méfient point assez, à savoir que les extrêmes se touchent: la
mysticité confine par bien des points à l'excessive sensualité,
car toutes les deux procèdent d'une aptitude à sentir vivement et
à imaginer: voyez ce Dante, qui fut le plus idéaliste des poètes,
et dont le biographe nous expose qu'il était «merveilleusement
luxurieux»; les êtres trop impressionnables et que, par surcroît,
leur imagination travaille, risquent de verser, selon que la
Grâce les conduit ou les abandonne, dans la ferveur religieuse ou
dans les passions charnelles; parfois même, ils vont de l'une à
l'autre, en deux parts de leur vie, et c'est ainsi que d'affreux
débauchés renoncent tout à coup à leur existence de désordres pour
se réfugier dans la prière, dans l'extase, dans les pénitences
les plus rudes: plusieurs sont devenus des Bienheureux, voire des
Saints; mais, à l'inverse, hélas, de pieuses âmes se trouvent à
l'improviste séduites par le démon, et misérablement elles vont
s'échoir avec ivresse dans la folie du péché: Satan, ce jour-là,
en fait tout ce qu'il veut.
--J'ai compris, vous dis-je, l'abbé!
A la suite de cet entretien, le monarque fit aménager à neuf le
délicieux Palais d'Armide; des discours de bienvenue furent en
outre commandés à qui de droit, et les corps constitués, en grand
uniforme, vinrent se poster à la Porte du Nord, pour y recevoir
l'ascète.
Lorsqu'il comparut devant cette superbe mascarade, boueux comme
il était, et vêtu de haillons, des phrases d'oraison funèbre
célébrèrent sa majesté et sa puissance. Ces sortes de propos ne
sont pas, à l'ordinaire, entendus par celui qu'ils concernent,
puisqu'il est mort: Dieudonat connut, tout vivant, la honte d'être
loué pour des vertus ou pour des vices qu'il ne possédait pas;
maintes fois il eut envie d'interrompre les orateurs pour les
renseigner sur l'inexactitude de leurs allégations. Personne ne
lui en laissa le loisir: il but le calice jusqu'au bout, et quand
l'éloquence officielle eut fini de s'égoutter, le cortège se mit
en marche.
Il avançait, musique en tête et pompeusement comique, entre deux
haies de troupes qui présentaient les armes; le peuple, en arrière
des soldats, applaudissait en poussant des cris d'allégresse:
Dieudonat, sous les yeux de tous, se sentait grotesque et
s'assurait de plus en plus que la justice d'en haut lui infligeait
ce rôle ridicule pour humilier l'orgueil de son intelligence.
Enfin, les trompettes s'arrêtèrent devant le palais d'Armide; la
troupe fit cercle.
Un groupe de varlets écussonnés à ses armes l'attendait à droite
du perron; à gauche s'alignait une légion de chambrières savamment
choisies parmi les plus belles filles du royaume; en avant
d'elles, un petit homme gras et glabre, qui paraissait sculpté
dans du saindoux, se montrait tout vêtu de blanc; par trois pas,
coupés de trois révérences, il s'approcha du prince.
--Votre serviteur Anoure, chef des eunuques, prie respectueusement
Votre Altesse d'entrer en son logis.
Le prisonnier entra. Derrière lui, les filles se pressaient; il
les entendait chuchoter; en même temps, il admirait cette demeure
superbe.
--Le Roi me traitera moins bien, quand il sera mieux renseigné. Et
qui sait, d'ailleurs, quels supplices m'attendent là-dedans?
Il avançait avec courage et prêt à tout. La petite troupe suivait
un large corridor aux murs plaqués d'onyx; soudain, elle déboucha
dans une salle en hexagone, vaste, éclairée d'en haut, fleurie de
plantes rares, et au milieu de laquelle se creusait une piscine de
marbre rose, avec un jet d'eau qui jasait; trois niches garnies de
divans et tendues de tapisseries s'enfonçaient dans trois pans de
murs; une fraîcheur parfumée planait. En cet endroit, le Chef des
Eunuques se retourna pour annoncer à Monseigneur que les servantes
allaient procéder à sa toilette, afin qu'il pût avec décence se
présenter devant le Roi. Monseigneur voulut protester, au nom de
la pudeur, mais Anoure s'éloignait déjà et les filles commencèrent
à débarrasser l'ascète du froc qu'il portait depuis tant d'années.
Elles parurent en éprouver d'abord quelque dégoût. Du bout des
doigts, elles jetaient les hardes en tas, sur le marbre du sol;
celles qui n'étaient point occupées à dévêtir le prince se
déshabillaient elles-mêmes, pour le mettre au bain.
Il souffrait dans sa chasteté et il tenta de se débattre; mais
les servantes étaient en force; pour l'entraîner vers la piscine,
elles le serraient de toutes parts, l'enlaçant de leurs bras
ronds, le poussant de leurs corps pressés contre le sien, et riant
tout autour de lui: il en voyait sept, huit à la fois; il ne
savait pas leur nombre, ne voulait pas le savoir, ne voulait rien
savoir, et il fermait les paupières comme on ferme les poings,
avec une énergie vigoureuse; cet effort était tout ce dont il
demeurât capable, et il y concentrait sa pauvre petite pensée,
à la manière des enfants qui soignent leur page d'écriture. Sa
tête était devenue creuse, ses idées y flottaient, et il s'avoua
par la suite que tout au long de cette journée, il avait été
profondément stupide, comprenant les choses de travers sitôt qu'il
s'avisait de tâcher à les comprendre, et ne sachant lier que des
raisonnements saugrenus.
Quoi qu'il en soit, il s'aperçut que, sous ses paupières closes,
les vivants tableaux de la minute précédente persistaient à se
dessiner avec une précision terrifiante: bien plus, chaque contact
évoquant une image, il avait l'illusion de voir par tout son
corps, comme si sa peau eût été faite avec des yeux. Il cessa de
se débattre, afin de ne plus augmenter ces attouchements qui lui
déplaisaient trop peu, et, pour rafraîchir son esprit autant que
pour implorer un secours à sa détresse, il entra en prière en même
temps qu'il entrait dans l'eau.
L'onde était molle; malgré l'effort qu'il faisait pour libérer
son âme en l'élevant vers Dieu, son oraison était distraite et ne
montait guère; des contingences le rappelaient en bas, totalement
dénuées d'idéalisme; parmi elles, un étonnement majeur et obsédant
le persécutait sans qu'il pût s'en défaire.
Jamais de la vie il n'avait imaginé que les dames ou les
demoiselles fussent arrangées de la sorte, jamais de la vie!
Aucun document, dans la bibliothèque des saints moines, aucune
enluminure ne l'avaient préparé à semblable surprise: sur les
parchemins coloriés, ou sur les chapiteaux d'église, il avait
jadis aperçu, de ci, de là, une épouse d'Adam chassée du Paradis
ou quelques damnées de l'Enfer, mais elles ne lui avaient
paru dignes que de pitié. Et combien ces maigres personnes
ressemblaient peu à ceci que voici! En tout cas, et surtout, ces
copies de l'art humain ne fournissaient aucune idée du charme
incontestable qui réside en les originaux directement modelés par
Dieu, de ce charme qui est divin, quant à son origine, et que le
Créateur a si soigneusement réparti dans l'ensemble et dans les
détails.
--Somme toute, on peut éprouver du plaisir à admirer l'œuvre de
l'Éternel, sous la réserve de ne pas contaminer cet hommage par
des désirs qu'il interdit?
En conséquence, il rouvrit les yeux. A cinq doigts de sa face,
il revit les seins où perlaient des gouttes: les jeunes filles
immergées jusqu'à mi-corps, avec les roses écuelles de leurs deux
mains, lui lançaient des écuellées d'eau sur le torse. Leurs
poitrines étaient si blanches qu'il constata sa propre crasse; il
en eut honte, et ses alarmes changèrent de motif; le souci de ne
pas voir fut souci de n'être pas vu; il referma les yeux. Cette
décision d'autruche ne devait pas lui procurer l'apaisement qu'il
en espérait; sa honte persista. Ces minutes eurent, dans sa vie,
une importance capitale, car elles furent celles où la pudeur, en
changeant d'objet, avait changé de nature: de religieuse, elle
s'était faite humaine, et par elle l'homme venait de naître dans
le catéchumène.
Mais quoi? En ce lieu et dans cette attitude Dieu sans doute
l'avait jeté, Daniel dans la fosse aux femmes, pour qu'il y
endurât le châtiment de ses erreurs? Certes, il méritait de
plus cruels supplices! L'âme résignée et la mine assez niaise,
il attendit, pendant que les petites mains, tout écumantes de
savon, se démenaient sur lui. Elles couraient partout, alertes,
familières; elles patinaient sur la mousse glissante, viraient,
giraient, s'envolaient, revenaient, elles étaient six, elles
étaient dix, peut-être plus, peut-être vingt, et elles se
chassaient, se remplaçaient, avec un bruit de soie si rapide et si
gai qu'elles avaient l'air de rire à leur besogne.
--Quel étrange tourment m'accordez-vous, mon Dieu?
A tout prendre, la torture était supportable, et vraisemblablement
la constance du patient méritait une récompense: il la
reçut. D'instant en instant, les angoisses de sa pudicité
s'engourdissaient pour faire place à une sorte de ravissement
séraphique qui descendait en lui comme une bénédiction, ou
peut-être comme un pardon, et il en percevait la tiédeur
lumineuse, qui rayonnait au fond de son être: il sentait palpiter
dans son cœur les ailes d'une colombe mystique, encore parfumée de
paradis, et si resplendissante qu'elle l'éblouissait du dedans au
dehors.
Les gentilles tortionnaires persistaient à rire en savonnant
toujours: il regrettait un peu qu'une telle frivolité profanât ce
moment de grâce efficace, mais il n'avait le cœur à blâmer ces
filles ni personne, tant son extase intérieure le remplissait tout
ensemble de gratitude envers le ciel et d'indulgence pour ses
bourreaux.
C'est alors qu'il rouvrit les yeux pour la seconde fois, et mieux
encore qu'à la première il apprécia combien la personne d'Eve
avait été supérieurement réussie; il trouva même que peut-être les
filles d'Eve n'avaient pas tort de rire, comme il croyait tantôt,
car le multiple éclat des lèvres, des dents, des joues, des yeux,
des cils et des fossettes constituait une harmonie que la science
divine était seule capable de concevoir et d'ordonner. Le rire
aussi était donc une œuvre de Dieu? Et à son tour il rit, mais
d'un air bête.
--Merci, mesdemoiselles, ce sera assez...
Les chambrières n'entendaient rien: maintenant, elles démêlaient
ses cheveux et sa barbe; ensuite, elles l'entraînaient hors de
l'eau et le chassaient vers des coussins amoncelés; puis, elles
séchaient sa peau avec des linges doux, le frottaient d'essences
odorantes: la chaleur d'un bien-être assouplissait ses membres.
Debout au milieu d'elles, il respira; son torse lui parut
s'élargir et sa taille se redresser; une sève généreuse coulait
dans ses veines conscientes; il se sentait plus fort et plus
lucide, éclairé de notions neuves et cependant confuses; il lui
sembla qu'un monde s'ouvrait tout à coup devant lui, une patrie
mystérieuse qu'il retrouvait sans la connaître, et qu'il avait
portée en lui, longtemps, longtemps, et souhaitée, sans le savoir;
elle l'appelait avec ses horizons promis, et l'aube montait sur
eux, tandis que son passé s'embrouillait là-bas, comme un rêve...
Sous la poussée des filles, il croula parmi les coussins et resta
sur le dos; le brusque vertige de sa jeunesse venait de l'enivrer
et sa tête était lourde. Il passa ses doigts sur son front, en
essayant de réfléchir. Où était-il? D'où venait-il? Lui-même, qui
était-il? Un autre, apparemment! Il ne se souvenait plus et ne
désirait pas, vraiment, se souvenir. Il oublia tout ce qui était
loin, pour regarder ce qui l'entourait, et son regard était celui
d'un jeune dormeur qui s'éveille.
En cercle, les filles nues se tenaient droites, étonnées de
leur ouvrage et admirant sa beauté reconquise. A l'une d'elles
qui souriait avec plus de complaisance, il répondit par un
sourire. Elle s'avança timidement, comme si elle craignait de mal
comprendre et d'oser trop. Il continuait de lui sourire, sans
savoir pourquoi; alors, les lèvres de la jeune fille s'épanouirent
davantage; elles venaient, il les vit planer au-dessus de lui
comme un oiseau rose qui, de plus en plus, se rapprochait de
sa bouche, pendant que deux prunelles appelaient son âme et
l'aspiraient par les prunelles. Il sentit les seins frais se poser
sur son cœur, et, par-dessus l'épaule de la première amante, il
aperçut les autres qui s'en allaient, discrètes et boudeuses.
XIX
IL DÉCOUVRE UN ASPECT DE LA BONTÉ DIVINE ET DEVIENT OPTIMISTE
La révélation d'amour produisit sur Dieudonat un bouleversement
total. Sa stupeur était indicible; les livres de science ou de
philosophie, et les théologiens aussi, lui avaient dénoncé, il est
vrai, l'existence de ces sensations inférieures qu'ils classent
sous la dénomination de «voluptés»; il avait supposé que ce
vocable désignait un ensemble de plaisirs médiocres, tels qu'en
procurent un mets ou une senteur agréables. Mais d'une émotion
si intense, personne ne l'avait averti, ni par écrits, ni par
paroles! Pour la première fois de sa vie, après tant de doutes
et de négations, il venait donc enfin de rencontrer une vérité
décisive, la lumière absolue, éphémère sans doute, mais dont rien
ne saurait abolir l'éblouissante certitude! La pleine clarté, il
l'avait vue! Pendant un moment, il avait possédé l'incontestable!
Il pourrait maintenant se souvenir de quelque chose, et cette
chose méritait largement tous les honneurs de la mémoire.
Or, cette illumination subite ayant accompagné la perte de sa
virginité, il concluait, par syllogisme, que l'une est inhérente à
l'autre, comme l'effet à la cause, et que, par conséquent, cette
minute doit être unique pour chacun, comme celles de la naissance
et de la mort.
--Des trois, assurément, celle-ci est la meilleure.
Pour n'en pas troubler les derniers restes, il demeurait immobile
en une extase qui se prolongeait de langueurs, et, dans ce
demi-rêve, il se disait que Dieu est bon; il n'en avait jamais
douté en principe, bien qu'en fait il n'en eût jamais trouvé
beaucoup de preuves, avant celle-ci; au reste, elle suffisait!
Mais, franchement, pourquoi ces mêmes livres s'obstinent-ils à
recommander la Chasteté, à prôner la Virginité, alors que les
Pères de l'Église, en se rassemblant pour démontrer l'existence
de Dieu, n'ont pas dans toutes leurs homélies un seul argument,
un seul cri, dont l'éloquence soit comparable à celle qui,
spontanément, émane de ces deux vertus, quand on les viole?
--J'inclinerais à croire qu'il y a erreur dans l'interprétation
des Textes: on nous dit que la Virginité est agréable à Dieu, et
je n'en discute pas, puisqu'elle prouve Dieu le jour où on la
perd; encore faut-il la perdre, sous peine d'être un impie, et
cela est de toute évidence.
Il forma au fond de son cœur le ferme propos de se remémorer
chaque soir et chaque matin, au cours de sa prière, le bon moment
que la divine miséricorde venait de lui donner. Puis il poussa un
soupir en songeant à la brièveté de cet instant si précieux.
--Comme la vie serait belle, Seigneur, si votre clémence avait
voulu que cette sublime invention de votre génie fût d'un usage
renouvelable! Une telle décision vous était possible, puisque
rien ne vous est impossible, à ce qu'affirmait notre Prieur. Si
l'ivresse que comporte l'ablation de la virginité nous était
seulement permise de temps à autre, ce monde serait votre
chef-d'œuvre, mon Dieu! Peut-être aviez-vous ainsi conçu le
Paradis Terrestre, et nous l'avons perdu. Qui sait si vos Anges
ne bénéficient pas de cette perfection durable qui nous est
interdite, et si leur supériorité ne consiste pas à redevenir
indéfiniment vierges, pour recommencer indéfiniment à ne l'être
plus? S'il en était ainsi, Seigneur, faites que je devienne un
ange durant l'éternité.
--A quoi tu penses, prince de mon cœur?
Ainsi parla doucement la jeune fille dont le buste reposait sur le
bras de l'ascète en rupture de ban.
--Je pense... à ce qui est déjà passé...
Elle lui baisa les yeux, en riant de plaisir.
--Tu m'aimes? demanda-t-elle.
--N'en doute point, répondit-il. Ma gratitude associera ton
souvenir à celui de cette heure où tu fus l'émissaire et
l'instrument sacré.
--Émissaire, mon trésor?
--Le bonheur imprévu m'est concédé par toi, et tu me diras ton
nom, pour que je le bénisse.
--Je m'appelle Lélia.
--O Lélia, ma belle cousine, mon âme reconnaissante honore ton
bienfait.
Elle trouva que la galanterie de l'étranger s'exprimait en des
locutions un peu trop pompeuses et qui manquaient d'abandon, mais
non pas de civilité: elle attribua cet excès de correction aux
modes d'un pays qu'elle ne connaissait pas.
--Dis, chéri, on parle comme ça aux femmes, chez toi?
--Je l'ignore, mais faut-il parler autrement à celle qui fut
choisie entre toutes pour révéler le ciel à un fils de la terre?
Elle tâcha de comprendre et y réussit presque.
--Eh quoi? fit-elle, je t'ai révélé?...
--L'infini!
--Vrai? Tu étais?
--Oui...
--Et je t'ai?...
--Oui.
--A ton âge! Quel âge as-tu donc?
--Trente-cinq ans.
Elle battit des mains, toute fière de sa collaboration, et elle
rappela ses compagnes pour leur annoncer la nouvelle, mais aucune
n'y voulut croire.
--Il se moque de toi, Lélia!
--N'est-ce pas, chéri, que tu ne te moques pas et que c'est vrai?
--Mon cœur en bat encore.
--Pauvre garçon, tiens! On l'avait enfermé dans un couvent.
--Faut-il qu'il y ait des parents barbares!
La brune Cléanthis, qui portait des fleurs rouges dans les
cheveux et qui osait plus que les autres, se rapprocha du maître
pour le confesser: elle s'assit tout près de lui, hanche contre
hanche; elle lui parlait à l'oreille, il répondait à voix basse,
et à mesure qu'ils devisaient, un double étonnement allongeait
leurs deux visages. Alentour, les belles servantes observaient,
intriguées. Cléanthis, avec des gestes vifs et des yeux brillants
de gaieté, semblait affirmer quelque chose dont le prince doutait
encore; enfin, elle éclata de rire et s'écria:
--C'est trop drôle, figurez-vous... Il croit que... Il ne veut pas
croire que...
Elle dut essayer de plusieurs formules successives pour expliquer,
tant bien que mal, la naïve illusion du néophyte qui pensait ne
plus avoir droit à retrouver jamais l'ivresse évanouie.
--Qu'est-ce que nous ferions sur terre, alors?
Elles le raillèrent à l'envi, ayant perdu tout respect d'un homme
si naïf, car on admet généralement que la candeur est une vertu
féminine et un vice masculin. Pressées autour de lui et parlant
toutes ensemble, elles s'offraient à lui prouver son erreur,
sans délai. Cléanthis réclamait la priorité; on la lui reconnut.
D'un geste souverain, elle congédia ses amies et la preuve fut
administrée.
--O maître aimé, doutes-tu encore maintenant?
--Eh! fit Dieudonat, voilà qui change notablement l'aspect du
monde! La vie n'est plus du tout ce que j'imaginais! Je n'en
connaissais rien qui vaille, et j'ai perdu mon temps! En vérité,
le Paradis Terrestre existe encore, quoi qu'on en dise, et c'est
offenser Dieu que de se détourner volontairement du meilleur don
qu'il nous octroie! J'étais impie, tout simplement, et sans le
savoir: Dieu m'a châtié de mes dédains, c'est justice! Il faut
cependant constater que tout n'était pas de ma faute: les livres
m'ont trompé. Sais-tu lire, Cléanthis?
--Non.
--Et pourtant, tu es bien savante, puisque tu m'as instruit, moi
qui avais tout lu.
--Je sais le principal.
--En effet, ma cousine, et tu me l'as bien prouvé. Mais, peut-être
vas-tu me dire comment les moralistes ont pu se mettre d'accord
pour classer parmi les péchés une fête que Dieu organisa lui-même,
et qu'il nous conviendrait de célébrer avec des actions de grâces?
--Sais pas.
--J'y réfléchirai plus à loisir, quand le calme se sera refait
dans mes esprits. Pour le quart d'heure, il me suffit de réprouver
mon égarement et de renoncer au péché d'abstinence: je ne le
commettrai plus; j'entends réformer ma vie autant qu'il dépendra
de moi, et quel que doive être encore le nombre de mes jours. Car
j'ignore les desseins de votre roi; mais ma reconnaissance lui est
acquise, désormais, même s'il me fait couper la tête.
--Sa Majesté ne songe à vous faire couper quoi que ce soit,
monseigneur: à preuve qu'elle nous a recommandé de vous servir
avec tendresse, et nous a tout promis si nous savons vous rendre
heureux.
--Votre souverain est un philanthrope; je le jugeais fort mal,
ne le connaissant que par ses exploits militaires; mais celui-là
est vraiment digne du sceptre, qui s'applique à en user pour le
bonheur de ses semblables. Je le lui dirai, en le remerciant comme
il convient. Puisque, grâce à lui, cette demeure est mienne,
je n'en sors plus; ma solitude est avec vous. Ici j'installe
le couvent dont nous serons les cénobites, et nous célébrerons
ensemble les œuvres d'adoration. Chères filles, j'ai fait vœu de
ne plus donner que de ma personne; c'est un beau vœu, bien plus
beau que je ne pensais. Rappelle tes sœurs, Cléanthis.
--Déjà, monseigneur?
--Ne me nomme pas ainsi, cousine, et donne-moi plutôt un baiser
de ta bouche. Je ne suis pas ton seigneur, Cléanthis, mais ton
disciple, et bien heureux de ce que tu m'as enseigné, bien
heureux, Cléanthis; je te garderai une reconnaissance mille fois
supérieure à celle que je conserve à Lélia, car elle m'avait
appris le bonheur, mais je te dois de savoir que le bonheur est
innombrable.
A ce moment, Anoure s'avança, avec les salutations réglementaires,
pour annoncer que le Roi, dans une heure, recevrait son hôte.
--Dans une heure? fit Dieudonat. Voilà qui est bien regrettable,
mais je serais un ingrat si j'hésitais à obéir. Allons trouver le
Roi.
Il se leva en soupirant et les servantes rentrèrent, afin de
le parer en vue de sa réception; elles taillèrent sa barbe et
ses cheveux, puis elles le vêtirent de magnifiques habits, qui
moulaient étroitement ses formes.
Alors, il apparut si beau, qu'elles-mêmes eurent peine à le
reconnaître: le sacre viril l'avait transfiguré. Lorsqu'il se
montra en haut des marches, entre deux colonnes du péristyle,
un murmure d'admiration sortit du peuple, et mieux que tout à
l'heure, les foules comprirent qu'il était Prince.
Les servantes, cachées derrière les fenêtres, regardaient leur
maître s'éloigner.
--Hélas! disaient-elles, il ne reviendra plus à nous. Quand les
grandes dames de la Cour l'auront vu tel que le voilà, elles
voudront le garder pour elles.
--Les grandes dames, dit Lélia, sont bien savantes, et nous ne
pourrons pas lutter.
--Es-tu sûre? dit Cléanthis.
XX
IL MULTIPLIE AVEC EXCÈS LES DONS GRACIEUX DE SA PERSONNE
Dieudonat fit à la Cour une entrée sensationnelle. En voyant celui
qu'on leur avait dépeint comme un sauvage, les dames eurent un
petit cri de surprise, et les seigneurs firent une moue: sa taille
virile et déliée, un ensemble de force et de délicatesse, son port
fier mais sans morgue, ses traits purs, ses gestes dégagés, sa
physionomie généreuse et franche, tout en lui exprimait l'avidité
de comprendre, de vivre, le besoin d'aller, de donner, et dans ses
prunelles une ardeur étrange brillait, en souvenir des jeunes feux
qui venaient d'animer son sang pour la première fois.
--Or ça, dit le roi Gaïfer, est-ce là mon anachorète, et ne
l'a-t-on pas changé en voyage?
--Il est mignon, dit la princesse Aude.
--Il est mieux, dit la reine Gaude.
Les demoiselles d'honneur remuaient leur honneur sur les
tabourets.
--C'est celui-là qui fait de l'or à volonté?
--Oui, ma chère, et tout ce qu'il désire se réalise!
--Rien ne lui résiste, alors?
--Ni personne, ma chère!
--Pourvu qu'il n'ait pas fantaisie de moi, dit la Duègne-Major,
qui était mûre et qui éventait ses gros charmes.
Le nouveau venu s'était arrêté au seuil de la grand'salle et son
coup d'œil vérifiait les dames nobles: on en comptait là plus de
cent. Il en fut aise et il approuva leur présence. Sous son regard
circulaire, elles sentirent une caresse qui les effleurait toutes,
et le prince s'avança au milieu des sourires.