysans armés de fourches dévalent à grandes
enjambées, et la fille hurle toujours.
--C'est la Clémentine, avec un chemineau!
Les hommes, congestionnés par la course, et le front en sueur,
arrivent, entourent le couple: les jambes nues de la petite
vachère se rabattent dans l'herbe, hors de ses jupes retroussées.
Pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner ce qui vient de se
passer là; tout le monde le devine excepté le sorcier. Des coups
lui tombent dru sur les reins et sur les épaules; des poings
rustiques lui écrasent la face: alors il commence à comprendre.
--Bonnes gens, je vous assure...
On ne l'écoute guère. La vierge des champs se relève, avec l'aide
des femmes qui sont arrivées tard pour rabattre sa jupe, et elle
geint, elle cache ses yeux derrière ses poings, elle s'efforce de
pleurer, de parler, et elle bredouille des mots salés de larmes.
--Est-ce que ça y est, dis?
--Oui, dame, ça y est!
Le chemineau essaie vainement de nier; sa victime n'en crie que
plus fort, affirme, jure qu'elle est femme et s'en désole; les
matrones l'interrogent: alors, elle raconte, elle précise, comment
la chose est arrivée et comment la chose se passe; au narré des
détails, les commères et les gars hochent la tête et simulent de
la colère, mais leurs cœurs sont en appétit, et, faute de mieux,
les coups se dépensent sur le museau de l'innocent; il saigne et
les coups redoublent: toujours la vue du sang avive l'indignation
des consciences.
Dieudonat, congrûment rossé, partiellement bleui, reçut les
menottes, et d'étapes en étapes, on l'emmena jusqu'à la ville où
siège la justice humaine.
Le juge était vêtu d'une robe noire bordée d'une fausse hermine
où les queues s'écoulaient comme des larmes également noires,
pour bien prouver aux accusés qu'on porte leur deuil par avance:
le bon chemineau put même constater que ce deuil préalable se
porte très longtemps, car il attendit deux mois pleins, tandis
qu'on instruisait son cas. Il ne s'en plaignit pas, étant d'humeur
docile, s'accommodant de tout et trouvant un plaisir nouveau à
chaque condition nouvelle; son cachot lui rappelait vaguement
certaine cellule de monastère qu'il avait habitée jadis:
--Autant que je me souviens, j'étais resté là-bas pendant sept
ans. Ça devait être monotone, sept ans toujours pareils. Ici, au
moins, on a de l'imprévu.
Les pompes de la justice obtinrent son admiration. Également il
admira la perspicacité des tribunaux humains, car on lui démontra,
clair comme le jour, qu'il était bien connu et qu'il s'appelait
Onuphre.