En redescendant l'escalier de pierre, il méditait sur cette

justice intempestive: force lui était de condamner ceux qui se

permettent de condamner les autres, et qui osent retirer la vie,

étant incapables de la rendre si par la suite ils s'aperçoivent

qu'ils eussent mieux fait de ne pas y toucher.

Il vénérait et il aimait son père, ainsi que Dieu nous le prescrit

au quatrième commandement, mais nulle vénération ne pouvait

empêcher que ce père se fût montré inintelligent et féroce sans

le savoir, c'est-à-dire à la manière des taureaux et des tigres,

qui sont des bêtes. Il le déclara respectueusement à l'auteur de

ses jours, et, dans la même phrase, avec des regards pleins de

larmes et de tendresse, il lui promit que toujours il persisterait

à le vénérer et à l'aimer tel que Dieu l'avait fait, c'est-à-dire

semblable aux bêtes.

Le Duc, en entendant ces mots, entra dans une violente colère et

fit jeter Dieudonat dans un cachot profond, très humide, où le

prince continua de méditer dans la compagnie des rats.

Avant la fin du premier jour, il arrivait à conclure que le

pouvoir est chose bien malséante aux hommes, qui doivent le

craindre, plutôt que le désirer, puisqu'il multiplie les occasions

d'erreur et de péché; pour demander à Dieu de lui épargner une

telle mission, il se jetait à genoux, avec grand soin de ne pas

écraser les rats, et il priait du fond de son âme.

Son vœu, naturellement, s'exauça, et voici comme. Au bout d'une

semaine, Hardouin-le-Juste fit comparaître son hoir chargé de

chaînes; il le somma de rétracter les propos qu'il avait tenus, et

d'en demander pardon.

--Vous demander pardon, mon père, je le veux et de tout mon cœur,

si j'ai pu vous chagriner en constatant la faiblesse de votre

intelligence; rétracter ce que j'ai dit, je le fais de bien grand

cœur aussi, mon père, si j'ai eu tort de dire ma pensée, alors que

ma pensée était de nature à vous peiner, et s'il vaut mieux mentir

que de chagriner ceux qu'on aime, comme je le crois.

--Ainsi, misérable avorton, dire que je ne suis pas une bête,

c'est mentir?

--Ce mensonge, ô mon père, je suis prêt à le faire pour vous, et

à assumer le remords de ce péché, tant je vous aime et vénère;

car je crois bien que, dans le perpétuel conflit de nos devoirs

incompatibles, les devoirs qui passent les premiers et qui

excluent les autres, ô mon père, sont les devoirs d'amour.

Le Duc sauta sur son trône, et vint en personne souffleter

l'héritier d'une longue race; même, son indignation était si

violente que, au moment du soufflet, il oublia d'ouvrir la

main: cette simple distraction avait suffi à faire, de la main

paternelle, un poing.

--Un poing, c'est tout, fit Dieudonat.

Presque aussitôt, il sentit une dent qui errait sur sa langue,

comme une pastille; il la retira entre le pouce et l'index et dit:

--Je suis bien content, mon père, car dom Ambrosius eut la coutume

de me frapper la joue chaque fois que j'avais raisonné juste, et

je dois avoir aujourd'hui raisonné mieux qu'à l'ordinaire, car

vous frappez plus fort que dom Ambrosius, mon père.

--Exécrable insolent, tu n'auras pas ma couronne! Je te déshérite!

--Vous comblez mes vœux, ô mon père, en m'accordant en échange du

périlleux diadème, la sérénité de mes jours à venir.

--Excrément de la terre, sors d'ici! Je te chasse!

--Soyez béni, mon père, pour ce mot qui fait de moi un homme libre.

--Libre! Je t'enfermerai dans un couvent!

--Je n'y fais aucune objection, mon père, car, aussi bien, vous

n'enfermerez que mon corps; depuis une semaine que je suis en

prison, je sais ceci, mon père: l'esprit voyage d'autant plus loin

que le corps reste plus tranquille. Enfermez-moi, pour que ma

pensée soit libre.

--Hors de ma présence, vilain!

--Que Dieu vous ait en sa sainte garde et vous accorde longue vie,

mon père.

--Dehors! Dehors!

--Ainsi soit-il.

La Duchesse eut beau supplier, se rouler à terre, tordre ses

bras, s'écrier que son fils était fou et qu'il faut pardonner aux

fous: le Duc resta inexorable.

Dieudonat fut emmené, sous bonne garde, et conduit au couvent

de la Fortunade, qui était très loin dans la montagne. Pour y

arriver, il fallut gravir et redescendre maint coteau, par des

chemins frayés à peine entre des roches, et passer des torrents

qui se ruaient au creux des gouffres. Le Prince n'avait rien vu de

si beau. Les arbres inviolés grandissaient là depuis des siècles;

des fleurs inconnues s'épanouissaient dans les recoins paisibles;

le fond des précipices était bleu, et quand, le soir, on allumait

un feu, la fumée montait, toute droite, vers le calme du ciel.

--Oh! le magnifique pays, imposant et pieux! Ne trouvez-vous pas,

monsieur le capitaine, que ces montagnes, avec leurs cimes et

leurs gorges, invitent l'âme à la prière?

--Silence!

--Et au silence, comme vous dites.

On pénétra dans le monastère. Le prieur reçut, en même temps que

son hôte, la consigne de veiller à ce qu'il ne communiquât avec

qui que ce fût, et la consigne ajoutait: «Par-dessus toutes choses

et dans l'intérêt de nos États, il importe de ne pas révéler au

Prince qu'il possède la faculté de faire réaliser ses vœux; le

prieur et les moines en répondent sur leurs personnes.»

Afin de renforcer cet avis d'un argument qui eût toute la vigueur

d'une menace, le Duc expédiait aux bons Pères la dépouille de son

défunt aumônier et ami; il leur demandait de lui faire de dignes

funérailles, comme il en avait fait une saine justice, et il les

remerciait par avance.

Le vénérable abbé apprécia dans toute son étendue la portée de

cette double requête, et prit ses mesures. Le trépassé eut un

caveau, et le vivant une cellule.

Toutefois, afin de prémunir le néophyte contre les tentations de

l'ennui, on l'autorisait à puiser à sa guise dans la bibliothèque

du couvent, réputée comme la plus riche du monde entier, et qui

contenait des milliers d'ouvrages.

VI

DIEUDONAT FAIT LE TOUR DE LA SCIENCE HUMAINE ET REVIENT DE CE LONG

VOYAGE

L'enfant doué s'installa dans son existence nouvelle avec

ravissement; son habitation lui plaisait, et l'idée d'être chez

lui, d'avoir un logis à lui seul, une retraite inaccessible,

dépourvue de gifles et de gouverneur, l'emplissait de fierté

virile en même temps que de gratitude envers les bienfaiteurs qui

lui octroyaient ce présent.

--Comme on va être bien ici! Quel délicieux petit château!

Le château se composait de deux pièces superposées, communiquant

par une échelle de meunier; à l'étage supérieur, un lit, un

prie-Dieu, une table, une chaise; au rez-de-chaussée, un guéridon

pour les repas, un établi, un escabeau, des outils de menuiserie

et de jardinage; les aliments venaient par un guichet percé dans

la muraille, et l'unique porte ouvrait sur un jardin carré,

minuscule à vrai dire, mais entre les murs duquel on apercevait

un énorme pan de ciel où les nuages défilaient en complète liberté.

--Sans compter que je suis dans un site splendide! Je ne le vois

pas, mais je l'ai vu en arrivant, et j'en sais la beauté!

Il ne se lassait point d'admirer son domaine, ses richesses, et

l'avenir indépendant que tous ces biens lui promettaient.

--Je suis mon maître! Si jeune! On me gâte. Que de sublimes choses

je vais lire dans les gros livres! Mon père fut cruel envers mon

précepteur, mais il est généreux pour moi; seule, la tendresse

paternelle a inspiré son cœur, lorsqu'il inventa de m'envoyer dans

ce lieu de délices: me prescrire la solitude en me permettant les

livres, n'est-ce pas tout simplement me dispenser de conversation

avec les gens qui n'ont rien à dire, et me limiter à ceux qui

parlent pour dire quelque chose? Avec dom Ambrosius, j'étais seul,

tandis que je vais avoir la société des plus nobles esprits qui

furent en tous les temps. Un livre, c'est une âme qui se confesse;

ajoutez qu'on peut l'interrompre sans avoir à lui demander excuse,

et qu'on peut répliquer sans qu'il vous calotte, et qu'on peut lui

objecter une sottise sans être obligé d'en rougir, et que même on

peut le fermer comme on ne ferme pas les gens. C'est admirable!

Il se mit à lire tous les livres.

Entre temps, il cultivait son jardin, pendant les saisons douces,

ou travaillait du bois, durant les jours d'hiver. Puis, il

revenait lire; à son commandement, à son choix, les philosophes

et les Pères de l'Église, les savants et les historiens, les

poètes aussi, défilaient dans sa cellule et s'asseyaient sur son

pupitre. Il connut tous les grands hommes de l'humanité, et les

grands faits, les grandes idées; son cerveau devint pareil au

monde, et vaste comme le temps.

Cette tâche avait été d'abord féconde en voluptés spirituelles:

chaque fois que la beauté surgissait devant les regards de sa

pensée, chaque fois que la vérité soulevait un coin de voile,

tout son être s'imprégnait de lumière heureuse, et ses yeux

s'éclairaient d'un feu intérieur.

Mais tant de lueurs successives, provoquant l'une après l'autre un

émoi toujours pareil, finissaient par ne plus avoir que la valeur

d'une fantasmagorie, et le lecteur universel s'inquiéta:

--J'admire des formes, et les habiletés qui ont produit ces

formes ou formules; j'admire les souplesses du génie humain,

acrobate et prestidigitateur; mais il me semble qu'au total on

ne m'a pas donné grand'chose. De quoi suis-je sûr? De peu, et

plus je m'instruis, moins je m'assure, puisque, à chacune des

belles phrases, une autre aussi belle répond pour me démontrer le

contraire: quand je les connais toutes, toutes sont démenties, et

je reste sans rien.

Il en était là de ses pensées lorsqu'un matin il entendit,

derrière le mur de son jardin, des bruits de pierres, de marteaux,

de poutres cognées, de terre remuée, et des camions qui roulaient,

des voix qui causaient vigoureusement, et des cris, des jurons.

Étant d'un naturel fort enclin à s'apitoyer, tout de suite il

plaignit les gens qui se donnaient tant de mal pendant qu'il était

si tranquille. Le tapage dura jusqu'au soir et, dès lors, cette

rumeur d'un travail invisible se renouvela tous les jours; sans

doute, on jetait là derrière les fondations d'une bâtisse, d'une

église, peut-être. Le petit moine ne s'en étonna point, ayant

constaté par ailleurs que les prêtres, beaucoup plus que le commun

des hommes sont hantés par la passion de dresser des édifices,

comme si leur célibat trouvait dans cette création chaste une

pâture au vœu d'engendrer et de laisser sur terre un prolongement

de soi-même.

Les bruits continuaient et ils s'agrémentèrent de chansons;

la lecture et l'étude devinrent difficiles, mais Dieudonat ne

s'impatientait jamais, et toujours il savait prendre le bon côté

des choses; d'ailleurs, ses voisins l'intéressaient, et aussi leur

ouvrage mystérieux; il attendait, en regardant parfois la crête de

son mur. Au bout d'un laps, les bois d'un échafaudage se hissèrent

dans le ciel; plus tard, les têtes des maçons apparurent, puis

leurs épaules, leurs bustes, leurs corps entiers; ensuite, un pan

de mur surgit en perspective par-dessus la clôture d'enceinte, et,

sans discontinuer, le bâtiment monta.

Dieudonat s'intéressait de plus en plus; il voyait les

ouvriers ajouter les rangs de pierres aux rangs de pierres.

Indubitablement, une église naissait: déjà la muraille latérale

s'étayait de contreforts ajourés d'où s'élançaient des clochetons;

elle s'éclairait de rosaces et d'ogives traversées par de fins

meneaux, elle s'étalait en largeur, elle repartait en l'air,

et elle montait encore; la chose inexistante hier existait

aujourd'hui, et les mois entassaient les cubes sur les masses, et

l'œuvre allait toujours plus haut.

A la voir s'augmenter ainsi, l'adolescent frémissait d'efforts

intérieurs et collaborait de tous ses muscles. Pris d'émulation

et avide d'agir, sans d'ailleurs le savoir, il se levait de son

siège, et n'y revenait que pour se lever encore; il bombait le dos

et il tendait les reins pour ramasser des in-folio, avec un besoin

de les trouver très lourds, et un air de vouloir les passer aux

maçons...

Il n'y tint plus: il sollicita une audience du prieur et lui

demanda:

--Mon père, depuis combien de temps suis-je dans cette cellule?

--Depuis sept années, mon enfant.

--Se peut-il? Sept années déjà! J'ai perdu sept ans de ma vie!

--Le temps qu'un homme dépense à doter son esprit n'est pas du

temps perdu, mon fils, et si Monseigneur le Duc, adoucissant les

rigueurs de votre réclusion, nous autorisait à utiliser votre

savoir en le consacrant à instruire nos frères...

--Enseigner! Je ne le pourrais pas, mon père, j'ai trop lu: entre

tant d'affirmations géniales, mais contradictoires, comment

aurais-je la présomption d'accorder ma préférence à l'une au

détriment de l'autre, et d'attester quelle est la bonne? Cela eût

été possible quand je ne savais quasiment rien; mais, à cette

heure, j'en sais trop, et ne suis pas capable d'enseigner.

Le prieur hocha la tête:

--Ce que vous me dites là est mauvais, mon enfant: il faut être

sûr de la vérité et y croire; je crois la vérité.

--Parce que vous n'en connaissez qu'une, mon père, et je suis bien

à plaindre d'en connaître plusieurs, puisqu'elles se trouvent

incompatibles.

--Je vous accorde que la Métaphysique soit matière à discussions,

du moins en ce qui ne porte nulle atteinte à la Foi; mais

l'Histoire vous a procuré la certitude, car elle relate les faits,

et les faits sont indéniables.

--Le nombre des faits qu'on ne conteste pas est relativement

considérable, oui, mon père, et je n'ai rencontré personne pour

me nier la mort de Charlemagne ou la ruine de Ninive; mais ce

qui engendra les événements, et ce qui fut leur âme, ces causes

profondes qui seules sont capables de nous révéler le sens de la

vie, sur cela on n'est jamais d'accord, et l'Histoire n'est rien

sans cela.

--Le témoignage des hommes qui ont vu...

--Est erreur ou mensonge; l'explication des faits n'est que pure

hypothèse: l'Histoire et la Légende sont deux sœurs qui se valent,

mais l'une parle et l'autre chante. Je ne peux plus enseigner

l'histoire.

--Rabattez-vous sur les sciences.

--Ah! la science, mon père, quel admirable tremplin d'enthousiasme

et de vertiges, et comme elle nous lance au bord de l'infini!

Mais, hélas! rien qu'au bord, et la netteté même des conceptions

qu'elle nous permet d'atteindre rend plus cruelle notre

impuissance à ne pouvoir aller plus loin. A tout existe une limite

que l'entendement humain ne franchira jamais, et toujours nos

crânes se heurteront au mur impitoyable d'une énigme que l'homme

ne pénétrera pas.

--Les mystères...

--Au terme de tout, j'ai trouvé le mystère! La science ne nous

mène qu'à de l'inaccessible, et si quelque génie arrivait jusqu'à

nous d'un monde où les esprits sont supérieurs aux nôtres, afin de

nous révéler ce que nous ignorons, nous l'écouterions bouche bée

et nous ne pourrions pas comprendre.

--L'orgueil vous travaille, je vois.

--Parce que j'ai acquis la notion de siéger au dernier échelon des

êtres qui pensent?

--Vous pensez trop loin, mon petit ami, et c'est pourquoi vous

perdez pied; votre ambition vous égare au delà de vos forces, en

des théories purement spéculatives, et c'est une imprudence grave

que de vouloir s'élever tant: car l'homme ne peut s'éloigner de

la terre, sans péril, qu'avec le secours de la Foi, et sous sa

constante tutelle... Laissez-moi terminer: au blâme, je joindrai

la consolation, en vous assurant que vos labeurs ne demeureront

pas entièrement stériles; ils vous ont préparé à la sagesse, à

la prudence, pour le jour où Monseigneur le Duc, en quittant ce

monde, vous laissera sa couronne à porter et son peuple à conduire.

--Que je règne sur mes pareils! Y pensez-vous, mon père? Que je

prétende à les conduire, quand je me reconnais incapable de les

instruire! Je me demande comment les chefs d'État osent marcher,

manger, dormir, monter ou descendre, s'asseoir ou se lever, quand

ils savent qu'un geste de leur doigt, ou leur abstention de faire

ce geste, va bouleverser des existences, annihiler des forces et

en susciter d'autres, engendrer la vie ou la mort, et préparer

l'avenir!

--On fait au mieux: le Ciel vous éclairera.

--En éclairant le pour et le contre, n'est-ce pas? Car il doit

éclairer les deux à la fois, puisque les deux coexistent et

que nulle contingence n'est complètement bonne, ni totalement

mauvaise. Et voilà bien ce qui est terrible, mon père, éclairer

au moment d'agir! J'imagine qu'à ce moment-là il ne faut plus rien

voir, et que si vous avez le malheur, en cette minute suprême,

d'examiner encore la décision à prendre avec tout ce qui la

contrarie, vous ne la prendrez point, mon père. Moi non plus.

--Vous la prendrez, mon fils, avec l'aide de Dieu et le ferme

propos de devenir un bienfaiteur des hommes.

--Oui dà! Je formerai des projets aussitôt déformés par ceux en

vue de qui je méditais le bien et qui en feront sortir le mal? Je

connais peu le monde, mon père, ne l'ayant étudié que dans les

livres, mais j'en connais assez pour entrevoir que toute idée se

pervertit dès qu'elle devient action. Je n'agirai pas. Ou du moins

je n'agirai pas à la façon des rois.

Le prieur se recueillit un moment, accoudé sur la table, puis sa

vieille face parut s'animer de quelque ironie; ses deux mains qui

étaient jointes sous ses manches de bure se dégagèrent lentement,

pour s'enlever jusqu'à la hauteur du visage, et là, elles

s'ouvrirent en se balançant d'un mouvement rythmique:

--Je vous entends, mon jeune prince, je vous entends; si j'ai bien

dégagé de vos paroles la pensée intime qui vous inspire ce dégoût

du pouvoir, vous vous sentez indigne de la couronne beaucoup moins

que vous ne la jugez indigne de vous. Ne protestez pas trop, même

avec bonne foi; cet orgueil est en vous, car vous considérez, au

fond, que l'autorité des souverains est un leurre de vanité bien

plus qu'une puissance effective; vous dédaignez leur rôle, parce

que vous suspectez leur force de n'être pas réelle; si j'ai bien

compris, vous estimez que chacun de leurs noms est planté dans

l'histoire comme un clou d'or qui supporte le poids des actions

communes et la responsabilité de tous?

--Peut-être... Ils dirigent, mais ne conduisent pas; nulle

puissance n'est absolue.

--Hormis celle de Dieu, mon fils; Dieu seul peut ce qu'il veut!

En manière de réplique, Dieudonat prit sur la table un

chauffe-mains de cuivre ciselé, et le présenta gravement au vieux

moine:

--Mon père, Dieu pourrait-il faire que cette boule cessât d'être

ronde?

--Assurément, s'il daignait le vouloir.

--Mais Dieu pourrait-il faire que cette boule n'eût pas été ronde?

Le vénérable abbé sursauta d'indignation, mais sans donner de

réponse.

Dieudonat reprit tranquillement:

--Je disais, mon père, et sans exception, que nulle puissance

n'est absolue.

--Et je dis que les livres ne vous valent rien! Ils ont affolé

d'orgueil votre misérable raison!

--Bien misérable, oh! oui. J'en connais toute la misère et la

stérilité.

--Retournez dans votre cellule. Vous ne lirez plus!

--Je ne veux plus lire, en effet; je croyais même vous l'avoir

déclaré, étant venu tout exprès pour cela. Car j'ai aperçu vos

maçons, mon père, et ils travaillent! Or, après tant d'années

perdues, je souhaiterais maintenant de m'adonner, moi aussi,

à une besogne réelle, si humble qu'elle fût. Vous êtes irrité

contre moi, mon père, et je ne le serais pas moins que vous si les

appréciations de mon esprit relevaient de ma volonté, au lieu de

s'imposer à elle, comme elles font et doivent faire. Daignez me

croire: le seul rôle auquel j'aspire est de me rendre utile un

peu. Envoyez-moi parmi ces maçons que j'envie, que j'admire.

--Monseigneur vous a interdit tout contact avec le dehors: ses

ordres sont formels.

--Alors, mon père, trouvez-moi une tâche au dedans, une vraie

tâche, qui serve à mes pareils, je vous en supplie, mon père.

--J'y réfléchirai, et, lorsque j'aurai pris l'assentiment de

Monseigneur, nous aviserons. Allez.

Le prince regagna sa cellule, avec la satisfaction d'un homme qui

vient décidément de prendre le meilleur parti.

Il ferma tous ses livres, les salua poliment, les remercia, et

leur dit adieu.

Un moine vint les prendre en silence.

VII

L'HÉRITIER PRÉSOMPTIF D'UN TRÔNE DÉCOUVRE UNE MEILLEURE CARRIÈRE

Le prieur médita, consulta son chapitre, et fit savoir au

souverain que sept années d'études solitaires ayant exaspéré

l'orgueil du jeune prince, la nécessité s'imposait de recourir à

des remèdes nouveaux pour ramener cet esprit aux sentiments d'une

humilité plus chrétienne.

Ces nouvelles tombèrent à la Cour comme la pluie sur une

grenouillère: un grand tapage en résulta. La colère du Duc s'était

bien un peu assoupie, avec le temps; mais dans l'âme marécageuse

des sots, les rancunes de la vanité ne dorment jamais que d'un

sommeil léger, toujours prêtes à coasser au moindre bruit qui les

réveille: celles de Hardouin sursautèrent.

--Ah! le pendard! le mécréant! Ah! l'incorrigible hérétique! Ladre

sans cliquette! Ane sans bât, chaperon sans tête! Un avorton qui

n'est même pas capable de monter à cheval se mêle d'avoir des

idées! Je t'en donnerai, moi, des idées! Je te montrerai de quel

bois je me chauffe! Je me nomme Hardouin-le-Juste!

Le bâtard renchérissait:

--Assurément, mon frère cadet est brûlé par l'orgueil; tout ce

qu'on peut espérer de lui, c'est qu'il fasse son salut dans un

cloître, et cela encore lui sera difficile, avec les doctrines

qu'il professe; hors de cet asile, il ne saura que nuire et

répandre parmi vos peuples des erreurs dangereuses.

--Cornes de Belzébuth! Cela est sûr, criait le Duc.

--Voire, disait la Duchesse. Comment serait-ce possible à un

enfant doté par tous les saints?

--Doté par le diable, madame! Sachez que les enfants trop bien

doués font le désespoir des familles.

--Et la misère du monde, ajouta Ludovic, sitôt qu'ils deviennent

des hommes.

Il ajouta bien d'autres choses, parlant tour à tour de la sécurité

royale, de la tranquillité publique, de la morale outragée, du

présent et de l'avenir, et il en parla si bien que la nécessité

apparut nettement d'entraver tant de périls: à tout prix, il

fallait réduire à l'impuissance un prétendant qu'on savait

trop enclin à l'insoumission, et la manière la plus douce,

la plus indulgente, la plus paternelle, serait de lui couper

définitivement les cheveux, à défaut de la tête.

La Duchesse s'évanouit à l'idée de la tonsure et de son fils

unique enfermé pour toujours derrière les grilles d'un monastère.

Mais rien n'y fit rien, les perfidies du Bâtard prévalurent:

le Prieur de la Fortunade reçut l'ordre de tondre Dieudonat

et de l'attacher aux emplois les plus vils, pour mater son

outrecuidance.

Ainsi fit-il. Le moinillon de dix-huit ans fut extrait de sa

cellule philosophique, et reçut un froc neuf, de laine grossière

et solide. Le Prieur ayant décidé de ne lui conférer les ordres

qu'après un an de noviciat passé dans les cuisines, le Prince

entra aux cuisines, un balai à la main.

--Apprenez l'humilité, lui dit le Prieur, et rentrez en vous-même.

Rentrer en lui, Dieudonat n'y songeait guère, puisqu'il n'aspirait

qu'à en sortir; quant à se sentir humilié, il n'y songeait pas

davantage: il n'ignorait pas que certaines besognes passent pour

être dégradantes, mais cette appréciation lui semblait erronée et

sa logique se refusait à l'admettre; non seulement il concevait

mal qu'un labeur pût être déshonorant, lorsqu'il est honnête

et nécessaire au bien commun; tout au contraire, il le jugeait

honorable, et plus honorable encore quand la tâche comporte en

elle-même peu d'agréments pour l'esprit ou de satisfactions pour

l'orgueil.

C'est pourquoi, en descendant à l'office, il allait d'un pas si

alerte et d'un cœur si léger, tout à la joie de se sentir enfin

utile en quelque chose, pour la première fois de sa vie.

--Nourrir ses semblables, quelle mission! Manger est d'une urgence

primordiale. Les hommes peuvent se passer de livres et de rois,

mais non de pain! Dieu donne la subsistance à ses créatures: aide

de cuisine, je serai l'aide de Dieu!

Il apprit vite son métier: il épluchait les légumes, rinçait les

écuelles, lavait les carrelages; la règle monacale interdisant

les viandes, il n'avait pas à redouter l'unique souillure qui lui

eût fait horreur, celle du sang; le plaisir qu'il sut prendre à

récurer les marmites procédait de son goût pour la netteté et pour

la pureté; les cuivres resplendirent.

Les convers, d'abord intimidés par son auguste naissance, se

familiarisaient en le trouvant cordial et sans morgue. Il devint

gai.

Dieudonat: Roman · 第 2 / 21 段