qu'elle fût, et le Roi veillait sur la vôtre. Pensez-vous qu'il
eût toléré une atteinte quelconque à sa Poule-aux-œufs-d'or? La
fortune du pays reposait sur votre existence, faiseur d'écus, et
votre vie était sacrée comme la patrie elle-même! L'espoir de la
patrie, vous êtes cela, bel ami. Toucher à vous, ou l'essayer, ou
y penser, est crime de haute trahison qui mérite la potence ou la
hache, et la nation entière partage là-dessus les sages sentiments
de son Roi. Profitons-en. Tout vous est loisible, mon cœur! Je
vous l'ai dit, n'en doutez plus, et venez vous seoir près de moi.
--Ma conscience est écrasée de honte par l'avilissement universel
que je créais sans le savoir.
--Eh là! quelles pompeuses paroles! L'avilissement universel?
Si cette idée-là vous offusque, rayez-la et vous le pouvez: des
exceptions ont confirmé la règle.
--Des époux se sont irrités?
--Et des fiancés, des pères, des frères, voire parfois des fils...
--Alors?
--Alors, on les a mis à l'ombre, pour leur rafraîchir les idées.
--Personne n'a perdu la vie?
--Peu de personnes: le Roi s'arrangeait, le Roi n'est pas méchant,
mais le respect des justes lois ne s'obtient que par des exemples.
--Horreur!
--Bah! Les jaloux en prison compensent les jaloux qui emprisonnent
leurs femmes, et s'il a paru nécessaire d'envoyer quelques
forcenés au gibet, je ne les vois pas plus à plaindre que les
malheureuses expédiées dans un autre monde par la colère de leurs
maris.
--Dans un autre monde?
--Ah çà! pensez-vous donc, cousin, que pas un d'eux ne s'est
vengé? Que tous ont accepté en souriant la disgrâce de leur amour
trompé, de leur honneur bafoué, de leurs foyers éteints? Que
pas une n'a payé son écot et le vôtre? Si vous aviez quelque
connaissance du monde, et surtout si vous aviez, comme moi,
feuilleté les rapports de la police...
--Eh bien?
--Sur les centaines de créatures que vous avez tenues là,
heureuses et vivantes, combien sont mortes à cette heure et
combien d'autres vont mourir!
--Là, vivantes et heureuses, là!
--Vous pouvez supposer tous les drames: ils furent! Toutes les
formes de la rage ou du désespoir: elles sont! Des maris qu'on
ne reverra plus, parce qu'ils rôdaient en armes autour de votre
palais; des épouses étranglées au retour, des enfants orphelins,
des vierges enceintes, des familles déshonorées, des pères fous,
des fiancés et des amants qui boivent l'oubli dans le poison, et
d'aimables demoiselles qui, par furie de vous ravoir après vous
avoir eu, ou par impatience d'y réussir, s'en vont chercher la
paix au fil de la rivière...
--Mon Dieu! mon Dieu!
--Vous êtes admirable! D'inconscience ou d'innocence, mais
admirable, assurément! Vous n'imaginez même pas que les jours
ont des lendemains, que les causes produisent des effets, que
les semailles préparent des récoltes. Vous semez, advienne
qu'advienne, et vous vous dites: «Les femmes sont futiles.» Je
n'en disconviens pas, mon cher, et je veux tout à l'heure vous en
administrer la preuve; mais notre futilité est la chose du monde
qui se paie le plus cher, même quand elle est gratuite. Donnez de
l'or ou n'en donnez pas: il ne compte guère, quoi qu'on dise, et
les larmes, mon bon ami, sont l'unique rançon des baisers.
Cette reine bien informée se tut et tapota les coussins autour
d'elle; puis, lorsqu'ils furent à son gré pourvus de bosses et de
creux, elle ajouta:
--Maintenant, beau cousin, venez près de moi, car le temps passe
et c'est assez nous occuper des autres.
Mais l'Irrésistible ne la regardait même plus. Il marchait
à grands pas à travers la salle, et se lamentait à coups
d'exclamations, de phrases rétrospectives, de remords éloquents;
il arrachait ses cheveux bouclés et maudissait l'heure de sa
naissance. La Majesté, pendant ce monologue errant, patientait et
s'impatienta.
--Beau cousin, prenez garde; vous m'importunez, beau cousin.
Lasse enfin, elle se leva, puis avec une lenteur vraiment royale,
elle remit son voile épais, et se dirigea vers la porte; sur le
seuil, elle se retourna:
--Je vous apportais le bonheur dans la gloire, et vous préférez un
cachot? A votre aise!
Insensible aux menaces, il continuait d'arpenter la salle, en se
frappant la poitrine:
--Assassin! assassin!
La Reine n'était pas encore sortie de la maison que déjà le Chef
des eunuques avançait la tête entre deux portières et jetait:
--La princesse Aude, Monseigneur! Voici la princesse qui vient,
comme les autres! Je la reconnais sous son voile!
La fille du Roi entra en coup de vent, comme au théâtre.
--Gaude est ici! Ne dites pas non! Je l'ai vue venir! Je la
surveille! Pour les autres, passe! Mais belle-maman, je ne
veux pas, vous entendez, je ne veux pas! Je vous défends! Oh!
faites-moi la grâce, cousin, de ne pas prendre avec moi ces airs
de candeur qui ne vous vont guère et qui ne me trompent pas
davantage. Sous prétexte que je suis une ignorante jeune fille,
ne supposez pas que je ne comprenne rien à votre manège: je sais
ce qu'elles viennent faire chez vous, toutes, tant qu'elles sont.
Parfaitement, je le sais! Et si vous croyez que j'y prends du
plaisir, sans cœur? Oui, sans cœur, sans cœur, sans cœur!
Elle se mit à pleurer avec véhémence, poussant des cris pointus,
martelant le tapis à coups de talon et battant ses grands yeux de
ses petits poings à fossettes.
--Oui, sans cœur, sans cœur, là! Parce que moi, je vous aime, et
vous le savez bien, et que je ne vous permettrai plus du tout de
câliner toutes ces dames-là quand vous serez mon mari, de les
câliner comme il fait, toute la journée et toute la nuit, le sans
cœur qui ne m'aime pas!
--Je vous aime comme la mignonne amie, la sœur cadette qui va
se marier bientôt; car vous êtes fiancée, Aude, la fiancée d'un
autre...
--Jamais je ne l'épouserai, ce vilain-là, qui est trop laid, et
bête aussi, et qui est borgne, avec un œil crevé! Est-ce que vous
me voyez, méchant, dites, est-ce que vous m'imaginez passant ma
vie en face d'une seule prunelle, devant une figure à cheveux
roux, qui me regarderait avec son œil crevé? Je ne l'aimais pas
dans le temps, mais, depuis que vous êtes venu, je le déteste! Et
je l'ai dit à Papa-Roi, et Papa-Roi m'a dit que nous aurions la
guerre s'il renvoyait mon fiancé; mais je m'en moque, de la guerre
où je ne vais pas, et je ne veux point de cet affreux fiancé-là,
parce que j'en veux un autre, qui est bien plus joli, et qui le
sait trop, le sans cœur!
Elle ne sanglotait plus, mais, larmoyante encore, elle boudait
avec une moue gentille, dont elle marquait la ponctuation de ses
phrases. Dieudonat, que hantaient les révélations de la Reine et
qui écoutait peu, répondit:
--Oui, vraiment, j'ai agi en homme sans cœur.
--Pour sûr, et l'Archiduc est plus gentil que vous, car il fait
tout ce qu'il peut pour me plaire, lui; il me dit des compliments
qui sont idiots, mais ce n'est pas de sa faute, puisqu'il ne sait
pas en inventer de meilleurs, et il m'envoie des bouquets, et il
m'offre des bagues, des colliers, des pendants d'oreilles, de
tout, et bien d'autres choses, et je m'en moque, parce que je les
voudrais de vous, et jamais vous n'avez eu l'idée du moindre rang
de perles, ni même d'une fleur qui m'aurait fait plaisir! Vous
trouvez ça gentil?
--Monstrueux.
--Là! Vous êtes un monstre et vous en convenez!
--Et vous pouvez aimer un être si méchant?
--Il faut bien, puisque je l'aime.
--Malgré son manque de cœur?
--Ça n'a rien à voir.
--Et pourquoi, petite Aude, à cause de quoi m'aimez-vous?
--Vous le savez bien, fat, et vous voulez me le faire redire.
Elle lui prit les mains, l'attira vers elle, le fit asseoir à
ses côtés, sur les coussins que, tout à l'heure, la Reine avait
creusés de ses formes plus amples, et elle gazouillait:
--Parce que je te trouve joli, oh! joli, si joli! Toutes, nous te
trouvons joli! Il y en a qui aiment tes yeux, il y en a qui aiment
tes mains; et d'autres, c'est ta voix qu'elles adorent, et puis
d'autres...
--Et la petite Aude?
--Moi, c'est ton nez, dont je raffole! Et tes cheveux aussi...
Quand j'ai vu tes mignonnes narines, qui faisaient ça, comme ça,
j'ai compris tout de suite que j'allais t'aimer. Ensuite, au
moment où je m'y attendais le moins, et c'est juste le moment où
tu me faisais ta révérence, j'ai vu là, au-dessus de ta tempe
gauche, là, une mèche de cheveux qui se tortillonnait... Oh!
alors, j'ai compris que je t'aimais pour la vie!
--Petite Aude, ne seriez-vous pas un oiseau?
--Plaît-il?
--En sorte que si quelque autre avait mes mignonnes narines, qui
font comme ça...
--Vous êtes drôle! Chacun a ses narines, et c'est les vôtres que
je veux, celle-là et puis celle-ci...
Du bout de ses doigts roses aux ongles bien polis, elle picorait
une narine après l'autre, et le bien-aimé laissait faire, occupé
qu'il était à réfléchir sur les causes occasionnelles de l'amour,
dont les origines sont si modestes et les conséquences si
terribles. Mais la jeune princesse, impatientée de cette rêverie
trop longue, finit par lui pincer le nez, rageusement. Dieudonat
essayait de se dégager, et la pucelle s'animait, les yeux
brillants, les dents enfoncées dans la lèvre, et tout son petit
corps se trémoussait déjà.
--Futile enfant! dit le philosophe.
Mais sa voix si jolie était nasillarde, car la futile enfant ne
lâchait pas le nez du philosophe.
A ce moment, l'eunuque accourut pour la troisième fois, et cria:
--Le Roi, Monseigneur, voici le Roi qui vient!
La princesse lâcha le nez, car elle avait besoin de ses deux mains
pour les battre l'une contre l'autre.
--C'est bien fait, que Papa-Roi me trouve ici! Il nous mariera
tout de suite, et l'Archiduc déclarera la guerre. C'est bien fait,
bien fait!
Dieudonat regardait tristement cette joie.
--Il n'y a pas à nier, dit-il, voilà bien la futilité qu'annoncent
les étymologies. Mais il faut maintenant, si je le peux encore,
endiguer le torrent de misères qu'elle a déchaîné grâce à moi.
On entendait, au loin, le bruit des hallebardes frappant les
dalles du perron pour annoncer l'entrée du potentat. La petite
princesse, ravie, scandait du doigt cette musique de menace,
et redressait en bataille son joli buste aux seins guerriers.
Dieudonat, debout auprès d'elle, attendait.
--Seigneur, mon Dieu, dans cette nuit de lassitude, et seul en
face des étoiles, j'ai demandé le suprême bonheur d'amour et vous
me l'avez présenté sous trois formes: la continence d'un castrat,
la passion d'une femme mûre, la légèreté d'une enfant. Mais je
crois comprendre pourquoi l'Eunuque est venu le premier.
XXII
IL SE DESSAISIT, EN FAVEUR DU PROCHAIN, DE QUELQUES MENUS AVANTAGES
La Reine Gaude avait couru chez le Roi Gaïfer.
--Gaude, ma mie, je vous vois là bien en courroux.
--Je quitte Dieudonat.
--En vérité? A cette heure, il est dans son palais et joue aux
dames.
La Reine n'était pas d'humeur à plaisanter.
--Sire, on se gausse de toi.
Elle n'eut pas la maladresse de prétendre que le bourreau d'amour
l'avait sollicitée, et bien lui en prit, car le roi savait
pertinemment qu'elle eût peu résisté. Elle dit:
--Ta Majesté est dupe! Je m'en doutais. J'ai voulu savoir. Je suis
allée. Tu n'ignores pas, j'imagine, qu'un dévergondage scandaleux
règne dans la maison de cet aventurier et que ses mœurs sont la
honte du pays?
--C'est affreux, dit le roi avec tranquillité.
--Mais tu ignores, sans doute, qu'il est décidé à ne plus faire
d'or, jamais plus?
--Il le prétendait autrefois, mais j'ai su changer son esprit.
--Tu n'as changé que ses mœurs.
--Cela revient au même, ma mie. Vous n'entendez rien aux affaires
du gouvernement; j'ai pourri cet homme et je l'ai dans la main,
car entre mille autres cadeaux, je lui ai donné une chose dont on
ne se dépêtre plus: des besoins.
--Allez-y voir, beau Sire, et si tu ne me crois pas, fais comme
moi: demande-lui ce dont tu as envie.
L'autocrate, inquiet d'abord, puis furieux, ceignit son épée et se
précipita chez son fils adoptif. Il fut désagréablement surpris de
trouver là sa propre fille, qu'il ne cherchait pas.
--Que fais-tu ici?
--L'amour, papa.
--Nous aviserons plus tard à ce détail. J'ai à régler avec
celui-ci, pour l'instant, des comptes d'un autre genre! Est-il
vrai...
Mais Dieudonat l'interrompit sans déférence:
--Est-il vrai, ô Roi, que j'aie causé dans ce pays tant de maux et
de désespoirs?
--Il s'agit bien de cela! Je ne te reproche rien de ce que j'ai
consenti pour ton plaisir: je n'y ai marchandé ni les femmes de
mon royaume, ni les hommes qui leur étaient trop proches. Laissons
ces balivernes. J'ai soldé d'avance, et l'on me dit que tu refuses
de payer à ton tour.
--La douleur des âmes meurtries, ô Roi, comment se paiera-t-elle?
--Avec de l'or, et tu vas m'en donner!
--Jamais plus ma volonté ne produira un gramme d'or.
--Pour un gramme, à ton aise, c'est une montagne qu'il m'en faut!
--J'ai fait serment de ne plus rien donner qui ne fût de moi-même.
--Fort bien pour les femmes, cela, mais ton Roi réclame autre
chose.
--L'expiation de mes fautes? Je suis prêt à la subir.
--Pas de phrases, du métal! Regarde par la fenêtre et vois cette
montagne aux cimes de granit: ordonne qu'elle soit changée en or!
--Et mes crimes, à ce prix, me seront pardonnés?
--Tout ce que tu as fait, tu pourras le refaire, et tant qu'il te
plaira.
Le magicien cacha sa face dans ses mains:
--Dieu juste, qui voyez ce bas monde, vous m'avez appris chez
mon père comment l'or désorganise un peuple, et vous m'enseignez
à cette heure comment il déprave les âmes; ô Dieu, Conscience
suprême qui tolérez ces choses, votre nom serait-il donc
Indifférence?
--Es-tu prêt?
Les mains de Dieudonat glissèrent le long de son visage pâle, et
il répondit:
--Je suis prêt.
--A l'œuvre donc! Ta vie me répond de ton obéissance. Tes vœux se
réalisent: fais ton vœu!
--Le voici: que tu t'asseyes et te taises, mauvais père, mauvais
pasteur, et que toute ta Cour vienne céans.
Dans la minute même, la rumeur d'un complot courut dans le palais.
Les uns disaient: «Dieudonat s'est emparé du Roi et du sceptre,
avec la Reine.» Les autres: «Le Roi a fait jeter Dieudonat en
prison, avec la Reine.» Tous se précipitèrent pour congratuler
le pouvoir, quel qu'il fût. Ils entrèrent en foule dans la salle
d'onyx, et virent le monarque silencieusement assis; Dieudonat
se tenait debout à sa droite; Aude souriait dans un coin. Leur
attitude parut énigmatique; les gens n'y découvraient aucun indice
qui leur permît de savoir quel maître ils devaient saluer. Dans
le doute, ils se rangeaient contre les murs, et plus personne ne
voulait se risquer le premier à des propos compromettants. Enfin,
Dieudonat prit la parole:
--Hommes de ce pays! Lui, votre souverain, et moi, votre hôte,
nous avons souhaité vos présences pour faire devant vous amende
honorable des crimes dont nous fûmes les deux complices. Nous vous
avons lésés ou insultés, par ma luxure et par sa tolérance; nous
avons scandalisé les peuples en leur donnant de haut l'exemple
d'une double ignominie. Éclairés maintenant sur notre forfaiture,
égoïsme libidineux de moi, égoïsme cupide de lui, nous en faisons
pénitence par un acte public, et nous vous demandons très
humblement pardon.
Le Roi muet s'agitait sur son siège en grimaçant avec des rides
torturées de colère; les courtisans, épouvantés par les effets du
remords sur un masque royal, ne le surveillaient qu'à la dérobée
et fuyaient son regard, par crainte que, dans la suite, il ne se
souvînt d'avoir rencontré leurs prunelles.
Dieudonat poursuivit:
--J'ai vécu parmi vous pour y apprendre à vos dépens que l'amour
est une médaille frappée de douleur au revers. A nos dépens,
vous apprendrez que toute puissance est misérable, d'autant plus
misérable qu'elle paraît plus grande: car celui-ci est un monarque
par le hasard des destinées, mais si, par un hasard meilleur,
il avait été simplement portefaix sur le port, il n'aurait pas
démérité plus qu'un autre; sa malchance et la vôtre le firent
naître sur un trône, et parce qu'il pouvait trop, il a fait plus
de mal. J'en ai fait davantage encore, parce que je pouvais
davantage: plus puissant qu'un roi, je fus aussi plus détestable,
car j'ai désolé deux royaumes.
Ayant articulé ces phrases que chacun pouvait, à son gré, trouver
profondes ou creuses, il abaissa ses yeux vers le monarque. Alors,
on vit Gaïfer se démener sur son séant, ouvrir la bouche pour
crier, secouer furieusement la tête, en signe de dénégation, et
tirer son glaive; toujours assis, il brandissait en l'air cette
lame invincible, au grand péril des mouches.
--Ne te fatigue pas de la sorte, dit le magicien. Ton fer n'est
pas une preuve: il ne peut rien contre la Vérité. Puisqu'une
faveur du sort te permet de l'ouïr une fois en ta vie, la vérité,
sache l'entendre et rougis-en: tu vaudras davantage de savoir le
peu que tu vaux!
Le Roi poussa des hurlements; les ducs et pairs n'osaient bouger.
--Tiens-toi tranquille, potentat! A genoux devant tes sujets! A
genoux, comme moi, pour qu'ils nous pardonnent à tous deux. Quand
tu me regarderas avec ces yeux troubles? A genoux! Tu t'étonnes
d'obéir, parce que tu as l'habitude de commander, mauvaise
habitude pour laquelle tu n'étais pas doué. Comprends-le et
humilie-toi. Ainsi j'ordonne, et je te lègue, en partant, la tâche
de réparer autant qu'il se pourra les désordres qui furent notre
œuvre.
Agenouillés côte à côte, le Prince et le Roi se frappaient la
poitrine, mais Gaïfer, en même temps, roulait des yeux exorbités
par la fureur. Plusieurs courtisans jugèrent sage de s'éclipser;
deux ministres, à voix basse, se confièrent que ce thaumaturge
commettait la plus lourde faute en discréditant le pouvoir et ceux
qui le représentent; un archevêque hochait la tête avec tristesse.
C'est alors que l'Archiduc fit irruption dans la salle, juste au
moment où Dieudonat se relevait pour dire:
--Adieu, vous tous! Je vous laisse un roi moindre et meilleur.
Quant à moi, je m'éloigne plus chargé de peines, ô mes frères,
qu'aucun de vous, puisque j'emporte dans mon cœur toutes vos
peines réunies.
Déjà il se dirigeait vers la porte, mais Galéas-le-Borgne,
désireux de triompher sous les regards de la belle Aude, se
précipita, l'épée nue, et barra le passage:
--Tu laisses à autrui le soin de réparer tes fautes et de payer
tes crimes, et tu t'en vas, lâche! Mais, tu ne t'en iras pas, je
m'en charge, et tu expieras!
--Au fourreau, cette épée, mon ami. J'expierai en effet, mais non
comme tu penses, car nous ne pensons pas de même.
L'Archiduc voulut raidir son bras qui de lui-même remettait l'épée
au fourreau, mais le bras mieux que l'Archiduc savait ce qu'il
avait à faire, et rengaina. Tout au moins, le Sérénissime estima
qu'il devait frapper le pommeau avec violence, pour témoigner
devant tous de son énergie indomptable: il exécuta ce noble geste,
puis redressant le torse, et coulant vers la princesse un regard
de son œil unique, il commanda, d'un organe belliqueux:
--Fermez toutes les issues! Arrêtez-le!
Dieudonat répondit doucement:
--Nul ne m'arrêtera, mon ami, et on ne me fera ni rechercher, ni
poursuivre, car je le défends, et toi-même seras content de me
voir partir.
--Content de ne plus voir ton exécrable face, oui certes, et je ne
serai pas le seul!
--Telle jeune fille pourtant en serait chagrinée, puisqu'elle a
pris goût au visage que Dieu m'avait donné. Je te le donne à mon
tour, afin qu'elle se plaise auprès de toi. Ainsi soit-il!
Aussitôt, les traits de Dieudonat furent ceux de Galéas et le
donateur apparut sous les formes de l'Archiduc: borgne et roux,
avec une peau couleur de purin, et des lèvres couleur de lilas,
il gardait cependant, au fond de son œil gauche, une expression
de tendresse et d'intelligence qui rendait supportable l'aspect
de ses difformités; son âme idéalisait sa laideur, tandis que la
beauté de l'autre restait agressive et mauvaise.
Dieudonat, qui surveillait le renouvellement de l'impérial
gentilhomme, ne fut point satisfait de son œuvre; il avait espéré
mieux de la métamorphose:
--Voilà donc cette prétendue joliesse pour laquelle des créatures
ont dévasté leur vie! Il faut que nous professions pour nous-mêmes
une singulière indulgence, car mon pauvre visage m'avait paru plus
honorable, dans le temps où il était mien et où je le rencontrais
dans les miroirs. J'étais aveugle alors et je ne suis plus que
borgne: j'y gagne.
Si le prodige lui parut médiocre, les assistants montrèrent moins
d'exigence: un murmure d'admiration, d'inquiétude aussi, se
propagea dans la salle d'onyx; tous les pieds reculèrent, écrasant
derrière eux des orteils moins rapides, et malgré les ordres de
l'Archiduc, malgré les gestes exaspérés du Roi, personne ne se
souciait de porter la main sur un homme dont la puissance était
manifeste; le prestige du mystère médusait toutes les vaillances,
et des guerriers qui n'eussent par bronché devant la pointe des
lances se garaient avec épouvante, pour laisser un large passage
au départ du sorcier.
La princesse Aude avait tendu les bras et s'était élancée entre
les deux rivaux: elle les contemplait tour à tour, mécontente et
perplexe, se demandant lequel était son adoré.
Dieudonat la regardait hésiter et souriait: le sourire de ses
lèvres mauves était hideux et tendre.
Alors, elle lui dit:
--Vous êtes un vilain. Je vous déteste. Allez-vous-en.
Puis elle se rapprocha de Galéas qui avait désormais les narines
voulues, et Dieudonat sortit.
Dans le vestibule, il rencontra les servantes qui guettaient les
nouvelles, et qui tremblaient.
--Belles cousines qui me fûtes douces, je vous dis adieu pour
toujours.
Elles lui répondirent par une moue, le prenant pour Galéas
qu'elles exécraient, à cause de son inimitié pour leur prince
chéri: toutes avaient reconnu les vêtements de leur maître et
plusieurs reconnaissaient sa voix, mais pas une ne reconnut son
âme au fond de sa prunelle. Il en eut un chagrin glacial; une
froidure descendit dans son cœur, sur lequel il les avait serrées.
Tant de fois ils s'étaient ensemble donné l'illusion de fondre
deux corps et deux âmes en un seul être doué d'une âme unique!
Rien ne subsiste donc de ces moments sacrés, pas même l'instinct
du souvenir qu'une telle communion doit laisser après soi?
L'inanité des étreintes le pénétra d'horreur, et il pleura: mais
les larmes ne coulaient que de son œil gauche.
--Adieu, Cléanthis; adieu, Lélia; adieu, toutes: vous ne reverrez
plus le maître qui était votre ami, et qui renonce à vivre. Mais,
avant que je parte, dites-moi donc, comme la princesse, de quoi
était fait votre amour, puisqu'il a suffi de modifier un peu de ma
couverture extérieure pour vous détacher de ma personne entière?
Elles crurent que Galéas était devenu fou, et, acculées au mur,
elles se pressaient les unes contre les autres, pour éviter celui
qu'elles allaient pleurer: le prince passa son chemin.
Au vestibule, ses valets, qui déjà connaissaient l'algarade dans
les moindres détails, jasaient en groupe; il s'approcha pour
les remercier dans un adieu; mais ces laquais, si obséquieux
la veille, le toisèrent avec insolence; ceux pour lesquels il
avait eu plus de bonté que pour les autres lui marmonnèrent une
injure. Un seul le suivait de loin, en rasant les murailles, et le
rejoignit par derrière:
--Monseigneur...
Touché de ce courage et de ce dévouement, le Prince se retourna et
fut heureux de reconnaître le Chef des eunuques.
--Mon ami?...
--J'ai entendu, là-bas, les propos que Monseigneur tenait au Roi,
et j'ai vu ce que Monseigneur faisait pour l'Archiduc.
--Mon devoir, bien petitement.
--Et lorsque Monseigneur a parlé aux servantes, quand j'ai pu
comprendre qu'il trouvait l'amour décevant...
--Hélas!
--Alors, je me suis dit... j'ai cru pouvoir conclure...
--Achève.
--Que Monseigneur se désintéresse des... que Monseigneur renonce
aux... aux joies de ce monde...
--Je me repens et vais chercher la pénitence.
--Précisément, et je me disais: Monseigneur va désormais fuir
l'amour et les femmes, cela ne fait aucun doute; or, Monseigneur,
qui est si bon et qui peut ce qu'il veut, vient déjà de donner une
part de lui-même; peut-être que Monseigneur daignera reconnaître
le dévouement d'un serviteur zélé... par un petit souvenir... un
rien... quelque bibelot dont Monseigneur n'aurait plus l'intention
de faire usage...