Dieudonat, enfermé dans sa cellule, dormait le vigoureux sommeil
de ses vingt ans; tout d'abord, il n'entendit rien du tumulte; les
routiers, pour être bien sûrs que le Prince ne leur échapperait
sous aucun déguisement, égorgeaient tout le monde; cette besogne
durait depuis une demi-heure, lorsque Onésime, qui vivait encore
et qui continuait à avoir les meilleures intentions, se chargea
d'indiquer aux tueurs la retraite de celui qu'ils cherchaient.
Il accourut contre la porte close et, en la cognant, il criait à
son ami:
--Sauve-toi, Dieudonat! On nous tue!
Les assassins arrivaient derrière lui.
--Tue! Tue! Le Prince est là!
Ils abattirent le pauvre Zime à coups de hache sur le crâne et
brisèrent la porte avec les mêmes outils; du sang et des cheveux
courts entrèrent par les fentes; le prince fut éclaboussé au
visage. Hésiterait-il, en de telles circonstances, à user de son
pouvoir magique? Il ordonna:
--Que ce massacre cesse! Amen!
Instantanément, le massacre cessa. Mais la porte croulait; les
hommes se ruèrent dans la cellule, à la lueur des torches, et
reconnurent leur proie.
--C'est lui! Tue! Tue!
Alors, un fait étrange se produisit: ces brigands pouvaient bien
crier encore, mais ils ne pouvaient plus tuer; tout en hurlant
avec fureur, ils se rangeaient tranquillement, en demi-cercle,
derrière le Prince; sans qu'une seule main se levât sur lui, ils
le poignardaient de regards farouches, et leurs armes pendaient au
bout de leurs bras immobiles.
Dieudonat, sans se soucier d'eux, s'était jeté sur le cadavre
d'Onésime et il l'embrassait en pleurant; il entendit les
guerriers qui ricanaient derrière lui, et la colère qu'un autre
eût ressentie fut dans son âme une immense pitié pour la victime
et les bourreaux. Il se tourna doucement vers les égorgeurs et
demanda:
--Pourquoi avez-vous tué cet enfant qui n'a jamais fait aucun mal?
--Ordre du Duc et de Ludovic: nous tuons tout!
--Pourquoi le Duc mon père a-t-il donné cet ordre?
--Pour te supprimer, toi, et ceux qui conspirent avec toi!
--Alors, pourquoi ne me frappez-vous point?
Les soldats s'entre-regardaient d'un air stupide, et chacun
d'eux attendait qu'un autre expliquât la raison qui empêchait
leurs actes d'être d'accord avec leur volonté; faute de mieux,
ils recoururent à une sorte de rire qui expliquait au moins leur
embarras.
--Avez-vous donc cessé de me haïr, depuis que vous m'avez trouvé?
--Nous te haïssons! Nous sommes les amis de Ludovic!
--Et vous voulez ma mort?
--Oui, oui! A mort, le Présomptif! A mort!
Ils s'agitaient en braillant, avec des visages féroces, et leurs
haches ensanglantées continuaient à frémir inutilement dans leurs
poings.
Le moine leva les yeux au ciel:
--O Dieu, mon Dieu, de quel triste pouvoir avez-vous muni le
faiseur de miracles, auquel on n'obéit que malgré soi, qui peut
tout sur les gestes, et rien sur les pensées? Je commande à la
matière et les âmes m'échappent! Mais votre leçon n'est que trop
intelligible, Seigneur, et je ne l'oublierai pas, car je viens
d'apprendre que les hommes, si brutes ou ineptes soient-ils,
tiennent à leurs idées plus qu'à nulle autre chose, et qu'ils
consentiront à tout, hormis à renoncer la forme de sottise ou
de méchanceté qu'ils ont au for intérieur, et qu'ils veulent
inviolable, parce qu'elle est leur âme même, c'est-à-dire leur
raison d'être.
Les mercenaires comprirent vaguement que cette harangue tendait
à les traiter de sots et de méchants, voire de brutes; ils s'en
offusquèrent; ils désiraient beaucoup décapiter l'orateur, au
risque de faire en ce bas monde et d'envoyer dans l'autre un
martyr de plus. Mais leurs muscles persistaient à leur refuser
la satisfaction de cette fantaisie. Pour se consoler, ils
vociféraient:
--Vive Ludovic! Ludovic sur le trône! Au gibet, Dieudonat, et ceux
qui conspirent avec lui!
Le Prince passa devant eux. Pour sortir de sa cellule, il dut
enjamber le corps de celui qui, durant des mois, avait été le
compagnon de ses travaux et de sa quiétude; il vit sur les dalles
l'innocente cervelle qui n'avait pensé à rien, jamais, et que
pourtant on avait ouverte; il sentit son cœur se soulever, fit
un signe de croix, et se tournant vers les hommes d'armes, il
sentencia:
--Vous ne tuerez plus jamais; je le souhaite. Ainsi soit-il.
Puis, dans l'ombre du corridor, il s'en alla, sans considérer
qu'il venait de priver ces braves gens de leur unique gagne-pain;
on ne saurait penser à tout, alors même qu'on est supérieurement
doué.
Les brigands s'en rendirent mieux compte, malgré leur courte
intelligence. Par compensation du tort qu'on leur faisait, ils se
mirent à piller le couvent, puisqu'on ne leur avait interdit que
le meurtre; ils découvrirent le Prieur, auquel ils arrachèrent
par tortures le secret des trésors cachés, tout en ayant grand
soin de ne pas le faire périr sur le chevalet. Ce jeu de patience,
d'ailleurs, parut les amuser considérablement. Le digne abbé avait
beau supplier:
--Tuez-moi, par charité! Achevez-moi!
--C'est défendu.
Lorsqu'ils le virent dûment estropié pour le reste de ses jours
et de ses nuits, ils le transportèrent avec précaution, mais sans
douceur, dans le jardin du cloître: après quoi, ils mirent le
feu au couvent, ce qui ne leur était interdit par personne, et
ils se retirèrent chargés de butin, or et orfrois, orfèvreries,
vases sacrés et tissus précieux, toutes choses qu'on avait coutume
d'emporter, en ces âges de piété profonde, après chaque descente
militaire dans une maison religieuse.
Pendant ce temps, l'héritier s'éloignait à travers la campagne.
--Avant toutes choses, il faut délivrer le couvent de ma
dangereuse présence.
Ne connaissant point le pays, il marchait au hasard, en suivant un
sentier pierreux qui montait à travers un grand bois.
Après qu'il eut cheminé sous la voûte des arbres pendant plus de
deux heures, il atteignit le plateau qui dominait la montagne; sur
cette hauteur, les branches étaient moins touffues et le voyageur
put apercevoir au-dessus de sa tête le ciel teinté de rose; il
pensa que le soleil allait se lever et c'est pourquoi, avant de
redescendre l'autre versant de la montagne, il souhaita regarder
encore les lieux qu'il avait habités, pour les saluer d'un adieu.
Il escalada la roche et se retourna vers la plaine. Horreur! En
place de l'aube qu'il croyait voir à l'horizon, un immense foyer
flambait, jaune et rouge, par-delà le dôme bleu de la forêt.
--Le couvent brûle! Ils ont mis le feu au couvent! Flammes,
éteignez-vous! Je le veux, je l'ordonne!
Les flammes s'apaisèrent à son ordre, et lui s'affala sur la
roche; il sanglotait dans ses mains, redressant la tête par
minutes pour voir diminuer le feu.
--Hélas! l'église inachevée dont j'admirais la brave ascension,
qu'en reste-t-il? Et de la bibliothèque où s'entassait toute la
pensée des siècles, et de la cellule où la misère de notre esprit
s'est révélée à moi, et des cuisines où j'ai appris à connaître le
bienfait d'un travail manuel, que reste-t-il?
Des flammèches et des étincelles s'élançaient toujours du brasier,
et tourbillonnaient en nuées; sur le ciel qui commençait à pâlir
du côté de l'Orient, des torsades de fumée opaque s'enroulaient
dans la brise et fuyaient avec elle.
--En lumières, les livres s'envolent! En ténèbres, les livres
planent! Les feuillets noircis sont oiseaux! Les grandes idées
sont nuages! C'est de l'effort accumulé que le vent charrie sur ma
tête et qui va retomber en poussière, disséminée aux quatre coins
du monde! C'est de la pensée en cendres, bonne désormais à salir
un brin d'herbe! O néant, néant de l'effort!
Dans la nuit finissante, le moine eut froid et grelotta. Enfin,
le soleil parut; les flammes qui achevaient de mourir, clartés de
tout à l'heure, devinrent obscures sous le resplendissement des
rayons qui doraient la campagne.
--Oui, oui, c'est dit! La pensée de l'homme n'est une lueur que
pour la nuit; mais quand le plein jour tombe sur elle, elle n'est
plus qu'un brouillard terne.
Il se leva.
--Cette leçon-là aussi, je la comprends, mon Dieu, et je sais où
aller.
Une âme exaltée l'inspirait. Tout debout sur la cime, dans sa robe
de bure, il étendit les bras et sa silhouette aux larges manches
se découpa au milieu du ciel matinal, comme celle d'un aigle qui
va prendre son vol.
D'un dernier regard, il embrassa le pays qu'il allait quitter pour
toujours; le couvent n'était plus qu'un monceau de charbons d'où
s'échappaient des bouffées rousses.
--Adieu, maison! Tu fus une demeure paisible: voilà ce que les
hommes font de la paix d'autrui...
Il battait l'air de ses deux mains ouvertes et humait l'odeur des
charbons.
--La paix d'autrui, voilà ce que j'en fais moi-même! J'apporte le
désastre chez ceux qui me recueillent, et pour cela, mon Dieu, il
suffit que je diffère de vos autres enfants par ma naissance et
par vos dons. Le malheur s'attache à celui qui ne ressemble pas
à tous; il est nuisible à son insu! Des ruines se sont faites en
moi, pendant que j'étudiais dans les livres, et des ruines autour
de moi, pendant que j'épluchais les carottes. L'être d'exception
ne peut vivre qu'en solitude! Conduisez-moi dans le désert, mon
Dieu, et permettez que je n'analyse plus rien, puisque l'analyse
m'égare. Pour que je vive en paix, faites que je redevienne
simple, et pour que je cesse de nuire, faites que je demeure seul!
Ses bras retombèrent, sa tête s'inclina vers sa poitrine, et celui
qui, tout à l'heure, semblait prendre son essor, comme un aigle,
s'abattit sur les genoux, comme un homme.
X
DIEUDONAT REFUSE DE SE CROIRE INDISPENSABLE
Tout porte à croire qu'il pleura, car il était sentimental; enfin,
il se leva, et descendit le versant opposé de la roche.
--Où irai-je? Peu importe, pourvu que je quitte le royaume de mon
père!
De nouveau, il marcha sous bois, pendant des heures. Au sortir de
la forêt, il se trouva sur une colline, dernier contrefort des
montagnes; devant lui se déroulaient d'immenses plaines. Il avait
plu, dans ce pays, et le vent sentait bon.
--N'est-ce pas ici la frontière?
Il se croyait loin, mais jamais on n'est aussi loin que l'on pense
des choses qu'on voudrait éviter. En bas du coteau, une nichée
de toitures était douillettement blottie dans un nid de vergers,
et l'église, au milieu, se haussait pour veiller, comme la mère
des maisons. Il admirait le recueillement de cet endroit joli,
lorsqu'il en vit sortir une troupe d'hommes qui grouillaient avec
animation, et qui accoururent vers lui.
Ces paysans étaient armés de faux, de socs de charrues, de fléaux,
et avec la même fureur que le proscrit avait déjà vue aux soldats
de son frère, ils criaient les mêmes menaces, où le nom seul était
changé:
--A mort, Ludovic! A mort!
Un citadin, mieux vêtu, marchait à leur tête: ils rejoignirent le
moine, l'entourèrent, et tous lui parlaient à la fois:
--Vous arrivez de la Fortunade? Le couvent est en feu? Vous avez
traversé la forêt? N'avez-vous pas rencontré Dieudonat? Ses
ennemis le cherchent pour le tuer!
--Je sais.
--Il n'est pas mort?
--Non.
--Vive Dieudonat! Nous le ferons Duc! Nous le ferons Roi! On
pendra Ludovic et ceux qui conspirent avec lui! Nous trouverons
notre Dieudonat et nous l'assiérons sur le trône!
--Braves gens, dit le Prince, je connais celui que vous cherchez,
et il ne désire pas qu'on égorge en son nom. Vous devriez rentrer
chez vous en paix. Ce Dieudonat ne veut être ni Roi ni Duc.
Alors, le citadin, homme de petite taille et de grande verbosité,
qui était venu de la ville pour exciter les ruraux, s'avança
contre le moine, et lui parla sous les narines: il avait levé le
bras droit et son apostrophe fut violente. Elle commençait par ces
mots:
«Tonsuré, d'où viens-tu et de quoi te mêles-tu?» Cette première
partie du discours, entièrement consacrée à l'ironie et à
l'injure, égaya l'auditoire; la seconde partie, consacrée à
l'éloquence, débutait par ces autres mots: «Et vous tous qu'on
opprime!» Les deux parties ensemble tendaient à démontrer que
Dieudonat était indispensable au bonheur du pays. La péroraison
concluait:
--Par sa rare intelligence, par ses hautes vertus, par tous les
dons qu'il a reçus du ciel et les trésors de science qu'il a
conquis lui-même, au cours de ces neuf années laborieuses, par la
simplicité de sa vie qui connaît la misère, il est l'élu, le seul,
le vrai, et celui qu'il nous faut!
--Oui! oui! Nous voulons Dieudonat! Le Duc des pauvres gens! Vive
le nouveau Duc!
--Ce moine a menti en disant que Dieudonat refuse le trône.
Dieudonat est mon ami, et je sais ce qu'il pense. Il m'envoie vers
vous pour vous dire qu'il est avec vous et pour vous, parce qu'il
est à vous!
--Oui! oui! A nous!
--Ce moine n'est qu'un agent secret, payé par les ennemis du
peuple. On veut tromper le peuple! Vous prêterez-vous à ces
menées? Hésiterez-vous dans votre œuvre, bons citoyens dévoués
à la justice et à la vérité? Renoncerez-vous à vos légitimes
revendications, et tolérerez-vous qu'on entrave la marche du
progrès?
--Non! non! Pas d'entraves! A bas le moine! Vive Dieudonat!
--Celui que nous voulons sera le bienfaiteur du monde, et nul
bonheur n'est possible sans lui. Vive Dieudonat l'Indispensable!
Un hourrah frénétique emplit le paysage; le prince attendit
patiemment que cette colère d'amour fût apaisée un peu, et
lorsqu'il crut pouvoir se faire entendre, il l'essaya:
--De grâce, mes amis, puisque vous êtes mes amis, permettez-moi
d'attirer votre attention sur quelques erreurs susceptibles d'en
entraîner de plus graves. Ce gentilhomme vous déclare qu'il est
l'envoyé de Dieudonat, et je ne veux pas le démentir; mais il a
décerné au prince des éloges qui ne sont pas, je crois, tout à
fait mérités.
--Assez! A bas le moine! Eh! vendu!
--Souffrez que je poursuive, mes chers cousins, et que je tente de
vous exposer les éléments de votre erreur.
--Pas d'erreur! Vive le Duc du Peuple!
--En admettant que je sois doué du vaste savoir et des vertus
qu'on a bien voulu vous dépeindre, cela n'impliquerait point...
--Il ne s'agit pas de toi, moine, mais de l'Indispensable
Dieudonat! Entends-tu bien? l'In-dis-pen-sable!
--Il s'agit de tous les hommes, et il n'y en a pas
d'indispensable. Je tiens beaucoup à vous le dire: les plus
puissants génies, et ceux-là mêmes qui ont poussé la puissance
jusqu'à être, comme vous dites, bienfaiteurs de l'humanité, en la
dotant de quelque révélation qui transforme la face du monde, ne
sont guère plus indispensables que les autres: s'ils n'étaient
pas nés, croyez bien que d'autres seraient nés à leur place,
pour faire ou dire la même chose, car ce qui est nécessaire à la
marche du monde, ce n'est pas l'individu, mais l'acte, et quand
l'acte est devenu possible, du même coup il devient nécessaire.
Nécessaire! Et par là, comprenez qu'il devra se produire, quel
que soit l'organe employé pour sa production. Tout progrès est
un total qui se réalise à son heure: rien n'empêchera cette
réalisation quand l'heure en est venue; les êtres de génie sont
ceux en qui se manifeste non pas leur propre force, mais celle
de leur race et de leur époque; ils totalisent et ils expriment,
condensateurs de la possibilité humaine, et cette possibilité, ou
capacité, les engendre spontanément par la logique même de son
évolution normale.
--C'est un fou: on ne comprend rien.
--Kepler et Newton, aux temps de Charlemagne, d'Harold ou de
Richard, n'auraient manié que la hache du bûcheron ou du soldat;
mais le siècle où ils naquirent fut exactement celui où pouvaient
naître de tels hommes, et s'ils étaient morts au berceau, leur
œuvre n'en eût pas moins été conduite à bien et retardée à peine;
cinq ou vingt ans plus tard, leur idée aurait apparu sous la
signature d'un autre, parce qu'au jour de leur naissance, cette
idée-là était enfin devenue accessible au génie des hommes.
--Il est comique!
Les paysans écoutaient, bouche bée, interloqués, et ne sachant
s'ils devaient rire ou se fâcher; pour connaître leur intention,
ils interrogeaient des yeux l'agitateur public, qui donna le ton
en éclatant de rire. Tout le monde éclata de rire.
Le citadin se rapprocha du prince, lui posa la main sur l'épaule,
assez doucement, et, en lui tapotant la clavicule, il dit sans
éloquence:
--Mon vieux, tu nous la bailles belle, hein? Tu es un loustic.
Satané farceur, va! Je ne t'en veux pas. Mais il ne faudrait pas
te moquer de nous plus longtemps. Je ne me soucie ni du Kepler, ni
du Newton, ni de savoir s'ils sont nés ou à naître, mais je sais
que tu nous fais perdre notre temps, et que le temps presse. En
avant, les amis! Allons retrouver Dieudonat!
La foule, en brandissant ses armes, ordonna: «En avant!»
--Je vous supplie d'arrêter! Je suis Dieudonat!
--La paix, fou! Assez! Au cabanon!
--Je suis ce prince, vous dis-je, et je ne veux être ni roi ni
duc! Vous ne tuerez pas en mon nom!
Il avait saisi un des hommes par le bord de sa cotte, et il se
cramponnait. Un coup de pied en plein ventre l'envoya rouler dans
la boue du fossé.
--Voilà pour toi, eh! Dieudonat!
Un grand rire salua sa chute, et la bande, remise en belle humeur,
s'éloigna en chantant des couplets de bataille.
Encore sur son derrière, le prince leva les deux mains:
--Je vous défends de tuer. Amen!
Mais les gaillards s'en allaient vers leur but, sans savoir que
ce but venait d'être interdit. Ils s'enfoncèrent dans le bois,
et leur élu cessa de les voir; les chants n'arrivaient à lui que
tamisés par le rideau des feuilles et des branches, puis ils
s'assourdirent encore; il n'entendit plus rien; de nouveau, il
était seul.
--Assurément, non, je ne serai pas le Roi de ces hommes, et je
comprends de moins en moins comment je pourrais les conduire,
puisqu'il n'y a rien de commun entre eux et moi. J'irai si loin
d'eux qu'ils ne me retrouveront jamais.
Il se remit en route et il entra tout seul dans l'inconnu.
XI
IL RENCONTRE, AU COIN D'UN BOIS, LES DEUX SOUVERAINS DE CE MONDE
Il s'en allait à travers les campagnes, droit devant lui, sans
savoir où et insoucieux de le savoir, ne souhaitant que d'aller
plus loin, encore plus loin, dans des pays où nul ne connaîtrait
son nom.
--On ne tuera pas en mon nom.
Il s'enfuyait par charité; il marchait chaque jour et tout le
jour, ne s'arrêtant que lorsqu'il était à bout de forces, et même
alors reprenant la lutte contre sa fatigue pour avancer en dépit
d'elle.
--Chaque pas que je fais sauve une existence, peut-être...
Il évitait de son mieux la rencontre des gens, par appréhension
de leur nuire sans le vouloir; lorsqu'un passant lui imposait sa
compagnie, il la subissait avec politesse, et le moins longtemps
possible.
Or, un jour, il vit, sur le bord de la route, un homme assis qui
se levait à son approche et qui venait à lui d'un air dégagé,
en le saluant de la main; l'inconnu était jeune, d'agréable
figure, et portait avec élégance des habits autrefois somptueux
mais dépréciés par les trous; il portait aussi des éperons, bien
qu'il n'eût pas de cheval, et son pas foulait le sol avec tant de
certitude, son visage exprimait une affabilité si bienveillante,
son geste s'ouvrait avec une courtoisie tellement hospitalière,
que Dieudonat ne pouvait hésiter:
--Celui-ci, pensa-t-il, est le seigneur du pays, ou tout au moins
son fils. Sa mise me paraît un peu négligée, mais pour aborder les
passants avec cette autorité-là, il faut être chez soi.
Aussitôt, il décida, dans le fond de son cœur, de refuser
l'hospitalité qu'on allait lui offrir. Dans le même instant, le
jeune homme s'écriait:
--Sire moine, je vous salue! Bénissez-moi, mon père. Je suis
votre humble serviteur. L'après-midi est beau et c'est un plaisir
de marcher. Me permettrez-vous de solliciter la grâce de votre
compagnie?
Il parlait alertement, avec la rapidité d'un homme qui pose les
questions sans vouloir de réponse, ponctuant ses phrases d'un
sourire des yeux et reprenant haleine dans un sourire de la bouche.
--Pardieu, sire moine, je m'étais arrêté ici pour ramasser des
fraises: les fraises des bois sont exquises. Où vous rendez-vous
de ce pas?
--Ailleurs.
--Tout comme moi! Nous ferons route ensemble et j'en serai ravi!
Les lieues sont de moitié moins longues lorsqu'on se met deux à
les faire. Votre santé, je pense, est bonne?
--Je vous remercie.
--Excellente? Comme la mienne! Je m'en doutais, rien qu'à vous
voir. Vous regagnez votre couvent?
--Oh non!
--La ville, comme moi? Parfait! Non? Tant pis! Du moins, vous avez
dit le mot juste, mon père, il faut aller ailleurs, ailleurs!...
Ailleurs!
--Je le crois.
--J'en suis sûr! C'est une région pleine d'avenir, ailleurs!
Ailleurs est la terre promise, et vous voyez en moi un homme bien
décidé à ne s'arrêter qu'ailleurs.
--Vous n'êtes donc pas le baron de ce pays?
--Ce pays de sauvages, de rustres, de manants! Baron de ce pays?
Non, certes, je vaux mieux: vicomte d'Avatar, Gontran, pour vous
servir, gentilhomme qui va cherchant fortune, et qui la trouvera,
mon père, et qui la veut meilleure que parmi ces vilains! Je
périrais d'ennui avant six mois, dans ce décor montagnard de
précipices et de sapins! Je n'aime pas les précipices. C'est le
boulevard des capitales et la splendeur des cours royales qu'il
faut à mon activité, à mes moyens, je n'ose dire à mes mérites.
--Osez, monsieur.
--Oui-da, oui! Vous avez raison, sire moine, et quiconque veut
parvenir ne doit pas craindre d'affirmer ce qu'il vaut. Quel ami
convaincu dirait du bien de moi, si ce n'était d'abord moi-même?
Sur ce, et sans désemparer, il exposa ses titres à l'admiration:
ils étaient en si grand nombre et de natures si diverses que, au
seul bruit de leur défilé, le bon moine fut pris tout d'abord de
stupeur et bientôt d'engourdissement.
--Ce doit être là, pensait-il, ce qu'on appelle un homme
brillant; en somme, cette faculté-là n'est point à dédaigner, car
elle procède de Dieu aussi bien que les autres, et, pour ce qui
est des hommes, il se pourrait fort bien qu'elle sût les conquérir
un peu mieux que toute autre.
Soudain, un inquiétant frisson remua sous les branches, à droite
et à gauche du chemin: des têtes sinistres apparurent; des êtres
qui rampaient sortirent des taillis, hirsutes, en guenilles, armés
jusqu'aux cheveux, et vinrent se ranger en cercle autour des deux
voyageurs, silencieusement. Leur silence, d'ailleurs, était fort
expressif, et il s'accompagnait de gestes incapables de laisser
aucun doute sur les intentions de cette petite armée. En effet,
Dieudonat et Gontran avaient été tout d'abord saisis à la gorge et
des mains les fouillaient; déjà le vicomte devenait plus blanc que
son linge, et le moine faiseur de miracles se hâtait de réfléchir,
avant de perdre complètement haleine:
--Nous sauverai-je? Ce jeune fat, si je ne me trompe, est une
créature inutile, et je suis, quant à moi, une créature néfaste;
sauf erreur, j'inclinerais à croire qu'on peut nous supprimer
sans nul inconvénient. Mais, ai-je le droit de laisser un meurtre
s'accomplir, quand je peux l'empêcher? Holà! Oh! Ne tuez pas!
Ainsi soit-il!
Aussitôt, le chef des brigands surgit au revers du fossé; il vit
la scène et, d'un coup de voix, il arrêta les décès imminents:
--La paix à ces gueux! Vous n'en tireriez que le souffle! N'ai-je
pas défendu, faucons niais, de s'abattre sur le gibier qui ne
rendra ni poil ni plume? A bas les griffes!
Les poignes s'ouvrirent et Dieudonat pensa:
--Voilà un bandit bien respectable, qui répugne aux méfaits de
médiocre rapport.
Mais le capitaine des voleurs avisait le vicomte et s'écriait avec
un large rire:
--Eh! Gontran-le-Coquin, est-ce toi? La sotte prise que mes gens
faisaient là!
--Ruprecht-le-Camard!
--Par les cornes du grand Diable, j'arrive à point pour te sauver
la peau, et ta peau, j'imagine, est le meilleur de toi!
Gontran se rajustait et ne protesta point.
--Vive tout! reprit le capitaine, tu t'encapuchonnes, mon
gaillard, et te voilà flanqué d'un confesseur? Bon, bon, ne t'en
défends pas! J'aime les moines quand ils sont gras: je vous
engraisserai, mon père, et, puisque je vous tiens pour une heure,
vous partagerez mon brouet, et les vins dont je l'arrose. Ne
refusez pas! Quiconque déjeune avec Gontran peut bien souper avec
Ruprecht. Et vous serez libre après boire. En route!