calembours dans l'espace accoutumé au chant des oiseaux. Bientôt
les détrousseurs se présentèrent, nécessitant une milice: dès
lors, les sentinelles gardèrent les abords de la fabrique, et des
patrouilles la parcouraient, à chaque heure de la nuit; dans les
ténèbres, des appels de trompettes retentissaient à l'improviste,
et les «qui-vive» faisaient des ronds dans le silence, comme des
pierres sur l'eau d'une mare. Des guérites surgirent entre les
bosquets. En revanche, les colombes et les pinsons cherchaient
des gîtes plus paisibles; les merles s'enfuirent, les rossignols
se turent, et le vol du martin-pêcheur ne siffla plus sur le
ruisseau; les biches avaient disparu; les lézards étaient écrasés,
la source devenait boueuse, l'herbe foulée séchait dans la
clairière, et par tout le paysage on vit fleurir, au pied des
arbres, les chiffons de papier qui s'épanouissent comme des
marguerites blanches, un peu trop grandes.
--Je commence à croire qu'ils sont là pour toujours.
Le pauvre faiseur d'or avait la sensation d'être pareil à une
vache qu'on vient traire; mais son étable ressemblait à une usine
compliquée de caserne. Il songeait, avec des soupirs, aux bonnes
semaines d'ennui et de remords, qu'il avait si paisiblement
goûtées dans l'exil d'un beau site.
--On me prive de tout, même de ma propre compagnie, qui cependant
n'était pas drôle.
Un jour, il vit avec surprise que des maçons descellaient la
statue du Bâtard.
--Vous l'emportez?
--Ordre du Duc!
Il fut un peu content de cette séparation, et un peu chagriné tout
de même: il regardait, avec un œil d'envie, partir ce mauvais
compagnon, couché sur un lit de paille.
--Ils ne lui ont cassé qu'une main et une oreille; il est bien
tranquille. Si je m'en allais aussi?
Evidemment, il aurait pu, d'un vœu, disperser la foule et refaire
sa solitude: il y pensa maintes fois; mais ces actes d'égoïsme
eussent été criminels, puisqu'une grande détresse avait tendu les
bras vers lui et qu'il pouvait la soulager.
--_Beati misericordes_...
Il resta donc le prisonnier de sa puissance, et par elle il apprit
que les élus de ce monde ne doivent pas prétendre à l'unique
monopole des pauvres diables, qui est le droit de vivre en paix.
XVI
OU L'ON VOIT LE TABLEAU D'UN PEUPLE FORTUNÉ
Le pays devenait prodigieusement riche: cette affluence d'or avait
changé, du tout au tout, les conditions de la vie sociale.
Le peuple fut d'abord très heureux, ou du moins il crut l'être,
ce qui revient au même; car vous n'ignorez pas que notre bonheur
est simplement une appréciation favorable de contingences qui sont
quelquefois désastreuses.
Or, les contingences sociales paraissaient pleinement
satisfaisantes. Le Duc, en effet, ne se souciait plus guère de
récolter les impôts, qui lui avaient coûté tant de soucis: il
cessa de pendre les insolvables, de spolier les riches, et même
il alla jusqu'à décréter que nulle taille ni redevance ne serait
prélevée, jusqu'à nouvel ordre. On fit des feux de joie, dans les
cités, dans les campagnes, et l'on chanta des _Te Deum_ avec des
_Te Ducem_, des _O Salutaris hostia_ qui bénissaient Dieu, le Duc
et son fils, bienfaiteurs nationaux.
Tout s'annonçait au mieux. Une ère de prospérité s'ouvrit. Le
Souverain avait depuis longtemps passé la cinquantaine, âge
critique où la passion de procréer se transforme dans l'homme, et
de charnelle qu'elle était se fait simplement lapidaire: devenu
à peu près chaste, le potentat se mettait à bâtir. Il connut
l'amour de la pierre ajoutée à la pierre, et de la chose durable
qui s'élève au moment de la vie où la chose fragile commence à
s'écrouler. Il voulut des palais et des églises, des forteresses,
des ponts et des aqueducs, des canaux, des fontaines, des quais,
des rampes; édifices inutiles et bâtisses utiles, les monuments
nouveaux surgirent du sol, à la gloire de la religion et du
commerce, des grands hommes et des petits, à la mémoire des morts,
au profit des vivants; partout, le Duc érigeait de la beauté ou de
la laideur, indistinctement et sans préférence, pourvu qu'elles
fussent solides; il possédait les moyens de s'offrir l'une et
l'autre, et il ne manqua point de les exiger toutes deux.
La patrie se hérissa de tours et de pignons, de clochers et
de clochetons, de cintres et d'ogives, de flèches, d'arcs, de
colonnades, de bas-reliefs, de rondes-bosses, de tout ce qui se
fait en pierre, en marbre, et même en bronze. Les statues et les
dômes étaient rehaussés d'or: à quoi bon s'en priver, puisque
l'or abondait? Les nuages, en passant, s'étonnaient de voir ces
villes resplendir, et passaient: au soleil levant, au soleil
couchant, elles éclaboussaient le ciel de leurs rayons. Du haut
des montagnes qui fermaient la frontière, on pouvait les admirer,
brillantes dans la verdure comme des bijoux sur les velours d'un
joaillier.
Plus le Duc bâtissait, plus il souhaitait bâtir, et il
recommençait sans fin. Tous les gars se faisaient maçons; les
journées d'un manœuvre eussent contenté un prélat. Les apprentis
pouvaient courtiser les danseuses; les charpentiers, le dimanche,
apparaissaient sur les promenades, somptueusement vêtus; les
épouses d'entrepreneurs roulaient carrosse à deux chevaux et
leurs filles convolaient avec des barons ou des comtes. Carriers,
marbriers, plâtriers, la menuiserie et les marchands de bois, la
serrurerie et les marchands de fer, la métallurgie et les mines,
les convoyeurs, par eau, par terre, les éleveurs de chevaux et les
constructeurs de bateaux, tous, à l'envi, s'enrichissaient, et
leurs fortunes enrichissaient les autres.
--Quand le bâtiment va, tout va!
Et tout allait, trop bien, trop vite: le peuple, exalté par sa
force neuve, avait d'abord créé radieusement, et sa fécondité,
alors, l'excitait au labeur, allumait son génie; de grands
artistes qui, en d'autres temps, eussent gardé les pourceaux,
avaient surgi du sol, rivalisant d'ardeur, et cette brusque
floraison d'hommes avait donné une moisson de chefs-d'œuvre. Mais
on ne fait pas longtemps bien ce que l'on fait pour de l'argent:
derrière les vrais artistes, les faux apparurent, et, comme de
juste, ils trouvèrent des gens qui les tenaient pour préférables,
surtout lorsque le Souverain avait jugé ainsi. Tous les fils de
famille voulaient être architectes; quiconque possédait un talent
de musicien ou de poète se hâtait d'apprendre à modeler la glaise
ou à peindre des fresques, au lieu de chanter ou d'écrire. L'art
n'y gagnait point, mais le bon Duc n'y voyait goutte et payait
grassement tout le monde.
On gagnait trop: jouir fut meilleur que produire; l'ivresse
venait, et le lucre engendrait le luxe, qui engendrait la luxure:
bientôt les petites ouvrières remuèrent des doigts chargés de
bagues.
--Veux-tu me cacher ça, vilaine!
Mais les mamans ne s'indignaient pas trop, et les papas ne
protestaient guère davantage, l'or étant de rigueur dans les modes
nouvelles: les amoureux en mettaient sur les femmes tout comme
le Duc sur les villes; les couturiers en tramaient les habits;
les ébénistes en plaquaient les meubles; les orfèvres eurent des
châteaux, mais les fermes n'avaient plus de manants. Toutes les
vigueurs du pays refluaient vers le gain rapide, c'est-à-dire
vers la cité. Les champs sans laboureurs se diapraient de fleurs
sauvages et les moissons ne sortaient plus. Un poulet coûta le
prix d'un mouton.
Bah! Tout ce qui manquait au pays, l'étranger pouvait le fournir!
Les blés et le bétail arrivèrent du dehors.
Ils ne venaient pas seuls. Le Duc, enfiévré de grandeurs, prit le
titre de Roi; de somptueux présents, qui lui coûtaient fort peu,
firent agréer sa couronne par les souverains et les diplomates des
puissances chrétiennes; l'Empereur approuva, ayant reçu, avant
tous les autres, des arguments de premier ordre; Rome envoya
son assentiment, avec les huiles nécessaires; des ambassadeurs
firent leurs entrées solennelles. Une armée d'importance étant
indispensable à tant de majesté, les mercenaires accoururent,
attirés par les fortes soldes. La fripouille des royaumes voisins
se rua vers cette curée; les moins mauvais demandaient de la
besogne, et les pires se contentaient du vol; les belles filles de
partout apportaient leur corps lucratif.
La fête florissait; la morale baissait. L'âme nationale,
désorganisée par cette invasion étrangère, perdait ses vertus
propres, ses facultés originales, son génie. Les peuples qui n'ont
plus de morale n'ont plus que du talent: les chefs-d'œuvre de la
première époque ne savaient plus naître, et l'art raffinait sans
créer, plagiait son passé d'hier, s'aveulissait, s'avilissait. Ce
bel élan qui naguère avait soulevé les foules et cet effort joyeux
qui les emportait à l'ouvrage, on ne s'en souvenait plus que pour
en railler la candeur. Travailler, peiner? Fi donc! Chacun donnait
le moins possible et réclamait le plus.
Car on réclamait: le mécontentement des hommes se manifeste
beaucoup moins dans la réalité des misères que devant
l'insuffisance des avantages; tant qu'ils souffrent, ils pleurent
et s'effondrent, mais dès qu'ils commencent à jouir, ils
souhaitent plus qu'ils n'ont, et revendiquent leur droit à jouir
davantage. On se mit à pérorer.
Les citoyens parlaient tant pour occuper leurs loisirs que,
bientôt, l'habitude de parler engendra l'habitude de la parole:
des éloquences se révélèrent; le besoin de soutenir des idées fit
croire aux gens qu'ils en avaient: on les appela des principes, et
chacun fut irréductible sur les siens. Dès lors, tout le monde en
affirma. Ce pays où l'on parlait si bien se couvrit de parloirs
et de parlottes, d'où naquirent les parlements, et apparurent les
parlementaires, qui firent le parlementarisme. Les mots régnèrent.
Ils régnaient à l'exclusion du reste et tenaient lieu de tout;
les formules suppléaient à la sincérité; quant au culte du bien
ou au rêve du mieux, au respect de l'œuvre ou de soi, nul n'en
avait souci. Toute foi était morte. La famille n'existait plus
qu'à peine, en raison des multiples adultères; les maris s'en
offusquaient peu, ayant pris une accoutumance; les liaisons
coupables ne duraient guère plus que les autres. On théorisait à
propos de tout, mais, au fond, on riait de tout, et même on se
lassait déjà de rire. Bientôt, on se contenta de sourire.
Plusieurs suicides de jeunes gens furent symptomatiques de cette
dégénérescence: un manque d'idéal faisait la détresse intérieure
des êtres nés pour aspirer, et maint adolescent, faute de pâture
à son irréductible appétit de quelque au delà, jetait sa vie
blasée, ainsi qu'un chiffon hors d'usage. Les forces sans emploi
se supprimaient d'elles-mêmes. On vit des amants s'empoisonner en
couple, parce qu'ils avaient gaspillé le bonheur, et qu'ils en
souhaitaient encore sans parvenir à en inventer. Devant ces drames
quotidiens, les personnes mûres et les vieillards haussaient
tranquillement les épaules et se cramponnaient à l'existence, y
tenant plus à mesure qu'elle leur donnait moins.
Ce peuple de richards, tout amoindri qu'il fût, n'était pas
dépourvu de morgue. Il faut une noblesse d'âme pour posséder
de l'or sans mépriser ceux qui en manquent; également, il faut
une réelle solidité d'intelligence pour n'être pas grisé par un
pouvoir survenu tout à coup. Ce Roi et ses sujets, à force de
lancer des commandes sur le monde, crurent qu'ils commandaient
l'univers; à leurs yeux, les fournisseurs patentés apparurent
comme des gens à gages, une manière de serviteurs trop heureux de
servir; à l'heure précise où leur incapacité de production les
rendait tributaires des autres royaumes, ils s'imaginèrent qu'ils
en devenaient les maîtres, et le laissèrent voir. Ils parlèrent
avec autorité, et leur verbe avait cet accent d'indubitable
certitude, particulier aux hommes qui détiennent un rôle supérieur
à leur intellect.
Ils importunèrent; on les trouva grotesques, puis détestables.
Aussi bien, l'envie avait préparé à la haine. Plus d'un Souverain,
au fond de ses États miséreux, guettait avec gourmandise cette
proie juteuse à souhait, mûre pour qu'on la gobe, et qui
engraisserait pour longtemps son royaume et sa dynastie. Peut-être
même il importait de se hâter, de peur que le butin, désiré
par tous, ne fût pris par un autre. Les Rois en méfiance se
surveillaient réciproquement; chacun d'eux avait décidé _in petto_
qu'il se fâcherait le premier et qu'il tomberait sur Hardouin sans
crier gare ni inviter personne.
Entre tous, Gaïfer-le-Tors, qui régnait à l'Ouest, était le
plus pressé parce qu'il était le plus pauvre; sournoisement, il
organisait ses troupes, et sitôt qu'elles furent en état de faire
campagne, il se plaignit d'une inconvenance diplomatique, lança
son héraut d'armes et passa la frontière, le même jour.
Il accourait, suivi de bandes noires, pillant, brûlant; tout
croulait devant lui. Les armées de la défense, splendidement
chamarrées d'or, ne se montraient que pour le temps d'une parade
devant les gueux bardés de fer, et tout aussitôt s'évanouissaient
en nuages, dans la poussière de leur fuite. Les villes aux solides
remparts, si bien construits, ouvraient leurs portes, dès que
l'ennemi paraissait dans la plaine, et les syndics en costume
d'apparat, la face pâle, les mains tremblantes, apportaient sur
des plateaux d'or les clefs damasquinées. Pas un héros ne se leva
pour crier l'amour de la patrie: car la patrie était trop riche,
et personne ne l'aimait plus, et la patrie n'était plus une mère,
mais une maîtresse dont ses amants ont trop joui...
XVII
DIEUDONAT SE DÉCIDE A NE PLUS RIEN DONNER QUE DE LUI-MÊME
La besogne marcha rondement. Hardouin fut capturé, emprisonné,
et, tout de suite, Gaïfer se considéra comme le roi légitime d'un
pays annexé; dès lors, il ne se hâta plus, et, par son ordre,
ses capitaines détruisirent moins, soucieux de conserver les
belles cités conquises. Les habitants eux-mêmes n'étaient plus
massacrés que par amusement, car ils mettaient à recevoir les
vainqueurs toutes les bonnes grâces d'une poltronnerie déférente:
ils livraient tout, même leurs filles et leurs femmes, acceptaient
tout, même les horions, et quand on les chassait à coups de botte,
comme des chiens, ils souriaient avec politesse, pour qu'on ne les
égorgeât point comme des porcs. En une semaine, tout avait disparu
de leur morgue célèbre: les patrons de l'univers étaient à présent
les valets d'un caporal de reîtres, et faisaient ce nouveau
métier tout aussi congrûment que l'ancien; la transformation
leur avait coûté peu d'efforts, car ces hommes, depuis longtemps,
ne portaient plus, sous leurs habits de maîtres, que des âmes
d'esclaves.
La guerre et ses horreurs semblaient donc devoir être d'assez
courte durée. Par malheur, Aimery-le-Simple, qui régnait à l'Est,
considéra, dans sa simplicité, le tort qu'on lui faisait en
pillant un voisin qu'il aurait dû piller lui-même: sans hésiter,
il se récria, au nom de la justice et de l'humanité, déclara qu'il
soutiendrait le faible, et passa la frontière, en allié. La guerre
reprit de plus belle.
Entre Aimery et Gaïfer, on ne savait à qui entendre: tout comme
Gaïfer, Aimery, par droit d'alliance, exigeait à son tour que
les villes lui fussent ouvertes, les forteresses livrées; ce
protecteur, plus terrible que le conquérant, obligeait les
indigènes à s'aller battre et faire battre, ce à quoi Gaïfer ne
contraignait personne, pourvu qu'on lui cédât. Bon gré mal gré, il
fallut se faire tuer ridiculement sur des champs de carnage, au
commandement de capitaines incivils qui, par surcroît, parlaient
une langue étrangère. Et ces brutes de l'Ouest ne cognaient pas
de main-morte! Misère de Dieu, quelles façons! Entre les deux
armées tout le pays saigna; les pilleries recommencèrent avec une
hâte féroce: les chariots d'Aimery emportaient vers l'Est ce que
les chariots de Gaïfer n'avaient pas eu le temps d'expédier vers
l'Ouest: le pays se vidait par ses deux frontières; quand une
troupe, amie ou ennemie, arrivait quelque part et n'y trouvait
plus rien à prendre, elle allumait un feu, pour se venger, et
courait travailler ailleurs.
Hardouin Ier croupissait dans un cachot, mais nul ne s'inquiétait
de son inutile carcasse. Bien davantage on se préoccupait de
savoir qui posséderait l'anachorète, Dieudonat, le faiseur d'or!
L'exemple des désastres dont il était la cause n'instruisait
personne et chacun voulait avoir chez lui, à lui, et pour lui
seul, le destructeur des énergies.
On se l'arrachait, on le cachait; toute forteresse, dans laquelle
un des deux souverains avait provisoirement enfermé le précieux
magicien, bien vite était reprise par l'adversaire, et ce colis
humain roulait de l'Ouest à l'Est, de l'Est à l'Ouest, vers une
frontière et vers la frontière opposée, sans que jamais on eût
le temps de lui en faire passer aucune, indéfiniment ballotté
d'un maître à l'autre, et toujours défendu royalement par un
propriétaire toujours destiné à le perdre, tant l'envie de l'avoir
mettait de force irrésistible chez tous ceux qui ne l'avaient pas.
Chemin faisant, il rencontrait des cités en ruines, des villages
en cendres; de-ci, de-là, il apercevait encore quelque incendie en
retard, dévorant une ferme isolée; chaque fois qu'on débouchait
sur une plaine, il voyait au loin tourbillonner vers le bas
du ciel, comme un essaim de grosses mouches, des milliers de
corbeaux en ripaille; à tout moment, dès que passait un coup de
brise, l'air puait avec virulence; des cadavres gisaient partout,
représentant, dans la position horizontale, ce qui naguère
figurait des orgueilleux, dans la station verticale.
--Jamais plus je ne ferai de l'or, oh! jamais plus!
En marchant au pas militaire,--une, deux, une, deux,--il méditait,
et ses réflexions n'étaient point avantageuses.
--En voulant réparer des maux, j'en ai suscité de pires. Mon
Dieu, mon Dieu, la pitié est-elle donc aussi une source d'erreurs
et de méfaits? Le cœur nous égare-t-il autant que la tête, et nos
commisérations nous leurrent-elles autant que nos déductions? Le
sentiment se laisse émouvoir par les choses qui sont proches,
immédiates, et ne perçoit qu'elles seules; les conséquences
lointaines échappent à son regard court: l'amour est myope! Mais
la sagesse est aux presbytes, qui regardent vers l'avenir. C'est
l'avenir qui importe, car il dure, et le présent importe peu,
puisqu'il passe. Pour un petit bien dont quelques hommes ont joui
pendant quelques heures, j'ai causé des désastres irréparables
dans la race tout entière. Le bienfaiteur que je croyais être
ne fut qu'un malfaiteur, et le pire, celui qui tue la Patrie.
Malheur sur les outrecuidants qui s'immiscent dans les affaires
du monde et qui ne discernent pas l'avenir! Malheur sur ceux qui
se risquent à substituer leur volonté consciente aux volontés
inconscientes de l'univers, et qui viennent troubler l'histoire,
dans le dessein de la parfaire!
--Une, deux! Une, deux!
--Si je m'avisais de ne plus rien donner qui ne fût tiré de
moi-même, j'y regarderais peut-être davantage et ma bienfaisance
risquerait moins d'être nocive... A la rigueur, je pourrais aussi
donner ce qui sert à la subsistance de l'homme, car empêcher qu'un
chrétien ne meure de faim, cela n'est point mauvais et ne saurait
nuire à personne... Ainsi ferai-je dans l'avenir, mon Dieu, si
vous me prêtez vie, ce que je ne mérite guère et qui ne m'apparaît
pas comme souhaitable.
Devant les ruines et les cadavres, il battait sa coulpe, au grand
amusement des gardes, et tout haut, il clamait:
--C'est ma faute, c'est ma faute!
Les soldats accompagnaient la cadence en lui envoyant par derrière
des coups de pied qui le rejoignaient vers le milieu du corps, et
ils en riaient de bon cœur.
On l'avait traité avec plus de déférence, au début de ses voyages
alternatifs vers Gaïfer et vers Aimery: alors ses conducteurs
espéraient tour à tour qu'il leur donnerait de l'or, et chacun
d'eux l'assurait, en cachette, de son dévouement cordial;
plusieurs même avaient offert de lui faciliter une évasion et
de le suivre dans sa fuite; mais il avait découragé les bons
vouloirs, en essayant d'expliquer que la trahison est un acte
déloyal, et surtout en déclarant que jamais plus il ne ferait ni
ne donnerait de l'or; les amitiés déçues avaient aussitôt tourné à
l'aigre, et tous, à présent, rivalisaient de brutalité, en public,
afin qu'on ne soupçonnât point ce qu'ils avaient proposé en secret.
--Oust, le magicien! Avance!
Il répondait aux coups:
--Châtiez-moi, je l'ai mérité par orgueil, moi qui me croyais
humble, et je l'ai mérité par sottise, moi qui me croyais sage.
--Avance, palabreur!
--J'ai eu fiance en moi, et j'ai voulu; châtiez-moi, vous qui
connaissez mon pouvoir et l'usage que j'en ai fait. J'ai décidé
l'irrévocable avec un entendement faillible! Que mon exemple vous
serve de leçon et vous instruise à douter de vous-mêmes: l'homme
veut au hasard et jamais autrement, car la vérité est plus
complexe et plus décevante que Janus, et toujours notre examen a
oublié quelqu'une de ses innombrables faces.
--Tâte si je l'oublie, ta face!
Et la botte militaire l'atteignait avec précision.
--Parfait! Mes chers cousins, ne vous gênez pas, recommencez,
et croyez bien que si je ne vous tends pas l'autre joue, c'est
uniquement par révérence. Vous avez raison de me battre; vous me
faites trop peu de mal. Pour le surplus, veuillez bien prendre
garde à une particularité de très haute importance: en me donnant
du pied, vous ne donnez rien que de vous-mêmes, et à cause de cela
votre action est fort peu nuisible.
--Est-ce qu'il se moque de nous? dit le sergent.
--Je le crains, dit le capitaine.
--Il va voir, dit le caporal.
Les bottes se remirent à l'œuvre, d'abord avec gaîté: «Une, deux!
Une, deux!» Mais au bout de très peu d'instants les guerriers
découvrirent par eux-mêmes qu'ils s'imposaient bien gratuitement
un surcroît de travail, inutile à des gens chargés de fardeaux et
qui ont à fournir une route longue; ils cessèrent.
--Et voilà! dit le philosophe: quand on donne de soi, on se
fatigue vite, et le mal qu'on faisait s'arrête. Oh! j'entends la
leçon, messieurs, et je vous en sais gré; je vous jure d'en tirer
profit: exception faite des vivres, qui sont indispensables à
toute créature, je ne donnerai plus que de moi.
TROISIÈME PARTIE
XVIII
STUPÉFACTION D'UN ASCÈTE QUI RENTRE DANS LE SIÈCLE
Il voyageait ainsi depuis une quinzaine, lorsque tout changea
brusquement: son dernier possesseur avait réussi à l'amener par
delà les frontières; on cheminait dans un pays non dévasté, et,
dès la première étape, une estafette de la Cour apporta des
ordres de Gaïfer-le-Tors, qui prescrivaient de traiter Dieudonat
avec tous les égards dus aux princes du sang. Le capitaine,
avec respect, en informa son prisonnier, qui fut médiocrement
satisfait: non seulement il ne professait aucun goût pour la
carrière des grandeurs, mais encore une trop récente expérience
lui avait appris que les rois ont de dangereux appétits.
--Si c'est de l'or qu'il souhaite, il sera bien déçu: je ne donne
plus que de ma personne et des vivres; j'en ai fait l'irrévocable
vœu.
D'étape en étape, il arrivait à la capitale de Gaïfer: il
l'aperçut de loin, pavoisée d'oriflammes. On y célébrait des
victoires, et, entre autres, la conquête du magicien, qui n'était
pas des moins précieuses; dans le peuple aussi bien que dans les
hautes sphères, on escomptait comme une richesse définitive la
possession de ce captif que déjà le Roi appelait spirituellement
«sa Poule aux œufs d'or».
On avait bien rapporté au monarque les malséantes intentions de
la Poule qui prétendait ne plus pondre, mais Gaïfer haussait ses
royales épaules:
--Je saurai le décider, moi!
La vérité est qu'il avait causé du cas avec son confesseur,
psychologue avisé, expert à manier les rouages des âmes: ce
directeur de conscience, sans néanmoins donner aucun conseil
sur une matière si délicate, avait indiqué, de façon générale
et purement théorique, le moyen de réduire les volontés d'un
chaste anachorète. Il avait, à ce propos, expliqué comment une
jeunesse trop sévère et trop tôt bridée prédispose l'innocence aux
occasions de la chair, qui est bien forte avant d'être si faible;
toujours à ce propos, il avait cité saint Antoine que l'Église
canonisa, tant ses résistances à la tentation parurent méritoires:
encore ce grand saint n'avait-il affaire qu'à de petits diables et
non à de vraies femmes...
--Suffit, dit le Roi, j'ai compris.
Tout comme si le souverain n'eût pas ouvert la bouche, le prêtre
continua: