Dieudonat le savait et l'aphorisme était banal; mais la formule

arrivait à point pour gâter le printemps; elle s'installa en idée

fixe. La solitude n'est pas bonne aux gens que leur conscience

travaille, et elle les incite à la monomanie: chaque fois que

les regards de l'anachorète tombaient sur l'homme pétrifié,

c'est-à-dire cent fois par jour, l'obsession se rééditait; le

voisin de marbre finit par se dresser comme un symbole de la

douleur universelle.

Dès lors, le site cessa d'être magnifique: peuplé de crimes

visibles ou invisibles, il avait à tout moment un air de coupable

pris en faute; la sérénité ne l'habitait plus; la méditation

devint accablante. Les mois passaient, les saisons faisaient comme

les mois. Tous les jours et durant toutes les heures du jour, la

pauvre pensée de l'ascète tournait sur elle-même comme l'ombre

d'un cadran solaire, et elle ne marquait plus que la marche du

temps.

Ce même temps passait sur le frère marmoréen; les patines du ciel

l'eurent bientôt bruni, et le chef-d'œuvre obtint sa destinée

normale: les tourterelles prirent l'habitude de s'y poser; elles

adoptèrent comme perchoir cette image de la fureur qu'elles

insultaient de petits excréments, avec une tranquillité parfaite.

Les autres oiseaux se comportèrent comme elles, et promptement la

clairière s'accoutuma si bien à la présence d'un morceau sublime,

que personne n'y prêta plus aucune attention.

L'auteur seul eut encore des yeux pour le voir, et ces yeux

étaient tristes de plus en plus.

--Cet homme intelligent est mûr pour une sottise importante, dit

le Diable; aidons-le!

Et le Diable se mit à l'ouvrage.

XIV

IL EST REJOINT PAR SON PASSÉ

L'homme s'habitue à tout, même au remords de ses fautes; à la

longue, Dieudonat ne souffrait plus guère de son crime; mais il

s'ennuyait énormément.

--Je songe... Je songe? En d'autres termes, je suis un

songe-creux. Et que fais-je, en cette oasis? Mon bonheur? Non,

puisque je sens venir l'instant où je n'en pourrai plus. Mon

devoir? Encore moins, puisque j'ai découvert que la supériorité de

l'homme est dans le devoir de charité, et que je m'exile loin des

hommes: l'isolement volontaire, culte de soi-même, est un égoïsme,

et j'aurais tort de me le dissimuler; se retirer dans un désert

pour y graver des inscriptions en l'honneur de la pitié, de la

fraternité, c'est d'un incontestable illogisme, malgré ce que j'ai

pu dire autrefois pour m'en excuser. Dieu avait jugé bon de me

revêtir d'un pouvoir, et je juge meilleur de ne pas m'en servir;

suis-je sûr d'en avoir le droit?

--Tout de même... Lorsque j'arrivais ici et que la solitude me

plaisait, j'ai trouvé de bons arguments pour démontrer qu'elle

s'imposait à moi par pitié pour les autres; maintenant qu'elle me

lasse, je la trouve incompatible avec la charité, et je démontre

cela aussi. Ma logique ne serait-elle donc que l'avocat sournois

de mes goûts et préférences, le serviteur inavoué ou inconscient

de mes caprices? De plus malins que moi l'ont dit. J'ai trop

médité sur tous ces vains problèmes, pendant des années: je m'y

perds, je ne sais plus. Où est la vérité? Qu'est-ce qu'il faut

faire? Où est le devoir?

Il se tourmentait bien à tort, oubliant deux lois de la fatalité,

qui allaient prendre soin de se rappeler à lui et de lui tracer sa

conduite.

En vertu de l'une, toute force qui réside en nous s'exercera, avec

notre consentement ou en dépit de nous; s'il nous est loisible

d'en restreindre l'usage, il ne nous appartient pas d'en abolir

l'existence, et tôt ou tard elle aura d'impérieuses révoltes

contre lesquelles l'autorité de notre raison risque de rester

impuissante.

L'autre loi de fatalité, dont il avait trop peu souci, est celle

qui nous rattache indissolublement à nos actions passées, et qui

fait de notre existence une longue chaîne dont chaque anneau

commande tous les autres; tel geste imperceptible, accompli il

y a vingt ans, et dont nous n'avons pas gardé le souvenir, va

nécessiter tout à l'heure le geste qui s'imposera à nous, et que

nous exécuterons, même s'il nous déplaît, parce qu'il est le

prolongement normal de celui qui fut, vingt ans plus tôt.

Il fit d'un seul coup l'expérience de ces deux vérités. Un jour,

il réfléchissait selon sa mode, assis devant la grotte, quand

il vit, à l'orée du bois, une femme sordide et très mûre, qui se

dégageait d'entre les arbres et qui traversait la clairière; elle

venait à lui, en écrasant les hautes herbes, où sa marche creusait

un sillon; lorsqu'elle fut proche, elle s'arrêta pour dire:

--C'est moi. Vous ne me reconnaissez pas?

--Non, femme.

--Il n'y a rien d'étonnant, vous ne m'avez jamais vue. Pourtant,

vous êtes la cause de mon malheur, et je viens vous l'apprendre.

Laissez-moi dire: j'avais un mari, trois enfants, et nous vivions

dans l'aisance. Alors, vous vous êtes querellé avec votre père;

à propos de quoi, je m'en moque, et je n'y avais rien à voir;

mais après votre querelle, on a pendu les collecteurs d'impôts;

mon mari en était, on l'a pendu, et je suis restée veuve avec mes

trois enfants, sans un sou. Le mal dont vous êtes cause, il faut

le réparer.

--Je ne puis, pauvre femme, ressusciter votre époux.

--Je n'en réclame pas tant. Rendez-moi ce qu'il gagnait, et je

vous tiendrai quitte.

--Je ne possède aucun argent.

--De l'argent? Vous en avez autant que vous en voulez, et plus

qu'il ne vous en faut pour vivre, puisque vous n'avez qu'un signe

à faire pour que tout vous vienne à souhait, l'argent comme le

reste: faites le signe et payez-moi!

--Ce pouvoir, il ne me plairait pas d'en faire usage.

--Ouais? Ça prouve votre bon cœur, ma foi! Et la conscience? Elle

ne vous dit rien, votre conscience?

--Le mal que j'ai pu faire à autrui...

--Il ne compte guère, hein? Et quand il est fait, vous tournez le

dos: «Bonsoir, la compagnie, et crevez à votre aise!» Vous vous en

allez à la montagne, au bord d'une source, bien tranquillement,

avec les petits oiseaux. C'est commode! Et moi je viens vous dire:

«Où qu'elle est, votre conscience!»

Dieudonat commençait à baisser la tête et devenait honteux; la

femme en prit avantage, et parla plus net:

--Voilà! Il n'y a pas de pain à la maison. J'ai tout vendu pour

faire manger mes petits, et je n'ai plus rien à vendre, que mon

aînée qui va sur ses seize ans. Si elle tourne mal pour nourrir

sa vieille mère, ce sera votre faute, et vous emporterez ça en

paradis, avec le reste!

L'anachorète sursauta d'horreur:

--Combien vous faut-il, pour sauver cette âme de vierge?

--Mon mari gagnait deux cents écus par an.

--Ayez donc vos deux cents écus: je le souhaite. Ainsi soit-il.

Aussitôt, la veuve sentit sa poche lourde, et elle plongea sa

main dans les guenilles, pour en tirer l'argent qu'elle se mit à

compter, accroupie sur l'herbe sauvage. Dieudonat la contemplait

avec tristesse. Enfin, la vieille releva la tête:

--Eh! mon bon seigneur, ça ne fait pas le compte, voyez-vous? Mon

mari gagnait ça par an, mais il avait bien encore dix ans à vivre,

le pauvre cher homme! Il faut me payer les dix ans.

--Vous reviendrez l'an prochain.

--Et si vous êtes mort? Et si je ne peux plus marcher? Je suis

vieille et la route est longue. Pensez un peu, vous qui êtes la

bonté même, et si instruit: qui sait où nous serons, vous et moi,

l'an prochain, et dans dix ans, et dans vingt ans? Il faut être

raisonnable, mon prince, et me payer mes vingt ans tout de suite.

--Vous prétendiez que votre époux n'avait que dix années à vivre.

--Dix ans? On voit bien que vous n'avez pas connu Victor! Il

était solide comme un chêne, et taillé pour durer un siècle, le

gaillard! J'y perds, en ne vous réclamant que vingt années.

--Trop de richesse nuit, prenez garde.

--Vous devriez rougir, de marchander les jours à la mémoire d'un

brave fonctionnaire que vous avez déjà fait mourir à la peine!

Remboursez-moi ses vingt ans, je vous prie, et n'en parlons plus.

Ce disant, la veuve tendit sa jupe: le prince résigné fit un

signe, forma un vœu, et quatre mille écus pesèrent dans la futaine.

--Merci bien, dit la mendiante.

Elle tourna le dos et s'en alla, clopin-clopant, car la charge

était lourde. Longtemps, le prince regarda la silhouette podagre

qui s'éloignait avec un tablier plein d'avenir: cette figure

témoignait véritablement d'une joie mal contenue, et le philosophe

s'en inquiéta un peu. Il s'inquiéta davantage lorsque la bonne

femme, parvenue à l'extrémité de la clairière, entra sous les

arbres et se crut invisible: alors, malgré le poids des ans et des

monnaies, elle se mit à danser des entrechats qui firent chanter

ses écus, et Dieudonat, émerveillé de cette guérison subite,

entreprit une méditation sur la puissance des métaux.

C'était là un thème relativement neuf, du moins pour un ascète: il

s'en amusa un moment; mais des envies de remuer lui tracassaient

les jambes, comme si l'approche d'une créature humaine eût

réveillé en lui le goût de l'agitation. Il marcha et se mit à rire:

--Cette excellente dame était peu sympathique, et je n'oserais

affirmer qu'elle a eu un mari, ou qu'elle a des enfants, mais je

suis bien sûr qu'elle a de la joie, et cette joie est mon ouvrage.

Il soupa de bel appétit, et se coucha d'un cœur plus aise qu'à

l'ordinaire; ce soir-là, son lit de foins et de fougères était

moelleux et sentait bon.

--Je n'ai pas perdu ma journée, Titus, puisque j'ai fait un peu

de bien; et ma journée sera meilleure encore, s'il est vrai qu'en

faisant du bien j'ai aussi réparé du mal.

Une voix lui soufflait: «La vieille t'a menti, nigaud».

--Nenni! Point! Je croirai la vieille, je veux la croire et j'y

gagne. Car mon bien-être de ce soir est indéniable, et malavisé

je serais, de consentir à le gâter. J'ai satisfait ma conscience.

Eh, eh? La vieille me l'insinuait tantôt et cela n'était point

stupide: qui sait si notre conscience n'est pas tout simplement la

somme de nos actes? J'entrevois là une définition plausible: «La

Conscience est le total du Passé».

Ravi d'avoir trouvé encore une formule, il s'assoupit sur elle

avant de l'avoir discutée, et quand vint le moment de découvrir

que cet aphorisme était tout aussi faux qu'un autre, il ronflait.

XV

ET IL FABRIQUE DE L'AVENIR

Le branle était donné. Cinq jours plus tard, un citadin se

présenta, ventripotent, bouffi et vêtu de grand luxe; des

serviteurs écartaient les branches devant lui, et il s'acheminait

avec majesté. Il vint droit à l'anachorète, qui remarqua alors son

nez crochu et sa face illuminée de satisfaction. Le visiteur cria:

--Bonjour, Prince!

Il parlait familièrement, avec certitude, et son accent dénotait

une origine étrangère. Il reprit:

--Mauvaises nouvelles, Prince! Je suis ruiné, et je viens vous

en informer, convaincu par avance que vous ne tolérerez pas cet

écroulement, qui serait demain un désastre national, et qui est

votre œuvre d'hier.

--Plaît-il?

--J'en appelle à votre conscience.

--Ah? Vous aussi?

--Moi-même: Baron Kraff. Je me présente. Ma maison est

universellement connue. A ma banque, comme vous savez, des

milliers de cultivateurs, de petits bourgeois, de minces rentiers,

déposaient leur épargne, bien modeste vraiment, mais on fait ce

qu'on peut et nul n'est tenu au delà de ses moyens: bref, ma

caisse était celle du menu peuple, qui avait confiance en moi.

--Je suis bien assuré, baron, que vous vous êtes montré digne d'un

telle confiance.

--Parfaitement digne. Mais moi aussi, j'avais confiance en votre

père, en vous, et voilà que, coup sur coup, votre départ, la

disparition du Prince Ludovic... (je ne vous reproche rien, chacun

défend ses intérêts comme il l'entend), bouleversent la situation

politique: toute sécurité disparaît, l'horizon se fait gros de

menaces, les fonds baissent, j'étais à la hausse: krach général!

J'ai lutté dix-huit mois, ayant les reins solides, mais je suis à

bout. Je perds quarante-trois millions, tout l'argent des petites

bourses. Votre défunte mère...

--Ma mère est morte!

--Parfaitement: de chagrin, de terreur, pendant les massacres du

couvent.

--Ma mère...

--Évidemment, évidemment, c'est là un décès très regrettable,

et personne ne le déplore plus que moi, puisque tout juste je

m'apprêtais à vous rappeler le souci que l'excellente Duchesse

prenait des pauvres gens; si nous avions le bonheur de la posséder

encore, elle ne manquerait pas d'intercéder auprès de vous, en

faveur de ses pauvres: car il ne faut pas se dissimuler que,

si je sombre définitivement, vous aurez dans tout le pays des

faillites et des banqueroutes, des suicides de pères de famille,

la ruine de l'industrie, la famine de ceux qu'elle emploie,

l'arrêt du commerce, la mort du crédit, cent cadavres par jour.

Consentirez-vous à prescrire cette hécatombe? Toute la question

est là.

--Est-il possible que?...

--Je vous apporte les journaux: consultez-les du présent, déduisez

l'avenir. Après quoi, vous déciderez.

Le banquier s'assit sur la pierre un peu dure, et déploya les

feuilles: l'index pointé sur les colonnes de nombres, il développa

quelques explications techniques concernant les reports, les

arbitrages, les transferts, la hausse et la baisse, le capital et

les intérêts, et démontra clairement que le Prince avait à sauver

les innombrables existences compromises par lui.

A force d'entendre cet homme, l'anachorète commençait à sentir

sous son crâne la brûlure lancinante des chiffres, et sa pensée

s'engourdissait: il n'écouta plus, attentif seulement à cette

foule des victimes, qu'il pouvait secourir ou laisser périr, à son

gré. Il faut à certains hommes, pour résister à leur apitoiement,

autant de courage qu'à d'autres pour secourir des gens en peine.

Dieudonat n'eut pas la force de refuser son intervention; il fit

un geste d'acquiescement, murmura un souhait, et le capital fut.

On vit dans l'herbe des rouleaux d'or et des sacs, des tonnelets

pleins d'écus, des cassettes lourdes de ducats; par une malice

infernale, qui eût échappé à l'ascète, il y avait aussi des

liasses de billets, mais le financier les protesta:

--Oh! pardon! Point de ceci! Excusez-moi, Prince, excusez-moi,

je ne saurais encaisser ces coupures. Si étranger que vous

puissiez être au maniement des fonds, vous concevez bien que le

papier-monnaie est une créance sur le Trésor, qui en refuserait le

remboursement et m'impliquerait dans une affaire de faux; je ne

saurais y consentir, Prince, à aucun titre, et quel que soit le

bénéfice éventuel: mon honorabilité ne veut pas d'un tel risque.

Je suis le fils de mes œuvres, œuvres de probité, Monseigneur! Mon

aïeul était chiffonnier, mon père brocanteur, et je ne suis que

baron. Permettez-moi de vous le dire, Monseigneur, le monde attend

de nous autres une rectitude de conscience qu'il n'exige pas de

ses gouvernants. Reprenez vos papiers, de grâce, et veuillez

substituer à ceci une somme égale en numéraire.

--Comme il vous plaira.

Les apports magiques recommencèrent dans l'herbe écrasée. Le

baron, en homme habitué à la rentrée des capitaux, ne sourcillait

pas devant cette fortune: du haut de son nez, à travers le

lorgnon, il laissait tomber sur elle un regard d'adoption

immédiate. Lorsqu'il vit que le tas cessait de grossir, il expulsa

son binocle vers son ventre.

--Le compte y est? Non, non! Ne vérifions pas: je m'en rapporte à

vous.

Incontinent, il pivota vers le bois, fit signe à son premier valet

de chambre, qui envoya le deuxième valet chercher sous la feuillée

le premier secrétaire, qui ordonna au caissier de faire avancer

ses agents, qui apportèrent les coffres préparés à l'avance.

--Je n'avais pas douté de vous, comme vous voyez.

Il jetait ses ordres du bord des lèvres, ou même du bout du doigt:

Dieudonat admirait la prestance que donne l'or.

--Il est aussi fier avec ses commis que l'Archiduc avec ses

pages! Ce fils-de-ses-œuvres s'offusquerait tout autant qu'un

fils d'Empereur, peut-être bien, si j'osais insinuer qu'il est le

cousin de son comptable: je ne m'y risquerai plus.

Le richard honora de sa présence l'enlèvement des fonds, mais ne

daigna point le surveiller; il affecta même de tourner le dos, et,

les affaires sérieuses étant désormais liquidées, il aperçut le

paysage.

--C'est charmant, chez vous... Si, si! Très pittoresque! Ces

rochers, ces arbres, cette tranquillité... Je vous envie. Un

casino, dans ce coin-ci, ferait florès. Vous possédez bien une

source?

Il remit son lorgnon et découvrit la statue de Ludovic.

--Fichtre, mon Prince! Vous avez là un pur chef-d'œuvre. Je vous

l'achète. Combien?

--Je ne...

--J'offre vingt mille. Non?... Trente!... Eh là! Où diable ai-je

la tête? J'oubliais que vous fabriquez de l'or à volonté, je

regrette: ce morceau serait en valeur, sur ma pelouse, au bas du

perron. Il faudra que vous me fassiez, quelque jour, l'amitié

de venir visiter ma tanière d'été: elle est confortable. Mais

comment avez-vous pu transporter ici cette figure? Sérieusement,

soupçonniez-vous qu'elle est admirable et que c'est un meurtre...

--Un meurtre!

--De la garder dans ce désert où personne ne la voit.

--Je la vois, Monsieur.

En écoutant parler ce personnage, Dieudonat faisait réflexion

que le tact n'est peut-être pas une qualité mondaine, comme on

le croit dans les châteaux et les salons, mais plutôt une vertu

primordiale, assez proche de ce qu'on appelle en métaphysique la

notion du bien et du mal.

Le philosophe pouvait d'ailleurs philosopher tout à son aise, car

le millionnaire ne s'occupait plus de lui: il s'était approché du

beau marbre, dont il faisait le tour en le flairant de sa trompe

à deux verres, non sans couler parfois un vif regard vers ses

caissiers.

--Pas de signature?... Non?... Tant pis. Vous connaissez l'auteur?

--Hélas...

--Ah! Je devine: un piètre individu, dont vous avez eu à vous

plaindre? Hein? Ça ne m'étonne pas. Règle générale, méfiez-vous

des artistes. Mais saperlipopette, celui-ci avait du talent!... En

revanche, la grande machine, sur la grotte, avec les anges... Vous

aimez?

--Peu.

--Comme moi. Votre bas-relief, j'appelle ça de l'art idéaliste.

Votre statue, à la bonne heure! Voilà de la réalité! Et je m'y

connais! J'y perçois même, dans le visage et le costume, dans

l'allure aussi, une ressemblance assez comique...

--Comique?

--Avec le Bâtard. Savez-vous que les méchantes langues vous

accusaient de l'avoir?...

--Achevez, de grâce!

--Je ne m'occupe pas de politique: c'est un principe. Les Rois,

les Princes, je vous l'ai dit, s'arrangent entre eux. Il aspirait

au trône, vous y aspirez; une couronne et deux têtes, mauvais

compte! Mauvaise affaire, surtout, pour les affaires! Un des

prétendants s'évapore? J'enregistre le résultat et je ne me soucie

pas d'expliquer le moyen.

--D'autres que vous l'expliquent, n'est-ce pas? Dites-moi tout!

--Rassurez-vous, personne n'en parle déjà plus. Votre frère était

peu aimé: perte mince. Vous régnerez en paix: bénéfice énorme,

pour vous comme pour nous.

--Je ne régnerai jamais.

--Laissez donc! Que papa s'en aille, et vous nous reviendrez. On

se reverra, mon Prince, et nous ferons de bonne besogne, ensemble,

moi et vous: je sens cela. Le pays espère beaucoup de votre

gouvernement, et il l'attend avec impatience: légitime impatience,

je vous le confesse entre nous, car la situation n'est pas

brillante, certes!

Pour occuper ses loisirs pendant qu'on achevait de charger

ses millions, il voulut bien continuer une conversation dans

laquelle il n'avait plus rien à demander; gratuitement, et

par pure bienveillance, il exposa des faits: les collecteurs

d'impôts ayant été pendus, les impôts n'étaient pas rentrés, et

le Duc, en l'absence de ses recettes ordinaires, n'avait pu faire

face à ses dépenses extraordinaires; dans une telle urgence,

Hardouin-le-Juste s'était vu contraint à recourir aux ressources

exceptionnelles, concussions et prévarications, altération des

monnaies, exactions diverses et confiscations arbitraires,

emprisonnements et décapitations.

--Mon père a fait ces choses!

Le Baron s'efforça d'excuser le pouvoir, qui est obligé parfois

à des mesures regrettables; mais le Prince restait stupide, et

n'arrivait pas à comprendre que son noble père, si honnête quand

tout allait bien, fût devenu si malhonnête parce que les choses

allaient mal.

Aussitôt, il résolut de sauver l'âme paternelle, et de rendre

l'honneur à celui qui lui avait donné le jour.

--Combien faut-il?

Le financier entrevit une affaire inespérée, superbe: il répondit

qu'il ne pouvait répondre, et s'offrit à étudier la question;

il alla même jusqu'à promettre de parler au Duc, de proposer un

rapprochement entre le père et le fils, et de négocier de l'un à

l'autre un emprunt non remboursable; il assura, en outre, que, par

reconnaissance, il se contenterait d'une commission modeste.

Les chargements s'achevaient. Il l'apprit sans avoir besoin d'y

regarder; à ce moment précis, il déclara que ses instants étaient

comptés, et que la route était longue, jusqu'à la prochaine étape.

Il prit l'engagement de revenir, et répéta qu'il verrait le Duc.

--Je vous raccommoderai, vous dis-je, avec le cher papa; je m'en

charge, et, si vous êtes contents de mes offices, vous m'offrirez

la statue en souvenir de notre première rencontre, n'est-ce pas?

Au revoir, cher Prince, à bientôt.

Il tendit la main et se retira vers son équipage, avec la dignité

rapide d'un homme qui sait gagner quarante-trois millions en

autant de minutes.

Les caisses d'or suivirent leur maître. L'anachorète se retrouva

seul; mais durant plusieurs jours il garda de cette visite une

impression des plus fâcheuses.

Encore une fois, le paysage avait changé: il y flottait des

miasmes de souvenirs malsains. Les feuilles murmuraient des termes

d'agiotage; des disques de soleil tombaient des arbres en monnaies

d'or, et se faufilaient sous les taillis, comme des pièces qui

roulent; des chiffres se recroquevillaient à la pointe des

viornes; les grosses branches portaient des citoyens pendus ou des

têtes coupées.

--Mon père a commis ces forfaits! Quel dommage, mon Dieu, que

je n'influe en rien sur la pensée des hommes! Du moins le mal

cessera, j'espère, si nous en supprimons les causes. Seigneur,

faites que le Duc ne repousse pas les offres du baron!

Les souhaits de ce genre-là se réalisent sans le secours de

l'occultisme; le Diable n'a pas besoin de s'en mêler: nous

suffisons. Au bout d'une semaine, Dieudonat vit apparaître

les fonctionnaires comptables qui venaient s'installer sur la

montagne, et procéder à l'encaissement des subsides: le bon Duc

avait consenti!

Il ne mettait à cette faveur que trois conditions: il fixerait

lui-même et sans discussion le montant des apports; il

n'admettait, comme le baron, que les versements métalliques; nul

autre que lui désormais n'aurait part aux libéralités du Prince,

qui devait s'y engager par serment.

Dieudonat souscrivit à tout pour sauver l'âme de son père. Le soir

même, afin d'être débarrassé plus vite d'un devoir qui promettait

peu d'agréments, il fabriqua force pistoles et lingots.

--Est-ce assez?

Il fallut recommencer le lendemain, le jour suivant, et tous les

jours.

--Encore?

--Encore.

Les appétits du Souverain se montraient considérables, sans doute

parce que les besoins étaient grands. Dieudonat put constater

que l'administration organisait un service régulier de convois:

il apprit également qu'elle s'occupait de frayer des chemins à

travers la forêt, et de jeter des ponts volants sur les rivières;

il sut que des gagne-petit installaient des guinguettes au long

des routes, dressaient des baraquements à l'usage des rouliers et

de leurs attelages.

--J'en ai pour un moment...

Dieudonat: Roman · 第 7 / 21 段