trône se résigna tranquillement et suivit la marche; le capitaine
avait pris par le bras son joli camarade et l'entraînait sous
bois; à les entendre deviser, en échangeant des souvenirs,
Dieudonat put apprendre que naguère ils travaillaient ensemble à
l'Université, que ni l'un ni l'autre n'avaient eu de goût pour
l'étude, et que tous deux étaient partis vers l'aventure, chacun
par une voie. Ils en riaient, éprouvant du plaisir à se retrouver
par hasard; mais l'allégresse du vicomte restait empreinte d'une
correction tout à fait aristocratique, et celle du routier
s'exprimait avec une brutale exubérance.
--Par le sang bleu! La fête serait complète, et notre vieux trio
se reformerait pour un soir, si nous avions ici, en place de ce
moine lugubre, Calame-le-Calamiteux, qui composait de si beaux
poèmes!
Ils arrivèrent auprès d'une gorge escarpée; un torrent grondait
tout au fond; sur la pente du ravin, à quinze pieds au-dessous du
bord, un trou s'ouvrait entre les roches, derrière un rideau de
houx.
--Voilà mon gîte!
On descendit. La caverne des brigands était semblable à toutes les
cavernes de brigands décrites dans les livres: asile successif des
troglodytes chasseurs d'ours, des Bagaudes traqués et des Gaulois
vaincus, elle abritait maintenant les routiers, et des foyers de
misère humaine avaient enfumé ses parois, pendant des centaines de
siècles.
Dieudonat, qui s'intéressait à toutes gens et toutes choses, entra
sans déplaisir: du même coup, il faisait là son entrée dans le
monde, et elle ne laissait pas d'être un peu symbolique. Au sortir
d'une adolescence cloîtrée, il allait prendre son premier contact
avec des êtres libres de toute entrave religieuse ou sociale, et
il voyait de l'Homme pour la première fois.
Il inspecta le décor, pendant qu'un serviteur bandit dressait en
hâte le couvert; cette large brute portait un surcot de dame,
fourré de vair, trop étroit pour ses épaules, et qu'il avait fendu
avant de l'endosser; à part l'étrangeté de cet accoutrement, le
paillard ne différait pas outre mesure des honnêtes cultivateurs
qu'on aperçoit dans les labours; il n'était ni plus ni moins sale,
et ses yeux sans férocité, sous leur broussaille de sourcils,
traduisaient une âme canine. Tout comme ceux d'un chien, en effet,
on eût dit qu'ils voulaient parler et qu'ils ne pouvaient pas; ils
examinaient le moine à la dérobée, mais avec une persistance qui
ne fut pas sans gêner Dieudonat, peu accoutumé aux regards.
Le brigand tournait alentour, s'attardait, revenait; enfin,
profitant d'une minute où son capitaine emmenait Gontran au
cellier, il se pencha sur la table, et tout en affectant de remuer
les gobelets ou les écuelles, il dit:
--Vous ne voudriez pas venir dans un coin avec moi, avant de
souper?
--Dans un coin? Avant de souper?
--Oui, parce que, après, vous serez saoul, comme de juste, ou
peut-être même assommé: notre capitaine a le vin mauvais.
--Ah?
--Très mauvais. Mais moi, j'aurais bien été à confesse, pendant
qu'on vous tient. J'en ai à dire, vous pensez! Vous me donneriez
une petite absolution, d'un tour de main. Vous voulez?
--Je n'ai pas reçu les ordres; j'étais un aide de cuisine.
--Tant pis. Ça m'aurait fait bon. Dans le métier, on ne sait ni
qui vit ni qui meurt, et si on fait le saut, moins on doit rendre
compte, mieux ça vaut, pas vrai?
--Changez de métier.
--Eh! vous en parlez à votre aise. Il faut vivre, hein?
Cette idée de laver une conscience, comme on lave du linge, en vue
de la remettre aussitôt en usage, parut quelque peu saugrenue
au philosophe que son exil avait maintenu jusqu'alors dans
l'ignorance des combinaisons pratiques: il crut avoir rencontré
un cas exceptionnel, et il s'en amusait au fond de lui. Mais bien
d'autres révélations se préparaient à l'étonner.
Ruprecht-le-Camard et Gontran-le-Coquin revenaient, chargés de
victuailles: ils avaient décroché de la voûte les viandes salées
qui font boire, et tiré du bon coin les bouteilles poudreuses qui
font rire. Ils en riaient d'avance; le lieutenant des routiers
interpella son chef:
--Avant les gobelets, capitaine, le mot de passe, pour la nuit?
--«Hors du monde!»
--Belle devise pour toi, cria Gontran qui s'esclaffait, et
mauvaise pour moi!
Les deux amis s'assirent; le moine dut les imiter et prit le
troisième escabeau. Immédiatement, les espèces solides et liquides
qui encombraient la table commencèrent à disparaître, et chacun
s'évertuait à en cacher le plus possible; un bruit de mâchoires et
de tasses sonnait sans discontinuer. Dieudonat admirait l'énergie
de ces appétits sonores: il regardait, écoutait, mangeait du bout
des dents, buvait du bord des lèvres, et se leva enfin pour aller
quérir une cruche.
--Un coup de vin, sire moine, à la santé de notre absent: je bois
à l'immortel Calame!
Le moine, obéissant, trinqua. Ruprecht attaquait les vins rouges,
Gontran préférait les vins blancs, et promptement leurs langues se
délièrent, en évoquant les jours passés.
--Te rappelles-tu, un soir...?
Le passé aime l'odeur du vin: il monte dès qu'elle l'invite; dans
les émanations de la table rougie, les souvenirs des deux compères
s'élançaient en gaieté et tourbillonnaient en tapage, dansant
leur sarabande autour du lumignon fumeux; en cette caverne qu'on
aurait crue si éloignée de toute cité, les évocations de la rue
accouraient à la file, et le souterrain se peupla d'anecdotes
dans lesquelles grouillait une horde de créatures, tentation
de saint Antoine où les diables étaient des gens. Sur fond de
ténèbres, ces tableaux de la société absente, avivés de riches
couleurs, se succédaient comme les images d'un livre d'heures très
profanes: les sept péchés capitaux y eurent leur tour à l'envi,
et chacun d'eux revenait dès qu'un autre lui laissait la place.
Une immoralité joyeuse se démenait dans les récits, et la verve
était si chaude que Dieudonat, en buvant de l'eau, devenait ivre,
à entendre les propos du vin.
--Est-ce donc cela, le monde?
Quand les jeunes amis eurent vidé sept flacons, en l'honneur du
passé, ils entamèrent l'avenir.
--Moi, criait Ruprecht, je suis pour l'action, tu sais! Homme
d'action, moi! Toujours, j'ai été un homme d'action!
Pour prouver son dire, il assénait sur la table des coups de poing
qui faisaient trembler tout. Sa face était congestionnée; ses
prunelles provoquaient des contradicteurs invisibles.
--Il faudra qu'on le sache, et on le saura, que je suis un homme
d'action, un homme! On parlera de moi, je te le promets! Veux-tu
voir un autre Mercadier? Regarde-moi! J'aurai mon fief, comme
Roger de Flor; mon manoir, comme Mérigot! L'Archiprêtre? Il ne me
vaut pas. Non, mon vieux, il ne me vaut pas!
Renonçant à malmener la table, il martelait maintenant son propre
torse, qui résonnait comme une autre caverne, plus formidable que
la grande.
--On la verra, ma gloire! J'éclate de force, moi! Ma force est
un droit. Vous entendez, le moine? Redites ça dans vos couvents.
Annoncez-leur Ruprecht, qui va venir. Il vient, Ruprecht, et
Ruprecht ne viendra qu'en maître! Les hommes sont lâches, tous
les hommes sont des pleutres, et toi le premier, Gontran! Ils
demandent à s'aplatir sous une botte, pourvu que la botte soit
solide; ils me dégoûtent, les hommes! Je ne veux pas vivre avec
eux, mais je daignerai marcher sur eux!
Dieudonat redoutait que le vicomte, accusé de pleutrerie, ne prît
mal ce jugement et se fâchât; mais le gentilhomme souriait avec
urbanité, et même sa condescendance semblait nuancée de dédain.
--Oui, mon bon, oui, tu es un brave, et moi je suis un habile:
chacun fait sa vie comme il peut, et selon ses moyens; tous les
moyens sont excellents; l'important est d'atteindre au but. J'y
vais en douceur, moi, et si tu as la force, j'ai l'ingéniosité,
qui vaut toutes les forces. Je suis très intelligent.
--Toi, le Coquin? Toi? Un bélître! Un ignare! A l'Université, tu
étais le prince des cancres! L'homme intelligent, de nous trois,
c'était Calame! Parlez-moi de Calame! Sur nous trois, il y avait
deux hommes, moi et lui, moi la force et lui la pensée! Il était
un cerveau, notre Calamiteux, mais toi, tu n'étais rien!
--A l'Université, eh! oui, je te l'accorde; mais nous ne sommes
plus à l'école. Nous sommes dans le monde et tu nous parles du
savoir quand je parle du savoir-faire. C'est tout différent, mon
ami.
--Je paye de ma personne, moi! Je me dépense!
--Je dépenserai les autres, ce qui me permettra de n'être jamais
chiche, et de faire largesse. Tu verras, mon ami; vous verrez,
sire moine, qui de nous deux aura raison: je vous prends à témoin,
et même à témoin de ma noce, car j'entends, vive Dieu! que vous
assistiez à cette fête-là, puisqu'elle sera la première.
--Ah! fit le Prince, vous vous mariez, monsieur?
--Oui, certes!
Ruprecht ne haussa qu'une épaule; ses yeux ne fulguraient plus
guère. Gontran ajouta:
--Oui, sire moine, j'ai opté pour le droit chemin, moi, parce que
le droit chemin est le plus court chemin: je me marie.
--Bientôt?
--Pas avant quelques mois; un semestre, je pense, sera nécessaire
pour aplanir plusieurs difficultés que j'entrevois: résistance du
père, insuffisance momentanée de ma situation. Tout s'arrangera.
--La jeune fille vous attend?
--Vous l'avez dit! Elle m'attend, bien qu'elle m'ignore, tout
comme je la cherche sans la connaître; car je suis catégoriquement
résolu à l'épouser sans retard, mais il importe que tout d'abord
je la découvre, et, pour cela, j'ai d'elle un signalement très
précis: elle est riche, fort riche, jeune à moins qu'elle ne soit
mûre, brune ou blonde et peut-être rousse, grande ou petite,
jolie ou laide. Voilà son portrait, sire moine, de ressemblance
frappante; si vous connaissez sa demeure, conduisez-moi, et,
pour le surplus, je m'en charge: la mignonne m'adorera, car je
saurai bien l'en convaincre. Besogne d'autant plus aisée que je
ne prétends pas à l'amour éternel. Rien ne dure, mais tout a duré
suffisamment, si l'on a su mener ses amours jusques à l'autel.
--Et ensuite?
--Ensuite? Advienne que pourra, cavalier! En selle pour la vie!
Quand une femme m'aura mis le pied à l'étrier, je la tiendrai
quitte du reste.
Le capitaine des brigands, affalé sur la table et les paupières
à demi mortes, regardait son ami d'un œil trouble, en hochant la
tête; à travers les poils et le vin de sa moustache, il grogna
une injure dont le moine ne comprit pas le sens, n'ayant lu ce
substantif que dans les précis d'ichtyologie. Gontran d'Avatar, au
lieu de s'offusquer, battit des mains.
--J'en accepte l'augure, mon vieux, et, dans une couple d'années,
je t'apprendrai par mon exemple ce que vaut le métier, quand il
est professé par-devant Dieu et les notaires! Je serai bourgeois
et juré, administrateur des sociétés financières, échevin et
capitaliste, commandeur de Saint-Jacques! J'aurai mes valets,
mes flatteurs, mes chasses, mes carrosses; j'offrirai des fêtes
aux princes et des primes aux inventeurs; j'encouragerai les
arts, les sciences, et la vertu; je serai considéré, mon cher, et
considérable!
Ruprecht-le-Camard s'endormit sur son bras replié.
Gontran-le-Coquin, que l'ivresse portait aux confidences, se
rabattit sur le moine et lui développa ses projets pendant une
heure encore; mais, tout à coup, il eut la sensation de parler
devant un auditoire inutile, et de travailler sans profit;
aussitôt, il se leva fort poliment, tendit la main droite, salua
d'un brusque déclanchement de la nuque, sourit, montra ses
blanches dents une dernière fois, et alla s'étendre sur une natte.
Dieudonat restait seul, debout au milieu de la salle.
--J'ai entendu, ce soir, les deux conquérants de la terre; mon
Dieu, vous m'avez fait toucher du doigt les deux forces qui
règnent sur ce monde: la Violence et l'Intrigue. Je ne suis pas né
pour ce monde.
Le cœur lui battait dans le torse.
--Hors du monde! Hors du monde!
Il s'éloigna de la table, et, dans la vague lueur des torches, il
se mit à marcher vers l'issue.
Une sentinelle l'arrêta:
--Qui vive! Où vas-tu?
--Hors du monde!
--Passe.
Il sortit du souterrain et fut ébloui de lumière.
Pourtant, le jour s'achevait; le soleil, disparu derrière les
montagnes, cuivrait encore le ciel, mais, dans les profondeurs de
la gorge, la nuit amassait déjà ses brumes bleues, et, de minute
en minute, elle grimpait au long des roches abruptes. Là-haut,
de petits arbres se dessinaient en dentelles; là-bas, d'autres
se fondaient en nuées; une paix divine sacrait le paysage. Le
croissant de la lune s'effila par-dessus les cimes. Alors, le
Prince s'écria:
--O Nature! Nature! Devant toi, je rends grâces à Dieu qui m'a
donné la vue; voir est la consolation d'entendre.
DEUXIÈME PARTIE
XII
L'ANACHORÈTE OBTIENT DES PETITES BÊTES ET DES GROSSES QUELQUES
RENSEIGNEMENTS SUR LUI-MÊME
Après qu'il eut marché bien des jours à travers monts et plaines,
il arriva dans une contrée magnifique et non moins sauvage; depuis
une semaine, il n'avait rencontré homme ni femme.
--Ici je pourrai vivre sans être nuisible à personne; ici je
pourrai méditer sans que le fruit de mes déductions contamine
l'esprit des autres; ici je gagnerai une subsistance quotidienne,
sans qu'il me soit nécessaire de recourir, comme les Gontran et
les Ruprecht du monde, à la violence ou à l'intrigue; ici je ferai
dans la paix mon bonheur pour cette vie, et mon salut pour l'autre.
Il s'installa dans une jolie grotte qu'il garnit de sable et
de feuillages. Les instruments de travail lui manquaient, et
aussi quelques ustensiles de nécessité primordiale; malgré la
répugnance qu'il avait à user de son pouvoir magique, il ne pensa
point forfaire en demandant au ciel de lui accorder les outils
indispensables; il les eut aussitôt, et il se mit à l'ouvrage avec
une grande joie.
--J'ai reconstitué le Paradis terrestre, le vrai, celui où
l'homme, dans un site admirable, gagne sa nourriture à la sueur de
tout son corps.
Il travaillait, priait, pensait, respirait l'air et regardait. Il
ne souffrait nullement de la solitude, ayant découvert qu'elle
n'existe pas: les montagnes désertes sont des endroits fort
habités, beaucoup plus populeux et beaucoup plus vivants que les
campagnes cultivées et même que les capitales; généralement,
nous n'y prenons pas garde, et sans doute c'est par mépris; mais
Dieudonat, moins fier qu'un homme, parce qu'il était plus qu'un
homme ordinaire, prenait garde à toute créature.
Très vite il eut, parmi les bêtes, la sensation de séjourner
parmi les gens; ses semblables, qu'il n'avait jusqu'alors connus
que par la lecture, il les retrouvait ici dans la réalité, et il
les reconnaissait; tous les modes de vivre en usage chez nous se
renouvelaient au ras du sol et sous les branches: c'étaient des
républiques de fourmis, des royaumes d'abeilles, des cités de
cloportes, des insectes errants et cuirassés comme des chevaliers,
des papillons vêtus comme des princes, des araignées embusquées
dans leur forteresse de dentelle comme des barons dans leur tour,
et des oiseaux plus ou moins poètes qui chantaient du matin au
soir pour relayer ceux qui chantent du soir au matin. Il eut des
amis. A l'aube, il recevait la visite des lapins et des biches,
voire des cerfs et des sangliers; à midi, les lézards lézardaient
autour de lui, et, dans le crépuscule, les loups venaient
poliment lui souhaiter la bonne nuit; l'ours lui-même fréquentait
volontiers les abords de son logis. Grosses bêtes et petites
l'avaient promptement reconnu pour quelqu'un des leurs, et ne
s'effrayaient plus de lui, car les animaux jouissent d'un instinct
particulier qui leur désigne les hommes peu nuisibles; les plus
craintives bestioles se laissaient caresser par lui, et il prenait
un plaisir infiniment doux à cette confiance des faibles que nous
pourrions broyer en refermant la main, qui le savent, et qui
s'endorment quand même dans notre main.
Cependant, une chose le tracassait; dans cette fraternité
universelle, il constatait une lacune, évidente, indéniable. Avec
tout le monde, il vivait dans les meilleurs termes, mais, avec les
insectes, impossible d'entrer en communications amicales! Pour sa
part, il éprouvait à leur endroit une répulsion épidermique; il en
avait peur un peu, sans savoir pourquoi; de leur côté, ils avaient
l'air de ne pas le voir, et le traitaient comme un talus ou comme
une fontaine: ils montaient sur lui, le chatouillaient de leur
marche, pompaient parfois une goutte de sang, et se retiraient
sans s'excuser ni saluer, quittant le paysage humain pour aller
vers un autre. Toutes les gracieusetés qu'il risqua demeurèrent
sans effet.
--Drôles de gens!
La science lui avait appris sur eux fort peu de choses, et leurs
dimensions exiguës n'en permettaient guère l'étude; dans l'espoir
de les mieux comprendre s'il les voyait plus nettement, il formula
le souhait d'un verre biconvexe. Aussitôt, une loupe en éther
comprimé lui tomba du ciel, toute sertie: c'était là un article de
premier choix, grossissant les objets deux mille fois environ. Les
insectes entrèrent dans le champ de la loupe miraculeuse.
--Hein?... Ah!... Oh!... Eh! ma foi, je comprends pourquoi ma peau
en avait peur, et ma peau n'était pas si bête!
Dieudonat demeurait stupide devant cette fantasmagorie d'horreurs
hétéroclites. En prenant des proportions de mammifères, ces êtres
minuscules s'agitaient en cauchemars, si formidables que, par
comparaison, les tigres et les alligators gagnaient un petit air
d'inoffensives créatures. Des yeux lançaient l'épouvante, des
gueules mâchaient la menace; des pinces et des tenailles, des
scies et des râpes, des poignards et des vrilles, tout un arsenal
de tortures, tous les instruments de la haine s'exerçaient sous le
disque de verre avec une tranquillité métallique, et déployaient
brillamment la force sans pitié de leur inconscience.
--Ils sont beaux, oui, vraiment, d'une atroce beauté, qui pourrait
bien être celle des mauvais anges chus en l'enfer; on se croirait
dans la Géhenne ou tout au moins sur une autre planète, s'il en
existe quelque part, comme des savants le prétendent, ou encore
dans les premiers jours de celle-ci, alors que l'exubérance
d'un globe en parturition jetait des monstres pour assouvir sa
furie d'inventer toujours et quand même. Le Créateur s'est amusé
peut-être à ciseler en joyaux ces paradoxes de son génie, auxquels
il a refusé l'honneur des dimensions normales. En tout cas, il
convient de remercier Celui dont la sagesse et la bonté daignèrent
interdire le développement de ces monstruosités imperceptibles
qui terroriseraient toutes les espèces vivantes, si Dieu les avait
faites à une échelle un peu plus grande. Dieu fait bien ce qu'il
fait!
Mais cette affirmation ne lui procura que des contentements
éphémères; au bout d'un temps assez court, des inquiétudes
entamèrent un peu son admiration pour la prudence divine, et,
malgré qu'il en eût, elles s'imposaient à mesure qu'il examinait
chez les insectes, non plus seulement leurs armes, mais l'usage
qu'ils en font.
Il découvrit des mœurs inouïes. Ces créatures vivaient dans un
état permanent d'immoralité: douées de tous les vices, coutumières
de tous les crimes, elles s'y complaisaient avec tant de candeur,
que les Ruprecht et les Gontran, tigres et reptiles de la société
humaine, apparaissaient à leur tour comme de petits saints.
Certes, il n'y avait point là matière à déconcerter un chrétien,
puisque les animaux sont dépourvus d'une âme immortelle et de
toute notion sur le bien et le mal. L'ascète se contenta donc
de hocher la tête, en déplorant des façons qu'il eût souhaitées
différentes, mais qui étaient en somme telles que Dieu les a
prescrites.
--Dieu sait bien ce qu'il fait!
Il en acquit la preuve quand une étude plus méthodique lui permit
de constater que chaque espèce avait son vice en propre, bien
caractérisé, et dont l'exercice était indispensable à l'existence
même de l'individu et de l'espèce entière. Il dut constater que,
très nettement, à tout être qui vit, une certaine forme du mal, ou
de ce que nous appelons ainsi, s'impose comme une loi essentielle
de sa race, et s'impose avec le caractère inéluctable d'une
fatalité, contre laquelle les tentatives de désobéissance ne sont
ni permises, ni possibles: il faut.
Dieudonat répondit:
--Dieu fait bien ce qu'il faut.
Mais pourquoi fallait-il?
--Parce que Dieu voulut.
--Pourquoi Dieu voulut-il?
Fort embarrassé d'avoir ramené ainsi au Créateur l'origine des
perversités animales, l'entomologiste se demanda si, par hasard,
il n'errait point en considérant comme des vices ce qui était des
commandements divins.
--A ceux-là, ordre de faire; à nous, ordre de ne pas faire; et
les deux volontés contradictoires émanent du Maître commun,
c'est-à-dire d'un principe unique. Or, Dieu ne peut pas se
contredire, puisqu'il est Dieu; et puisque je ne comprends pas,
c'est donc que tout simplement je suis un imbécile: je le savais
déjà.
La certitude de n'être point subtil n'a jamais empêché un homme
d'entreprendre des besognes intellectuelles: Dieudonat fit
tout comme un autre et résolut, pour l'honneur du bon Dieu, de
découvrir, ou tout au moins de rechercher les bases d'une morale
naturelle. A cette fin, il entreprit d'étudier avec précision,
avec méthode, les mœurs et caractères, non seulement des insectes,
mais de tous les animaux présents autour de lui; également, il
surveilla les gestes des plantes, et ne fut pas très surpris de
constater qu'elles possèdent, à un degré moindre, des sensations
identiques à celles du règne animal, et des instincts, des
volitions, des vices, ma foi!
--La Création est décidément fort complexe.
Ainsi engagé dans son essai sur la morale universelle, Dieudonat
s'empêtrait et le travail n'avançait point. Chaque fois qu'il
pensait avoir édifié une loi générale, basée sur des faits
patents, d'autres faits tout aussi patents venaient la démolir en
hâte, pour en proposer une nouvelle, absolument contraire.
--Ma parole, les bêtes me traitent exactement comme les
philosophes; plus elles me renseignent, moins je comprends ce que
j'apprends.
Il les apostrophait de questions:
--Pourquoi êtes-vous? Que voulez-vous? Que prouvez-vous? Dites-moi
le mot de votre énigme pour que je voie clair en la mienne.
Les animaux s'étaient habitués aux propos de ce bipède qui parlait
seul, et ne s'en souciaient pas plus que d'une autre chanson.
Or, un soir, tandis qu'il ratiocinait selon sa coutume, assis
sur un caillou, en avant de la grotte, ses réflexions piteuses
lui avaient incliné la tête vers le sol. Alors il remarqua, à
gauche de son pied gauche, une blonde Araignée qui, mettant à
profit l'émotion nuptiale, dévorait sournoisement son jeune époux
sans que l'amoureux bronchât de son poste. Révolté par un tel
abus de confiance, le moraliste détourna les yeux, et, dans le
même instant, il vit, à droite de son pied droit, une Abeille
qui, tout en buvant l'âme d'un bouton d'or, se laissait agripper
l'arrière-train par une Guêpe, et celle-ci lui dévidait les
viscères comme un écheveau embrouillé, pour grignoter plus à son
aise ces méandres d'or où l'Abeille continuait tranquillement à
envoyer du sucre; et la Guêpe, à son tour, était si attentionnée
à ce repas vivant, qu'elle ne daignait même pas remarquer
l'indiscrétion d'une Mante occupée d'autre part à lui ronger le
ventre.
--Voilà qui est trop fort! Ils font la chaîne! Ils tolèrent qu'on
les mange et n'ont pas l'air de s'en apercevoir, pourvu qu'ils
alimentent leur pauvre petit corps!
Une Biche amoureuse qui passait avec grâce posa son fin sabot sur
la Mante, et la Mante fut coupée en deux, sans que cet incident
pût interrompre son festin ni les autres.
--Les insectes exagèrent, mon Dieu! Qu'on sacrifie ses jours à
ses passions, je le concevrais à la rigueur. Mais que la mort,
accompagnée de lents supplices, n'apparaisse plus que comme
un détail dénué d'importance, devant le double appétit de la
nourriture et de l'amour, c'est excessif, mon Dieu!
Les œuvres de chair se poursuivaient avec sérénité, en même temps
que les agonies.