--Je te comprends, Anoure.

--Ah! Monseigneur comblerait le rêve de ma vie!

--Pour répudier les crimes de mon égoïsme, et pour réparer

les torts que l'on eut vis-à-vis de toi, je te cède ce que tu

demandes. Va, et que le souhait s'accomplisse.

A ces mots, le visage d'Anoure s'empourpra; ses petits yeux

enfouis dans la graisse brillèrent d'un éclat neuf. Quel que fût

son contentement, l'eunuque en retrait d'emploi prit à peine le

temps de crier merci. Il se sauva dans le palais, peut-être pour

vérifier la munificence du magicien, peut-être dans la crainte

qu'il ne révoquât son présent.

C'est en cette occasion mémorable que Dieudonat put voir

le dos d'un homme vraiment heureux; tandis que cet objet

rare s'engouffrait dans l'ombre d'une porte, il l'examina

attentivement: c'était un dos tout rond et penché en avant, comme

s'il eût fléchi sous son fardeau d'espoirs, avec une tête baissée

qui se ruait dans l'aventure, à la manière des taureaux.

Alors Dieudonat, l'âme allégée d'un peu, tourna le dos à son tour

et s'en alla loin des amantes.

XXIII

LE PLUS PUISSANT DES HOMMES ENTREPREND UNE TACHE QUI RENCONTRE

DIVERS OBSTACLES

--Me voilà laid, me voilà neutre, débarrassé de deux avantages qui

m'ont servi à faire du mal...

Il sortit du palais d'Armide, et descendit les marches. L'Angélus

de midi sonnait dans les clochers, et le soleil piquait d'aplomb.

En traversant la Place où des foules l'avaient acclamé, mais qui

maintenant était déserte, il baissait la tête vers les pavés

blancs de lumière: ces cubes de grès, usés par le frottement de

tant de lassitudes, enfoncés par des générations de misères,

impassibles sous le faix toujours renouvelé de la détresse

humaine, lui semblaient exhaler vers lui la muette confidence

des pas traînés sur eux, et dans le bruissement des pierres

surchauffées de soleil, il croyait entendre l'innombrable voix du

passé.

--Qu'on a vécu, mon Dieu, qu'on a souffert ici! Et vous avez

voulu encore que l'on souffrît par moi. Où me conduisez-vous,

maintenant? Je m'en vais, mais où vais-je? Expier, je le

veux, mais comment réparer? Les jours que je vivrai désormais

appartiennent à ceux qui ont pâti de mes erreurs. Mais où

sont-ils? Partout et par milliers! Ils sont trop et que faire?

Sa tête était si lourde, si lasse, qu'il se réfugia dans l'ombre

d'un platane, auprès d'une fontaine; il essayait de penser, et

longtemps il resta le front dans la main. Il but dans le creux

de sa paume; les idées fuyaient de son crâne comme l'eau fraîche

entre ses doigts.

--Allons... Au hasard, n'importe où! Car, à chercher ainsi, je ne

trouverai rien... Que Dieu me guide vers mon devoir, s'il daigne.

Il se mit en marche. De rares passants commençaient à traverser

la Place. Tout à coup un inconnu, richement habillé, mais dont

le vêtement était gris de poussière et le front trempé de sueur,

s'élança vers lui et lui embrassa les genoux en criant:

--Altesse! Altesse! Est-il possible? Pour que je trouve dans la

rue Votre Sérénissime Altesse, il faut que Dieu lui-même l'ait

envoyée sur mon chemin, et je suis sauvé, grâce à Dieu!

--Sans doute vous me prenez pour l'Archiduc Galéas. Je ne le suis

pas, malgré la ressemblance qui vous trompe.

--Altesse, je vous en supplie, ne raillez point! Comment

pourrais-je confondre avec un autre le Sérénissime Archiduc qui

m'a prodigué les marques de sa bienveillance? Votre Altesse n'a

pas oublié qu'elle me fit l'insigne honneur de s'adresser à moi

lorsqu'elle voulut contracter un emprunt de cent mille écus, à

l'occasion du tournoi?

--Je ne suis pas celui que vous pensez.

--Altesse, par pitié! Je n'ai plus que peu d'heures à vivre! Au

coucher du soleil, si je n'ai pas payé quarante mille écus, on me

saisit: un créancier impitoyable, qui fut autrefois mon ami et

qui a juré ma ruine, mène l'affaire en secret, sous le couvert

d'un usurier qui se montre à sa place. Quarante mille écus! Et

pour cette somme infime, que dans quelques semaines je pourrais

rembourser dix fois, on m'égorge ce soir.

--Je vous atteste que s'il dépendait de moi...

--Altesse, deux misérables m'ont réduit à cette détresse où me

voici, le vicomte d'Avatar et le prince Dieudonat.

--Dieudonat? Que vous a-t-il fait?

--L'histoire est simple, Monseigneur. Ce vicomte d'Avatar que

votre Altesse connaît peut-être, car il est reçu à la Cour...

--Je l'ai rencontré jadis chez des brigands; poursuivez.

--Il arriva nu-pieds, voilà tantôt seize ans; il m'intéressa,

ou plutôt il me charmait, par sa grâce perverse et l'élégance

d'un cynisme: les natures trop droites ont un jour, dans leur

vie, quelqu'une de ces tendresses bizarres pour le vice; il

m'éblouissait, je l'aimais, je l'ai secouru et nourri, j'en ai

fait mon plus intime compagnon et je le présentais aux amis de

mon père. C'est ainsi qu'il put fréquenter la maison d'un riche

Lombard, séduire sa fille unique et devenir son gendre, puis son

associé, et peu après son héritier: aujourd'hui, tout-puissant sur

la place, il a l'oreille des ministres et fait l'homme honorable.

Il ne me pardonne pas d'avoir été le confident de sa bassesse et

l'artisan de sa fortune: j'en pourrais trop dire sur sa vie! Il

me hait. Sa femme est parente de la mienne et c'est lui qui les a

toutes deux conduites au Palais. Votre Altesse sait le reste.

--J'ignore absolument...

--Toutes les deux sont devenues les maîtresses de l'immonde

Dieudonat!

--De...

--Pour le couple d'Avatar, ce n'était là qu'une amusette: ceux-là

sont d'un monde qui joue à l'adultère, faute de mieux, et qui

promène les épouses dans les cabarets où l'on soupe. Ils font la

fête, eux! C'est ainsi du moins qu'ils appellent leur dépravation.

Mais ma pauvre femme chérie, qui était si loyale et si pure, si

bonne, si heureuse avec mon amour, comment s'est-elle éprise du

prince aventurier? Par quel sortilège? On ne sait pas, on ne peut

pas savoir, on ne peut pas comprendre! Elle-même n'en pourrait

rien dire et elle ne conçoit que son remords, qui la ronge, qui

la tue! Ah! quelle scène, lorsqu'elle est venue à moi qui ne me

doutais de rien, et qu'elle s'est jetée à genoux en me contant la

faute irrésistible, et en implorant mon pardon!

--Alors?

--Pour consoler la douce enfant et l'arracher à cet envoûtement

maudit, j'ai dû fuir, disparaître, l'emporter; je n'aimais qu'elle

au monde: j'ai tout laissé là! Le moment se trouvait mal choisi;

les rentrées ne se sont pas faites; la caisse d'un commerçant,

c'est comme la mort, qui ne veut pas attendre. L'ennemi me

guettait: ce soir, il m'exécute. Ma femme a décidé de mourir

avec moi, et elle s'en réjouit, disant que c'est la délivrance.

D'ailleurs, que ferait-elle sur terre, quand je n'y serai plus?

Ah! la sauver, et vivre encore avec elle, auprès d'elle, pour

elle! La vie nous était si bonne! Votre Altesse nous rendra la vie!

Dans un élan de son cœur, Dieudonat résolut de tout faire pour

réparer ce désastre dont il était l'auteur, et déjà il cherchait

le remède: arrêter la ruine imminente, et fournir le moyen de

payer sans délai, c'était là le premier devoir. Un scrupule le

troubla cependant: «J'ai juré que jamais plus je ne ferais de

l'or.» Acculé au dilemme d'être impitoyable ou parjure, et de

choisir entre deux fautes, il fit promptement réflexion que par

l'une il persévérerait dans les œuvres de son criminel égoïsme et

sacrifierait les innocents; par l'autre, il ne ferait tort qu'à

lui-même.

--Déjà ce couple a trop peiné par moi: Dieu me pardonnera un petit

mal pour un grand bien, et s'il ne me pardonne pas, j'expierai

selon sa rigueur, ce qui sera justice. Amen.

Aussitôt il forma le vœu que quarante mille écus fussent dans la

main de l'homme qui attendait. Mais cette main resta vide, et

l'homme disait:

--Votre Altesse ne m'accorde pas de réponse?

Le sorcier, de toute sa volonté tendue, forma le souhait pour

la seconde fois. Il observait la main avec anxiété; il n'y vit

apparaître ni lingots, ni monnaies. Alors, une angoisse lui serra

la gorge: «Mes souhaits sont irrévocables!» Il comprit que son vœu

antérieur de ne plus faire d'or s'était réalisé comme les autres,

et que sa propre volonté l'avait dessaisi pour toujours.

--Hélas! dit-il, je ne peux rien pour vous, et cependant Dieu

m'est témoin que je vous eusse aidé de tout mon cœur, au péril de

mon âme! Je suis pauvre.

--Ah! Votre Altesse est pauvre? répondit le passant, qui sourit

avec amertume.

Dieudonat vit les yeux de cet homme; ils étaient fiers, résignés,

et il dut détourner les siens.

--Je vous jure que je n'ai pas un sou vaillant!

L'homme qui allait mourir salua sans répondre, puis il fit deux

pas en arrière.

--Soit, dit-il.

--Vraiment, ne pourrais-je rien autre?

--Rien, Altesse.

--En êtes-vous bien sûr? Cherchons ensemble! Je peux beaucoup,

mais je n'ai rien, plus rien que ma personne!... Monsieur,

n'accusez pas Galéas qui est étranger à mes actes! Je ne suis pas

Galéas!

--Je n'accuse personne, Altesse. Je renonce, voilà tout.

--Allez au Palais, demandez l'Archiduc ou son surintendant!

--Je quitte ce surintendant, qui m'a éconduit avec les mêmes

excuses; je n'ai plus qu'à quitter l'Archiduc, qui veut bien aussi

s'excuser d'être dans la misère.

Il salua de nouveau et partit; Dieudonat le poursuivait en

suppliant:

Ne vous tuez pas! Ne damnez pas vos âmes, songez à la vie

éternelle!

L'inconnu se retourna:

--Par grâce, et puisqu'il vous est impossible de nous sauver, en

acquittant vos dettes, laissez-nous donc mourir en paix.

Il s'exprimait cette fois avec un calme empreint de gravité si

noble que son bourreau y reconnut la tranquillité des défunts: le

condamné, qui venait visiblement d'accepter son destin, portait

déjà le sacre de la mort; Dieudonat, frappé de respect, baissa la

tête, et le vivant cercueil s'en alla par la rue déserte.

--C'est ma faute, c'est ma faute! Que leur sang retombe sur

moi, détestable fou que je suis, détestable par les désespoirs

que je sème, et fou par l'impuissance où j'ai voulu me mettre

de réparer mes crimes! N'ayant fait que du mal avec de l'or,

j'en ai stupidement conclu qu'il est nuisible, et je l'ai aboli

pour l'heure où il eut été bienfaisant. Mon Dieu, je le savais,

pourtant, que rien n'est absolu, que nulle chose n'est bonne

ni mauvaise en soi-même, et que notre choix seul décide de ses

vertus. Je l'ai commentée en dissertations savantes, cette

vérité-là, et pas plus qu'un niais je n'ai songé à m'en servir.

Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu, entre l'imbécile et

le sage?

Une voix, dans le vent, lui répondit:

--Rien qu'une...

Dieudonat s'apprêtait à chercher laquelle, quand tout à coup il se

frappa le front:

--Je pouvais tout au moins empêcher cet homme d'aller mourir! Je

n'avais qu'à lui ordonner de vivre, et je n'y ai même pas songé!

Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu?...

--Rien qu'une...

--Où est-il à présent, ce malheureux? Où le retrouver?

Il se mit à courir dans la direction que le passant avait prise:

il le cherchait, à droite, à gauche, et se dépêchait au hasard.

Le fleuve lui barra la route, mais un pont s'allongeait devant lui.

--Je veux rencontrer l'être qui va mourir pour moi, je le veux!

A ce moment, une femme penchée au milieu du pont et qui regardait

l'eau enjamba la balustrade de pierre; il s'élança pour la retenir

et put l'empoigner par le pan de sa robe, en même temps qu'il

formulait un vœu:

--Ne sautez pas!

Elle se laissa docilement ramener, mais elle regardait son sauveur

d'un air désolé: il eut l'impression d'avoir vu ailleurs ce doux

visage, ces yeux lointains, et d'avoir entendu cette même voix qui

maintenant gémissait:

--Il n'y a plus de place pour moi sur la terre: je vais dans l'eau.

--Dans l'enfer!

Un cercle de curieux les entourait déjà.

--Pourquoi m'avez-vous arrêtée? Je recommencerai. Mon enfer est

ici. Je ne crois pas à l'autre monde.

--Je vous prescris d'y croire et de craindre la colère de Dieu.

Aussitôt, la femme se signa dévotement et proféra:

--Je crois en Notre-Seigneur et la vie éternelle.

Ensuite elle devint pâle et fut prise d'un frisson; puis elle

ajouta:

--J'ai peur, maintenant. Je n'oserai plus mourir.

--Êtes-vous donc si désespérée? Dites-en la cause, afin que je

vous aide.

--J'aimais. Je me suis donnée. Je vais être mère. J'ai honte. Mon

père m'a chassée. Je suis toute seule.

--Épousez votre amant.

--Les pauvresses comme moi n'épousent pas les princes tels que lui.

--Il est prince? Il s'appelle?...

--Dieudonat.

La foule, qui grossissait, grogna; alors seulement, la jeune fille

s'aperçut que des gens l'écoutaient: elle se cacha la face.

--Pourquoi me faites-vous raconter mon déshonneur devant ces

hommes? Par quel pouvoir et de quel droit? Laissez-moi m'en aller,

puisque vous m'empêchez de mourir.

--Vous épouserez votre prince, je m'y engage.

Son outrecuidance parut grotesque; un ouvrier se mit à rire:

--C'est peut-être vous qui les marierez de force?

--Moi-même. Je suis Dieudonat.

La gaieté se fit générale, et tout de suite on oublia la fille

douloureuse. Une harengère glapit:

--Dieudonat? Tout le monde connaît sa figure! Tu n'as donc jamais

regardé la tienne de profil?

--Il pouvait pas, il n'a qu'un œil.

--Et il vous raconte ça avec une voix d'eunuque!

--Je suis un castrat, en effet, et je ressemble à Galéas, mais je

reste Dieudonat.

Alors les voix baissèrent, pour murmurer: «Un fou...»

Mais il se rapprocha de la jeune femme:

--Je reste Dieudonat pour réparer mes fautes: je réponds de vous

et de notre enfant.

--Laissez-moi! Vous me faites horreur! Je ne vous connais pas!

--Il faut me suivre. Venez.

La malheureuse s'achemina, pour obéir, mais en tordant ses doigts

entrelacés, et elle se lamentait:

--Ce n'est pas vous que j'aime! Je ne vous ai jamais vu!

Laissez-moi!

L'ouvrier joua des coudes:

--En voilà assez, à la fin! Si vous ne lui flanquez pas la

paix, à cette petite, je vas m'en mêler et vous jeter à l'eau,

moi! C'est-il parce que vous portez de beaux habits, qu'on vous

laissera enjôler une pauvre fille? Elle n'a que trop connu les

gars de votre espèce! Il me tourne les sangs, le magot, avec ses

mines de commander!

Cette énergie obtint l'approbation du peuple. Un tout petit

bourgeois, vieillot et soigneusement rasé, s'avança derrière ses

lunettes, et, regardant Dieudonat à hauteur du menton, il prononça

ces mots:

--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur; d'après votre

vêtement, vous m'avez l'air d'un gentilhomme; néanmoins, tout

noble que vous soyez, permettez-moi de vous dire que si vous êtes

véritablement un eunuque, on ne conçoit pas que vous réclamiez

la paternité d'un enfant, ou que vous proposiez le mariage à une

jeune personne; mais on conçoit fort bien qu'elle repousse vos

civilités et se plaigne de votre insistance. Il faut la laisser

tranquille. Voilà mon sentiment.

--C'est bon, c'est bon, cria l'ouvrier. Trottez, la belle: on se

charge de l'eunuque. Allez!

--M'en aller? Où donc aller? Je n'ai plus de maison, je n'ai plus

de famille! Je voulais m'en aller dans l'eau, et maintenant je ne

veux plus, parce que j'ai peur de l'enfer!

Elle secouait ses mains au-dessus de sa tête. Des femmes

l'entraînèrent. Dieudonat cherchait son devoir. Le petit bourgeois

hocha un crâne sentencieux:

--Il aurait peut-être mieux valu la laisser boire un coup.

--Y a pas d'erreur, fit l'ouvrier.

--Car, en somme, l'enfer du Bon Dieu, je veux bien croire qu'il

existe...

--Mais personne ne l'a vu, tandis que celui de la terre...

--Personne n'y échappe.

--Pour sûr!

--Avec un enfant sur les bras, je la vois fraîche, dit la

poissarde, et son gosse serait mieux dans le canal.

Le petit pâtissier grinça:

--Il n'y est que trop, dans le canal!

On rit. La sagesse populaire devenait grivoise, comme d'usage.

Dieudonat, pour ne plus entendre, se pencha vers le fleuve:

--Si pourtant ils avaient raison, et si l'enfer n'existait pas,

elle serait, dans ce grand lit d'eau, plus à l'aise que dans la

rue...

Peu à peu la foule se dispersa derrière lui. Déjà le soleil

déclinait à l'horizon: le fleuve glorieux se dirigeait vers cette

clarté, poussant ses lourdes ondes comme une lave d'or.

--C'eût été là vraiment un beau lit funéraire!

Il regarda les flots couler, toujours pareils, toujours pareils.

--Oh! las, mon Dieu, que je suis las, et pourtant je commence à

peine. Je parle de réparer, et voilà comment je répare! Un couple

d'heureux, l'épouse et l'époux, aurait pu encore bénir la vie, et

je les laisse mourir; une paire de miséreux, la mère et l'enfant,

traînera le boulet des années, et je les condamne à vivre: je ne

savais pas! Dans une charitable intention, j'empêche une femme de

se noyer, et quand je l'ai contrainte à ne plus attenter à ses

jours, j'entrevois que la tombe serait son unique refuge: je ne

savais pas! Dans le repentir de mes fautes, je me sépare de ce par

quoi j'ai tant péché, octroyant ma beauté à celui-là, ma virilité

à celui-ci, et cette double abnégation m'empêche de sauver une

existence brisée par mon caprice: je ne savais pas! Jamais je ne

sais! Je ne veux que le bien et ne fais que le mal! Les meilleurs

sentiments me procurent les pires résultats. Tout m'est erreur!

J'entasse sottise sur sottise. Quelle différence faites-vous donc,

mon Dieu, entre l'imbécile et le sage?

--Rien qu'une, répéta la voix.

XXIV

L'HOMME SUPÉRIEUR SE DÉBARRASSE DE CE QU'IL AVAIT DANS LA TÊTE

Le piteux philosophe se retourna pour voir qui répondait: il ne

trouva derrière lui que le petit vieillard propret, fort occupé

pour l'instant à répandre la buée de son haleine sur le verre de

ses lunettes.

--Vous dites?

--Je n'ai pas soufflé mot; je souffle mes verres et je pense en

avoir le droit, oui, monsieur, le droit, sans en rendre compte.

--Je suis loin de le contester, et je regrette seulement que vous

n'ayez rien dit, car vous parliez tout à l'heure avec un accent de

certitude...

--Apprenez, monsieur, que personne ne m'a jamais accusé d'avoir

aucun accent, et que je n'arrive pas de mon village; je connais le

monde, monsieur, et pour ce qui est de la certitude, je possède

tout juste celle d'un homme qui n'a rien à se reprocher. Voilà ma

réponse, monsieur.

--Rien à vous reprocher? Vraiment?

--Apprenez, monsieur, que je m'appelle Léonard Dubois, Dubois

Léonard, oui, monsieur, et que j'ai tenu pendant trente-cinq ans

les registres de l'État, et que personne, monsieur, jamais, au

grand jamais, personne ne m'a fait l'injure de douter que je sois

un honnête homme.

--En ce cas, vous savez où est le devoir?

--Le devoir, monsieur, comment ignorerais-je où est le devoir?

J'espère bien qu'à votre âge, vous n'en êtes plus à chercher où

est le devoir?

--Si fait.

--Je vous plains, monsieur.

--Et je m'en plains bien davantage. Ne consentiriez-vous pas à me

dire, où il est, le devoir?

Le petit vieux adapta lentement ses lunettes au sommet de son

nez, en accrocha les pattes derrière ses oreilles, baissa les

paupières, et du bout des deux doigts écartés il assura les verres

en avant de ses yeux qu'il rouvrit, non sans dignité.

--Le devoir, monsieur, c'est de faire ce qu'on doit. Je n'en

connais pas d'autre.

--Ah?

--N'en doutez point, monsieur. J'ai appliqué ce précepte pendant

toute ma vie, monsieur, et je compte ne pas m'en départir. Je vous

en souhaite autant, oui, monsieur, je vous le souhaite.

--Mais, pour savoir ce qu'on doit faire?

--Un honnête homme n'ignore pas ce qu'il doit faire, monsieur.

Voilà mon sentiment.

Il s'exprimait avec sévérité, et sans doute l'effort intellectuel

lui avait fatigué le cerveau, car il retira son chaperon pour

éponger son crâne, qui était une chose allongée en forme de

courge, lisse et blême. Dieudonat ne pouvait se tenir d'admirer

cet objet et de le trouver enviable. Il dit:

--Notez pourtant, monsieur, que j'obéissais à un devoir quand je

me sacrifiais afin de rapprocher la princesse Aude et Galéas; or,

ce devoir accompli me met maintenant hors d'état d'en accomplir un

autre qui se révèle plus impérieux, et que j'ignorais.

En entendant ces paroles, Maître Léonard s'éloigna doucement

à reculons, ainsi que la prudence le conseille, en face d'un

individu qui parle sans forfanterie de rapprocher les princes et

les princesses: car ce langage dénote à l'ordinaire plus de folie

que de raison. Sur quoi, Maître Léonard, en son âme et conscience,

se rappela: «Il ne faut pas exciter les fous.» Prêt à se retirer,

mais poli, il salua, et il se croyait quitte, lorsque Dieudonat le

retint par la manche.

--Ne me touchez pas, je vous prie! Je n'admets pas qu'on me

touche; voilà mon sentiment.

--Je ne vous ferai aucun mal, ou du moins, je l'espère, car il me

faut bien reconnaître que je ne manque guère à nuire aux créatures

que j'approche. Je désirerais seulement vous poser une question.

--Posez, monsieur, mais à distance; je ne vous refuserai pas mes

lumières.

--Tel que j'ai pu vous juger, Maître Léonard, d'après quelques

propos éminemment judicieux, j'imagine qu'il a dû vous arriver

maintes fois, au cours de votre carrière, de rencontrer des

personnages malappris...

--Parfois, monsieur, même trop souvent.

--Sans nul doute, ces gens grossiers, après avoir entendu

l'admirable bon sens de vos réflexions, de vos déductions, ont

répliqué en comparant votre intellect à celui de divers animaux

terrestres ou marins, tels que l'âne et le veau, l'oie, l'huître

et la moule, ou bien à différentes parties du corps masculin,

féminin, ou communes aux deux sexes, telles que le pied, le...

--Cela m'est arrivé, en effet, monsieur, mais de si basses injures

ne pouvaient pas m'atteindre.

--J'en suis tout convaincu, et, si je ne me trompe, vous vous

consoliez sans délai, en pensant que vos interlocuteurs étaient de

simples imbéciles.

--Des idiots.

--Vous allez donc pouvoir me dire quelle distinction vous faites,

maître Léonard, entre l'intelligence et l'imbécillité?

--L'imbécillité, c'était eux.

--Indubitablement: l'imbécile, c'est toujours l'autre, mais

l'homme intelligent, de haute intelligence, qu'est-ce donc, maître

Léonard?

--Le contraire de l'imbécile.

--En êtes-vous bien sûr, et ne croiriez-vous pas que, loin d'en

être le contraire, il en est tout bonnement l'exagération? Le vent

disait tantôt qu'il y a entre eux une différence, rien qu'une, et

je l'entrevois depuis que je me compare à vous.

--Excusez-moi, monsieur, je suis attendu...

--Vous n'avez donc pas à vous presser, et je conclus: le penseur

est celui qui pense le plus de sottises, puisqu'il pense plus que

les autres. Car il faut bien le reconnaître, monsieur, les hommes

de la plus haute intelligence et de l'imagination la plus vive

sont exposés à commettre des stupidités monstrueuses que les sots

ne concevraient point; certaines hauteurs de l'aberration exigent

des facultés presque géniales, et un dévergondage d'idées qui tout

d'abord suppose la richesse des idées, et qui se trouve par cela

même interdit aux âmes moyennes. Les imbéciles restent frappés de

stupeur en face de ces prodiges qui les dépassent tant, et ils

haussent les épaules de pitié: ils n'ont pas tort.

--Vous n'avez pas tort, non, monsieur. Mais j'ai le regret de vous

fausser compagnie. Je vous salue bien. On m'attend.

--Attendez aussi, Maître Léonard; je voudrais, en souvenir, vous

laisser un présent.

--Un cadeau, monsieur?

Le petit bourgeois se rapprocha avec un visage agréable: les fous

ont quelquefois de brusques générosités dont les honnêtes gens

peuvent tirer profit.

--Oui, maître Léonard, un cadeau. Je connais un homme que le ciel

a doté, paraît-il, de façon tout exceptionnelle, et qui médite

depuis un quart de siècle; sa mère a reçu l'assurance du génie

qu'il doit avoir; il a lu des livres innombrables et retenu ce

qu'il lisait: son cerveau est une encyclopédie, et si vous aviez

le moindre désir de posséder ce crâne magistral, en place du

vôtre, vous me voyez tout disposé à vous en faire don.

Le digne retraité qui, vaguement, avait espéré une tabatière

ou une épingle de cravate, et auquel on offrait des trésors

spirituels, recula d'épouvante; il toisa le fou et s'enfuit.

--Voilà un sage, dit Dieudonat, voilà assurément un sage,

puisqu'il refuse; le premier acte d'incontestable sagesse que je

rencontre dans le monde, c'est un crétin qui l'accomplit.

Dieudonat: Roman · 第 12 / 21 段