arrivait à point pour gâter le printemps; elle s'installa en idée
fixe. La solitude n'est pas bonne aux gens que leur conscience
travaille, et elle les incite à la monomanie: chaque fois que
les regards de l'anachorète tombaient sur l'homme pétrifié,
c'est-à-dire cent fois par jour, l'obsession se rééditait; le
voisin de marbre finit par se dresser comme un symbole de la
douleur universelle.
Dès lors, le site cessa d'être magnifique: peuplé de crimes
visibles ou invisibles, il avait à tout moment un air de coupable
pris en faute; la sérénité ne l'habitait plus; la méditation
devint accablante. Les mois passaient, les saisons faisaient comme
les mois. Tous les jours et durant toutes les heures du jour, la
pauvre pensée de l'ascète tournait sur elle-même comme l'ombre
d'un cadran solaire, et elle ne marquait plus que la marche du
temps.
Ce même temps passait sur le frère marmoréen; les patines du ciel
l'eurent bientôt bruni, et le chef-d'œuvre obtint sa destinée
normale: les tourterelles prirent l'habitude de s'y poser; elles
adoptèrent comme perchoir cette image de la fureur qu'elles
insultaient de petits excréments, avec une tranquillité parfaite.
Les autres oiseaux se comportèrent comme elles, et promptement la
clairière s'accoutuma si bien à la présence d'un morceau sublime,
que personne n'y prêta plus aucune attention.
L'auteur seul eut encore des yeux pour le voir, et ces yeux
étaient tristes de plus en plus.
--Cet homme intelligent est mûr pour une sottise importante, dit
le Diable; aidons-le!
Et le Diable se mit à l'ouvrage.
XIV
IL EST REJOINT PAR SON PASSÉ
L'homme s'habitue à tout, même au remords de ses fautes; à la
longue, Dieudonat ne souffrait plus guère de son crime; mais il
s'ennuyait énormément.
--Je songe... Je songe? En d'autres termes, je suis un
songe-creux. Et que fais-je, en cette oasis? Mon bonheur? Non,
puisque je sens venir l'instant où je n'en pourrai plus. Mon
devoir? Encore moins, puisque j'ai découvert que la supériorité de
l'homme est dans le devoir de charité, et que je m'exile loin des
hommes: l'isolement volontaire, culte de soi-même, est un égoïsme,
et j'aurais tort de me le dissimuler; se retirer dans un désert
pour y graver des inscriptions en l'honneur de la pitié, de la
fraternité, c'est d'un incontestable illogisme, malgré ce que j'ai
pu dire autrefois pour m'en excuser. Dieu avait jugé bon de me
revêtir d'un pouvoir, et je juge meilleur de ne pas m'en servir;
suis-je sûr d'en avoir le droit?
--Tout de même... Lorsque j'arrivais ici et que la solitude me
plaisait, j'ai trouvé de bons arguments pour démontrer qu'elle
s'imposait à moi par pitié pour les autres; maintenant qu'elle me
lasse, je la trouve incompatible avec la charité, et je démontre
cela aussi. Ma logique ne serait-elle donc que l'avocat sournois
de mes goûts et préférences, le serviteur inavoué ou inconscient
de mes caprices? De plus malins que moi l'ont dit. J'ai trop
médité sur tous ces vains problèmes, pendant des années: je m'y
perds, je ne sais plus. Où est la vérité? Qu'est-ce qu'il faut
faire? Où est le devoir?
Il se tourmentait bien à tort, oubliant deux lois de la fatalité,
qui allaient prendre soin de se rappeler à lui et de lui tracer sa
conduite.
En vertu de l'une, toute force qui réside en nous s'exercera, avec
notre consentement ou en dépit de nous; s'il nous est loisible
d'en restreindre l'usage, il ne nous appartient pas d'en abolir
l'existence, et tôt ou tard elle aura d'impérieuses révoltes
contre lesquelles l'autorité de notre raison risque de rester
impuissante.
L'autre loi de fatalité, dont il avait trop peu souci, est celle
qui nous rattache indissolublement à nos actions passées, et qui
fait de notre existence une longue chaîne dont chaque anneau
commande tous les autres; tel geste imperceptible, accompli il
y a vingt ans, et dont nous n'avons pas gardé le souvenir, va
nécessiter tout à l'heure le geste qui s'imposera à nous, et que
nous exécuterons, même s'il nous déplaît, parce qu'il est le
prolongement normal de celui qui fut, vingt ans plus tôt.
Il fit d'un seul coup l'expérience de ces deux vérités. Un jour,
il réfléchissait selon sa mode, assis devant la grotte, quand
il vit, à l'orée du bois, une femme sordide et très mûre, qui se
dégageait d'entre les arbres et qui traversait la clairière; elle
venait à lui, en écrasant les hautes herbes, où sa marche creusait
un sillon; lorsqu'elle fut proche, elle s'arrêta pour dire:
--C'est moi. Vous ne me reconnaissez pas?
--Non, femme.
--Il n'y a rien d'étonnant, vous ne m'avez jamais vue. Pourtant,
vous êtes la cause de mon malheur, et je viens vous l'apprendre.
Laissez-moi dire: j'avais un mari, trois enfants, et nous vivions
dans l'aisance. Alors, vous vous êtes querellé avec votre père;
à propos de quoi, je m'en moque, et je n'y avais rien à voir;
mais après votre querelle, on a pendu les collecteurs d'impôts;
mon mari en était, on l'a pendu, et je suis restée veuve avec mes
trois enfants, sans un sou. Le mal dont vous êtes cause, il faut
le réparer.
--Je ne puis, pauvre femme, ressusciter votre époux.
--Je n'en réclame pas tant. Rendez-moi ce qu'il gagnait, et je
vous tiendrai quitte.
--Je ne possède aucun argent.
--De l'argent? Vous en avez autant que vous en voulez, et plus
qu'il ne vous en faut pour vivre, puisque vous n'avez qu'un signe
à faire pour que tout vous vienne à souhait, l'argent comme le
reste: faites le signe et payez-moi!
--Ce pouvoir, il ne me plairait pas d'en faire usage.
--Ouais? Ça prouve votre bon cœur, ma foi! Et la conscience? Elle
ne vous dit rien, votre conscience?
--Le mal que j'ai pu faire à autrui...
--Il ne compte guère, hein? Et quand il est fait, vous tournez le
dos: «Bonsoir, la compagnie, et crevez à votre aise!» Vous vous en
allez à la montagne, au bord d'une source, bien tranquillement,
avec les petits oiseaux. C'est commode! Et moi je viens vous dire:
«Où qu'elle est, votre conscience!»
Dieudonat commençait à baisser la tête et devenait honteux; la
femme en prit avantage, et parla plus net:
--Voilà! Il n'y a pas de pain à la maison. J'ai tout vendu pour
faire manger mes petits, et je n'ai plus rien à vendre, que mon
aînée qui va sur ses seize ans. Si elle tourne mal pour nourrir
sa vieille mère, ce sera votre faute, et vous emporterez ça en
paradis, avec le reste!
L'anachorète sursauta d'horreur:
--Combien vous faut-il, pour sauver cette âme de vierge?
--Mon mari gagnait deux cents écus par an.
--Ayez donc vos deux cents écus: je le souhaite. Ainsi soit-il.
Aussitôt, la veuve sentit sa poche lourde, et elle plongea sa
main dans les guenilles, pour en tirer l'argent qu'elle se mit à
compter, accroupie sur l'herbe sauvage. Dieudonat la contemplait
avec tristesse. Enfin, la vieille releva la tête:
--Eh! mon bon seigneur, ça ne fait pas le compte, voyez-vous? Mon
mari gagnait ça par an, mais il avait bien encore dix ans à vivre,
le pauvre cher homme! Il faut me payer les dix ans.
--Vous reviendrez l'an prochain.
--Et si vous êtes mort? Et si je ne peux plus marcher? Je suis
vieille et la route est longue. Pensez un peu, vous qui êtes la
bonté même, et si instruit: qui sait où nous serons, vous et moi,
l'an prochain, et dans dix ans, et dans vingt ans? Il faut être
raisonnable, mon prince, et me payer mes vingt ans tout de suite.
--Vous prétendiez que votre époux n'avait que dix années à vivre.
--Dix ans? On voit bien que vous n'avez pas connu Victor! Il
était solide comme un chêne, et taillé pour durer un siècle, le
gaillard! J'y perds, en ne vous réclamant que vingt années.
--Trop de richesse nuit, prenez garde.
--Vous devriez rougir, de marchander les jours à la mémoire d'un
brave fonctionnaire que vous avez déjà fait mourir à la peine!
Remboursez-moi ses vingt ans, je vous prie, et n'en parlons plus.
Ce disant, la veuve tendit sa jupe: le prince résigné fit un
signe, forma un vœu, et quatre mille écus pesèrent dans la futaine.
--Merci bien, dit la mendiante.
Elle tourna le dos et s'en alla, clopin-clopant, car la charge
était lourde. Longtemps, le prince regarda la silhouette podagre
qui s'éloignait avec un tablier plein d'avenir: cette figure
témoignait véritablement d'une joie mal contenue, et le philosophe
s'en inquiéta un peu. Il s'inquiéta davantage lorsque la bonne
femme, parvenue à l'extrémité de la clairière, entra sous les
arbres et se crut invisible: alors, malgré le poids des ans et des
monnaies, elle se mit à danser des entrechats qui firent chanter
ses écus, et Dieudonat, émerveillé de cette guérison subite,
entreprit une méditation sur la puissance des métaux.
C'était là un thème relativement neuf, du moins pour un ascète: il
s'en amusa un moment; mais des envies de remuer lui tracassaient
les jambes, comme si l'approche d'une créature humaine eût
réveillé en lui le goût de l'agitation. Il marcha et se mit à rire:
--Cette excellente dame était peu sympathique, et je n'oserais
affirmer qu'elle a eu un mari, ou qu'elle a des enfants, mais je
suis bien sûr qu'elle a de la joie, et cette joie est mon ouvrage.
Il soupa de bel appétit, et se coucha d'un cœur plus aise qu'à
l'ordinaire; ce soir-là, son lit de foins et de fougères était
moelleux et sentait bon.
--Je n'ai pas perdu ma journée, Titus, puisque j'ai fait un peu
de bien; et ma journée sera meilleure encore, s'il est vrai qu'en
faisant du bien j'ai aussi réparé du mal.
Une voix lui soufflait: «La vieille t'a menti, nigaud».
--Nenni! Point! Je croirai la vieille, je veux la croire et j'y
gagne. Car mon bien-être de ce soir est indéniable, et malavisé
je serais, de consentir à le gâter. J'ai satisfait ma conscience.
Eh, eh? La vieille me l'insinuait tantôt et cela n'était point
stupide: qui sait si notre conscience n'est pas tout simplement la
somme de nos actes? J'entrevois là une définition plausible: «La
Conscience est le total du Passé».
Ravi d'avoir trouvé encore une formule, il s'assoupit sur elle
avant de l'avoir discutée, et quand vint le moment de découvrir
que cet aphorisme était tout aussi faux qu'un autre, il ronflait.
XV
ET IL FABRIQUE DE L'AVENIR
Le branle était donné. Cinq jours plus tard, un citadin se
présenta, ventripotent, bouffi et vêtu de grand luxe; des
serviteurs écartaient les branches devant lui, et il s'acheminait
avec majesté. Il vint droit à l'anachorète, qui remarqua alors son
nez crochu et sa face illuminée de satisfaction. Le visiteur cria:
--Bonjour, Prince!
Il parlait familièrement, avec certitude, et son accent dénotait
une origine étrangère. Il reprit:
--Mauvaises nouvelles, Prince! Je suis ruiné, et je viens vous
en informer, convaincu par avance que vous ne tolérerez pas cet
écroulement, qui serait demain un désastre national, et qui est
votre œuvre d'hier.
--Plaît-il?
--J'en appelle à votre conscience.
--Ah? Vous aussi?
--Moi-même: Baron Kraff. Je me présente. Ma maison est
universellement connue. A ma banque, comme vous savez, des
milliers de cultivateurs, de petits bourgeois, de minces rentiers,
déposaient leur épargne, bien modeste vraiment, mais on fait ce
qu'on peut et nul n'est tenu au delà de ses moyens: bref, ma
caisse était celle du menu peuple, qui avait confiance en moi.
--Je suis bien assuré, baron, que vous vous êtes montré digne d'un
telle confiance.
--Parfaitement digne. Mais moi aussi, j'avais confiance en votre
père, en vous, et voilà que, coup sur coup, votre départ, la
disparition du Prince Ludovic... (je ne vous reproche rien, chacun
défend ses intérêts comme il l'entend), bouleversent la situation
politique: toute sécurité disparaît, l'horizon se fait gros de
menaces, les fonds baissent, j'étais à la hausse: krach général!
J'ai lutté dix-huit mois, ayant les reins solides, mais je suis à
bout. Je perds quarante-trois millions, tout l'argent des petites
bourses. Votre défunte mère...
--Ma mère est morte!
--Parfaitement: de chagrin, de terreur, pendant les massacres du
couvent.
--Ma mère...
--Évidemment, évidemment, c'est là un décès très regrettable,
et personne ne le déplore plus que moi, puisque tout juste je
m'apprêtais à vous rappeler le souci que l'excellente Duchesse
prenait des pauvres gens; si nous avions le bonheur de la posséder
encore, elle ne manquerait pas d'intercéder auprès de vous, en
faveur de ses pauvres: car il ne faut pas se dissimuler que,
si je sombre définitivement, vous aurez dans tout le pays des
faillites et des banqueroutes, des suicides de pères de famille,
la ruine de l'industrie, la famine de ceux qu'elle emploie,
l'arrêt du commerce, la mort du crédit, cent cadavres par jour.
Consentirez-vous à prescrire cette hécatombe? Toute la question
est là.
--Est-il possible que?...
--Je vous apporte les journaux: consultez-les du présent, déduisez
l'avenir. Après quoi, vous déciderez.
Le banquier s'assit sur la pierre un peu dure, et déploya les
feuilles: l'index pointé sur les colonnes de nombres, il développa
quelques explications techniques concernant les reports, les
arbitrages, les transferts, la hausse et la baisse, le capital et
les intérêts, et démontra clairement que le Prince avait à sauver
les innombrables existences compromises par lui.
A force d'entendre cet homme, l'anachorète commençait à sentir
sous son crâne la brûlure lancinante des chiffres, et sa pensée
s'engourdissait: il n'écouta plus, attentif seulement à cette
foule des victimes, qu'il pouvait secourir ou laisser périr, à son
gré. Il faut à certains hommes, pour résister à leur apitoiement,
autant de courage qu'à d'autres pour secourir des gens en peine.
Dieudonat n'eut pas la force de refuser son intervention; il fit
un geste d'acquiescement, murmura un souhait, et le capital fut.
On vit dans l'herbe des rouleaux d'or et des sacs, des tonnelets
pleins d'écus, des cassettes lourdes de ducats; par une malice
infernale, qui eût échappé à l'ascète, il y avait aussi des
liasses de billets, mais le financier les protesta:
--Oh! pardon! Point de ceci! Excusez-moi, Prince, excusez-moi,
je ne saurais encaisser ces coupures. Si étranger que vous
puissiez être au maniement des fonds, vous concevez bien que le
papier-monnaie est une créance sur le Trésor, qui en refuserait le
remboursement et m'impliquerait dans une affaire de faux; je ne
saurais y consentir, Prince, à aucun titre, et quel que soit le
bénéfice éventuel: mon honorabilité ne veut pas d'un tel risque.
Je suis le fils de mes œuvres, œuvres de probité, Monseigneur! Mon
aïeul était chiffonnier, mon père brocanteur, et je ne suis que
baron. Permettez-moi de vous le dire, Monseigneur, le monde attend
de nous autres une rectitude de conscience qu'il n'exige pas de
ses gouvernants. Reprenez vos papiers, de grâce, et veuillez
substituer à ceci une somme égale en numéraire.
--Comme il vous plaira.
Les apports magiques recommencèrent dans l'herbe écrasée. Le
baron, en homme habitué à la rentrée des capitaux, ne sourcillait
pas devant cette fortune: du haut de son nez, à travers le
lorgnon, il laissait tomber sur elle un regard d'adoption
immédiate. Lorsqu'il vit que le tas cessait de grossir, il expulsa
son binocle vers son ventre.
--Le compte y est? Non, non! Ne vérifions pas: je m'en rapporte à
vous.
Incontinent, il pivota vers le bois, fit signe à son premier valet
de chambre, qui envoya le deuxième valet chercher sous la feuillée
le premier secrétaire, qui ordonna au caissier de faire avancer
ses agents, qui apportèrent les coffres préparés à l'avance.
--Je n'avais pas douté de vous, comme vous voyez.
Il jetait ses ordres du bord des lèvres, ou même du bout du doigt:
Dieudonat admirait la prestance que donne l'or.
--Il est aussi fier avec ses commis que l'Archiduc avec ses
pages! Ce fils-de-ses-œuvres s'offusquerait tout autant qu'un
fils d'Empereur, peut-être bien, si j'osais insinuer qu'il est le
cousin de son comptable: je ne m'y risquerai plus.
Le richard honora de sa présence l'enlèvement des fonds, mais ne
daigna point le surveiller; il affecta même de tourner le dos, et,
les affaires sérieuses étant désormais liquidées, il aperçut le
paysage.
--C'est charmant, chez vous... Si, si! Très pittoresque! Ces
rochers, ces arbres, cette tranquillité... Je vous envie. Un
casino, dans ce coin-ci, ferait florès. Vous possédez bien une
source?
Il remit son lorgnon et découvrit la statue de Ludovic.
--Fichtre, mon Prince! Vous avez là un pur chef-d'œuvre. Je vous
l'achète. Combien?
--Je ne...
--J'offre vingt mille. Non?... Trente!... Eh là! Où diable ai-je
la tête? J'oubliais que vous fabriquez de l'or à volonté, je
regrette: ce morceau serait en valeur, sur ma pelouse, au bas du
perron. Il faudra que vous me fassiez, quelque jour, l'amitié
de venir visiter ma tanière d'été: elle est confortable. Mais
comment avez-vous pu transporter ici cette figure? Sérieusement,
soupçonniez-vous qu'elle est admirable et que c'est un meurtre...
--Un meurtre!
--De la garder dans ce désert où personne ne la voit.
--Je la vois, Monsieur.
En écoutant parler ce personnage, Dieudonat faisait réflexion
que le tact n'est peut-être pas une qualité mondaine, comme on
le croit dans les châteaux et les salons, mais plutôt une vertu
primordiale, assez proche de ce qu'on appelle en métaphysique la
notion du bien et du mal.
Le philosophe pouvait d'ailleurs philosopher tout à son aise, car
le millionnaire ne s'occupait plus de lui: il s'était approché du
beau marbre, dont il faisait le tour en le flairant de sa trompe
à deux verres, non sans couler parfois un vif regard vers ses
caissiers.
--Pas de signature?... Non?... Tant pis. Vous connaissez l'auteur?
--Hélas...
--Ah! Je devine: un piètre individu, dont vous avez eu à vous
plaindre? Hein? Ça ne m'étonne pas. Règle générale, méfiez-vous
des artistes. Mais saperlipopette, celui-ci avait du talent!... En
revanche, la grande machine, sur la grotte, avec les anges... Vous
aimez?
--Peu.
--Comme moi. Votre bas-relief, j'appelle ça de l'art idéaliste.
Votre statue, à la bonne heure! Voilà de la réalité! Et je m'y
connais! J'y perçois même, dans le visage et le costume, dans
l'allure aussi, une ressemblance assez comique...
--Comique?
--Avec le Bâtard. Savez-vous que les méchantes langues vous
accusaient de l'avoir?...
--Achevez, de grâce!
--Je ne m'occupe pas de politique: c'est un principe. Les Rois,
les Princes, je vous l'ai dit, s'arrangent entre eux. Il aspirait
au trône, vous y aspirez; une couronne et deux têtes, mauvais
compte! Mauvaise affaire, surtout, pour les affaires! Un des
prétendants s'évapore? J'enregistre le résultat et je ne me soucie
pas d'expliquer le moyen.
--D'autres que vous l'expliquent, n'est-ce pas? Dites-moi tout!
--Rassurez-vous, personne n'en parle déjà plus. Votre frère était
peu aimé: perte mince. Vous régnerez en paix: bénéfice énorme,
pour vous comme pour nous.
--Je ne régnerai jamais.
--Laissez donc! Que papa s'en aille, et vous nous reviendrez. On
se reverra, mon Prince, et nous ferons de bonne besogne, ensemble,
moi et vous: je sens cela. Le pays espère beaucoup de votre
gouvernement, et il l'attend avec impatience: légitime impatience,
je vous le confesse entre nous, car la situation n'est pas
brillante, certes!
Pour occuper ses loisirs pendant qu'on achevait de charger
ses millions, il voulut bien continuer une conversation dans
laquelle il n'avait plus rien à demander; gratuitement, et
par pure bienveillance, il exposa des faits: les collecteurs
d'impôts ayant été pendus, les impôts n'étaient pas rentrés, et
le Duc, en l'absence de ses recettes ordinaires, n'avait pu faire
face à ses dépenses extraordinaires; dans une telle urgence,
Hardouin-le-Juste s'était vu contraint à recourir aux ressources
exceptionnelles, concussions et prévarications, altération des
monnaies, exactions diverses et confiscations arbitraires,
emprisonnements et décapitations.
--Mon père a fait ces choses!
Le Baron s'efforça d'excuser le pouvoir, qui est obligé parfois
à des mesures regrettables; mais le Prince restait stupide, et
n'arrivait pas à comprendre que son noble père, si honnête quand
tout allait bien, fût devenu si malhonnête parce que les choses
allaient mal.
Aussitôt, il résolut de sauver l'âme paternelle, et de rendre
l'honneur à celui qui lui avait donné le jour.
--Combien faut-il?
Le financier entrevit une affaire inespérée, superbe: il répondit
qu'il ne pouvait répondre, et s'offrit à étudier la question;
il alla même jusqu'à promettre de parler au Duc, de proposer un
rapprochement entre le père et le fils, et de négocier de l'un à
l'autre un emprunt non remboursable; il assura, en outre, que, par
reconnaissance, il se contenterait d'une commission modeste.
Les chargements s'achevaient. Il l'apprit sans avoir besoin d'y
regarder; à ce moment précis, il déclara que ses instants étaient
comptés, et que la route était longue, jusqu'à la prochaine étape.
Il prit l'engagement de revenir, et répéta qu'il verrait le Duc.
--Je vous raccommoderai, vous dis-je, avec le cher papa; je m'en
charge, et, si vous êtes contents de mes offices, vous m'offrirez
la statue en souvenir de notre première rencontre, n'est-ce pas?
Au revoir, cher Prince, à bientôt.
Il tendit la main et se retira vers son équipage, avec la dignité
rapide d'un homme qui sait gagner quarante-trois millions en
autant de minutes.
Les caisses d'or suivirent leur maître. L'anachorète se retrouva
seul; mais durant plusieurs jours il garda de cette visite une
impression des plus fâcheuses.
Encore une fois, le paysage avait changé: il y flottait des
miasmes de souvenirs malsains. Les feuilles murmuraient des termes
d'agiotage; des disques de soleil tombaient des arbres en monnaies
d'or, et se faufilaient sous les taillis, comme des pièces qui
roulent; des chiffres se recroquevillaient à la pointe des
viornes; les grosses branches portaient des citoyens pendus ou des
têtes coupées.
--Mon père a commis ces forfaits! Quel dommage, mon Dieu, que
je n'influe en rien sur la pensée des hommes! Du moins le mal
cessera, j'espère, si nous en supprimons les causes. Seigneur,
faites que le Duc ne repousse pas les offres du baron!
Les souhaits de ce genre-là se réalisent sans le secours de
l'occultisme; le Diable n'a pas besoin de s'en mêler: nous
suffisons. Au bout d'une semaine, Dieudonat vit apparaître
les fonctionnaires comptables qui venaient s'installer sur la
montagne, et procéder à l'encaissement des subsides: le bon Duc
avait consenti!
Il ne mettait à cette faveur que trois conditions: il fixerait
lui-même et sans discussion le montant des apports; il
n'admettait, comme le baron, que les versements métalliques; nul
autre que lui désormais n'aurait part aux libéralités du Prince,
qui devait s'y engager par serment.
Dieudonat souscrivit à tout pour sauver l'âme de son père. Le soir
même, afin d'être débarrassé plus vite d'un devoir qui promettait
peu d'agréments, il fabriqua force pistoles et lingots.
--Est-ce assez?
Il fallut recommencer le lendemain, le jour suivant, et tous les
jours.
--Encore?
--Encore.
Les appétits du Souverain se montraient considérables, sans doute
parce que les besoins étaient grands. Dieudonat put constater
que l'administration organisait un service régulier de convois:
il apprit également qu'elle s'occupait de frayer des chemins à
travers la forêt, et de jeter des ponts volants sur les rivières;
il sut que des gagne-petit installaient des guinguettes au long
des routes, dressaient des baraquements à l'usage des rouliers et
de leurs attelages.
--J'en ai pour un moment...