La femme essuya ses mains mouillées à la futaine de sa robe,

DIEUDONAT

_Il a été tiré, de cet ouvrage_,

VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,

_tous numérotés_.

EDMOND HARAUCOURT

DIEUDONAT

ROMAN

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,

y compris la Suède et la Norvège.

DIEUDONAT

PREMIÈRE PARTIE

I

COMMENT DIEUDONAT VINT AU MONDE, ET QUELLES CIRCONSTANCES ÉTRANGES

ACCOMPAGNÈRENT SA NAISSANCE

L'histoire du prince Dieudonat est une bien belle histoire. Par

malheur, elle n'est probablement qu'un tissu de mensonges: maintes

considérations, en effet, portent à croire que ce gentilhomme n'a

jamais existé, et cette raison suffirait à expliquer pourquoi

nul ne peut dire en quel pays et quel siècle il vivait. Les

contradictions, voire les anachronismes les plus ingénus, abondent

autour de ce personnage. Sans doute, quelque érudit réussira plus

tard à mettre un accord rigoureux entre des faits qui peut-être

ne se produisirent point: en attendant, nous nous contenterons

modestement de suivre, tant bien que mal, le fil des aventures

plus ou moins authentiques que plusieurs traditions et quelques

documents proposent d'assez bonne foi à la complaisance de notre

crédulité.

Il y avait autrefois un couple de grands feudataires, issus de

souche royale, qui gouvernaient un immense fief de l'Empire: tout

comme Roi et Reine, ils avaient leur capitale, leur armée, leurs

sujets. Le Duc se nommait Hardouin; la Duchesse, Mahaut. Ils

craignaient Dieu, et on les craignait presque autant.

On les aimait aussi, en raison de la charité que l'épouse faisait

aux pauvres, et de la justice que l'époux s'efforçait de rendre à

tous. On disait bien, tout bas, qu'il n'était pas souvent d'esprit

judicieux et qu'il sentenciait au petit bonheur. Également, les

serviteurs du château le prétendaient fort enclin à la colère;

ils ne mentaient pas; mais le Duc avait pour principe de ne

prendre aucune décision dans le courroux, qui est de mauvais

conseil, et les peuples comprenaient si bien la portée de cette

bonne intention, que, pour en exprimer leur gratitude, ils

octroyaient à ce seigneur un surnom magnifique: ils l'appelaient

Hardouin-le-Juste. Car la coutume, en ce temps-là, voulait qu'on

vénérât les chefs, en dépit de leurs défauts, tout comme elle veut

aujourd'hui qu'on les haïsse, en dépit de leurs qualités.

Tout allait donc au mieux, sauf un détail: le couple souverain

n'avait point d'héritier. Ce détail était d'importance, aux yeux

des populations. Elles s'inquiétaient: qu'arriverait-il à la mort

des maîtres actuels? Quel despote exotique viendrait prendre leur

place? L'empereur ne profiterait-il pas de la circonstance pour

adopter le duché, comme un loup adopte une brebis? L'offrirait-il

à son fils Galéas? Le roi Gaïfer à l'Ouest, le roi Aimery à l'Est

ne dissimulaient pas non plus leur sympathie pour ces orphelins

de l'avenir, ni leur intention de les prendre en tutelle. Or, la

province était jalouse de son autonomie: consentirait-elle à subir

le joug de l'étranger? Non certes! Le sang coulerait, alors!

--Qui nous affranchira?

Il existait bien, à la Cour, un bâtard du seigneur, qui déjà se

faisait grandelet, et qui s'appelait Ludovic; son père l'avait eu

d'une infidèle, sous les murs de Jaffa ou de quelque autre ville

asiatique, et l'avait baptisé, puis rapporté dans ses bagages, par

bonté de cœur; mais, à vrai dire, l'enfant n'était chrétien que

de nom et personne ne doutait qu'il ne fût possédé du diable, par

hérédité maternelle: tout le monde sait que les Sarrazinois sont

issus de l'enfer, comme l'indique la couleur brûlée de leur peau,

et que le sang des mauvais anges coule dans leurs veines, pour y

propager tous les vices.

Le petit bâtard démontrait de son mieux ces vérités connues:

il vivait dans une perpétuelle fureur, battant ses servantes,

cassant ses jouets, torturant les bêtes et déchirant ses habits.

Il roulait des yeux noirs comme du charbon, et la Duchesse ne le

rencontrait jamais sans trembler. Quant au Duc, il témoignait à

cet enfant de son péché une tendresse alarmante: Ludovic était

beau, Ludovic était intelligent, tout ce que faisait Ludovic

provoquait chez le papa des rires larmoyants ou des admirations

béates. Souvent le Duc prenait entre ses genoux le garçonnet à

peau dorée, et longuement il le regardait dans les yeux, sans

rien dire; on supposait alors que le maître réfléchissait, bien

que la chose ne fût pas dans ses habitudes; en réalité, l'ancien

croisé se rappelait des yeux pareils, et des nuits d'Idumée, dont

le souvenir le rajeunissait. Les séances de cette contemplation

muette ne manquaient jamais de se terminer par un gros soupir,

qu'on attribuait à l'appréhension des jours futurs, mais qui tout

simplement traduisait un regret des nuits passées.

Quoi qu'il en fût des causes, on redoutait les effets de cette

prédilection: si le seigneur s'avisait de laisser au moricaud ses

fiefs et sa couronne, quelle honte ce serait pour des chrétiens

d'obéir à un Maure! Entre cette menace et celle d'une domination

étrangère, où était le salut? Tout salut est en Dieu. On eut la

bonne idée de s'adresser à Lui: le dimanche, et même au cours de

la semaine, des milliers de prières montaient vers le ciel, pour y

demander un héritier légitime, rejeton authentique du souverain et

de sa véritable dame.

Les supplications furent entendues là-haut.

Un matin, la nouvelle se répandit que, dans sept ou huit mois,

la Duchesse mettrait au monde un enfant mâle; une fille n'aurait

servi à rien, du moins pour ce qui intéressait les populations,

et celles-ci n'hésitaient pas à décider que le ciel, puisqu'il

intervenait enfin, avait la ferme intention de se rendre utile au

pays. Les cloches sonnèrent d'allégresse dans tous les clochers

des églises et des couvents; des oraisons publiques furent

organisées pour encourager Dieu à poursuivre son œuvre et à

prescrire que le futur enfant fût réellement un garçon.

On souhaitait aussi que le prince possédât toutes les qualités

d'un excellent souverain, et ce désir était bien naturel. Mais il

faut, pour être un bon roi, beaucoup plus de vertus que pour être

bon homme. C'est pourquoi les saints du paradis, et les saintes,

furent individuellement requis de fournir à cet embryon les

mérites par lesquels chacun d'eux s'était distingué sur la terre:

il fut bien convenu entre les fidèles que chaque saint et chaque

sainte devrait faire son apport personnel, et qu'à cette fin il

serait individuellement sollicité par tous les chrétiens auxquels

il avait déjà témoigné d'une bienveillance particulière.

Rien n'est tel que de se mettre d'accord, et l'union fait la

force; cette organisation précise eut le résultat qu'on pouvait

espérer: les saintes et les saints se laissèrent fléchir par

l'unanimité touchante d'un peuple entier; ils jugèrent qu'une

si rare entente devait être récompensée, ne fût-ce que pour en

donner l'exemple aux peuples à venir, et ils intercédèrent. Dieu

les écouta. L'enfant se fit garçon, puis, jour par jour, pendant

les mois de la gestation, chaque sainte et chaque saint, à sa

fête annuelle, apporta les vertus qu'il possédait en propre: les

qualités de l'esprit aussi bien que celles du cœur arrivaient

numérotées et se classaient dans le petit bonhomme avant même

qu'il fût né. Il reçut également les avantages physiques: santé,

force, beauté. Pour toutes ces raisons, il parut convenable de

l'appeler Dieudonat.

En même temps, et en prévision des besoins immédiats, les

servantes de la Duchesse dressaient un berceau et cousaient des

langes.

Mais le Diable, qui ne manque jamais à se mêler de nos

combinaisons, surveillait ces préparatifs moraux et matériels;

comme de juste, il s'inquiétait pour son Ludovic, dont les

affaires allaient se trouver compromises par cette naissance:

faute de pouvoir empêcher rien, il résolut de gâter tout, en

ajoutant aux dons du ciel un présent de l'enfer.

Il dressa son plan: la Duchesse devait se charger de l'avertir

elle-même, quand les premières douleurs lui arracheraient un cri,

car nos cris de douleur sont le pain quotidien du Diable, qui

n'en perd pas un seul. Dès qu'elle cria, il accourut. Profitant

du désarroi qui régnait dans le château, il se présenta sous les

traits d'une vieille mendiante. A cette époque, les souveraines

accouchaient en public, pour éviter les substitutions d'enfants,

et l'accès de la chambre natale était permis à tous; le Malin

pénétra sans difficulté dans la salle d'honneur où la châtelaine

gisait sur son lit d'apparat: se faufilant parmi les chambrières,

il vint jusqu'auprès du berceau, et là, il joignit hypocritement

les mains avec un air d'admiration, fit couler deux larmes sur la

peau ridée de ses joues, et dit:

--Moi aussi, je veux te faire un présent, cher petit, et voici mon

présent: tous tes souhaits seront exaucés irrévocablement.

Qui fut bien étonné, d'entendre ces paroles? Le Duc, et la

Duchesse, et les serviteurs. On crut que la vieille dame était une

fée, et peut-être même la Madone. Songez donc! «Ses vœux exaucés,

tous ses vœux!» Quelle aubaine! Les empereurs n'en ont pas tant,

ni le pape de Rome!

Le Duc se rapprocha de la vieille:

--Ai-je bien entendu, ma Dame? Les vœux de notre enfant se

réaliseront, tous ses vœux?

--Oui-da, fit le diable, irrévocablement!

Ce mot seul de l'Irrévocable aurait pu inquiéter des hommes

réfléchis: car si l'on y regarde bien, la mort est ici-bas la

seule chose irrévocable, et, d'en adjoindre une seconde, c'est

tout au moins de l'imprudence. Mais les hommes ne réfléchissent

pas tout d'abord; ils préfèrent, pour les commencements, sauter

de joie ou s'effondrer de tristesse, quitte ensuite à renier leur

impression première.

Les personnes présentes optaient pour la joie: on se mit à faire

autour de la mendiante des saluts et des révérences; le père

battait des mains, la mère pleurait de bonheur.

Alors, pour remercier Dieu, l'accouchée fit un signe de croix.

Satan n'y put tenir: il s'évanouit en jurant; tous les assistants

perçurent une odeur de soufre, et le blasphème qu'il avait lancé

monta droit jusqu'au Paradis, où les saints et les anges sentirent

l'affreuse exhalaison de l'odeur d'Enfer. Mais il était trop tard.

Le présent du Diable s'était déjà inscrit: «Tous tes souhaits

seront exaucés irrévocablement.»

Le Duc marchait de long en large à travers la chambre: cette

puanteur de soufre le préoccupait visiblement. Mais, lorsqu'on a

mission d'administrer les hommes, il importe de leur inspirer la

confiance, et nul n'inspire de confiance qu'à la condition d'en

montrer. Le Duc, qui savait peu de choses, savait celle-là par

hérédité professionnelle: pour rassurer le monde et aussi pour se

rassurer lui-même, il se mit à rire bien haut et cria:

--Bon! Bon! Si l'Ennemi du genre humain a voulu nous faire tort,

il s'est trompé, tout logicien qu'il soit!

Le chapelain pensa comme son seigneur: dom Ambrosius déclara

qu'un excès de pouvoir ne saurait être dangereux quand il tombait

en de pieuses mains, et puisque, apparemment, le petit prince

posséderait toutes les vertus, par grâce spéciale de Dieu, on

n'avait à craindre aucun abus de la faveur nouvelle dont il serait

doté: il ne l'emploierait que pour le plus grand bien de la

religion et des hommes, et le Malin serait quinaud, comme il lui

arrive tant de fois, par l'outrance même de sa malice.

La bonne Duchesse ne demandait qu'à être rassurée; elle écouta le

chapelain et se laissa convaincre. On aurait pu aussi essayer de

lui dire que le Diable n'était pas venu dans sa chambre; mais on

n'y songea même pas, et d'ailleurs elle n'en aurait rien voulu

croire, car les apparitions infernales étaient alors on ne peut

plus communes, et il n'y avait personne qui ne les reconnût tout

de suite sans hésiter.

Au reste, les événements ne tardèrent point à prouver que le

prince détenait réellement toutes les vertus et le présent du

Diable par-dessus le marché.

II

LE PETIT DIEUDONAT SE MONTRE SUPÉRIEUREMENT DOUÉ

Il eut d'abord les vertus de l'enfance: râblé, potelé, il tétait

avec vigueur, digérait bien, dormait fort et riait à tout

venant. En ses moindres gestes, la nourrice et les chambrières

se plaisaient à admirer l'intervention d'un saint: lorsqu'il fit

ses dents, il supporta cette douleur avec la constance d'un héros

auquel les plantations n'arrachent pas un cri. «Saint Sébastien

le protège! Et saint Edmond!» Quand la souffrance était trop

forte, au lieu de geindre, il chantait. «Comme sainte Cécile!» A

l'heure où des femmes le lavaient, il témoignait de sa pudeur en

ne cachant rien de son petit corps, puisque la suprême chasteté

est de ne savoir qu'elle existe. Se sauvait-il à quatre pattes,

tout nu, à travers la chambre? «Comme sainte Agnès, vêtue de ses

cheveux!» Il riait en trottinant et se mettait debout. Il apprit

très vite à marcher et pour ses premiers pas, il s'en alla tout

seul. «On dirait saint Jean dans le désert!» Il apprit très vite à

parler, retenant tous les mots et leur sens, dès le principe.

--_In principio erat verbum_, dit le chapelain.

Il était solide sur ses jambes, et musclé; à l'âge de cinq ans, il

se plaisait à soulever des fardeaux et les portait avec aisance.

«Par la volonté de saint Christophe!» Il offrait ses joujoux

aux pages, ne voulant rien garder pour lui. «Saint Martin, qui

l'inspire!» Il adorait les bêtes; il appelait les lévriers pour

leur offrir sa soupe, il jetait son pain aux passereaux et aux

pigeons qui voletaient autour de lui, il tendait de la confiture

aux abeilles sur le bout de son petit index, et, ce faisant, il

balbutiait des discours affectueux. «Voilà saint François!» Un âne

était son ami; il lui donnait des roses à brouter, après avoir eu

soin d'en arracher les épines. «Sainte Dorothée, ma patronne!»

Le jour où il entrait dans sa sixième année, on le mit sur un

cheval vivant, par ordre du Duc, et dès le premier galop il tomba

sur le pré: dans sa chute, il vit une grande clarté composée de

trente-six lumières différentes. «C'est saint Paul sur la route de

Damas!»

Il se releva un peu étourdi, et comme le saint, il comprit la

révélation: en conséquence, il décida de ne plus jamais consentir

à ce qu'on le remît en selle, et jamais plus on ne le remit en

selle, puisque ses vœux se réalisaient.

Le Duc s'en montra désolé: son fils devait régner un jour, et

conduire des peuples, qui, raisonnablement, ne sauraient être

conduits par un piéton; il fallait donc en faire un Chevalier,

et comment concevoir un Chevalier sans cheval? L'idée de cette

anomalie n'était pas encore admissible.

--Eh bien! dit le petit prince, c'est tout simple: je ne serai pas

Chevalier.

Ce mépris des honneurs déconcertait les nobles, et les bourgeois

bien plus encore: on ne pouvait l'expliquer que par l'inspiration

de saint Augustin, ou de sainte Radegonde, ou encore de sainte

Bathilde, ou de plusieurs autres qui avaient dédaigné le monde;

les opinions furent partagées et se discutèrent.

Les gens auraient discuté bien plus encore, s'ils avaient pu

connaître ce que les familiers seuls étaient admis à constater;

dans un âge où les enfants ne demandent qu'à jouer, celui-ci

jouait à demander. Ses questions étaient souvent des plus

étranges; ses réponses étaient encore plus saugrenues; il y

faisait montre d'une espèce de bon sens qui le mettait en

désaccord avec les usages établis, les opinions reçues, et même

les locutions courantes; fatalement, il aurait passé pour un

niquedouille, s'il n'avait pas été le Prince. Mais il était né en

haut lieu et ses façons de penser venaient de plus haut encore; on

le savait, on le répétait, et son auditoire s'inclinait au lieu

de protester, bien que maintes fois les oreilles dévotes fussent

offensées par ses propos.

Pour éviter ce désagrément, et aussi par appréhension des requêtes

qui n'auraient pas manqué d'assaillir un petit être dont tous les

vœux se réalisent, et par crainte également de l'outrecuidance

qu'il pourrait concevoir s'il était renseigné trop tôt sur son cas

extraordinaire, le bambin, dès qu'il eut sept ans, fut voué à la

solitude: on l'éloigna des serviteurs et surtout des servantes;

une loi défendit, sous peine de mort, que nul lui adressât la

parole; le chapelain seul avait ce droit et devait procéder à

l'éducation du Prince.

La tâche de ce précepteur fut d'abord trop aisée; bientôt elle

le fut trop peu. Tant qu'il s'était agi d'inculquer à l'enfant

des notions élémentaires, la besogne avait marché rondement: il

apprenait tout, et n'oubliait rien. Mais dom Ambrosius n'était

pas bien savant, et son élève en sut très vite autant que lui;

là où se bornaient les connaissances du maître, les curiosités

du disciple ne s'arrêtaient pas, et promptement ils entrèrent

ensemble dans le domaine des questions qui demeurent sans

réponse, ou du moins, sans réponse utile. Vous entendez bien que

la dignité du pédagogue ne lui permettait pas de rester coi,

lorsqu'il ne savait que répondre: il parlait donc, vaille que

vaille, se fatiguant à enfanter des mots qui ne sortaient pas de

sa bouche avec la facilité désirable, et qui, une fois dehors, ne

produisaient autour d'eux qu'une satisfaction provisoire, parce

qu'ils ne signifiaient rien.

Le disciple admettait mal ces affirmations sans preuves, et le

magister admettait plus mal encore qu'un gamin de neuf ans, fût-il

éclairé par les saints, osât réduire un docteur qui pourrait, sauf

le vœu de chasteté, être son père, et qui tout au moins était son

père spirituel. Les jeunes ont cette fâcheuse tendance à vouloir

aller plus loin que les vieux, et elle s'appelle indiscipline: dom

Ambrosius s'en inquiétait fort; il hochait la tête avec tristesse

et travaillait pendant des heures à démêler laquelle des deux

influences s'exerçait sur l'enfant, celle du Saint-Esprit ou celle

de Satan.

Ce fut bien pis lorsque le Prince, à mesure qu'il prenait de

l'âge, s'enquit de problèmes auxquels son gouverneur n'avait

jamais songé. La perplexité du prêtre devint épouvantable. Il lui

semblait que son élève fut une espèce de monstre, comme on en

peut voir sur le tympan des cathédrales, une composition hybride,

incohérente, présentant un gigantesque crâne de démon sur les

épaules ailées d'un chérubin; car il était double, à coup sûr,

excellent cœur et tête déplorable! A tout instant il en donnait

la preuve. On le voyait, en effet, témoigner d'une âme droite

et franche, d'une probité parfaite, incapable de mensonge, et

poussant la charité jusqu'à se montrer irrémédiablement lâche

devant la douleur des autres: il ne pouvait pas les voir souffrir

sans en être affecté jusqu'aux moelles. Quant à ses propres

peines, lorsqu'il lui arrivait d'en avoir, ce qui était fort rare,

il les supportait d'une âme égale, avec une sorte de stoïcisme

inconscient, qu'il tenait de sa douceur, de sa résignation, et du

peu de cas qu'il faisait de lui-même. Bref, sur les questions de

sentiment, il n'hésitait jamais, et son instinct le conduisait

droit vers l'amour et la pitié, sans que même il eût à chercher,

ce qui révélait évidemment une inspiration céleste. Au contraire,

dès qu'il s'agissait de connaître, non plus le Bien, mais le

Vrai, le petit malheureux inventait des objections, réclamait

des explications avec des _si_, des _mais_, et une candeur de

raisonnement devant laquelle aucune vérité ne trouvait grâce; il

les démolissait toutes et en cela l'inspiration satanique était

plus que probable, puisque Satan est le démolisseur par excellence.

Pourtant, si vraisemblable que fût cette influence de l'Enfer,

elle n'était pas absolument prouvée, et l'abbé, ne se sentant pas

bien sûr, s'abstenait de tout anathème définitif, par crainte

d'offenser Dieu en le confondant avec le Diable.

Cette incertitude le torturait: elle dura trois ans.

A force de tout voir crouler autour de lui, au souffle d'un gamin,

dom Ambrosius en arrivait malgré lui à sentir la fragilité des

axiomes les plus solides; tout chancelait, il perdait pied, et

déjà il tremblait pour le salut de son âme. Le bon gîte et la

bonne table du château ne lui parurent plus une compensation aux

périls de sa charge; il songeait à en résilier les fonctions, sans

d'ailleurs se résoudre à cet acte capital. Mais il est de règle,

dans la vie des hommes et même dans la vie des peuples, que les

décisions les plus larges soient provoquées par les incidents les

plus minces, et l'incident se produisit au moment où l'abbé s'y

attendait le moins.

III

PREMIER CONTACT AVEC LES CLASSES DIRIGEABLES

Il se produisit au cours d'une promenade.

Dieudonat était sorti du manoir en compagnie de dom Ambrosius,

et ils cheminaient hygiéniquement sur la grand'route, après le

repas de midi. C'était une belle journée d'octobre: un ciel encore

lilas enveloppait des arbres encore jaunes, en arrière desquels

un enchevêtrement de branches défeuillées mettait des fonds de

nuées violettes; les mousses faisaient un sol de bronze, semé

d'or, et, parmi les rayons obliques du soleil, le froid dardait

malicieusement ses premières flèches.

--Le fond de l'air est frais, dit l'aumônier.

--Où est-il, monsieur l'abbé, le fond de l'air?

L'ecclésiastique, sans répondre, haussa les sourcils, ce qui est

la plus discrète façon d'indiquer un désir de hausser les épaules.

--Voyons, trottez, courez, soyez de votre âge, au lieu de marcher

comme un margrave, et de vous travailler la cervelle.

--Eh! monsieur l'abbé, ma cotte de fourrure est lourde, et je me

fais vieux.

--Onze ans, n'est-ce pas?

--Oui bien; je suis un décagénaire.

Ils suivaient la route, et tout à coup ils virent, sur leur

droite, une petite fumée bleue qui s'élevait d'entre les arbres.

En forêt, le moindre événement dégage l'inquiétude: peut-être

avons-nous conservé ce souvenir héréditaire du temps où nos

premiers aïeux vivaient au fond des bois, peu confortablement et

sans sécurité; il faut même croire que l'espèce humaine a prolongé

longtemps cette existence-là, puisqu'une cinquantaine de siècles,

plus ou moins civilisés, ne suffit pas encore à nous débarrasser

de nos terreurs préhistoriques.

Avec une prudence instinctive, l'abbé et son élève obliquèrent sur

la gauche pour gagner insensiblement le milieu de la chaussée,

mais ils continuèrent à marcher devant eux; leur courage fut

récompensé et le tableau qu'ils virent les rassura aussitôt.

Dans une minuscule clairière, sous des bouleaux inoffensifs, entre

un ruisselet d'eau vive et un petit feu de branches mortes, une

famille grouillait, composée d'une femme, d'un homme, d'un âne et

de cinq marmots en guenilles; cette progéniture s'étageait d'année

en année: cinq ans, quatre ans, trois ans, deux ans; le plus jeune

avait douze mois et la mère était enceinte; le père tressait

des paniers de joncs, pendant que l'âne essayait de brouter en

exhibant une échine pelée. Tout près du quadrupède une voiturette

peinte en jaune, encombrée de sales hardes, somnolait sur ses

roues mal jointes.

Le prêtre observa charitablement:

--Dieu bénit les nombreuses familles.

--Je vois bien, repartit le Prince.

Il s'était arrêté, et les pauvres petits pauvres, flairant

l'aubaine d'un riche, s'avançaient à la queue-leu-leu, dans

l'espoir de tendre la main. Le père souleva son bonnet et se remit

à l'ouvrage. Dieudonat, dans l'automne retentissant, jeta un cri:

--Bonjour!

Mais, son précepteur le prit par le bras et lui dit à mi-voix:

--Monseigneur défend que vous parliez au monde, et vous allez

prendre de la vermine; venez.

L'héritier se dégagea doucement et s'avança avec un jeune sourire

vers le foyer des prolétaires.

--Vous devez avoir froid, dit-il, car le fond de l'air n'est pas

chauffé, aujourd'hui.

--Ni le fond de l'eau, dit la femme qui tirait du ruisseau une

botte de joncs.

Elle parlait sans aménité, et Dieudonat en fut chagrin. Il pensa:

«Les pauvres manquent d'indulgence pour les riches et peut-être

n'ont-ils pas tort.»

La femme essuya ses mains mouillées à la futaine de sa robe, et

le futur gentilhomme eut un peu honte de ses mains gantées; il

les cacha derrière son dos. Ensuite, il vit la mère qui ramassait

dans l'herbe le plus jeune de ses rejetons et l'installait dans

la voiture, en ramenant sur lui un pan de bâche verte; il se

sentit plus mal à l'aise que jamais dans son surcot de pesantes

fourrures. Tout au moins, il souhaitait de se montrer aimable et

il cherchait une entrée en matière; il eut quelque peine à la

trouver:

--Il est bien, là, le petit garçon?

La mère grogna:

--C'est une fille!

Puis, sans plus s'occuper du joli jouvenceau, elle alla attiser

son feu sous la marmite. Mais Dieudonat voulait causer:

--Elle aime bien aller en voiture, la petite fille?

--Quand on marche, répondit le père, sans ça elle pleure.

--Vous marchez beaucoup?

--Autant qu'il faut pour vendre.

--Vous demeurez loin?

--On demeure partout.

--Je veux dire, votre maison, où vous couchez, elle est loin d'ici?

--La voilà.

--Cette voiture ouverte! Vous dormez là? En plein air?

--Où on se trouve.

--Et vous pouvez y tenir tous?

--On n'est pas gros, on se tasse, les plus lourds au fond, avec la

bâche par-dessus.

--Oh!

Le Prince était profondément étonné et le père ne l'était guère

moins, de voir quelqu'un qui s'étonnait d'une chose si simple.

--Alors, dit l'enfant, cette voiture-là, c'est comme une espèce de

nid, dans le bois, un nid qui roule...

L'homme rit bonnement.

--Et vos petits, c'est tout comme des oiselets...

--On est ce qu'on peut.

Le disciple de dom Ambrosius se tourna vers son gouverneur qui

lui apparut sur cette route déserte comme le représentant des

sociétés humaines, et son œil implora une explication sur la

différence excessive qui règne entre les fils d'Adam.

--Il me semble, dit-il, que ces gens-ci ont prolongé un peu tard

les mœurs et habitudes du Paradis Terrestre; je crois qu'ils ont

tort, car la température a bien changé depuis notre aïeul commun,

et le fond de l'air est devenu froid.

Il ôta son surcot, délibérément, et il s'approcha de la voiture;

l'aîné des bambins venait d'y grimper pour montrer ses talents,

et il se blottissait contre sa sœur cadette. Dieudonat, en leur

souriant, étendit sur eux sa fourrure.

--Petits frères, dit-il, voilà un peu de duvet pour votre nid.

La mère quitta la marmite et courut à la marmaille; le père lâcha

ses joncs:

--Dis merci, Hans! Dis merci au seigneur qui te donne un beau

manteau!

Mais Hans baissa le nez et ne souffla mot: il serrait sur son

épaule la bonne couverture neuve, et il riait d'un air sournois.

--Hans! cria le chemineau.

--Ne gâtez pas son plaisir, dit l'enfant ducal, ni le mien...

Mais, je vous prie, pourquoi l'appelez-vous «anse»?

--Hans; c'est un nom.

--Dans votre pays, sans doute?

--Peut-être bien, je ne sais pas.

--Où avez-vous pris l'idée de lui donner un tel nom?

--C'est le mien, celui de mon père aussi, et de mon grand-père.

--Ah?

--Oui, il y a comme ça une règle dans la famille, que toujours

l'aîné doit s'appeler Hans. L'ancien me l'a dit et son ancien le

lui avait dit; je le dirai au gars quand il sera grand.

--Pour quelle raison?...

--Dame, je ne peux pas expliquer, mais il paraît que ça doit être,

rapport à un autre grand-père, dans les temps passés, qui aurait

fait quelque chose de bien, pour son époque; il portait ce nom-là,

et alors on a mis la règle que l'aîné s'appellera comme lui, en

souvenir.

--Vous ne savez pas ce qu'il a fait, votre aïeul?

--On ne sait plus.

--Comment s'appelait-il?

--Hans!

--J'entends: mais, son autre nom?

--Ah! notre nom? Gutenberg.

--Hans Gutenberg est votre aïeul?

--De père en fils: vous le connaissez? Qu'est-ce qu'il a fait?

--Un monde.

Le chemineau se mit à rire et le damoiseau le contempla: il lui

vit une barbe drue et sale, des yeux empreints de bonté plutôt que

d'intelligence, un front bas et déjà ridé.

--Est-ce que vous savez lire, Hans Gutenberg?

--Lire? A quoi ça me servirait pour faire des paniers? Ma foi,

non, je ne sais pas lire.

Le roulottier riait de bon cœur. Dieudonat en eut quelque malaise

et même un peu froid dans le dos: son surcot lui manqua; il se

tourna pitoyablement vers l'aumônier, qui conclut:

--Vous allez prendre un rhume, maintenant, sans manteau; il faut

marcher, et rentrer.

--Vous avez raison l'abbé. Allons.

Le père et la mère lancèrent sur la route un duo glapissant:

--Merci bien, mon bon seigneur, merci, à une autre fois!

Le prince ôta son toquet:

--Je vous salue, Hans Gutenberg.

Puis, il se mit en route, pendant que le couple, penché sur la

voiture, en tirait le manteau et le soupesait, caressait la

fourrure, fouillait les manches et y découvrait un foulard en soie

d'Orient, oublié.

--Faut le rendre, dit l'homme.

--T'es pas fou? dit la femme: il en a d'autres à la maison, ce

gars-là.

Pendant ce temps, Dieudonat marchait tête baissée.

--C'est triste, l'abbé.

--Trottez, répliqua dom Ambrosius, réchauffez-vous.

--Je pense...

--Vous réfléchirez à la maison. Je ne vous blâme pas d'imiter

saint Martin, mais encore siérait-il de ne pas vous enrhumer.

Trottez!

Afin de concilier l'obéissance avec son désir personnel,

l'adolescent se mit à trotter sur place, à côté de son gouverneur,

et, tout en sautillant, il suivait son idée:

--L'abbé, pourquoi n'a-t-il donné que la moitié de son manteau,

saint Martin?

--Pour garder l'autre moitié, mon ami, et, ce faisant, il

obéissait strictement au Seigneur qui nous recommande d'aimer le

prochain autant que nous-mêmes, et pas davantage: en sorte que ces

deux parts égales se présentent à nous comme un symbole d'égalité

dans la fraternité.

--On peut supposer aussi que ce manteau n'avait point de manches,

car ses deux moitiés eussent été incommodes.

--C'était une cape. Courez maintenant.

--Et puis, cette égalité fraternelle (je cours, l'abbé, vous voyez

bien) ne me semble guère de mise chez les hommes.

--Courez, vous dis-je, et pour que cette rencontre d'une famille

déchue vous soit de quelque profit, vous rédigerez votre prochain

devoir de style sur l'hérédité des familles et l'inégalité des

conditions sociales. Un point, c'est tout.

Le maître avait l'habitude de clore par cette formule finale les

dictées et les discussions. L'élève prit le pas gymnastique, et

sitôt qu'il fut dans sa chambre, il se mit au travail avec un zèle

dont les résultats furent, en tout point, déplorables.

Partant de ce principe que, pour venir au monde, il avait eu

besoin d'un père et d'une mère, qui jadis avaient eu le même

besoin, il déroula sa généalogie, et découvrit avec stupeur que

vingt générations seulement nécessitaient plus de deux millions

d'ancêtres. Poussant son calcul jusqu'au premier siècle de

l'ère chrétienne, il vint à constater que, depuis cette époque

peu reculée, il avait collectionné personnellement dix-huit

quatrillons, quatorze trillions, cinq cent quatre-vingt-trois

billions, trois cent trente-trois millions, trois cent

trente-trois mille trois cent trente-trois pères et juste autant

de mères.

--Oh là! Je savais bien que notre famille possède un nombre

respectable d'aïeux, et que ce nombre fait notre noblesse, mais je

ne me croyais pas si noble: car voilà que je détiens à moi seul

plus d'ascendants que la terre n'eut d'hommes depuis que le monde

est monde. Cela est fort curieux... Sans compter que l'abbé en

utilisa tout autant pour sa part, et que le petit Hans n'en a pas

moins, et que chacun de nos valets, sans excepter les aides de

cuisine, peut revendiquer un chiffre égal.

Il vérifia ses calculs, qu'il trouva justes.

--Il n'y a point d'erreur: concluons. Puisque le total d'une

seule famille est supérieur au total de l'humanité, c'est donc

que les mêmes individus ont servi plusieurs fois? Non seulement,

ils doivent figurer au même moment sur différentes branches du

même arbre généalogique, mais encore ils s'y représentent avec

une fréquence indubitable; les croisements et recroisements

consanguins ont dû s'effectuer dans des proportions stupéfiantes,

et chaque alliance ou mésalliance a suffi pour introduire,

dans les familles les plus fermées, un nombre incalculable de

parentés...

Encore ignorait-il l'existence des amours illicites, et il ne

tablait que sur le mariage, sans hypothèse aucune des intrusions

que peuvent occasionner le hasard, l'herbe tendre, les voyages,

et toutes circonstances généralement quelconques, prévues et

interdites par le neuvième commandement de Dieu.

--Nous sommes tous cousins, cela est évident, et même il est

de nécessité mathématique que nous ayons été cousins un nombre

indéfini de fois. Notre palefrenier descend de Charlemagne, en

droite ligne, tout comme le roulottier descend de Gutenberg:

branche déchue... Et moi aussi, je suis capétien! Un point, c'est

tout.

Il ferma son cahier.

--Sans aucun doute, cette vérité est peu connue, si j'en juge

par les rapports rêches et rogues que les hommes semblent avoir

entre eux: ce serait leur rendre un précieux service, que de les

avertir de l'erreur où ils tombent lorsqu'ils se croient de castes

différentes; s'ils savaient mieux leur parenté, ils en useraient

plus doucement les uns avec les autres, et simplifieraient bien

des choses.

Si peu qu'il eût appris du monde et de la vie sociale, il en

devinait bien davantage, et sa précoce intelligence, enchaînant

les effets aux causes, voyait clairement que la morgue engendre

des abus qui causeront des misères, par lesquelles seront

enfantées des rancunes. Sa petite tête se mit à travailler sur ce

thème, durant une bonne heure, au bout de laquelle il souhaita de

pouvoir quelque peu divulguer aux puissants et aux humbles l'utile

vérité que son arithmétique venait de mettre au monde.

Un souhait? Le Diable n'attendait que cela.

IV

PREMIER CONTACT AVEC LES CLASSES DIRIGEANTES

Exprès pour le satisfaire et dans la minute même où il formulait

son vœu, un fait se produisit, à cent lieues de distance. Tout se

tient ici-bas: la terre que nous croyons grande est bien petite,

et le sera de plus en plus; des êtres qui sont hors de notre

vue, que nous ne connaissons pas et qui ne nous soupçonnent pas

davantage, trament nos destinées sans le savoir.

Lorsque Dieudonat fit son vœu, l'Archiduc Galéas, héritier de

l'Empire, était assis dans son palais, où depuis deux semaines

il s'ennuyait princièrement, et soudain il se leva, mû par une

volonté subite: on l'eût étonné, bien plus encore qu'un autre

homme, en lui révélant que cette volonté n'émanait pas de son

libre arbitre et qu'un ressort l'avait poussé. Une fois debout,

Galéas-le-Borgne déclara son intention formelle d'entreprendre

sans délai un voyage à travers les royaumes et les duchés

dont il aurait bientôt à recevoir l'hommage; peut-être même

découvrirait-il, au cours de cette excursion, une épouse capable

de le désennuyer?...

--Nous partons demain!

Les décisions de ce puissant seigneur n'étaient pas de celles

qu'on discute: les préparatifs du départ furent ordonnés aussitôt,

et, le sixième jour, son Altesse Sérénissime, entourée d'une

fastueuse escorte, pénétrait sur les terres d'Hardouin, premier

vassal de l'empire.

Pour héberger dignement son futur Suzerain, le Duc avait fait

abattre par centaines des bêtes domestiques ou sauvages, que les

cuisiniers dépeçaient; également, il avait fait rédiger par dom

Ambrosius une belle phrase qu'il apprenait par cœur, bien que le

cœur n'y fût pour rien, et dans laquelle il exprimait sa joie de

recevoir un personnage si auguste:

--«Illustre descendant du seigneur Herculès et des trente-quatre

Empereurs qui depuis des siècles rassemblent sous leur sceptre

les barons de la chrétienté, généreux héritier de leur gloire et

de leurs vertus, vous que l'espérance des peuples... vous que

l'espérance des peuples...» Jamais je n'arriverai au bout de votre

compliment, l'abbé; il est trop long et l'Archiduc passe pour

n'être pas d'humeur accommodante.

--Il faut pourtant lui dire le tout, monseigneur, sans omettre une

ligne, car il est jaloux de sa généalogie.

--Soit, soit, je dirai tout, à moins que je ne saute un mot,

par-ci, par-là, mais il n'en saura rien, puisqu'il n'a pas lu mon

discours.

Quand les courriers lui annoncèrent l'approche de Galéas, il

sortit à sa rencontre: en grand apparat, mais fort ému, ayant à sa

droite son fils, et l'abbé à sa gauche, précédé de ses gardes en

armes et suivi de ses pages en falbalas, il chevauchait avec le

plus de majesté possible, et, tout en chevauchant, l'œil intense

et les lèvres mobiles, il répétait sa pénible harangue.

Bientôt les deux troupes furent en présence, et les trompettes

sonnèrent. Le vieux seigneur descendit de cheval; il s'avança vers

l'Archiduc qui l'attendait, à pied, sous les bannières.

--C'est pourtant vrai qu'il est borgne...

Cette constatation occupa tellement l'orateur qu'il devint

incapable de penser à autre chose: «Borgne... Borgne...» La fixité

de cet œil unique acheva de lui troubler la mémoire; il récita

fort mal son compliment, ce qui l'irrita contre tout le monde,

et notamment contre l'abbé. L'œil de Galéas n'exprimait qu'une

demi-satisfaction. Une seconde fanfare mit fin aux embarras

du Duc, et les hérauts de l'Empire invitèrent Dieudonat à se

présenter pour la génuflexion.

Celui-ci s'avança, plein de cordialité, et, au lieu de plier le

genou, il tendit la main, en disant:

--Bonjour, mon cousin.

Le candidat de l'Empire fronça deux sourcils et grogna:

--Sommes-nous en pays de fols?

Dom Ambrosius poussa son élève par derrière:

--Genou à terre, donc!

Mais, Dieudonat, se mit à rire:

--Pourquoi m'agenouillerais-je, si ce n'est pour prier Dieu ou

pour jouer aux billes?

L'Archiduc se tourna vers son maître des cérémonies:

--N'ai-je pas entendu que celui-là nous refuse l'hommage?

Une brise inquiétante secoua les feuilles des trembles, et de très

valeureux guerriers eurent froid, sous leur casque, à la racine

des cheveux.

Mais Dieudonat n'y prenait garde; un spectacle plus intéressant

attirait son attention: il venait d'apercevoir sur la hauteur

de la route, en arrière des hallebardiers, la voiturette des

Gutenberg qui, juste à ce moment, dévalait du coteau: des sergents

d'armes arrêtaient à l'écart l'âne et le roulottier, mais l'aîné

des enfants, avec une couple de ses frères, se faufilait sous

les chevaux, en dépit des coups de hampes; finalement ce trio

de loques et de faces hâves apparut entre les cuissards de la

noblesse.

Galéas laissa tomber sur les fourmis humaines un regard lourd

comme une masse d'armes; le bon Duc Hardouin, furieux du scandale,

jura dans son for intérieur de faire pendre les malandrins qui

donnaient une si déplorable idée de son peuple et de sa police;

c'est alors que Dieudonat prit le jeune Hans par les guenilles de

sa manche et le tira dans le milieu du cercle:

--Mon cher cousin, dit-il, je vous présente nos cousins Gutenberg.

--Hein?

--Oui, oui, oui, mes cousins et les vôtres! Autant que vous et

moi, ceux-ci descendent d'Hercule et le sang de leurs veines est

tout aussi royal que le vôtre et le mien: j'ai découvert la chose

et vous l'expliquerai, ce soir, après la soupe.

L'héritier des trente-quatre empereurs n'en voulut pas entendre

davantage; il tourna le dos, et cria formidablement:

--Mon cheval!

Tout le monde comprit; un page présenta le destrier; l'Archiduc

l'empoigna par les crins et sauta en selle. Hardouin essayait

d'improviser une supplication, mais sa voix se perdit dans un

bruit de ferrailles, car le coursier de Galéas se cabrait sous

l'éperon et pivotait sur ses sabots d'arrière. L'Archiduc s'en

alla. Ses gens le suivirent.

Ambrosius épouvanté multipliait les signes de croix et se

recommandant au ciel:

--Qu'est-ce qui se passe, mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer?

Un bon moment, le Duc resta immobile au milieu du chemin, et

quinaud, à contempler le dos de l'escorte en partance. Puis,

fouetté par l'indignation, il escalada sa monture, tout comme

l'Archiduc venait de faire, mais avec une agilité moindre. Il

piqua des deux et sa fureur était telle contre Dieudonat, Galéas,

Ambrosius, les roulottiers et les Empereurs, qu'il ensanglanta

le ventre du cheval, totalement étranger aux affaires humaines.

Où courait-il? Vers son manoir, pour y cacher sa honte. Les

plumes de son panache s'essoufflaient à le suivre et la poussière

tourbillonnait derrière lui; les manants, dans les labours,

regardaient passer la colère équestre du maître et, en hochant la

tête, ils pensaient:

--Ça va mal... Y a quelque chose qui va mal.

Le Duc se retira dans sa chambre, où il brisa les objets divers

qui se présentaient à portée de sa main; quand il n'en trouva

plus, il déchira ses vêtements: cette besogne initiale n'occupa

qu'une demi-heure; après quoi, le puissant seigneur s'assit pour

souffler, car il en avait grand besoin. Fidèle à son principe de

ne rien décider dans le courroux, il voulait attendre que son âme

fût en repos. La sérénité ne lui revint qu'aux approches du soir.

Alors, il manda le chapelain pour réclamer de lui une explication

de l'étrange attitude que son disciple avait tenue.

Dom Ambrosius comparut: il n'avait pas confiance et restait sur le

seuil.

--Avancez, dom Ambrosius. Je suis calme; remettez-vous. Je vous

aime, vous le savez; je vous ai commis l'éducation de mon fils,

et c'est là une preuve de mon estime grande; mais, je ne suis pas

content. Quelle algarade nous a-t-il faite, et quelle lubie l'a

pris? Pouvez-vous m'expliquer cette conduite?

--Monseigneur, je vais vous dire, c'est par l'arithmétique...

--Je ne connais pas l'arithmétique, mais il vous appartenait de la

lui interdire, si elle est incompatible avec la notion des devoirs

les plus élémentaires.

--Monseigneur, cet enfant-là est trop doué: il détruit tout!

--Bah, bah! C'est le Saint-Esprit qui le travaille; mais vous qui

êtes le gouverneur, vous devez diriger son esprit.

--Il m'échappe, monseigneur, il va trop vite! Il n'a qu'à dire:

«Je veux comprendre», et il comprend! Il comprend trop, il

comprend tout, les causes finales et les causes originelles, les

conséquences et les subséquences, tout, monseigneur! «Je veux

comprendre.» Ça y est! Son vœu se réalise, et rien ne lui résiste.

Grâce au Diable, sans doute, car il raisonne, monseigneur! Pas une

vérité n'y peut tenir: l'hérésie le guette, monseigneur!

--Donnez-lui des calottes.

--Il les reçoit avec une douceur angélique, monseigneur, et sans

jamais se fâcher ni bouder; il est même ravi, quand je le gifle,

parce que cela prouve, dit-il, que je n'ai plus rien à répondre et

que son jugement est bon.

--Empêchez-le de lire.

--Je vous assure, monseigneur, que les livres ne l'ont pas

perverti; je n'en possède guère, mais ils sont de bons livres, et

parmi ceux que je lui offre, il ne tolère plus que la géométrie et

l'Évangile.

--Vous voulez dire «Les Évangiles...»

--Non, monseigneur! Il en a délibérément supprimé trois qui le

gênaient pour croire au quatrième.

--Édifiez-le par la lecture de l'Histoire sainte.

--Elle ne l'édifie pas du tout, il s'en faut! Il admire les

Prophètes, mais si vous entendiez comme il juge Abraham et Jacob,

David et Salomon, Judith et Dalila! Il est toujours pour les

vaincus ou pour les éclopés, et il m'a demandé, un jour,--c'est à

ne pas oser redire un tel blasphème, monseigneur!--si la sainte

Bible n'est pas l'histoire de tous les vices, racontée aux enfants

pour leur apprendre ce que les hommes ne doivent pas faire.

N'imaginait-il pas que chaque patriarche incarne un gros péché, et

que le Dieu d'Israël les résume tous à lui seul? Il soutient que

Jéhovah est frère de Moloch!

--Je ne connais ni ce Moloch, ni sa famille, mais je sais qu'il

faut honorer Dieu le Père, et tout ce que vous me racontez de cet

enfant marque beaucoup d'orgueil.

--Non, monseigneur! Il est modeste et se tient pour le frère

des plus humbles animaux; il leur parle, il les écoute, et

j'imaginerais qu'ils sont l'unique compagnie dans laquelle il

prenne plaisir: ce dont je suis bien sûr, c'est qu'il la préfère à

la mienne.

--Est-ce possible?

--Il cause avec des fourmis plus volontiers qu'avec moi, et il

tire de leur fréquentation des aphorismes qui vous feraient

dresser les cheveux sur la tête: à l'entendre, les bêtes possèdent

le maximum de vérité permis aux créatures terrestres, avec le

minimum de prétention; il en conclut qu'elles obtiennent ainsi

la quiétude relative, qui est le maximum de bonheur, et c'est

pourquoi, monseigneur, non seulement il les admire, mais je vous

assure que, par minutes, il les envie.

--Eh! l'abbé, prenons garde! Ses vœux se réalisent, et s'il avait

la fantaisie de devenir chien ou pourceau...

--Il ne l'aura pas, monseigneur. Parce que son excès

d'intelligence lui a fait découvrir les limites de l'intelligence,

il déclare qu'un entendement limité engendre l'erreur illimitée...

--Ta, ta, ta... je n'entends rien à ces fadaises. Parlez plus

clairement, l'abbé.

--En d'autres termes, monseigneur, cela revient à dire qu'il ne

consentirait pas à risquer, pour sa part, l'erreur d'une décision

à prendre.

--L'abbé, l'abbé! Que dites-vous là? Il aura des décisions à

prendre, quand il régnera à ma place.

--Je crains bien, monseigneur, que cet enfant-là soit trop

intelligent pour accepter un trône: il s'en jugera indigne, et le

refusera par conscience.

--L'abbé, l'abbé! Mes peuples comptent sur lui et j'ai compté

sur vous, l'abbé! Vous avez mal élevé mon fils, et je vous ferai

pendre.

--Ce n'est pas ma faute, monseigneur, c'est la faute du

Saint-Esprit!

--Ferai-je pendre le Saint-Esprit, et me le conseillerez-vous,

méchant que vous êtes?

--De grâce, monseigneur, ne vous courroucez pas!

--Voilà qui est bien dit, l'abbé; un juge doit s'abstenir de

toute passion, au moment de rendre ses arrêts. Ne parlez plus et

laissez-moi réfléchir.

Quelques instants s'écoulèrent.

--J'ai réfléchi, l'abbé. Il est tout à fait certain que vous avez

mal dirigé un enfant bien doué: c'est une faute grave. Je suis un

souverain plein de justice, qui ne doit laisser aucune défaillance

impunie: venez que je vous embrasse, car je vous aime de tout mon

cœur et je suis désolé de ce qui vous arrive.

Il embrassa dom Ambrosius, qu'en effet il aimait beaucoup, et

pour être bien sûr que des sentiments d'affection personnelle

n'entraveraient point les œuvres de sa justice, il ordonna de le

pendre sans retard.

Dom Ambrosius protesta de son mieux, mais sans aucun succès:

bel et bien, il fut accroché aux créneaux, car sa naissance

roturière ne lui permettait pas de prétendre aux honneurs de la

décapitation.

V

COMMENT LE PETIT PRINCE QUITTA LE CHATEAU DE SES PÈRES

Le lendemain, en s'éveillant, Dieudonat, qui habitait la tour

du Nord, mit le nez à sa fenêtre, pour voir le matin, et tout

de suite il aperçut, sous les machicoulis, le long corps de son

gouverneur qui pendait au bout d'une corde; il fut profondément

ému, car les sentiments de commisération lui venaient toujours les

premiers, et il pleura ce compagnon de toutes ses heures. Ensuite,

il s'étonna qu'un si digne ecclésiastique eût été condamné à

mort, et se demanda quel crime il avait pu commettre; finalement

il songea que toute créature vivante est, par définition, une

créature faillible, et que sans doute dom Ambrosius avait failli

tout comme un autre.

Donc, il alla s'enquérir de la faute, auprès du bon seigneur son

père, et sa stupéfaction devint plus considérable que jamais

quand il apprit que le précepteur expiait entre deux créneaux les

égarements du disciple; il estima et déclara sans hésiter que la

justice ducale s'était trompée d'adresse, et que logiquement il

conviendrait de dépendre l'aumônier, s'il était temps encore, afin

de le pendre lui-même, et bien vite, à la place qui lui revenait

de droit.

Il monta sur la plate-forme, et peut-être il eût été pendu,

puisque tous ses vœux s'exauçaient; mais le prêtre avait trépassé

la veille au soir; une seconde exécution n'aurait nullement

réparé les torts de la première, et le prince se résigna au fait

accompli, comme il avait coutume, étant déjà un sage. Il se

contenta de décrocher lui-même et d'embrasser le vieil ami qui lui

avait donné tant de calottes pour lui apprendre à penser comme

tout le monde, et qui n'avait pas réussi.

Dieudonat: Roman · 第 1 / 21 段