La désobéissance n'eût pas été de mise. Le Prince en rupture de

trône se résigna tranquillement et suivit la marche; le capitaine

avait pris par le bras son joli camarade et l'entraînait sous

bois; à les entendre deviser, en échangeant des souvenirs,

Dieudonat put apprendre que naguère ils travaillaient ensemble à

l'Université, que ni l'un ni l'autre n'avaient eu de goût pour

l'étude, et que tous deux étaient partis vers l'aventure, chacun

par une voie. Ils en riaient, éprouvant du plaisir à se retrouver

par hasard; mais l'allégresse du vicomte restait empreinte d'une

correction tout à fait aristocratique, et celle du routier

s'exprimait avec une brutale exubérance.

--Par le sang bleu! La fête serait complète, et notre vieux trio

se reformerait pour un soir, si nous avions ici, en place de ce

moine lugubre, Calame-le-Calamiteux, qui composait de si beaux

poèmes!

Ils arrivèrent auprès d'une gorge escarpée; un torrent grondait

tout au fond; sur la pente du ravin, à quinze pieds au-dessous du

bord, un trou s'ouvrait entre les roches, derrière un rideau de

houx.

--Voilà mon gîte!

On descendit. La caverne des brigands était semblable à toutes les

cavernes de brigands décrites dans les livres: asile successif des

troglodytes chasseurs d'ours, des Bagaudes traqués et des Gaulois

vaincus, elle abritait maintenant les routiers, et des foyers de

misère humaine avaient enfumé ses parois, pendant des centaines de

siècles.

Dieudonat, qui s'intéressait à toutes gens et toutes choses, entra

sans déplaisir: du même coup, il faisait là son entrée dans le

monde, et elle ne laissait pas d'être un peu symbolique. Au sortir

d'une adolescence cloîtrée, il allait prendre son premier contact

avec des êtres libres de toute entrave religieuse ou sociale, et

il voyait de l'Homme pour la première fois.

Il inspecta le décor, pendant qu'un serviteur bandit dressait en

hâte le couvert; cette large brute portait un surcot de dame,

fourré de vair, trop étroit pour ses épaules, et qu'il avait fendu

avant de l'endosser; à part l'étrangeté de cet accoutrement, le

paillard ne différait pas outre mesure des honnêtes cultivateurs

qu'on aperçoit dans les labours; il n'était ni plus ni moins sale,

et ses yeux sans férocité, sous leur broussaille de sourcils,

traduisaient une âme canine. Tout comme ceux d'un chien, en effet,

on eût dit qu'ils voulaient parler et qu'ils ne pouvaient pas; ils

examinaient le moine à la dérobée, mais avec une persistance qui

ne fut pas sans gêner Dieudonat, peu accoutumé aux regards.

Le brigand tournait alentour, s'attardait, revenait; enfin,

profitant d'une minute où son capitaine emmenait Gontran au

cellier, il se pencha sur la table, et tout en affectant de remuer

les gobelets ou les écuelles, il dit:

--Vous ne voudriez pas venir dans un coin avec moi, avant de

souper?

--Dans un coin? Avant de souper?

--Oui, parce que, après, vous serez saoul, comme de juste, ou

peut-être même assommé: notre capitaine a le vin mauvais.

--Ah?

--Très mauvais. Mais moi, j'aurais bien été à confesse, pendant

qu'on vous tient. J'en ai à dire, vous pensez! Vous me donneriez

une petite absolution, d'un tour de main. Vous voulez?

--Je n'ai pas reçu les ordres; j'étais un aide de cuisine.

--Tant pis. Ça m'aurait fait bon. Dans le métier, on ne sait ni

qui vit ni qui meurt, et si on fait le saut, moins on doit rendre

compte, mieux ça vaut, pas vrai?

--Changez de métier.

--Eh! vous en parlez à votre aise. Il faut vivre, hein?

Cette idée de laver une conscience, comme on lave du linge, en vue

de la remettre aussitôt en usage, parut quelque peu saugrenue

au philosophe que son exil avait maintenu jusqu'alors dans

l'ignorance des combinaisons pratiques: il crut avoir rencontré

un cas exceptionnel, et il s'en amusait au fond de lui. Mais bien

d'autres révélations se préparaient à l'étonner.

Ruprecht-le-Camard et Gontran-le-Coquin revenaient, chargés de

victuailles: ils avaient décroché de la voûte les viandes salées

qui font boire, et tiré du bon coin les bouteilles poudreuses qui

font rire. Ils en riaient d'avance; le lieutenant des routiers

interpella son chef:

--Avant les gobelets, capitaine, le mot de passe, pour la nuit?

--«Hors du monde!»

--Belle devise pour toi, cria Gontran qui s'esclaffait, et

mauvaise pour moi!

Les deux amis s'assirent; le moine dut les imiter et prit le

troisième escabeau. Immédiatement, les espèces solides et liquides

qui encombraient la table commencèrent à disparaître, et chacun

s'évertuait à en cacher le plus possible; un bruit de mâchoires et

de tasses sonnait sans discontinuer. Dieudonat admirait l'énergie

de ces appétits sonores: il regardait, écoutait, mangeait du bout

des dents, buvait du bord des lèvres, et se leva enfin pour aller

quérir une cruche.

--Un coup de vin, sire moine, à la santé de notre absent: je bois

à l'immortel Calame!

Le moine, obéissant, trinqua. Ruprecht attaquait les vins rouges,

Gontran préférait les vins blancs, et promptement leurs langues se

délièrent, en évoquant les jours passés.

--Te rappelles-tu, un soir...?

Le passé aime l'odeur du vin: il monte dès qu'elle l'invite; dans

les émanations de la table rougie, les souvenirs des deux compères

s'élançaient en gaieté et tourbillonnaient en tapage, dansant

leur sarabande autour du lumignon fumeux; en cette caverne qu'on

aurait crue si éloignée de toute cité, les évocations de la rue

accouraient à la file, et le souterrain se peupla d'anecdotes

dans lesquelles grouillait une horde de créatures, tentation

de saint Antoine où les diables étaient des gens. Sur fond de

ténèbres, ces tableaux de la société absente, avivés de riches

couleurs, se succédaient comme les images d'un livre d'heures très

profanes: les sept péchés capitaux y eurent leur tour à l'envi,

et chacun d'eux revenait dès qu'un autre lui laissait la place.

Une immoralité joyeuse se démenait dans les récits, et la verve

était si chaude que Dieudonat, en buvant de l'eau, devenait ivre,

à entendre les propos du vin.

--Est-ce donc cela, le monde?

Quand les jeunes amis eurent vidé sept flacons, en l'honneur du

passé, ils entamèrent l'avenir.

--Moi, criait Ruprecht, je suis pour l'action, tu sais! Homme

d'action, moi! Toujours, j'ai été un homme d'action!

Pour prouver son dire, il assénait sur la table des coups de poing

qui faisaient trembler tout. Sa face était congestionnée; ses

prunelles provoquaient des contradicteurs invisibles.

--Il faudra qu'on le sache, et on le saura, que je suis un homme

d'action, un homme! On parlera de moi, je te le promets! Veux-tu

voir un autre Mercadier? Regarde-moi! J'aurai mon fief, comme

Roger de Flor; mon manoir, comme Mérigot! L'Archiprêtre? Il ne me

vaut pas. Non, mon vieux, il ne me vaut pas!

Renonçant à malmener la table, il martelait maintenant son propre

torse, qui résonnait comme une autre caverne, plus formidable que

la grande.

--On la verra, ma gloire! J'éclate de force, moi! Ma force est

un droit. Vous entendez, le moine? Redites ça dans vos couvents.

Annoncez-leur Ruprecht, qui va venir. Il vient, Ruprecht, et

Ruprecht ne viendra qu'en maître! Les hommes sont lâches, tous

les hommes sont des pleutres, et toi le premier, Gontran! Ils

demandent à s'aplatir sous une botte, pourvu que la botte soit

solide; ils me dégoûtent, les hommes! Je ne veux pas vivre avec

eux, mais je daignerai marcher sur eux!

Dieudonat redoutait que le vicomte, accusé de pleutrerie, ne prît

mal ce jugement et se fâchât; mais le gentilhomme souriait avec

urbanité, et même sa condescendance semblait nuancée de dédain.

--Oui, mon bon, oui, tu es un brave, et moi je suis un habile:

chacun fait sa vie comme il peut, et selon ses moyens; tous les

moyens sont excellents; l'important est d'atteindre au but. J'y

vais en douceur, moi, et si tu as la force, j'ai l'ingéniosité,

qui vaut toutes les forces. Je suis très intelligent.

--Toi, le Coquin? Toi? Un bélître! Un ignare! A l'Université, tu

étais le prince des cancres! L'homme intelligent, de nous trois,

c'était Calame! Parlez-moi de Calame! Sur nous trois, il y avait

deux hommes, moi et lui, moi la force et lui la pensée! Il était

un cerveau, notre Calamiteux, mais toi, tu n'étais rien!

--A l'Université, eh! oui, je te l'accorde; mais nous ne sommes

plus à l'école. Nous sommes dans le monde et tu nous parles du

savoir quand je parle du savoir-faire. C'est tout différent, mon

ami.

--Je paye de ma personne, moi! Je me dépense!

--Je dépenserai les autres, ce qui me permettra de n'être jamais

chiche, et de faire largesse. Tu verras, mon ami; vous verrez,

sire moine, qui de nous deux aura raison: je vous prends à témoin,

et même à témoin de ma noce, car j'entends, vive Dieu! que vous

assistiez à cette fête-là, puisqu'elle sera la première.

--Ah! fit le Prince, vous vous mariez, monsieur?

--Oui, certes!

Ruprecht ne haussa qu'une épaule; ses yeux ne fulguraient plus

guère. Gontran ajouta:

--Oui, sire moine, j'ai opté pour le droit chemin, moi, parce que

le droit chemin est le plus court chemin: je me marie.

--Bientôt?

--Pas avant quelques mois; un semestre, je pense, sera nécessaire

pour aplanir plusieurs difficultés que j'entrevois: résistance du

père, insuffisance momentanée de ma situation. Tout s'arrangera.

--La jeune fille vous attend?

--Vous l'avez dit! Elle m'attend, bien qu'elle m'ignore, tout

comme je la cherche sans la connaître; car je suis catégoriquement

résolu à l'épouser sans retard, mais il importe que tout d'abord

je la découvre, et, pour cela, j'ai d'elle un signalement très

précis: elle est riche, fort riche, jeune à moins qu'elle ne soit

mûre, brune ou blonde et peut-être rousse, grande ou petite,

jolie ou laide. Voilà son portrait, sire moine, de ressemblance

frappante; si vous connaissez sa demeure, conduisez-moi, et,

pour le surplus, je m'en charge: la mignonne m'adorera, car je

saurai bien l'en convaincre. Besogne d'autant plus aisée que je

ne prétends pas à l'amour éternel. Rien ne dure, mais tout a duré

suffisamment, si l'on a su mener ses amours jusques à l'autel.

--Et ensuite?

--Ensuite? Advienne que pourra, cavalier! En selle pour la vie!

Quand une femme m'aura mis le pied à l'étrier, je la tiendrai

quitte du reste.

Le capitaine des brigands, affalé sur la table et les paupières

à demi mortes, regardait son ami d'un œil trouble, en hochant la

tête; à travers les poils et le vin de sa moustache, il grogna

une injure dont le moine ne comprit pas le sens, n'ayant lu ce

substantif que dans les précis d'ichtyologie. Gontran d'Avatar, au

lieu de s'offusquer, battit des mains.

--J'en accepte l'augure, mon vieux, et, dans une couple d'années,

je t'apprendrai par mon exemple ce que vaut le métier, quand il

est professé par-devant Dieu et les notaires! Je serai bourgeois

et juré, administrateur des sociétés financières, échevin et

capitaliste, commandeur de Saint-Jacques! J'aurai mes valets,

mes flatteurs, mes chasses, mes carrosses; j'offrirai des fêtes

aux princes et des primes aux inventeurs; j'encouragerai les

arts, les sciences, et la vertu; je serai considéré, mon cher, et

considérable!

Ruprecht-le-Camard s'endormit sur son bras replié.

Gontran-le-Coquin, que l'ivresse portait aux confidences, se

rabattit sur le moine et lui développa ses projets pendant une

heure encore; mais, tout à coup, il eut la sensation de parler

devant un auditoire inutile, et de travailler sans profit;

aussitôt, il se leva fort poliment, tendit la main droite, salua

d'un brusque déclanchement de la nuque, sourit, montra ses

blanches dents une dernière fois, et alla s'étendre sur une natte.

Dieudonat restait seul, debout au milieu de la salle.

--J'ai entendu, ce soir, les deux conquérants de la terre; mon

Dieu, vous m'avez fait toucher du doigt les deux forces qui

règnent sur ce monde: la Violence et l'Intrigue. Je ne suis pas né

pour ce monde.

Le cœur lui battait dans le torse.

--Hors du monde! Hors du monde!

Il s'éloigna de la table, et, dans la vague lueur des torches, il

se mit à marcher vers l'issue.

Une sentinelle l'arrêta:

--Qui vive! Où vas-tu?

--Hors du monde!

--Passe.

Il sortit du souterrain et fut ébloui de lumière.

Pourtant, le jour s'achevait; le soleil, disparu derrière les

montagnes, cuivrait encore le ciel, mais, dans les profondeurs de

la gorge, la nuit amassait déjà ses brumes bleues, et, de minute

en minute, elle grimpait au long des roches abruptes. Là-haut,

de petits arbres se dessinaient en dentelles; là-bas, d'autres

se fondaient en nuées; une paix divine sacrait le paysage. Le

croissant de la lune s'effila par-dessus les cimes. Alors, le

Prince s'écria:

--O Nature! Nature! Devant toi, je rends grâces à Dieu qui m'a

donné la vue; voir est la consolation d'entendre.

DEUXIÈME PARTIE

XII

L'ANACHORÈTE OBTIENT DES PETITES BÊTES ET DES GROSSES QUELQUES

RENSEIGNEMENTS SUR LUI-MÊME

Après qu'il eut marché bien des jours à travers monts et plaines,

il arriva dans une contrée magnifique et non moins sauvage; depuis

une semaine, il n'avait rencontré homme ni femme.

--Ici je pourrai vivre sans être nuisible à personne; ici je

pourrai méditer sans que le fruit de mes déductions contamine

l'esprit des autres; ici je gagnerai une subsistance quotidienne,

sans qu'il me soit nécessaire de recourir, comme les Gontran et

les Ruprecht du monde, à la violence ou à l'intrigue; ici je ferai

dans la paix mon bonheur pour cette vie, et mon salut pour l'autre.

Il s'installa dans une jolie grotte qu'il garnit de sable et

de feuillages. Les instruments de travail lui manquaient, et

aussi quelques ustensiles de nécessité primordiale; malgré la

répugnance qu'il avait à user de son pouvoir magique, il ne pensa

point forfaire en demandant au ciel de lui accorder les outils

indispensables; il les eut aussitôt, et il se mit à l'ouvrage avec

une grande joie.

--J'ai reconstitué le Paradis terrestre, le vrai, celui où

l'homme, dans un site admirable, gagne sa nourriture à la sueur de

tout son corps.

Il travaillait, priait, pensait, respirait l'air et regardait. Il

ne souffrait nullement de la solitude, ayant découvert qu'elle

n'existe pas: les montagnes désertes sont des endroits fort

habités, beaucoup plus populeux et beaucoup plus vivants que les

campagnes cultivées et même que les capitales; généralement,

nous n'y prenons pas garde, et sans doute c'est par mépris; mais

Dieudonat, moins fier qu'un homme, parce qu'il était plus qu'un

homme ordinaire, prenait garde à toute créature.

Très vite il eut, parmi les bêtes, la sensation de séjourner

parmi les gens; ses semblables, qu'il n'avait jusqu'alors connus

que par la lecture, il les retrouvait ici dans la réalité, et il

les reconnaissait; tous les modes de vivre en usage chez nous se

renouvelaient au ras du sol et sous les branches: c'étaient des

républiques de fourmis, des royaumes d'abeilles, des cités de

cloportes, des insectes errants et cuirassés comme des chevaliers,

des papillons vêtus comme des princes, des araignées embusquées

dans leur forteresse de dentelle comme des barons dans leur tour,

et des oiseaux plus ou moins poètes qui chantaient du matin au

soir pour relayer ceux qui chantent du soir au matin. Il eut des

amis. A l'aube, il recevait la visite des lapins et des biches,

voire des cerfs et des sangliers; à midi, les lézards lézardaient

autour de lui, et, dans le crépuscule, les loups venaient

poliment lui souhaiter la bonne nuit; l'ours lui-même fréquentait

volontiers les abords de son logis. Grosses bêtes et petites

l'avaient promptement reconnu pour quelqu'un des leurs, et ne

s'effrayaient plus de lui, car les animaux jouissent d'un instinct

particulier qui leur désigne les hommes peu nuisibles; les plus

craintives bestioles se laissaient caresser par lui, et il prenait

un plaisir infiniment doux à cette confiance des faibles que nous

pourrions broyer en refermant la main, qui le savent, et qui

s'endorment quand même dans notre main.

Cependant, une chose le tracassait; dans cette fraternité

universelle, il constatait une lacune, évidente, indéniable. Avec

tout le monde, il vivait dans les meilleurs termes, mais, avec les

insectes, impossible d'entrer en communications amicales! Pour sa

part, il éprouvait à leur endroit une répulsion épidermique; il en

avait peur un peu, sans savoir pourquoi; de leur côté, ils avaient

l'air de ne pas le voir, et le traitaient comme un talus ou comme

une fontaine: ils montaient sur lui, le chatouillaient de leur

marche, pompaient parfois une goutte de sang, et se retiraient

sans s'excuser ni saluer, quittant le paysage humain pour aller

vers un autre. Toutes les gracieusetés qu'il risqua demeurèrent

sans effet.

--Drôles de gens!

La science lui avait appris sur eux fort peu de choses, et leurs

dimensions exiguës n'en permettaient guère l'étude; dans l'espoir

de les mieux comprendre s'il les voyait plus nettement, il formula

le souhait d'un verre biconvexe. Aussitôt, une loupe en éther

comprimé lui tomba du ciel, toute sertie: c'était là un article de

premier choix, grossissant les objets deux mille fois environ. Les

insectes entrèrent dans le champ de la loupe miraculeuse.

--Hein?... Ah!... Oh!... Eh! ma foi, je comprends pourquoi ma peau

en avait peur, et ma peau n'était pas si bête!

Dieudonat demeurait stupide devant cette fantasmagorie d'horreurs

hétéroclites. En prenant des proportions de mammifères, ces êtres

minuscules s'agitaient en cauchemars, si formidables que, par

comparaison, les tigres et les alligators gagnaient un petit air

d'inoffensives créatures. Des yeux lançaient l'épouvante, des

gueules mâchaient la menace; des pinces et des tenailles, des

scies et des râpes, des poignards et des vrilles, tout un arsenal

de tortures, tous les instruments de la haine s'exerçaient sous le

disque de verre avec une tranquillité métallique, et déployaient

brillamment la force sans pitié de leur inconscience.

--Ils sont beaux, oui, vraiment, d'une atroce beauté, qui pourrait

bien être celle des mauvais anges chus en l'enfer; on se croirait

dans la Géhenne ou tout au moins sur une autre planète, s'il en

existe quelque part, comme des savants le prétendent, ou encore

dans les premiers jours de celle-ci, alors que l'exubérance

d'un globe en parturition jetait des monstres pour assouvir sa

furie d'inventer toujours et quand même. Le Créateur s'est amusé

peut-être à ciseler en joyaux ces paradoxes de son génie, auxquels

il a refusé l'honneur des dimensions normales. En tout cas, il

convient de remercier Celui dont la sagesse et la bonté daignèrent

interdire le développement de ces monstruosités imperceptibles

qui terroriseraient toutes les espèces vivantes, si Dieu les avait

faites à une échelle un peu plus grande. Dieu fait bien ce qu'il

fait!

Mais cette affirmation ne lui procura que des contentements

éphémères; au bout d'un temps assez court, des inquiétudes

entamèrent un peu son admiration pour la prudence divine, et,

malgré qu'il en eût, elles s'imposaient à mesure qu'il examinait

chez les insectes, non plus seulement leurs armes, mais l'usage

qu'ils en font.

Il découvrit des mœurs inouïes. Ces créatures vivaient dans un

état permanent d'immoralité: douées de tous les vices, coutumières

de tous les crimes, elles s'y complaisaient avec tant de candeur,

que les Ruprecht et les Gontran, tigres et reptiles de la société

humaine, apparaissaient à leur tour comme de petits saints.

Certes, il n'y avait point là matière à déconcerter un chrétien,

puisque les animaux sont dépourvus d'une âme immortelle et de

toute notion sur le bien et le mal. L'ascète se contenta donc

de hocher la tête, en déplorant des façons qu'il eût souhaitées

différentes, mais qui étaient en somme telles que Dieu les a

prescrites.

--Dieu sait bien ce qu'il fait!

Il en acquit la preuve quand une étude plus méthodique lui permit

de constater que chaque espèce avait son vice en propre, bien

caractérisé, et dont l'exercice était indispensable à l'existence

même de l'individu et de l'espèce entière. Il dut constater que,

très nettement, à tout être qui vit, une certaine forme du mal, ou

de ce que nous appelons ainsi, s'impose comme une loi essentielle

de sa race, et s'impose avec le caractère inéluctable d'une

fatalité, contre laquelle les tentatives de désobéissance ne sont

ni permises, ni possibles: il faut.

Dieudonat répondit:

--Dieu fait bien ce qu'il faut.

Mais pourquoi fallait-il?

--Parce que Dieu voulut.

--Pourquoi Dieu voulut-il?

Fort embarrassé d'avoir ramené ainsi au Créateur l'origine des

perversités animales, l'entomologiste se demanda si, par hasard,

il n'errait point en considérant comme des vices ce qui était des

commandements divins.

--A ceux-là, ordre de faire; à nous, ordre de ne pas faire; et

les deux volontés contradictoires émanent du Maître commun,

c'est-à-dire d'un principe unique. Or, Dieu ne peut pas se

contredire, puisqu'il est Dieu; et puisque je ne comprends pas,

c'est donc que tout simplement je suis un imbécile: je le savais

déjà.

La certitude de n'être point subtil n'a jamais empêché un homme

d'entreprendre des besognes intellectuelles: Dieudonat fit

tout comme un autre et résolut, pour l'honneur du bon Dieu, de

découvrir, ou tout au moins de rechercher les bases d'une morale

naturelle. A cette fin, il entreprit d'étudier avec précision,

avec méthode, les mœurs et caractères, non seulement des insectes,

mais de tous les animaux présents autour de lui; également, il

surveilla les gestes des plantes, et ne fut pas très surpris de

constater qu'elles possèdent, à un degré moindre, des sensations

identiques à celles du règne animal, et des instincts, des

volitions, des vices, ma foi!

--La Création est décidément fort complexe.

Ainsi engagé dans son essai sur la morale universelle, Dieudonat

s'empêtrait et le travail n'avançait point. Chaque fois qu'il

pensait avoir édifié une loi générale, basée sur des faits

patents, d'autres faits tout aussi patents venaient la démolir en

hâte, pour en proposer une nouvelle, absolument contraire.

--Ma parole, les bêtes me traitent exactement comme les

philosophes; plus elles me renseignent, moins je comprends ce que

j'apprends.

Il les apostrophait de questions:

--Pourquoi êtes-vous? Que voulez-vous? Que prouvez-vous? Dites-moi

le mot de votre énigme pour que je voie clair en la mienne.

Les animaux s'étaient habitués aux propos de ce bipède qui parlait

seul, et ne s'en souciaient pas plus que d'une autre chanson.

Or, un soir, tandis qu'il ratiocinait selon sa coutume, assis

sur un caillou, en avant de la grotte, ses réflexions piteuses

lui avaient incliné la tête vers le sol. Alors il remarqua, à

gauche de son pied gauche, une blonde Araignée qui, mettant à

profit l'émotion nuptiale, dévorait sournoisement son jeune époux

sans que l'amoureux bronchât de son poste. Révolté par un tel

abus de confiance, le moraliste détourna les yeux, et, dans le

même instant, il vit, à droite de son pied droit, une Abeille

qui, tout en buvant l'âme d'un bouton d'or, se laissait agripper

l'arrière-train par une Guêpe, et celle-ci lui dévidait les

viscères comme un écheveau embrouillé, pour grignoter plus à son

aise ces méandres d'or où l'Abeille continuait tranquillement à

envoyer du sucre; et la Guêpe, à son tour, était si attentionnée

à ce repas vivant, qu'elle ne daignait même pas remarquer

l'indiscrétion d'une Mante occupée d'autre part à lui ronger le

ventre.

--Voilà qui est trop fort! Ils font la chaîne! Ils tolèrent qu'on

les mange et n'ont pas l'air de s'en apercevoir, pourvu qu'ils

alimentent leur pauvre petit corps!

Une Biche amoureuse qui passait avec grâce posa son fin sabot sur

la Mante, et la Mante fut coupée en deux, sans que cet incident

pût interrompre son festin ni les autres.

--Les insectes exagèrent, mon Dieu! Qu'on sacrifie ses jours à

ses passions, je le concevrais à la rigueur. Mais que la mort,

accompagnée de lents supplices, n'apparaisse plus que comme

un détail dénué d'importance, devant le double appétit de la

nourriture et de l'amour, c'est excessif, mon Dieu!

Les œuvres de chair se poursuivaient avec sérénité, en même temps

que les agonies.

Dieudonat: Roman · 第 5 / 21 段