dans un demi-cercle de hallebardiers et de ministres qui tous
appartenaient au sexe masculin et qui, par conséquent, ne
méritaient aucune attention: Dieudonat, sans empressement,
s'achemina vers le trône. Mais là il fut distrait, ayant
découvert, au bas des marches, la princesse Aude qui le
contemplait avec de grands yeux candides, et la reine Gaude qui
l'analysait avec de petits yeux savants; elles lui plurent, et il
salua le Roi. En même temps, il reconnut, à droite du monarque,
l'archiduc Galéas-le-Borgne, qu'il s'étonna de trouver en ce lieu;
depuis vingt ans, le Sérénissime continuait à attendre la mort
du vieil Empereur malade qui ne se décidait point à trépasser,
et l'humeur de l'héritier en était devenue de plus en plus
acariâtre: déjà trois épouses successives avaient passé de sa
couche au cercueil, et il était en quête d'une quatrième fiancée.
A l'approche de Dieudonat, dont il se rappelait l'insolence, il
fronça le sourcil sur son œil crevé, et cela était mauvais signe.
Mais déjà Gaïfer proférait avec emphase:
--Prince Dieudonat, nous savons que votre père a manqué envers
vous de reconnaissance et de justice; le ciel l'en a puni.
La bonté paternelle que vous deviez attendre de lui, vous la
trouverez près de Nous; en adoptant ses États, nous prétendons
adopter son fils. Vous serez désormais le Nôtre.
Ayant parlé, le souverain se leva, descendit de son trône, vint
à son hôte et lui donna l'accolade; ses royales moustaches
fleuraient la bière et la lavande. Ensuite, il se tourna vers
Galéas:
--Sérénissime, je sollicite pour celui-ci la haute faveur de vos
bontés, et je demande à Votre Altesse de le considérer désormais
comme un membre de cette maison que Votre Altesse Impériale a
daigné choisir entre toutes, pour l'honorer de sa très auguste
alliance.
L'archiduc répondit violemment:
--Sire et futur beau-père, il sera fait selon votre vœu.
Puis il se détourna vers son maréchal de camp, tandis que
Dieudonat s'avançait vers la Reine aux yeux d'escarboucles:
--Jamais je ne saurai voir en vous une mère.
--Baisez-moi tout de même.
Et la Majesté lui tendit ses joues qui sentaient bon.
La princesse Aude ayant à son tour levé le menton, son frère
improvisé l'embrassa aussitôt; elle rougit, et, pour la seconde
fois, Galéas fronça le sourcil.
Alors, les courtisans se présentèrent au baisemain de leur nouveau
prince, qui trouva cette cérémonie absurde et trop longue; il
changea d'opinion quand les dames et demoiselles défilèrent.
Quelques-unes étaient belles, beaucoup étaient jolies, et toutes
étaient femmes. Le toucher de leurs lèvres et le souffle de leur
haleine chatouillaient délicieusement ses doigts; les courbes
inclinées de leur corps, qu'il examinait déjà en connaisseur,
avaient dans la génuflexion une grâce mouvante, et le regard que
plusieurs relevaient vers sa face entrait dans ses prunelles
et coulait en lui comme une eau tiède; maintes fois, on le vit
retourner le bout des doigts pour rendre une caresse au visage
dont le contact lui avait causé du plaisir; on put remarquer
que cette distinction honorifique n'était décernée qu'aux plus
avenantes.
--Celle-ci, oui; celle-là, non...
Il les classait au passage. Encore tout obsédé de ses découvertes
sur la collaboration des sexes, il était incapable d'en détourner
son esprit et ne l'essayait guère; de savoir toutes ces douces
créatures en possession de voluptés latentes, il se plaisait à
penser que chacune d'elles recélait l'infini, et mentalement
il les cataloguait d'après leurs avantages physiques, sans
considération aucune de leurs dignités hiérarchiques. Il adoptait
l'une, renvoyait l'autre, et jetait son dévolu comme une
bénédiction: «Celle-là, oui; celle-ci, non!» Elles se suivaient;
le jeu l'amusait; le diable enregistrait les vœux, et, lorsque le
défilé prit fin, soixante-trois élues remportaient le sacre d'un
désir: Aude et Gaude étaient parmi elles.
Les mieux doués d'entre les hommes ne raisonnent plus guère, quand
le souci d'amour les tient; Dieudonat, en jouant ainsi, venait
d'oublier trop qu'il était le personnage dont les souhaits se
réalisent; soixante-trois amantes retournèrent à leurs sièges,
férues de contagion, et parfaitement décidées à ne plus voir sur
terre qu'un héros de roman, Lui! A ce nombre, s'ajoutaient les
personnes qui se piquent au jeu lorsqu'on les dédaigne, et celles,
plus raisonnables, qui savent calculer la réelle importance
d'un richard introduit dans une maison bien tenue; également
s'adjoignait le lot des vierges à marier avec un gentilhomme plein
d'avenir.
Déjà les rivalités se flairaient, se devinaient et se guettaient;
une fièvre de concurrence électrisa le palais, pendant qu'une
fièvre d'amour le volcanisait en dessous; des épouses furent
nerveuses et des maris grincheux; des fiancés boudaient, des
pucelles rêvaient, des mères lançaient des pointes à des mères
voisines. Le clan des diplomates se montra unanime à critiquer
l'attitude peu décente de l'étranger pendant le baise-main.
--Il manque de tenue, cet anachorète.
--Ane incorrect, riposta Galéas.
Les courtisans estimèrent que c'était là ce qui s'appelle un
bon mot; les jalousies en éveil le firent circuler jusqu'à la
princesse, qui le déclara stupide, inepte, abject.
--Altesse, il est de votre fiancé.
--Et digne de lui!
Trois minutes après, le Sérénissime était informé de cette
appréciation discourtoise: il s'en irrita; les mécontents
s'appliquèrent à l'exciter: il bouillonna; les inimitiés
naissantes apprirent qu'elles avaient un chef; la haine germe à
l'ombre de l'amour.
Dieudonat ne se doutait de rien. Le Roi l'ayant pris dans son
carrosse pour lui faire admirer les splendeurs de la capitale,
il parcourait l'interminable ovation des boulevards; affable de
nature, il répondait avec aménité aux acclamations de la foule;
lorsque l'encombrement des avenues obligeait à ralentir l'allure
des chevaux, il dévisageait les badauds; il découvrit de la sorte
quelques centaines de femmes adorables et les souhaita gentiment,
pendant une seconde, avant de s'éloigner: un sillage d'énamourées
s'allongea sur les deux côtés du carrosse, et plusieurs parmi
celles-là étaient des luronnes qui n'ont pas de goût pour attendre.
Le soir arriva, avec un festin suivi de bal. Dieudonat, qui jamais
encore n'avait rien vu de tel, s'étonna de ces jeunes couples qui
ne craignaient pas de s'étreindre devant le monde; il eût imaginé
que les enlacements réclament la solitude, mais il songea que
chaque peuple a ses coutumes; par condescendance, il s'accoupla
comme les autres. Il ne le regretta point: il prenait plaisir à
ployer les tailles souples dans le cercle de son bras, à serrer
sur son buste des rondeurs sympathiques. Dans le vertige des
contredanses, de jolies bouches murmurèrent près de son oreille:
«Je vous aime.» De plus audacieuses affirmèrent: «Je t'aime!»
Il répondait: «Moi aussi.» Et, de fait, il aimait tout le monde,
comme il convient aux gens heureux.
--Beau neveu, dit la reine Gaude, seyez-vous là, et sachez que
vous me plaisez fort.
--Beau cousin, dit la princesse Aude, faites-moi danser, je vous
prie.
Et quand ils tournoyèrent:
--Veux-tu, beau cousin, que je t'aime comme une sœur ou comme une
cousine?
Le Borgne les surveillait de loin.
La fête dura tard dans la nuit. Lorsque l'élu des femmes regagna
son palais, il y trouva ses vingt-et-une chambrières qui
l'attendaient en des poses diverses, mais dans une impatience
égale; elles saluèrent son retour avec des cris de joie. En même
temps, on lui présenta, sur treize plateaux d'argent, treize
monceaux de lettres qui l'imploraient d'amour.
--A la bonne heure! Voilà un pays où l'on s'aime! Bien décidément,
j'y fixe ma résidence; les mœurs sont douces, les âmes bénévoles,
et les femmes donnent de leur personne.
--Si Monseigneur veut bien me croire, dit Cléanthis, il se
contentera du bonheur qu'on trouve à domicile, sans se risquer
dehors. Que Monseigneur compte ces plateaux, dont le chiffre est
de mauvais augure, et qu'il compte aussi ses servantes, dont le
total est de trois fois sept, nombre béni qui doit suffire à
contenter sa fantaisie.
--Il se peut, repartit Dieudonat, qui pensait à la princesse Aude.
Il pensait à bien d'autres encore et il n'eut pas besoin de
les quérir. Dès le lendemain, elles venaient en multitude; le
surlendemain, il en vint davantage, et chaque jour de plus en
plus; on en voyait rôder autour du palais, ou se faufiler dans la
nuit. Pour arriver à lui, elles soudoyaient le chef des eunuques;
il en trouvait partout, à toute heure de tous les jours, les unes
très voilées, et les autres sans voiles. De toutes les tailles,
de toutes les formes, de tous les tons, blondes, brunes, rousses,
les graciles jeunesses, les maturités amples, les sentimentales
et les rieuses, passionnément pudiques ou violemment exaspérées,
celles qui brûlent et celles qui feignent, toutes dissemblables et
cependant toutes pareilles, elles se succédaient, emplissant sa
maison d'un roucoulement de tourterelles, et le néophyte radieux
ne trouvait point que cette musique fût monotone.
--Ah! disait le chef des eunuques, Monseigneur ne s'ennuie pas!
--D'aucune façon, mon ami.
Les semaines passèrent. Dieudonat, sans changer de place, faisait
le tour du monde. Ce voyage incessant l'avait un peu maigri, bien
qu'il ne fût point gras, mais sa beauté n'y perdait rien. Sa
taille en était plus élancée, son geste plus agile et son œil plus
brillant.
--Ah! disait le chef des eunuques, voilà quarante ans que
j'exerce, et je suis riche, mais je donnerais tous mes biens en
échange du vôtre.
--On a eu, en effet, de grands torts vis-à-vis de vous, mon ami.
Il le pensait fermement et tenait son pourvoyeur pour le plus
malheureux des hommes, aussi bien qu'il était lui-même l'homme
enviable entre tous.
Anoure tenait une comptabilité.
--J'aurai l'honneur de présenter ce soir à Monseigneur la fin du
huitième quarteron.
Vers le milieu du second trimestre, le prince crut s'apercevoir
que peut-être, peut-être bien, son plaisir allait s'atténuant, et
que ce perpétuel imprévu manquait, en somme, d'imprévu.
--Me blaserais-je déjà? O mon Dieu, préservez-moi de cette
ingratitude envers vous, envers elles!
Force lui fut de reconnaître, au sixième mois, que sa curiosité
s'affadissait. Or, à mesure que de moins en moins il
s'intéressait à cette perpétuelle nouveauté, il constata que les
dernières élues témoignaient d'une joie intense, beaucoup plus
vive que celle des premières.
--Voilà qui est bizarre...
Un jour, l'une de ces dames s'était, en pleurant, jetée sur sa
poitrine; il l'interrogea:
--De quoi pleurez-vous, belle cousine?
A travers ses sanglots, elle répondit:
--J'ai cru que cette minute n'arriverait jamais! O cher aimé, mon
bien-aimé, depuis six mois, je l'ai souhaitée tant, cette minute!
Et ses yeux exprimaient une extase infinie. Ce jour-là, il comprit.
--Elles sont trop, et je n'ai pas le temps de les aimer; elles
viennent trop vite, et je n'ai pas le loisir de les appeler. Elles
concentrent sur moi les vœux que j'éparpille sur elles. Pendant
que je les oublie après les avoir entrevues, elles s'exaspèrent
de m'attendre, accumulant du désir et thésaurisant de l'espoir;
chaque jour de leur patience collabore au bonheur futur, et
lorsque, à bout de forces, elles viennent ici, elles m'y apportent
le fruit mûr, gonflé de rêve et doré par un long soleil. Elles me
donnent plus que je ne leur peux rendre, et c'est pourquoi, mon
Dieu, vous leur accordez plus qu'à moi.
Il secoua la tête:
--J'ai voulu trop d'amour, et je n'en faisais que les gestes.
Légèrement perplexe, il descendit dans ses jardins; il y
rencontra, comme à l'ordinaire, de timides personnes qui
baissaient la tête en rougissant, et qui, venues là pour le voir,
n'osaient le regarder en face.
--Qui sont celles-ci?
--Des sottes qui vous aiment d'un amour platonique, Monseigneur,
et qui ne sollicitent qu'un regard.
Il leur sourit par bonté d'âme et daigna parler à quelques-unes;
elles s'en retournaient ravies. Mais l'eunuque raillait ces
créatures inutiles qui boudent contre le vrai bonheur.
--Etes-vous bien sûr, mon ami, qu'un bonheur soit plus vrai qu'un
autre?
--Je n'en connais qu'un sur la terre!
--Celui que vous ne connaissez pas?
--Lui-même, monseigneur, et lui seul!
--Oh! oh! fit Dieudonat, nous approchons de la vérité. Une
dame m'enseignait tout à l'heure que les réalisations valent
par l'intensité du désir; un eunuque m'enseigne à présent que
l'intensité du désir est en raison inverse des possibilités...
Il s'arrêta brusquement, comme si un crocodile eût apparu dans le
sentier:
--Mais... ce que je découvre là, mon Dieu, je le savais! Voilà
seize ans que, de ma bouche, j'expliquais au brave Onésime:
«L'homme dont tous les désirs se réalisent est un homme privé de
désirs.» Et je suis une dupe, alors? Et je suis un nigaud, aussi,
puisque je ne me doute même pas de ce que j'enseigne aux autres,
et qu'il suffit d'une émotion pour me rendre ignorant de tout et
de moi-même!
A pas lents et la tête baissée, comme s'il portait un fardeau, il
regagna le palais. Pour la première fois depuis son arrivée, il
décida de coucher seul, et comme les servantes protestaient au
seuil de sa chambre, il les renvoya en disant:
--Belles filles, allez dormir; tout bonheur est dans l'idée.
XXI
OU SE MONTRENT LES INCONVÉNIENTS DE LA FUTILITÉ
Cette nuit-là, le prince ne dormit point, et, bien qu'elle fût
de la plus molle suavité, il la trouva singulièrement désolante,
en raison de sa douceur même. Accoudé à sa fenêtre, il regardait
évoluer les étoiles, et il s'amusait tristement à les appeler par
leurs noms.
--Je vous donne des noms et je ne vous connais pas, pas plus
que vous ne connaissez les noms que je vous donne; je jouis de
votre beauté qui passe, sans rien savoir de ce qui la constitue,
car les aspects que je lui suppose ne vous ressemblent pas; je
vous combine d'après moi, sans donnée précise sur vous, ô belles
étoiles, et tandis que par vous je me délecte de votre splendeur,
nous restons étrangers l'un à l'autre, mystérieuses étoiles si
pareilles aux femmes!
Jamais à ce point, il n'avait senti l'isolement, ni dans la
cellule du monastère, ni dans l'ermitage de la montagne, et à
cette heure seulement il découvrait qu'il y a deux solitudes,
celle du corps, qui est au désert, et celle de l'esprit, qui est
parmi les hommes.
En face de lui, la planète Mars flamboyait de rouge.
--Je t'ai vu tourner toute la nuit, astre dissemblable, et
maintenant tu vas rentrer dans l'horizon, comme les autres, toi
qui n'as rien de commun avec les autres, pauvre planète, enfant de
soleil, qui fais semblant d'être un soleil! Longtemps, je t'ai cru
plus grand que tous, uniquement parce que tu es plus petit, comme
moi, et plus près de moi; je t'admirais de briller tant, alors que
tu ne brilles même pas, ô miroir chétif que tu es, prince brodé
dont les dorures n'étincellent que par reflets. Es-tu vivant ou
déjà mort? On ne le sait même pas! Je te ressemble.
En somme, il traversait la crise d'une mélancolie nettement
spécifiée par l'adage médico-moral qui commence sur ces mots:
«_Omne animal..._» Ignorant les causes de son malaise, il
abandonnait au vague son âme fatiguée, avec cette complaisance
que nous mettons à mourir en partie, et il se dépitait de voir
apparaître les premières blancheurs de l'aube qui allait le
débarrasser de sa peine en le rinçant dans la lumière.
--A n'aimer qu'une seule femme, j'aurais sans doute été moins
seul...
Il se mit à chercher laquelle il aurait dû choisir, sans remarquer
que systématiquement il la cherchait au nombre des inexplorées. Il
jetait des noms au hasard: «Gaude?--Mariée... Aude?--Fiancée...»
Elles s'éliminaient toutes, pour un motif ou pour un autre, et
cependant une d'entre elles assurerait le Paradis, peut-être?
--Toi qui pourrais m'offrir une félicité qui dure, viens à moi!
Alors, il entendit un pas léger derrière lui.
--Voilà que mon vœu se réalise... Déjà!
Il n'osait tourner la tête, par crainte de se trouver face à face
avec l'élue définitive de qui dépendrait son destin.
--Qui est-elle? Comment est-elle?
A n'en pas douter, il percevait le bruit d'une haleine et sentait
un regard posé sur sa nuque. Enfin, une petite toux, timidement
indiscrète, et très aiguë, insista pour réclamer son attention. Il
prit courage, et se retourna, bien sûr qu'il allait voir l'Unique.
C'était l'Eunuque.
--Pourquoi viens-tu et qui es-tu? Anoure, es-tu toi-même ou un
symbole? Apparais-tu comme un conseil, Anoure, au moment où
j'invoque la forme du bonheur suprême?
--Je ne comprends pas ce que dit Monseigneur. Je viens parce que
tel est mon devoir, ayant vu Monseigneur tout seul, et voulant
demander ses ordres.
--Je n'en ai pas à te donner.
--Monseigneur serait-il souffrant? Ou un peu las? Monseigneur
s'ennuie?
--Peut-être.
--Monseigneur, pour s'amuser, veut-il revoir mes fiches et les
listes, avec les portraits de ces dames? Ma comptabilité accuse
actuellement le numéro cinq cent quarante-neuf.
--Il n'importe, mon ami.
--En six mois, cinq cent quarante-neuf amies, c'est fort beau,
Monseigneur. Et si je comptais celles qu'il nous fallut refuser...
--En as-tu donc refusé?
--Monseigneur oublie-t-il qu'il s'est formellement interdit
l'adultère, et que j'ai dû, en conséquence, renvoyer bien des
amoureuses entachées de mariage?
Le majordome négligea d'ajouter qu'en maintes circonstances,
quand les clientes étaient particulièrement jolies, quand elles
le rémunéraient de quelques privautés ou de quelques ducats, il
avait pris soin de leur dénoncer les scrupules de son maître; les
épouses averties se déclaraient alors demoiselles ou veuves.
Il souriait en y songeant, tandis que Dieudonat s'adonnait de
nouveau à des pensées plus graves: Anoure l'entendit soupirer.
--Monseigneur est mécontent?
--Je me disais, mon ami, que les femmes sont vraiment futiles.
--Je le crois, Monseigneur.
--As-tu jamais songé à l'étymologie de ce mot-là? _Futere,
futilis_, qui est susceptible d'être, qui doit être... Comment
dirais-je? Qui existe pour être... _futita_!
--Je n'entends pas le latin, Monseigneur.
--C'est grand dommage, car tu concevrais qu'on a tort de parler
des «choses futiles.» Il n'y a pas de choses futiles, mon ami,
mais seulement des personnes; et tu reconnaîtras que, par
définition, la futilité est l'apanage distinctif du sexe féminin.
Mais l'eunuque n'écoutait plus guère; il regardait par la fenêtre,
d'un air anxieux, et brusquement il sursauta, en criant avec
épouvante:
--Là, Monseigneur, dans le petit brouillard, cette femme qui
vient, regardez, Monseigneur!
--J'en aperçois une, en effet.
--La Reine, Monseigneur! La Reine Gaude, qui se décide comme les
autres! Je la reconnais sous son voile!
Aussitôt il fit réflexion que, pour se lever si matin, une si
noble dame devait avoir des raisons bien pressantes, et dans
l'instant même il perçut le double danger d'un dilemme: fureur de
la royale épouse s'il tentait de l'arrêter au passage, et fureur
de l'époux s'il se prêtait au crime de baise-majesté. Il s'esquiva.
Le Prince reçut la Souveraine avec un respect excessif; affectant
de ne rien entendre aux gracieuses intentions de cette visite
matinale, il parla de sa reconnaissance pour les faveurs de toutes
sortes qu'on lui prodiguait dans sa nouvelle patrie, et notamment
pour les paternelles bontés du Roi son hôte. A l'abri de cette
gratitude, il se croyait en sûreté, mais la reine le désabusa:
--N'ayez point de ces illusions, beau cousin; le roi ne vous aime
pas tant qu'il en fait parade.
--Oh!
--Je connais son dessein qui fut tout uniment de vous apprivoiser
ici, de vous y enchaîner, avec des fleurs d'abord, ou des bras
enlacés, et différemment s'il le faut, afin de tirer de vous ce
dont il a besoin.
--Mes sentiments de profonde...
--Du sentiment, tout le monde en peut faire, mais vous seul savez
faire de l'or, qui vaut mieux; c'est de l'or qu'on attend de vous,
mon ami... N'interrompez pas votre Reine. Dans l'espoir de cet or,
Gaïfer vous appelle son fils, et tout aussi bien il vous appellera
son gendre, si le rôle vous agrée: ce qui, par parenthèse,
réjouirait ma belle-fille, qui vous adore, beau cousin.
Tout en parlant de la sorte, elle le surveillait du coin de l'œil.
Les notes graves dominèrent dans la voix de Dieudonat, tandis
qu'il répondait:
--Je vénère la princesse Aude, et je la sais fiancée à l'archiduc
Galéas...
--Qu'elle déteste, qui vous exècre, et dont on fera des saucisses
si tel est votre bon plaisir, à la seule condition que vous
donniez ce que l'on attend de vous; et puisqu'il vous suffit d'un
geste de votre petit doigt...
--Plus jamais je ne ferai de l'or, jamais plus! Je l'ai juré!
Je les connais trop, les œuvres de ce métal, néfaste puisqu'il
engendre le malheur, funeste puisqu'il procure la mort! Jamais
plus, jamais plus!
--Eh là! ne vous exaltez pas ainsi et réservez vos forces, pour
l'instant. Aussi bien, je ne me soucie nullement de vous voir
épouser cette petite sotte; je vous réserve mieux, mon ami,
puisque je vous prends pour moi.
La netteté de cette péroraison ne permettait plus aucune méprise
sur le bon vouloir de la Souveraine; elle avait les yeux
brillants et la bouche très rouge; on voyait toutes ses dents,
qui reluisaient, et ses lèvres mobiles se mirent à marmotter un
silence plus explicite encore que ses paroles. Puis elle poussa un
gros soupir, comme si le double poids de son sein avait écrasé ses
poumons, et les deux poings appuyés aux coussins du divan, elle
reprit:
--J'ai gagné pour votre personne un goût intense, mon ami, et cela
dès la première heure. J'ai voulu voir s'il passerait, et même
j'ai résisté, car je suis une honnête épouse. Il persiste; donc,
je cède et vous prends pour moi, ainsi que je vous l'annonçais
tout à l'heure. Mais vous trouverez bon que ce soit pour moi seule
et que je n'admette aucun partage. Je ne vous en imposerai pas non
plus: je me livre toute, et je réclame tout. Vous apprendrez entre
mes bras, cousin, qu'il n'est félicité d'amour que dans le don
total de soi, et tout votre passé vous semblera fadaises auprès
de notre passion érudite. Inutile, après cela, d'ajouter que je
renonce au Roi, qui d'ailleurs ne vaut plus grand'chose. Nous le
déposerons: tout est prêt; des gens à moi travaillent l'opinion
publique; le peuple, sachant de quelles faveurs vous gratifiez vos
sujets, applaudira d'enthousiasme; nous supprimerons les impôts,
nous fonderons des hospices, nous ouvrirons des théâtres gratuits,
nos deux noms seront bénis et nos initiales, entrelacées comme nos
bras, décoreront les monuments. Voilà le plan, Dieudonat Premier.
Choisissez entre le trône que je vous offre et la prison que vous
réserve votre bon ami Gaïfer.
Le prince cacha de son mieux l'horreur qu'il éprouvait pour des
perfidies si méchantes et pour une Majesté si dénuée de sens
moral; l'usage des Cours, pratiqué pendant un semestre, avait
suffi à lui apprendre qu'un honnête homme doit faire bonne
figure aux malhonnêtetés qu'il rencontre. C'est pourquoi, tout
en affirmant qu'il était fort touché d'une distinction trop
flatteuse, il avoua que son respect pour le sacrement du mariage
allait le priver du plaisir avec lequel il aurait l'honneur
d'être, Madame, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant
serviteur.
Sa réponse fut mal accueillie.
--Vous me la baillez belle, mon cher, avec vos semblants de
scrupules et votre morale tardive! Le mariage! Ses devoirs
sont-ils plus rigoureux pour moi que pour les autres, et nous
donnerez-vous à croire que tant d'épouses légitimes viennent ici
dans l'espérance d'y entendre un sermon de carême?
Dieudonat apprit avec stupeur que, six mois durant, il avait
commis l'adultère à couche-que-veux-tu. La sincérité de sa
surprise était si évidente que la Reine Gaude décoléra, pour
étouffer de rire; elle se roulait sur le divan, comme une personne
ordinaire, et sans pouvoir articuler un mot. Cette ondulation
faisait généreusement valoir ses avantages naturels, et elle en
prenait conscience. Mais l'amant perpétuel était dans un état
d'esprit à ne pouvoir contempler qu'avec épouvante les tentations
horizontales, et il souffrait d'une hilarité qui lui parut hors de
saison. Enfin, la belle Gaude reprit haleine.
--O grand nigaud, joli nigaud, c'est donc vrai qu'on vous fit
avaler ces couleuvres? Ne vous a-t-on pas assuré, pendant qu'on
y était, que nous sommes toutes vierges et que vierges nous
demeurions en attendant votre arrivée?
--Eh quoi? Pas un des époux outragés n'est venu me casser la tête!