--J'avais bien deviné! Un travail manuel est l'occupation du

monde la plus récréative! On voit le résultat, au moins: il est

tangible! Quand j'ai pelé trois cents carottes, elles sont trois

cents, incontestables; quand ma soupe est cuite, on la mange,

c'est mon œuvre, et elle manquerait si elle manquait: existe-t-il

sur terre un philosophe qui puisse en dire autant?

Pour s'accompagner au travail, il comptait dans sa tête les

quantités à faire, les quantités faites, leur proportion

mathématique, et d'un numéro il étiquetait les unités à leur

passage. Puis, quand un besoin de rêverie le reprenait par hasard,

il ouvrait brusquement un fruit ou une racine, une salade ou un

chou, et vite il regardait dedans, pour voir une chose toute neuve

que personne n'avait vue avant lui; et de la sorte il donnait bien

modestement une satisfaction à ce goût un peu égoïste que les

mâles de l'espèce humaine professent pour la virginité.

Il avait d'autres amusements: le meilleur consistait à suivre dans

le ciel l'ascension de l'église en ébauche, et il s'enthousiasmait

à noter jour par jour les progrès du labeur.

--Bravo! Vivat! Hardi! Hurrah! Och, och! Et comme ils chantent,

ces gaillards féconds! Je gagerais qu'ils se croient malheureux

parce que leur travail est rude, et cependant ils chantent en

dépit d'eux-mêmes, tant la joie s'impose à leur cœur!

Il regardait les bras se gonfler et les pierres s'asseoir.

--Étais-je naïf, le jour où je m'avisais de plaindre ces braves

gens! Ils peinent? Qui donc ne peine pas? Or, si je ne m'abuse,

la volonté de l'homme en peine n'a jamais conquis que deux joies,

celle de l'effort et celle du résultat; nous connaissons tous

la première, mais les manœuvres seuls connaissent pleinement la

seconde. Vive l'effort qui réalise!

Et il riait.

--Quand je compare ce tâcheron qui remue des cailloux à mon pauvre

père qui remue des armées, l'un faisant des maisons et l'autre

des ruines, lequel des deux a donc le meilleur rôle, et le plus

amusant? On est à l'aise dans les habits qui ont des trous plus

que dans ceux qui ont des perles, et la vraie misère des humbles,

ce n'est point d'avoir chaud ou froid, mais d'ignorer la somme de

bonheur que comporte leur sort. Si on le leur disait, ils ne le

croiraient pas.

Quelle que fût sa résignation, il persistait à envier ces

maçons-là, qui se dépensaient plus que lui; pour se procurer

le plaisir qu'il leur supposait, il se mit à rechercher dans

le couvent les plus rudes corvées, estimant que sa joie serait

en proportion de l'effort; il tira l'eau du puits, il scia les

bûches, fendit le bois, et chargea sur son dos les paniers de

légumes. La sueur lui coulait du front et son rire avalait des

gouttes salées, dont la saveur lui plut comme une preuve.

--Hardi les muscles! Tendez-vous, les épaules! Que la volonté de

ma tête dompte les lâchetés de ma bête. Je jouis de vivre, quand

vous craquez de lassitude. A l'ouvrage, les bras! Même si votre

travail n'amenait pas d'autre profit, j'aurais encore celui de

vous avoir obligés à l'effort. Obéissez! Par la victoire qu'il

nous donne sur nous, faute de nous la donner sur les obstacles,

l'effort porte en lui-même sa propre récompense!

Sa joie fut grande, le jour où on l'admit à l'honneur de pétrir le

pain: courbé sur le pétrin de bois, il enfonçait les bras dans la

pâte et geignait à cœur joie; ses idées l'aidaient à pousser, et

il se démenait en philosophant, avec des discours balbutiés qu'il

scandait d'ahans:

--Dom Ambrosius, mon défunt précepteur, me reprochait parfois

d'ergoter comme un hérétique, ahan! Je ne voudrais pas vous

offenser, mon Dieu, mais comment se fait-il que dans vos Saintes

Écritures, et dès les premières pages, je rencontre un verset où

votre colère dit à l'homme: «Tu gagneras ton pain à la sueur de

ton front, ahan!» Que vous ayez tenu ce langage, je ne le révoque

point en doute; mais, que vous ayez proféré une telle sentence

comme une condamnation, et non pas comme une faveur, voilà ce

que je ne parviens guère à concevoir, ahan! Certes, le pain est

bon, mais la sueur n'est pas moins utile, ni moins bonne, ahan!

Et si l'un nous procure la force de nos corps, l'autre entretient

la santé de nos âmes; le pain est nourriture de la chair, mais

l'action est l'hygiène de l'être tout entier, ahan! Rien n'est

ennoblissant pour l'homme que l'effort, et en le condamnant à

l'effort, vous l'obligiez à s'ennoblir, han!

Il s'interrompait pour souffler.

--Être content de soi, mon Dieu, après la tâche faite, n'est-ce

pas meilleur que de se contenter sans rien faire? Mériter ne

vaut-il pas mieux que jouir? Et si même on attache un grand prix

à la jouissance, niera-t-on qu'elle soit plus délectable quand

on l'a bien gagnée? Désirer, vouloir et espérer, tendre vers le

but et rêver de lui, n'est-ce pas en profiter par avance et mieux

qu'on ne saura faire quand on l'aura atteint? Savourer l'illusion,

caresser la chimère, n'est-ce pas se griser d'une ivresse où

l'imagination nous revêt l'avenir de charmes que la réalité va

décevoir tantôt? En nous chassant du Paradis Terrestre, vous nous

ouvriez le Paradis Intérieur, et pourquoi ne l'a-t-on pas dit,

au lieu de raconter aux hommes que le devoir d'énergie est leur

punition?

Il travaillait plus fort, quand son idée était d'en contredire une

autre:

--Le fabuleux Eden où régnaient l'oisiveté, la profusion, et

cet inévitable écœurement que donne la satiété, ahan! C'était

le jardin du Diable et non pas celui du Seigneur, car Satan est

patron là où l'homme n'a rien à faire, ahan! Il nous invente des

passions pour employer nos forces, occuper nos loisirs, et nous

mordons alors aux pommes qu'il nous offre, ahan! Mais l'Archange

est venu et nous a délivrés en nous jetant hors du jardin, ahan!

Une mouche qui profitait de son occupation pour lui chatouiller la

narine gauche le contraignit à s'interrompre:

--Plus je réfléchis à cette légende du Paradis Terrestre, mieux je

sens que le texte n'est pas écrit pour nous; sans nul doute, cette

apologie de la paresse fut rédigée par et pour des Orientaux,

qui se plaisent à dormir à l'ombre, pendant les chaudes heures

du jour: propos d'Asie! Mais un homme du Nord, ou simplement un

homme, n'aurait pas inventé ce blasphème.

De fait, il se complaisait, chaque jour davantage, en son métier

de souillon monastique, et il s'y adonnait, content de tout,

chantant, riant, travaillant le plus qu'il pouvait, pensant tout

juste assez pour récréer quelques minutes, parfaitement heureux et

sans désir aucun.

--J'ai trouvé le havre du monde: je m'y installe pour la vie!

Une telle absence d'ambitions et d'appétits déconcertait les

puissances chargées de réaliser tous les vœux de ce garçon. Qu'une

faveur si exceptionnelle fût tombée tout juste sur le seul homme

qui s'imaginait n'avoir besoin de rien, c'était pitié, vraiment!

Le Diable n'y trouvait pas son compte. Il suscita donc un de ces

passants bien intentionnés qui manquent rarement de venir nous

gâter la vie sous prétexte de nous rendre service.

VIII

DIEUDONAT SE RECONNAIT DOUÉ D'UNE VERTU QUI L'EMPÊCHERA D'EN AVOIR

AUCUNE

Parmi les convers qui vaquaient aux travaux inférieurs du couvent,

frère Onésime était sans conteste le plus lourd et le plus

rustaud: il balayait le cloître, la cour et les couloirs, car

toute autre besogne eût semblé trop ardue pour être confiée à son

intelligence; en raison de cette simplicité, le gars vivait en

butte aux plaisanteries des niais, qui l'appelaient Zime, comme

pour lui retirer encore quelque chose sur le peu qu'il tenait

du ciel et des hommes. Naturellement, Dieudonat avait trouvé

du charme à l'excessive candeur de ce nigaud, et celui-ci le

vénérait; ils prenaient plaisir à la compagnie l'un de l'autre, et

lorsque leur tâche était faite, ils riaient de bon cœur ensemble.

Un jour, Onésime qui, entre autres malfaçons, possédait quelques

dents gâtées, se mit à souffrir d'une molaire et à se tordre

sur les dalles de la cuisine. L'événement semblait de faible

importance, et néanmoins, à cause de ce menu fait, le sort allait

changer pour des provinces entières: par centaines de mille, des

hommes qui déjeunaient tranquillement au loin, sans se douter

de rien, entraient dans une phase effrayante de leur existence,

parce qu'un imperceptible point noir venait de se révéler dans la

deuxième molaire d'un serviteur de moines.

Les convers regardaient leur Zime se rouler sur le sol ou

s'envoyer des coups de poing aux mâchoires, et ils riaient avec

cette bonne humeur dont on accueille si volontiers la souffrance

des gens qu'on a coutume de trouver ridicules. Quand il ne les

amusa plus, ils le laissèrent, et son unique ami se rapprocha pour

lui offrir des gargarismes, des simples, et tout doucement il le

caressait avec des paroles affectueuses; mais le patient criait

à tue-tête. Il hurla ainsi pendant une heure, entremêlant ses

cris de bizarres propos, toujours les mêmes: «C'est défendu... Si

ce n'était pas défendu... Pourquoi est-ce défendu?...» Il avait

l'air de se débattre contre une obsession ou une tentation, et il

tournait vers son protecteur des regards langoureux. Enfin, à bout

de forces, il murmura:

--Si tu voulais...

--Quoi donc?

--Dieudonat, si tu voulais bien...

--Quoi, mon cousin?

--Me guérir...

--Mais, pauvre Zime, je ne demanderais pas mieux, s'il dépendait

de moi; j'ai essayé de tout; je ne sais plus que faire.

--Un mot... Dis seulement un mot!

--Je t'en ai tant dit, que j'ai honte de toujours parler sans rien

faire.

--Tu n'as pas dit le bon; dis-le, si tu as pitié.

--J'ai pitié de toi.

--Alors, dis-le! Tout haut, vite, pendant qu'il n'y a personne,

dis-le! «Je souhaite qu'il soit guéri.» Dis ça, et je serai guéri!

--Quelle folie te prend? Notre-Seigneur et les saints

accomplissent seuls des miracles.

--Dis vite!

--Ton enfantillage me chagrine.

--Il ne veut pas dire! Il ne m'aime pas! Il veut que je souffre!

Et moi, je n'en peux plus... Parle donc!

Le prince-cuisinier secoua la tête avec tristesse, devant la

persistance de cette pitoyable lubie, et, par condescendance, il

dit à haute voix:

--Je souhaite que tu sois guéri.

Aussitôt, Onésime cessa de se tordre sur les dalles, redressa le

nez et regarda les murs, comme pour y chercher un renseignement

sur lui-même; puis il se leva d'un bond guilleret, la face hilare,

et se mit à danser au milieu de la cuisine; l'autre le contemplait

avec stupéfaction.

--Que c'est bon, de n'avoir plus mal!

--Tu n'as plus mal?

--Plus du tout! Tu vois si c'était facile? Mais ne le raconte pas,

je t'en conjure: le Prieur me mettrait au cachot!

--Comment peux-tu croire qu'une parole de moi?...

--Ah! mon bon ami, mon sauveur, c'est donc vrai que tu ne sais

pas?

--Quoi?

--Ce qu'on nous défend de te dire.

--J'ignore et ne comprends pas.

--Ecoute! Tu m'as soulagé et je ne suis pas un ingrat: moi aussi,

je te rendrai service. Mais ne me trahis pas, au moins! Viens,

que je te dise à l'oreille... Il y a un sort sur toi, depuis ta

naissance: tous tes vœux sont exaucés.

--Quelle histoire!

--Personne ne l'ignore, excepté toi. Et même on raconte que ton

père t'a enfermé dans un couvent à cause de ça. Tous tes vœux, tu

comprends? Tous! Tu viens d'en faire un, me voilà sur pieds! Et

guéri pour toujours, tu sais? Car tes vœux sont irrévocables. Si

tu ne me crois pas, essaie sur autre chose. Ordonne que... que...

que... Je ne trouve rien, moi, quand je cherche.

--Tu divagues, mon pauvre Zime.

--Essaie!

--Certes non, je n'essaierai pas!

Dieudonat se remit tranquillement au travail; il se refusait,

même pour une minute, à supposer qu'il pût être vraiment investi

du pouvoir surhumain, et la seule hypothèse d'une outrecuidance

à ce point saugrenue lui semblait aussi coupable que grotesque,

offensante pour Dieu tout autant que pour la raison.

--Les hommes ont un goût singulier pour la superstition, et l'on

dirait que, plus ils sont naïfs, plus ils ont besoin de mystère;

le surnaturel les attire beaucoup plus que le naturel; ceux qui

comprennent peu de chose raffolent de ce que personne ne peut

comprendre, et c'est une espèce de revanche que le ciel leur

accorde quand il ouvre pour eux les régions du rêve, interdites

aux esprits forts.

En devisant ainsi avec lui-même, il cherchait dans un chou très

pâle de petites limaces brunes, et il conclut:

--Heureux les pauvres d'esprit; le scepticisme est un luxe à

l'usage exclusif des richards, richards d'esprit, qui devraient

bien cacher ce luxe-là, et surtout se garder d'en faire aumône aux

pauvres.

A ce moment, l'eau vint à lui manquer pour y rincer son chou;

il se leva, prit un seau vide et, par plaisanterie, il s'écria

gaiement:

--Je souhaite que mon seau se remplisse d'eau claire.

Dans l'instant même, l'anse devint lourde au bout de son bras

gauche; il sentit le poids, tourna la tête vers sa main, vit le

miracle, et, de stupeur, lâcha le seau plein de liquide. Le seau

roula sur les dalles, mais l'eau ne s'en écoulait pas.

--Tu vois, fit Onésime, la seille reste pleine: tes vœux sont

irrévocables, je te le disais!

Le Prince était devenu aussi pâle que son chou; il contemplait

avec épouvante ce disque d'eau verticale et tranquille qui

refusait de se répandre sur le sol, et, cette fois, il comprit

toute la vérité:

--Mon Dieu, mon Dieu! De quelle terrible faveur m'avez-vous

accablé? Mon impuissance, que je connais, va être surchargée d'une

puissance que je ne connais pas!

Onésime restait abasourdi devant cette tristesse.

--Tu te désoles? Et pourquoi donc? Il faut te réjouir, au

contraire, et remercier le Seigneur! N'avais-tu donc pas remarqué

comme tes cuivres brillent dès que tu les astiques, comme la

rouille s'en va des marmites, comme la cheminée cesse de fumer,

aussitôt que tu le souhaites?

--Aussitôt... Oui, tu dis bien: «Aussitôt...» Et cela signifie:

«Trop vite!» Car me voilà privé, entre toutes les créatures, de

cette ardeur à l'espoir qu'on nomme le Désir, de cette ardeur à

l'ouvrage qui s'appelle l'Effort. Innocent ami! Comprends donc que

je suis désormais pauvre au delà des pauvres, et dénué à l'infini,

puisque je n'aurai plus l'envie de rien, ayant la possibilité de

tout.

--C'est pourtant bien commode.

--J'ai mis huit années à apprendre que l'Effort est l'unique

noblesse de l'homme; en une minute, j'apprends que l'effort m'est

interdit. Qu'est-ce qu'il me reste, alors?

--Il te reste... il te reste... de faire ce que tu veux, tiens!

--Le bien et le mal...

--Tu m'en as fait, du bien!

--Es-tu sûr que tu ne le paieras pas très cher?

--Payer? fit Onésime; je ne possède ni sou ni maille.

Ce disant, il éclata de rire; mais sa gaieté, cette fois, fut

pénible au jeune sage qui sentit un frisson entre les deux

épaules, et qui regarda longuement son humble camarade, comme

s'il eût pressenti que bientôt ce garçon rachèterait de sa vie le

soulagement d'une minute.

Il dit: «Vos desseins sont impénétrables, mon Dieu! Que votre

volonté soit accomplie!»

Il se signa, s'assit sur un escabeau, prit un second chou et le

fendit, en s'efforçant de ne plus penser.

Mais le beau temps de la paix intérieure était fini.

A dater de ce jour, le Prince resta hanté par l'obsession d'un

souci: ne jamais formuler un vœu, afin de laisser quelque latitude

à l'énergie de l'effort, sans lequel la vie n'est pas vivre.

Il n'osait plus vouloir, il ne se permettait plus de souhaiter,

dans la crainte de voir le souhait se réaliser avant le geste;

dès qu'il sentait naître en son âme l'embryon d'un désir, il

l'immobilisait au fond de lui. Pareil à un jeune géant qui a peur

de sa force et même de son ombre, il ne marchait plus qu'avec

l'appréhension d'effleurer les êtres ou les choses, fût-ce

mentalement; et parce que l'action de son pouvoir excessif lui

semblait plus périlleuse pour lui que pour les autres, il en

arrivait à se dissocier lui-même, en éloignant son esprit de son

corps, en séparant la volonté qui meut de la bête qui effectue.

En vain, il s'acharnait aux dures besognes: l'effort brutal est

sans joie quand l'esprit n'y coopère point; le travail perdit

tout son charme, et Dieudonat en perdit sa gaieté. Il devint une

force automatique, et déjà il sentait approcher l'heure où il ne

s'agiterait plus qu'à la manière d'un mort qui continue à remuer.

IX

FACHEUSES CONSÉQUENCES D'UNE BONNE ACTION

Vers ce temps-là, le duc Hardouin tomba gravement malade; les

médecins déclarèrent sa vie en danger, peut-être pour avoir

l'honneur de la lui rendre, et le pays s'affola; l'idée de voir le

sceptre aux mains du terrible Ludovic épouvantait la population,

et les égoïsmes en péril se rappelèrent l'héritier légitime

enfermé dans un cloître. Tant qu'il s'était agi de lui seul, ils

avaient pris son mal en patience; mais à présent il s'agissait

d'eux-mêmes, et la captivité d'un innocent parut intolérable; elle

le devenait d'autant plus que le fauteur d'une telle injustice

allait mourir; des députations partirent pour la Fortunade, d'où

elles devaient ramener Dieudonat.

Leur voyage fut inutile. Le Prieur se remémorait trop bien

l'exemple de dom Ambrosius, pendu aux créneaux du manoir: il

veillait sur son prisonnier, le gardant de toute communication

avec le siècle, et chaque soir il l'enfermait dans sa cellule, à

double tour de clef. Il accueillit les députés avec tendresse,

les caressa, fit l'éloge de leur zèle et celui du prince qu'il

gardait, qu'il aimait comme un fils. Pourtant, que faire? Il avait

des ordres formels et déplorait son impuissance; il offrit, avec

ses regrets, une collation et de menus souvenirs, des médailles

et des médaillons, des affiques d'étain et des ampoules qui

préservent des maladies: puis il renvoya en douceur les bonnes

gens qui saluaient. Après quoi, il se frotta les mains, bien

convaincu d'avoir éludé un cas difficile.

Mais les habiletés humaines n'empêchent plus un mal d'advenir,

quand la logique des événements l'a rendu nécessaire. Ne serait-ce

point à cause de cela que certains hommes, un peu plus faits que

d'autres à l'image de Dieu, sont admis au triste privilège de

prévoir les choses encore lointaines et de les prophétiser? Ne

serait-ce pas aussi pour cette même raison que les Orientaux, bien

décidés à accepter la logique plutôt qu'à l'étudier, se résignent

à tout et disent: «C'était écrit!»

Rien n'empêcha donc l'héritier présomptif d'apprendre les

nouvelles qu'on s'appliquait à lui cacher, et il les apprit de

la façon la plus simple: d'abord, il entendit les cloches du

couvent qui s'ébranlaient à une heure insolite; puis, dans le

frisson des brises qui balançaient les fleurs et les arbrisseaux

du jardin, il perçut la petite voix de cloches très lointaines, et

il put en conclure que tout le pays sonnait vers Dieu; puis les

moines entonnèrent les psaumes des agonisants, pour un illustre

personnage qu'on ne leur nommait point; par les manants qui

apportaient la dîme et par les frères quêteurs qui rentraient au

monastère avec leurs besaces et les histoires du monde, Onésime

fut renseigné, et charitablement il renseigna son camarade.

--Le mourant pour lequel on prie, c'est ton père! Tu vas être Duc:

le pays te réclame!

A ces mots, Dieudonat joignit les mains, tout ému de tendresse

filiale, et un cri monta de son cœur à ses lèvres:

--Que mon père soit sauvé, ô Dieu! Rendez la santé à mon père!

Le miracle se fit et le Duc fut guéri.

Comme il convenait, les premières actions du convalescent furent

des actions de grâces, et les secondes, des actes de colère. Qu'on

eût, avant sa mort, disposé de son trône et cassé ses décisions,

cette criminelle audace méritait bien quelques potences. Il y

réfléchissait quand les ambassadeurs revinrent de la Fortunade, et

fort mal à propos se présentèrent aux portes du château, bannières

déployées, pour demander le rappel du prince disgracié. Hardouin

les reçut avec un visage impétueux et les invita violemment à se

mêler de leurs affaires: en ce temps-là, le bonheur et le malheur

des peuples n'étaient point de leur compétence; tout le monde le

savait, citadins ou vilains, et personne ne contestait un axiome

si véridique. Cette fois, cependant, les sujets protestèrent

contre les décisions du maître: ce Dieudonat, qu'on leur enlevait

cruellement, c'était leur œuvre, prétendaient-ils, puisque

Dieu l'avait fait à leur prière! En résistant aux volontés du

souverain, ils avaient conscience d'obéir aux volontés célestes,

qui rendent les hommes si forts contre leurs adversaires, et

si fermes dans leurs idées. Ils se mutinèrent donc, et pour

mieux témoigner de leur mécontentement, ils accrochèrent à des

arbres les collecteurs de l'impôt. A vrai dire, ces modestes

fonctionnaires n'étaient pour rien dans le litige, mais leur

mission ici-bas consiste tout spécialement à n'être aimés de

personne, en temps de paix, et à être pendus tout de suite, en

temps de troubles: c'est pourquoi les monarques considèrent à

juste titre que ces sortes d'exécutions sont une insulte à leur

propre personne bien plus qu'un préjudice à celle de leurs commis.

Hardouin-le-Juste se fâcha de plus en plus fort, et mit son point

d'honneur à venger son prestige; cette vengeance comporta des

pendaisons nouvelles, et les choses allèrent de mal en pis.

Elles allaient d'autant plus mal que le Bâtard s'appliquait

méchamment à entretenir le courroux dans l'âme de son père: il

lui montait la tête, comme on a coutume de dire chez les petits

bourgeois, bien que ce résultat soit plus particulièrement aisé

à obtenir chez les puissants de la terre qui déjà, par habitude,

portent la tête haute.

Depuis les derniers événements, Ludovic était exécré plus

qu'autrefois, car on devinait le rôle de son influence. Mais

l'inimitié des braves gens lui valait la sympathie des braves:

écorcheurs et routiers réclamaient ce capitaine aventureux,

avec qui on battrait campagne; des vivats lancés en son honneur

sortaient, la nuit, des cabarets; sa gloire s'écrivait sur les

murs, au charbon ou à la pointe du poignard. L'ambition créait un

parti, la peur en constituait un autre, les groupes se formaient,

et les subdivisions dans les groupes, avec des controverses,

des querelles, pour cela, pour ceci. Les uns voulaient asseoir

Dieudonat sur le trône, sans délai; les autres préféraient

attendre que le Duc fût retombé malade et enterré; d'autres ne

voulaient rien du tout, mais péroraient quand même. On discutait,

on disputait, la discorde se mit partout, le potentat ne

décolérait plus, et l'existence cessa d'être tenable dans ce pays

naguère si heureux.

Ludovic jugea le moment opportun pour supprimer définitivement son

frère.

--Toujours il en ira de la sorte, dit-il, tant que les mauvaises

têtes auront un chef tout-puissant.

Le monarque gronda:

--Tout-puissant? Nul autre que moi n'a de puissance, ici!

--Je ne voudrais pas inquiéter Votre Seigneurie, mais il est

prudent de concevoir les plus sérieuses appréhensions, maintenant

que votre second fils connaît le pouvoir surnaturel dont il

dispose, pour votre malheur.

--Il le connaît! Qui ose dire qu'il le connaît?

--Moi, et je ne le répète que par grand amour de mon père, et je

ne l'affirme qu'avec certitude; mes renseignements sont précis.

--Les moines ont juré sur leur tête de ne révéler rien!

--Ils ont pu oublier leur serment, au bout de huit années, et

peut-être ont-ils trop compté sur votre mort qu'on annonçait; la

vérité est que l'ambitieux félon use quotidiennement de sa magie

pour guérir des marmiteux et laver des marmites; il en peut user

aussi bien contre votre sceptre ou vos jours: vous êtes à sa

merci. Quelque chagrin que je puisse éprouver si je trouble votre

repos, je remplis un devoir en vous avertissant.

Le Duc, furieux, s'écria:

--On oublie donc que je m'appelle le Juste et que je fais justice?

Je les avais prévenus, ces moines! Tant pis pour eux, s'ils ont

voulu leur sort!

Le soir même, une troupe partit, avec ordre d'occuper le couvent,

de le raser et de tuer tout.

Dieudonat: Roman · 第 3 / 21 段