nature. Faisons la part de ces outrances et dégageons le principe:
nourrir l'individu et perpétuer l'espèce, par ordre, telles sont
les deux fins de la créature, et conséquemment sa morale. Les
douleurs qui en peuvent résulter ne comptent point dans le total,
c'est-à-dire dans l'univers, qui, par conséquent, ignorera la
pitié et la cruauté, corollaires de ces souffrances. La pudeur ou
l'impudeur, la pureté ou l'impureté, corollaires de l'amour, ne
comptent pas davantage: rien n'est ni mauvais ni bon, tout est, et
la mort n'est que la vie en fonction. Ai-je dit juste, ô mon Dieu,
cette fois?
Aucune voix ne protesta: la brise berçait autour de lui les
Clématites pendantes, les Reines-des-Prés érigées sur leurs tiges,
et toutes faisaient: «Oui», en balançant leurs chevelures de
parfums, au frôlement desquelles l'air du soir s'embaumait.
--La vie veut vivre, et voilà toute la morale d'une planète. En
d'autres termes, le but de la vie, c'est la vie. J'ai rudement
réfléchi pour en arriver à cette sublime trouvaille; dom Ambrosius
la traiterait de pléonasme ou de battologie, et il n'aurait pas
tort. Mais bah! cette loi-là a sur beaucoup d'autres l'avantage
d'être logique, simple à saisir, facile à retenir. Si je m'en
tenais là?
Mais le supplice des bêtes en mal de mort tirait vers elles son
œil et sa pensée.
--Je ne peux cependant pas les laisser souffrir indéfiniment...
Toucher à l'Araignée, il ne l'aurait voulu, à cause de l'avenir
qu'elle portait déjà dans ses entrailles; mais les autres? Il
hésita deux bonnes minutes, puis, tout à coup, il allongea la
jambe, et brusque, il écrasa de son pied nu la Mante, la Guêpe,
l'Abeille et le Bouton d'or; la plante de son pied se crispa
d'horreur sur le grouillement final du quadruple trépas.
--Souffraient-elles autant que je l'imagine? Assurément non, et
même il est probable que les patientes, toutes ensemble, ont
souffert moins que le spectateur, à lui seul: je transposais en
douleur cérébrale des sensations ganglionnaires...
A ces mots, il s'interrompit: un coup de lumière venait de
pénétrer en lui, et sous cette clarté neuve, engendrée par les
mots, il croyait entrevoir de la vérité admissible.
--Eh! eh! mon camarade! Cérébrale, dis-tu? La grosse différence
entre l'homme et les bêtes, entre leur morale et la nôtre, ne
tiendrait-elle pas tout bonnement à la dissemblance des systèmes
nerveux? Le nôtre était remarquable entre tous, et je n'aborde
pas ici la question de savoir s'il fut tel dès notre origine ou
s'il le devint peu à peu, si nous sommes des monstres nés ou bien
des monstres parvenus. Toujours est-il que notre cervelle, unique
au monde sublunaire, poussa l'hypertrophie jusqu'à s'appeler un
cerveau, et que, de progrès en progrès, cet organe d'exception
s'est développé à l'extrême par l'usage que nous en pouvions
faire, que nous en fîmes. Dès lors, si je ne m'abuse, nous
allons voir se manifester deux séries de réactions parfaitement
logiques, et le résultat sera double, une part procédant des
nerfs exaspérés par les rêveries de l'encéphale, et l'autre
émanant de cet encéphale surmené par les nerfs. En effet, cher
et défunt maître,--car c'est à vous que je m'adresse, ô dom
Ambrosius, écoutez-moi sans vous impatienter,--en cet organisme
précieux, si merveilleusement sensible, un phénomène ne pouvait
manquer de se produire: nos sensations purement animales s'étaient
vite subtilisées, grâce à l'intrusion de cette intelligence qui
s'appliquait à tirer de nos sens le meilleur rendement; l'appétit
s'excitait; l'organe décuplé décuplait les besoins, et notre
esprit s'ingéniait à découvrir en nous, tout comme autour de nous,
des subsides de volupté: nous en récoltions d'ici, de là, par
imitation, par assimilation, pour nous accroître; alors que chaque
espèce avait son instinct propre, et son plaisir prédominant, nous
les souhaitâmes tous ensemble: nous aurions voulu être toute
la nature à la fois! Certaines capacités de certains animaux
nous restaient interdites? Nous les saluions d'un regret, sans
néanmoins renoncer à l'espoir de les acquérir quelque jour, et
notre désir conviait les inventeurs à nous en fournir le moyen;
en attendant, pour suppléer à l'absence des joies défendues, nous
multipliions à leur plus haute puissance celles qui nous étaient
permises... Vous saisissez, ô dom Ambrosius? Premier résultat du
cerveau: les instincts exagérés deviennent des vices, puisque les
vices ne sont que des instincts exagérés.
Mais, nous en prenions trop! Nous abusions des réminiscences
originelles; nous exaspérions la nature en prétendant lui obéir,
nous sortions d'elle en croyant y rentrer. La nécessité d'un
frein s'imposait, sans lequel la race n'aurait pas tardé à périr
d'épuisement. Et le résultat second fut que le cerveau lui-même,
ce multiplicateur des nerfs, ce provocateur aux excès, inventa ce
qu'il fallait pour nous sauver du péril suscité par son rôle et
produisit ce frein: la Morale.
L'âme de dom Ambrosius ne répliqua rien, et Dieudonat poursuivit:
--Vous me direz que la Morale varie avec les climats, les races,
les époques. Eh! mon maître, ce détail n'a aucune importance! La
chose importante, commune à tous les hommes, mais n'appartenant
qu'à eux seuls, c'est leur intention d'avoir une morale, leur
belle volonté de se mettre un frein, quel qu'il soit.
Assez content d'avoir égréné un chapelet de paradoxes, le
philosophe se leva:
--O petites bêtes et grosses bêtes, mes sœurs, je vaux moins que
chacune de vous, puisque j'ai pris à chacune, et chaque fois que
je l'ai pu, ses instincts, dont j'ai fait mes vices. Mais, je vaux
plus que vous, aussi, puisque, à force d'en trop faire, je me
suis ingénié jusqu'à concevoir par moi-même la limite aux choses
faisables. Une borne que je m'oppose, et voilà tout mon gain, mais
il est magnifique! Quand chacune de vous ne connaît que son droit,
j'ai inventé le droit des autres, et je l'appelle mon devoir!
Il respira, comme il convient aux orateurs, après une
période nombreuse, pendant que l'auditoire applaudit. Rien
n'applaudissait, mais le solitaire était habitué de longue date à
ne parler que pour lui-même. Il reprit:
--Les Nerfs de l'homme le voulurent ainsi, quand leur
hyperesthésie se fut développée au point de nous faire ressentir,
comme si elles étaient nôtres, les douleurs de ce qui nous
entoure. Et c'est ainsi que la nature vit s'épanouir sur le monde
indifférent cette fleur qui sortait de nous: la Pitié.
Au nom d'une fleur nouvelle, les calices s'agitèrent dans le jour
finissant.
--Plus belle que vous toutes est cette fleur de mon âme! Les
jardins du Seigneur n'en ont pas de pareille. Oh! je sais bien,
mon Dieu, que si ma gloire fut de l'inventer, ma folie est de
la chercher hors de moi. Relativité purement humaine, je sais
bien qu'elle est en moi seul, comme née de moi seul, création
de la créature que je suis, mensonge dont j'ai fait une vérité,
puisque je la sens, chimère dont je fais une réalité, puisque je
l'applique!
Dans l'enthousiasme d'articuler des propos qui lui semblaient
définitifs, il fit un grand pas en avant; la jeune Araignée se
trouvait là tout juste où le pied se posa: elle en mourut, et sa
postérité avec elle.
Ce meurtre bouleversa l'orateur; pour rafraîchir son émoi, il but
une écuellée d'eau claire; du même coup, il supprima cent millions
d'existences qui nageaient dans cette eau.
--Je tue quand je bois, je tue quand je bouge, le monde qui tourne
se moque de mes axiomes, et me le prouve; la loi de l'univers
règne sur moi comme sur tous. Faire le bien et m'abstenir du mal,
c'est le vœu de ma raison déraisonnable, alors que le moindre de
mes mouvements multiplie le bien et le mal, sans distinction,
autour de mes gestes! Mais quoi? Je suis maître de l'intention,
le roi de mon idée intérieure, et la morale que je cherchais sera
de m'appliquer selon ma règle: si vraiment les deux conquêtes de
l'intellect humain sont la Pensée et la Pitié, je m'efforcerai en
l'honneur d'elles deux.
Le soir tombait. Les bêtes de nuit sortirent pour la troisième
phase du massacre quotidien, et la peur rampa sous les branches
bleuies, dans un paysage de proie.
--Assez, marâtre! Tu me l'as crié assez fort que ma pitié
stériliserait le monde, et que Dieu n'en veut pas! Mais, de la
maintenir en dépit de votre ordre, je ferai ma noblesse d'homme,
et dans l'inconscience universelle, j'affirmerai la conscience!
Si la Nature a Dieu pour elle, il ne faut pas qu'on le sache, et
même il est urgent d'enseigner le contraire; c'est pourquoi nous
avons fait de notre Pitié un attribut des dieux impitoyables. Que
dis-je? Nous l'avons faite Dieu contre les dieux!
Il se signa, en levant les yeux vers les nuages encore roses:
--Seigneur Jésus, je suis votre disciple, et je persisterai dans
votre voie: car je connais maintenant la double formule de mon
rôle, l'Effort et la Pitié!
Il rentra dans sa grotte, fit sa prière et se coucha, tout
satisfait de croire qu'il avait trouvé le moyen de mettre d'accord
l'immoralité du monde avec la morale du Christ.
--Loi de l'Effort, et loi de la Pitié, je possède à présent la
double vérité. Mais, hélas! et deux fois hélas! ne suis-je pas le
seul, entre les humains, à qui l'application de l'une aussi bien
que de l'autre est interdite par un don funeste? L'effort m'est
défendu, puisque mes vœux se réalisent; ma pitié est dangereuse,
puisque je nuis à tous ceux que j'approche. Je suis l'être
d'exception, le reclus de mon privilège, le condamné à vivre seul.
Parce que l'on a mis en moi une puissance qui dépasse l'homme,
voilà que je suis homme moins qu'un autre, incapable de la tâche
humaine! La charité m'ordonne de demeurer ici. J'y resterai, mon
Dieu; stérilement, j'y resterai, et, puisque rien de plus ne m'est
permis, théoriquement je confesserai la loi du Sacrifice en plein
royaume des Instincts.
Il s'endormit en cherchant par quel travail il pourrait affirmer
sa foi, sans nuire à personne; il cherchait encore en s'éveillant.
--Un travail qui serait pénible et assidu, afin de célébrer
l'Effort, mais platonique en même temps, afin de ne causer aucun
malheur nouveau, un travail matériel à la gloire de l'Idée...
Lequel?
Un bloc de marbre surplombait l'entrée de la grotte, haut de
neuf pieds, large de quinze, assailli de plantes sauvages; en le
contemplant, Dieudonat se souvint des maçons qu'il avait vus
ciseler une église derrière sa cellule.
--Manouvrier d'art? Voilà qui répondrait à mon programme... C'est
dit! Je te débarrasserai de la nature instinctive, ô pierre, en
arrachant de toi les parasites qui te mordent pour vivre, et je te
laverai, et je te polirai pour faire de toi un fronton symbolique
attestant la divinisation de l'homme par la Charité!
Durant plusieurs nuits, il chercha la devise à graver sur la dalle
quand la dalle serait nette; finalement, il opta pour une parole
de saint Mathieu:
BEATI MISERICORDES
QUONIAM IPSI MISERICORDIAM
CONSEQUENTUR
«Heureux ceux qui ont pitié, car ils obtiendront la pitié!»
Il se mit à l'œuvre sans délai. Mais, tandis qu'il ensanglantait
ses mains à arracher les ronces et les lierres, il se demandait
déjà si les promesses de l'Évangéliste ne sont pas un peu
téméraires, et s'il est bien certain que l'Effort et la Pitié
seront récompensés dans ce monde ou dans l'autre...
--Il vaudrait peut-être mieux dire qu'ils comportent en eux leur
propre récompense.
XIII
DIEUDONAT EXÉCUTE DEUX CHEFS-D'ŒUVRE, L'UN AVEC TALENT, L'AUTRE
AVEC GÉNIE, CE QUI LE DÉGOUTE DES BEAUX-ARTS
Tout de suite il prit goût à ce qu'il allait faire, et tellement
que le projet initial acquit de jour en jour, et même d'heure
en heure, parfois de minute en minute, une ampleur imprévue. Il
finissait à peine de déshabiller le marbre que déjà tout était
changé. La devise qui avait dû s'inscrire sur la pierre simplement
dépolie réclama d'abord le modeste encadrement d'un filet; peu
après, une banderole aux belles courbes sembla bien préférable;
pour accrocher la banderole, deux clous étaient reconnus
nécessaires, lorsque deux anges offrirent leur concours pour
remplacer les clous, en relevant les bouts du phylactère. Presque
aussitôt leurs ailes sans importance gagnèrent des proportions
plus notables, demandant à se déployer en hauteur pour faire
comprendre qu'elles arrivaient de loin et de haut, c'est-à-dire du
ciel; mais un intervalle nu s'étalait entre les deux émissaires
divins; la logique y souhaita l'addition d'autres anges en cours
de route, plus petits à cause de la distance, plus près de Dieu;
et l'image de Dieu devint alors indispensable. Au sommet de la
composition, si le Christ présentait la croix sur laquelle il est
mort par pitié pour les hommes? Ce serait bien! Ce serait mieux
encore, si la théorie des misères humaines se déroulait au premier
plan, pour servir d'assise à l'ensemble: on verrait là tous ceux
qui souffrent, et chacun sait qu'ils sont en nombre; les modèles
ne manqueraient pas...
L'auteur s'enthousiasmait de son idée; elle le réveillait, la
nuit; dès le petit matin, il venait se planter, debout, devant son
bloc, et il en fouillait l'épaisseur avec les yeux pénétrants de
l'esprit, pour y caresser par avance les silhouettes que son rêve
dégageait de leur gangue et qui se modelaient pour lui seul.
--Ce sera beau!
Il le disait avec emportement, mais sans vanité; d'ailleurs, en
véritable artiste, il n'admirait son œuvre que dans l'avenir,
sans jamais faire cas du présent ni des résultats obtenus, dans
lesquels il ne voyait qu'un acheminement provisoire, une promesse.
--Quel amusant métier j'ai trouvé là! Il n'y a pas à dire contre:
les arts plastiques sont l'occupation intégrale de l'homme, la
besogne humaine par excellence, puisqu'elle réclame le concours
de notre double nature, esprit et corps, le travail mental et le
travail manuel. Quelle combinaison magnifique! J'ai eu tort de
n'y pas songer plus tôt, et je crois bien que, cette fois, j'ai
découvert enfin le meilleur emploi de mon temps.
Son ciseau d'acier, sous les coups du maillet, entrait dans le
marbre, et faisait jaillir du feu, naître des formes.
--Oui, oui, ce sera beau! Ça ne l'est pas encore, mais ça le
deviendra. Toujours est-il que je me procure d'incontestables
satisfactions: je crée! Reste à savoir si d'autres en tireront
le moindre bénéfice. Certes, je ne prétends pas que l'art soit
inutile: loin de moi ce blasphème! La contemplation du beau
rehausse les âmes; encore faudrait-il que les âmes fussent admises
à contempler cette beauté-là, quand je l'aurai mise au point...
Qui sait? Peut-être qu'un jour, plus tard, en passant par ici, une
âme semblable à la mienne prendra du plaisir à s'arrêter devant
mon ouvrage, comme j'en prends à le parfaire.
Or, le plaisir diminuait à mesure que l'œuvre se rapprochait de
son état définitif.
--Ce sera moins beau que je n'imaginais.
Pourtant, les ailes des anges étaient bien imitées; leurs robes
aussi s'envolaient bien dans le vent de leur course à travers
l'espace: du haut de son nuage, le Seigneur Jésus regardait en bas
avec une figure vraiment apitoyée; dans la frise des miséreux,
les hommes nus et les enfants, mordus par des bêtes ou piqués
par des diables, se mêlaient à des rois couronnés, à des femmes
drapées, à des évêques mitrés, et tous avaient l'air de fuir, les
uns relevant la face vers le ciel, et les autres s'affaissant à
terre...
--C'est un peu beau, mais pas beaucoup.
Il travailla pendant une année entière.
--Voilà qui est singulier: j'ai fait tout juste, ou je crois avoir
fait tout juste ce que je voulais faire; cela promettait d'être
superbe, au temps où cette masse n'avait ni trous ni bosses;
pour l'empêcher d'être ressemblante à mon idée, elle n'avait donc
qu'un peu de pierre en trop; maintenant que j'ai retiré cette même
quantité de pierre, je ne revois plus du tout mon rêve.
Il fignola les visages et leurs expressions, les mains et les
pieds, les plumes et les étoffes. Il soigna particulièrement la
face du Sauveur. C'était fini.
--Eh bien, voilà! Ce n'est pas beau du tout. Franchement, ça
ressemble à ce que je prévoyais comme le braiement d'un âne aux
musiques du Paradis.
Cette déception l'attrista, un peu à cause du mal qu'il s'était
donné vainement, et beaucoup en raison du tort qu'il avait fait au
paysage.
--J'ai gâté l'œuvre de Dieu en y ajoutant ma collaboration; cette
paroi était plus majestueuse, sans conteste, quand la pierre
fruste s'habillait de mousses, entre les lierres et les ronces.
A force de l'avoir sans cesse sous les yeux, il en vint à prendre
en horreur son tympan qu'il trouvait grotesque, sur la grotte, et
qui s'imposait là comme un blâme de pierre, perpétuel reproche
à sa présomption. Lorsqu'il rentrait au gîte, après quelque
promenade dans le bois, il lui fallait revoir cette laideur plus
agressive encore que de coutume, qui l'attendait et qui dominait
tout; il souhaita sur elle l'invasion des végétaux et des nids,
et se promit bien que jamais plus il n'attenterait à la virginité
d'un caillou.
Or, il allait précisément réaliser son chef-d'œuvre sculptural, le
jour même où il formait le vœu de ne plus s'y essayer: d'ailleurs,
il l'exécuta très vite et de la façon la plus inopinée.
Depuis qu'il avait disparu du monde, le principal souci des gens,
dans le Duché de son père, était de retrouver sa trace, et tous
le réclamaient, ceux-là pour lui donner la couronne, ceux-ci pour
lui donner la mort. La haine étant, en général, plus active que
l'amitié, ses ennemis devaient le découvrir bien avant ses amis.
Les policiers de Ludovic rapportèrent à leur maître des nouvelles
qui concordaient étrangement: certain moine fugitif avait été vu
naguère, près de certain village, et s'était fait passer pour
le prince héritier; dans telle région voisine, tel moine avait
été reçu par un nommé Ruprecht, et depuis lors, certain bûcheron
prétendait avoir aperçu certain anachorète errant sur telle
montagne...
L'usurpateur ne voulut laisser à personne le soin de vérifier
une identité qui lui importait si fort; il se mit en route,
bien décidé, s'il rencontrait son frère, à le poignarder de sa
main, pour être sûr que, cette fois enfin, la besogne serait
convenablement faite.
Il vint donc, tout seul et bien armé, se fit indiquer la montagne,
trouva la clairière, et vit l'homme: il reconnut son rival en
ce sauvage assis sur un tronc d'arbre et devisant avec une
tourterelle posée sur son index.
Il se précipita en hurlant selon la coutume:
--Tue! tue!
L'anachorète crut naïvement à l'attaque d'un chasseur.
--Ne tue pas cet oiseau! Arrête!
Son ordre immobilisa l'assaillant, le bras haut, la jambe raidie,
la face contractée de colère, et Dieudonat à son tour reconnut le
Bâtard.
Alors, au souvenir d'Onésime et des autres cadavres,
l'indignation remua son âme douce, et il ne put se tenir de crier:
--Mauvais garçon, qui tues sans cesse! Ta haine fait trop de
victimes! Fratricide! Te voilà figé dans ton geste de meurtre! Je
veux que, pour ton châtiment, tu restes en cette attitude et que
tu te changes en statue, comme la femme de Loth, afin de servir de
leçon aux méchants!
A peine eut-il jeté ces paroles que sire Ludovic fut transmué en
carbonate de chaux et devint sa propre effigie.
Le statuaire n'avait parlé de la sorte que par habitude de la
sculpture, et simplement parce que chacun de nous ramène toutes
choses à celle dont il s'occupe; pas une seconde, il n'avait songé
à faire usage de son pouvoir magique, et la brusque métamorphose
le stupéfia péniblement. Il s'élança vers son parent calcaire,
avec un cri d'épouvante et de tendresse, en attestant le ciel
qu'il n'avait pas voulu la mort du pécheur, qu'il avait parlé dans
la colère, qu'il se repentait... Rien ne servit: les mots qu'on
jette dans la colère, même quand on ne les pense pas, font autant
de mal que les autres, sinon davantage. Il l'apprit à ses dépens,
et aux dépens de son prochain, comme s'acquiert toute expérience.
Il essaya aussi, pour rendre la vie au défunt, de formuler un
souhait contraire au premier, et bien sincère, cette fois. Il
travailla en pure perte: ses vœux se réalisaient irrévocablement,
car le Diable l'avait promis. Il eut beau s'arracher les cheveux,
tourner autour du marbre neuf, le palper et le caresser, l'appeler
par son nom, embrasser ses bottes sculptées, lui demander pardon
et le supplier de revivre: la statue, avec son bras menaçant
et son jarret tendu, avec son visage contracté, était pleine de
mouvement, comme disent les critiques d'art, mais elle ne bougeait
pas.
Tout en se lamentant du fond du cœur, Dieudonat ne pouvait se
retenir de couler vers la magistrale sculpture un regard de
professionnel, et d'admirer: les chagrins d'artiste ont toujours
un œil entr'ouvert.
--Oh! que cela est beau! Quelle souplesse dans ces étoffes! Quelle
vérité dans les plis! Et ces mains! Est-ce fait! Les os durs, la
chair élastique, une peau qu'on devine tannée de hâle! Et cette
face de fureur bestiale avec cette bouche qui braille du silence!
Quelle allure endiablée!... Pauvre diable, tout de même... Oui,
pauvre diable, car il est dans l'Enfer, mort en péché mortel, et
par mon fait!
Il recommençait à plaindre le mauvais gars, mais sitôt qu'il
changeait de place, et qu'il apercevait le marbre sous un nouveau
profil, il recommençait à l'admirer:
--Prodigieux!
Cela tenait du prodige, en effet, et le magicien désolé ne le
savait que trop; il se frappait la poitrine en signe de remords,
il se détournait ou s'éloignait en cachant ses yeux dans ses
mains, pour ne plus voir son crime, et tout de suite il se
rapprochait, rappelé par quelque détail.
--Quelle facture! Décourageant! Quand je compare ce bloc de vie au
navet de ma patience, c'est comme du sang rouge et chaud à côté
d'un jus de légume! Pourtant, je m'étais appliqué, la première
fois, et je n'ai réussi qu'à gâcher de la pierre. Il est vrai que,
la seconde fois, j'ai gâché de la vie.
Il se frappa le front:
--J'ai compris! Je comprends! Tout s'explique et c'est clair: la
vie n'existe dans les œuvres qu'en proportion de la vie qu'on leur
inocule, et le talent n'est que l'outil de transfusion. C'est de
l'âme qu'il faut couler dans la matière, pour qu'elle ait une
âme, et j'en ai emprisonné une, là-dedans! Faire surgir de la vie
ne se peut qu'aux dépens de la vie, et quelqu'un doit mourir ou
s'épuiser, pour que quelque chose naisse ou palpite. Toute œuvre
de grand art est faite d'une existence, ou tout au moins d'une
torture, et voici de la vigueur figée! L'art est vampire: en soi
ou autour de soi, il faut qu'on ait puisé, pompé, pour infuser!
Eh! là, parbleu, oui! je comprends, et ce bloc me le hurle de la
belle manière, par sa bouche béante, que le seul marbre génial
est de la douleur condensée, tout comme la seule encre est de la
douleur en bouteille!
Il jurait de ne jamais plus se risquer dans les arts, où le beau
coûte vraiment trop cher. Il finit par se réfugier dans la grotte,
afin de ne plus voir son atroce chef-d'œuvre, et il se jeta à
genoux, le nez contre la paroi fruste:
--J'ai tué!
Il passa le reste du jour dans les lamentations et la prière; il y
passa toute la nuit.
Un moment, il alla dehors; la statue neuve était toute blanche, au
clair de lune. Il recula d'épouvante et rentra dans son terrier.
--J'ai tué mon frère, comme Caïn! Châtiez-moi, Seigneur!
Il n'avait pas besoin d'aller chercher en l'autre monde un séjour
d'expiation. Il le possédait à domicile, en plein milieu de son
petit domaine; parmi les choux et les carottes, la trop belle
statue remplacerait les diablotins, et elle y suffirait avec
surabondance, ayant, pour relancer son homme, toutes les fourches
du remords. Elle le fit bien voir: au petit jour comme au clair de
lune, il la retrouva fidèle au poste, et dès qu'il reparut, elle
l'accueillit en lui criant, de sa bouche toujours ouverte en rond:
--Tu m'as tué!
Elle criait sans bruit, mais il l'entendait à merveille. Il pensa
à chercher un autre asile.
--Reste avec moi, et que ce soit ta pénitence! Désormais, la
victime et le meurtrier vivront face à face.
--La volonté de Dieu soit faite...
Les six premiers mois furent très pénibles. Quand vint l'hiver, le
Bâtard faisait mine de grelotter sous la neige et la bise. Lorsque
les bourgeons se gonflèrent et que les fleurs s'épanouirent, il
changea de thème: perfidement il rappela que la nature, tout comme
l'art et plus que l'art, son imitateur et disciple, n'engendre de
la vie qu'aux dépens de la vie et ne façonne de la beauté qu'en
actionnant de la souffrance.