Vision soudaine: arbre sombre,

D’espèce rare, dont le tronc d’encre se tord,

Arbre qui veut faire le mort,

Mais s’accroche de ses racines aux décombres

D’une muraille triste,

Et qui, tout biscornu, persiste

Obstinément à vivre;

Arbre dont les rameaux compliqués sont couverts

De cent fougères aux tons verts

Un peu passé et de lichens couleur de cuivre

Usé, baisé, de cuivre vieux;

Arbre d’exception qui serait mieux

Présenté dans le fond d’un temple,

Sur un panneau de bois,

Comme exemple

D’art chinois,

Mais qui paraît, ici, trop loin de la nature,

Car il s’obstine à dessiner de ses bras longs,

Sur le nuage blanc cotonnant le vallon,

Des gestes que l’on n’a vus qu’en peinture.

CDLXXVIII

LA PROMENADE DE THISBÉ

Le soir. Un petit lac. Une barque. Madame

Thisbé trempe sa main dans le sillage clair.

Le Chevalier dirige et l’Abbé tient les rames.

Une senteur d’abricots mûrs imprègne l’air.

On parle de l’amour et de ses aventures.

L’Abbé chante un couplet, le Chevalier décrit

L’ardeur extrême qui le brûle, puis il jure

De se noyer tout aussitôt, et Thisbé rit,

Tandis qu’un cygne, blanc du col jusqu’à la queue,

Entr’ouvre de sa proue en plumes l’onde bleue.

CDLXXIX

UN CŒUR

Le coffret précieux fait prévoir un trésor.

Je cherche le trésor recellé dans ton corps.

Trouverai-je en ton corps ce beau cœur inutile,

Ce beau cœur superflu que tu dis être en or?

Ce cœur prétentieux qui passe pour facile...

Peut-être à tort?

CDLXXX

DÉBUT DE JOURNÉE

Moment...

L’aube grise se lève;

Le long rêve

Si charmant

Que j’entreprenais s’achève

Brusquement...

La lourde nuit se terre dans son trou.

Une limace argente

Mes choux.

Le vieux forgeron chante,

Suivant le chant de ses marteaux.

Une procession de fourmis diligentes

Fait le tour de l’église en traînant des fardeaux.

CDLXXXI

MÉTHODE

Si la voix du coucou te plaît, suis-le partout.

S’il chante mal, apprends à chanter au coucou.

Si le coucou ne chante plus, tords-lui le cou.

CDLXXXII

LE CRI DU VIOLON

Je voudrais entendre une danse hongroise

Qu’un cymbalum et des violons me joueraient,

Cachés dans un bosquet auprès

D’un bassin vert, je crois que la douleur sournoise

Qui rôde et rampe autour de moi mourrait bientôt,

Percée au cœur d’un javelot

Sonore,

Au début de la danse, et néanmoins j’ignore

Tout au juste pourquoi.

--Mon souvenir a-t-il, peut-être, fait le choix

De cette mélodie aux durs accords,

Un soir que je longeais le quai sombre d’un port,

Au lever de la lune pleine,

Et que je fus m’asseoir dans un café de nuit

Pour y bercer ma peine?

On y buvait, on y chantait, sous la lumière

Acide d’un grand lustre, mais le bruit

Ne pouvait effacer par sa clameur vulgaire

La voix du violon, et ma douleur s’enfuit

A ce cri déchirant... Oh! le sublime cri!

CDLXXXIII

A UNE ROSE

Rose, referme-toi! Cette abeille, enivrée

Par tes parfums secrets ne prend plus son essor.

Puisqu’elle te chérit, puisqu’elle s’est livrée,

Qu’elle meure en ton sein! Est-il plus belle mort?

CDLXXXIV

COMPLIMENTS INUTILES

Vous êtes l’ornement de ma vie et sa flamme,

Sa couronne d’acier, son myrte et son laurier;

Sur mes blessures, votre souffle est un dictame,

Mais, lorsque je vous dis ces choses, vous riez!

CDLXXXV

LUNE OU LIMACE?

Ce trait d’argent que vous preniez pour de la bave

Est l’œuvre de la lune. Aux heures du sommeil

Des plantes, elle passe et dans ses rayons lave

Leurs feuilles des rousseurs qu’y laissa le soleil.

CDLXXXVI

MÉTHODES DIVERSES

Ils vont de gauche à droite en imitant la ligne

D’écriture hollandaise ou celle du ruisseau

De mon jardin.--Pourquoi ce vol bizarre, ô cygnes

Qui suiviez si souvent le trait de mes pinceaux?

CDLXXXVII

INTIMITÉ

Portes closes, volets fermés...

Une lampe, du feu qui jase... On peut se taire,

Tricoter son rêve, s’aimer,

Se le prouver pertinemment, de façon chère.

CDLXXXVIII

A UN AMI

Ingénieux conteur! à cette heure, sans doute,

Tu regardes Victor Hugo tendant le bras

Au milieu du Palais-Royal.--La longue route

Chinoise où nous marchons, ce soir, n’en finit pas.

CDLXXXIX

FAUNE SIMPLE

Non, ne lui prêtons pas de pensées

Abstruses, pour lui farcir la tête:

Cette heure est, maintenant bien passée.

Point de discours

Chargés de sens, qui gâteraient la fête

Agreste de ses jours...

Que j’aime mieux le voir, grattant sa toison brune,

Adossé à ce chêne où filtre un peu de lune!

Regardez-le: sa lippe s’exagère;

Il a jeté sa flûte à terre,

Il écoute, sans mystère,

Le babil du vent disert

Qui frise l’eau;

Il se cambre parfois, les mains aux hanches,

Le souffle court, les yeux mis-clos,

Sous le dôme humide des branches,

Pour aiguiser nerveusement ses cornes torses,

Le long des sillons de l’écorce.

Vers l’aube, il chantera d’une voix adoucie,

Sans faire aucune prophétie.

CDXC

LE VIVIER

Ce cher vivier dormant est votre paysage;

Il est bleu, d’un bleu pur et pâle, le passage

D’une nuée, au ciel, vient parfois l’assombrir

Et changer la turquoise en un profond saphir,

Mais il vous plaît toujours, et toujours il apporte

Un rêve d’autrefois où des princesses mortes

Goûtent le crépuscule en somptueux atours.

L’hiver torrentueux, durant ses mauvais jours,

A beau laver le sol et brouiller chaque trace,

L’eau réfléchit encor l’image qui s’efface.

--Dans ce miroir subtil, vous avez regardé

Si souvent le reflet du vieux mur lézardé,

Le reflet de vos yeux, le blanc reflet des cygnes

Et celui de l’Amour de plâtre qui désigne

Certaine grotte obscure et propice aux serments!

--C’est votre paysage où, très indolemment,

Vous vous laissez porter dans une barque basse.

Le grand arbre du bord, d’un geste plein de grâce,

Penche toute sa verdure pour abriter

Votre front délicat des ardeurs de l’été,

Une brise en mineur chuchote à vos oreilles,

Vous écoutez les soupirs du bois, une abeille

Qui bourdonne, tandis que les duvets de l’air

Viennent avec respect caresser votre chair.

Souvent vous abordez à la rive de l’île

Charmante qui paraît, sur cette onde tranquille,

Comme un bouquet surgi du fond secret des eaux;

Là, pour vous pénétrer du rêve d’un oiseau,

Vous prenez le tapis de l’herbe comme couche,

Enfin vous souriez, en regardant ma bouche...

Je vous regarde aussi... L’heure coule sans bruit...

Puis vient le soir, puis vient le noir, puis vient la nuit.

CDXCI

VILLÉGIATURE

Calme et grave, c’est loin du fracas de nos villes

Que votre face est la plus belle.

Venez me retrouver dans ce canton tranquille

De Chine, à l’ombre d’une ombrelle.

Venez vite: l’endroit est d’un facile accès.

Les chinois du pays sont chinois sans excès;

Ils vous feront un beau succès.

CDXCII

L’AMATEUR ET LE BOUSIER

L’insecte dodu passe

Dans la poudre du sentier blond,

Laissant la trace

Minuscule de ses membres minces et longs.

Tu le contemples fixement; il roule,

A reculons,

Une encombrante boule

Qu’il mène au loin, là-bas,

En marchant à petits pas.

Cela, certes, est un métier bien rude,

Cela, certes, est fort curieux,

Disons mieux:

Cela ferait même un sujet d’étude,

Et cependant, les longues heures consacrées

A regarder un scarabée

Qui ne t’inspire ni des rêves, ni des livres,

Sont-elles pas du temps perdu? Quand tu veux suivre

Ces travaux d’un insecte noir,

Mon ami, tu ne sais plus voir

La majesté du monde et tu ne sais plus vivre.

CDXCIII

CRITIQUE LITTÉRAIRE

J’aime votre recueil de pensées;

Il paraît plein de choses sensées,

Précises, quelquefois, un peu nulles:

Sagesse digestible, en pilules.

CDXCIV

FIN DE CONTE

La fée aux pieds d’argent vient de gagner son antre;

Un chambellan obèse et chamarré la suit.

Dans l’ombre de l’étang, une sirène rentre...

Minuit.

CDXCV

ÉCLAIR

Ciel d’orage tumultueux, ciel de labour...

Soudain, un soc d’acier déchire l’ombre pour

Nous enterrer sous une nuit plus sombre encore,

Mais je t’ai reconnue en cet instant si court.

CDXCVI

BEAU PARLEUR

Il nous entretiendra d’abord de ses aïeux,

Seigneurs immaculés au cœur impérieux,

Puis il évoquera l’image de sa mère;

Son âme de valet n’en paraîtra que mieux,

Et des pleurs éloquents mouilleront ses paupières.

D’ailleurs, il parle bien, sans filandreux discours,

Ses hommages aux vieilles dames sont d’un tour

Particulier et d’un parfum de vieille France,

Mais sentent néanmoins un peu la basse-cour

Où le paon ne saurait perdre son importance,

Car les fleurs de sa roue éblouiront toujours.

CDXCVII

SPLEEN NOCTURNE

Florise, berce-moi! Quand pourrai-je dormir?

Que ferons-nous demain, si demain nous ramène

Les tortures de ce matin? Tout l’avenir

S’annonce comme un long catalogue de peines...

Florise! penses-tu que la nuit va finir?

CDXCVIII

LE MOT JUSTE

Je te répète que je t’aime,

Je te dis que tes yeux furent pris en plein ciel,

Mes déclarations d’une élégance extrême

Ont la douceur du miel;

Je te compare

Doctement à Phébé,

A certain bel oiseau

Dérobé

Aux Mille et Une Nuits,

A cette fleur en forme de fuseau

Qui couronne mon puits

Et l’embaume d’un parfum troublant;

Je te cherche des surnoms galants;

J’ai trouvé: «Mon Entéléchie»...

A-t-on jamais dit mieux?...

Mais tu sembles plutôt rafraîchie

Par ces brûlants aveux;

Je crois que tu veux

Autre chose...

Tu veux que je t’appelle: «lapin rose.»

CDXCIX

FAÇONS D’AIMER

O chats libidineux! me croyez-vous donc sourd?

Ne peut-on s’adorer de façon moins amère,

Moins bruyante surtout, et dans d’autres gouttières,

En plein jour?

D

JUILLET

Des tourbillons dansent sur la route,

Des oiseaux criards dansent aussi...

Fête d’été sous la voûte

D’un ciel sans merci.

DI

CHEVELURES

A choisir: languissante et douce, (un peu trop douce),

Blonde, vraiment, sans artifice,

Ou bien mondaine, vive et pleine de malice,

Mais cependant un peu trop rousse.

DII

LE JARDIN DE THISBÉ

Thisbé vient de se perdre au sein du labyrinthe

Qu’un artiste venu de Florence a construit.

On y voit se croiser, dans une triple enceinte,

Mille petits sentiers propices au déduit.

Voici le rond-point de l’Occasion, la vasque

Du Cygne, l’espalier des Tardives Amours,

Le banc de l’Iroquois, le chemin bergamasque

Qui ramène au bassin d’Eros par un détour...

Et Thisbé, de sa voix la plus perçante, appelle

Frontin, pour la tirer de ce piège à pucelles.

DIII

FATIGUE PRÉVUE

Nous sommes aux derniers jours de l’automne. Il neige,

Ma houppelande se couvre de flocons blancs.

Mon cœur est déjà lourd: les chagrins ne l’allègent

Guère!--Neige, chagrins... quel ensemble accablant!...

Et si la neige fond à la saison prochaine,

Vos doux yeux feront-ils aussi fondre ma peine?

DIV

RETOUR DE SYLVIE

Je reverrai bientôt Sylvie!

Brûlant orchestre de l’été,

Fleurs sonores de mélodie,

Accords d’azur dans la clarté!

Les coteaux ont pris leurs couleurs de fête,

Mille alouettes sont prêtes

A jaillir comme des fontaines vers les cieux

Et retomber en chansons de Jouvence,

Afin que nous gardions plus longue souvenance

D’un jour délicieux.

Maintenant, tressons des couronnes,

Profitons des rayons que le soleil nous donne,

Cueillons dans l’ardent matin

Des corolles aussi parfumées

Que la chair de ma bien-aimée,

Sans que leur doux éclat puisse égaler son teint.

La voici! L’heure hésite et s’attarde, ravie...

Gloire! J’entends sonner au fond des airs

Des trompettes de timbre clair,

Pour saluer le retour de Sylvie.

DV

AMOUR

Elle était à ses yeux ce qu’il était pour elle:

Un mal renouvelé qui toujours se prolonge,

Dont le venin subtil, versé dans la prunelle,

Va se glisser jusqu’au fond du cœur et le ronge.

DVI

CHINE

Quand reverrai-je le grand fleuve

Rampant sous son manteau de soie?

L’anse dormante et noire où les buffles s’abreuvent?

Le paysage de ma joie?

DVII

QUALITÉS

Vous êtes faible, assurément, d’âme légère,

Sans grande intelligence et d’esprit très pointu;

Vous aimez un peu trop changer de lit, ma chère,

Et brillez par d’autres vertus que la vertu.

DVIII

ALTITUDE

Vieux proverbe chinois: «Tout l’esprit de la femme

Est reclus dans son ventre». Axiome assez bête,

Car l’esprit de la femme et son cœur et son âme

Flottent très au-dessus de sa tête.

DIX

TOMBE D’UN AMI

Je reviens d’une promenade au cimetière.

Le jardin de la mort souriait, la lumière

Y mettait sa douceur. Je crois que le carré

De terre où dort Pierrot est, en somme, paré

Fort congrûment: un peu de marbre, quelques lignes

Discrètes... presque rien... tout cela blanc de cygne.

Beaucoup de fleurs: iris, muguets, lys et jasmins

Candides, deux ou trois marguerites, enfin,

Contre la pierre blanche, un rosier blanc retombe,

Pour que l’on puisse voir, toujours, près de sa tombe,

Ainsi qu’un souvenir de lune et de frimas,

Des pétales teintés par l’astre qu’il aima.

DX

BOURGEOISIE

Que viens-tu faire ici, dans le vent dur et froid?

Retourne donc chez toi!

Va retrouver les vergers à mi-côte,

La maison douce au voyageur et l’hôte

De souriant accueil,

La porte ouverte à deux battants, le seuil

Facile, au niveau de la rue, un feu qui chante,

Les lourds chenets,

Le bon fauteuil capitonné

Et la servante

Accorte qui se laisse embrasser dans le cou,

Enfin, contre le mur tendu d’étoffe grise,

Régulière surprise,

La pendule helvétique où s’enferme un coucou.

Pars, mon ami! regagne au plus tôt ces parages

Tempérés et modestes

Qui te plaisent, contemple à loisir un visage

Souriant sans malice aucune et reste

Devant l’âtre, paisible amant,

A te chauffer la plante des pieds, sagement.

DXI

PROPOS DE COUR

Prince! dessinez-vous un lys à noble tige,

Il embaume, un oiseau roucoulant sur un if,

Il roucoule en effet.--Ah! prince! que ne puis-je,

Quand je parle de vous, être moins excessif!

DXII

INSTANTS HARMONIEUX

Des parfums dans le vent, une rose qui tremble

Au bord d’un jardin jaune et vert; chantant ensemble,

Deux rossignols tressent déjà leurs hymnes purs,

Et votre visage est moins sévère, il me semble.

DXIII

FEMME CHARMANTE

Elle est ardente féministe et vieille fille;

Jamais on ne la vit aimer, rire ou pleurer,

Mais elle sait brandir un parapluie aiguille

Et s’en servir, mieux qu’un prévôt de son fleuret.

DXIV

QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

J’entends toutes tes paroles,

J’en souffre sans dire mot...

Heureux, l’oiseau qui s’envole!

2

Ton sourire m’a déplu...

Etre une onde qui s’écoule

Et ne revient jamais plus!

3

Tes attaques meurtrières

Savent m’atteindre en plein cœur...

La taupe, sage, se terre.

4

Esclave de ton plaisir,

J’attends humblement tes ordres...

Un lièvre pourrait s’enfuir.

5

Tous ces fruits que tu m’apportes,

Il faut bien m’en délecter...

Le vent passe sous les portes.

DXV

CAUCHEMAR ANCIEN

Je me trouvais couvert d’une ombre

Durement déchirée

Par d’affreuses lueurs pourprées.

Autour de moi, j’apercevais quelques décombres

De rêves anciens. J’avais froid.

Une maigre figure

Me regardait, de maigres doigts

Serraient mon cœur et je sentais une morsure

A mon cou; je souffrais, je me plaignais; du sang

Coulait sur ma poitrine, à lourdes gouttes.

Un homme bien vêtu me raillait en passant

Sur cette route

Blanche, sans arbres, toute nue,

Où je devais marcher, où s’ouvraient de grands trous...

Soudain vous m’êtes apparue.

--J’en garde un souvenir si lumineux, si doux,

Que j’ai tout oublié de mes rêves amers

Et je crois même

Que j’aime

Avoir souffert.

DXVI

BIBELOTS

Dès qu’elle ouvre les yeux, la belle Rosalinde

Réclame d’une voix plutôt aigre

Ses lapins, sa gazelle des Indes

Et son libidineux petit nègre.

DXVII

VILLÉGIATURE

La poursuivre? Ah! pour quoi faire?

Laissez-la plutôt courir!

Elle a besoin, parfois, de changer d’atmosphère

Pour tuer ses souvenirs.

DXVIII

RÈGLEMENT DE COMPTES

Horizon lourd, temps triste...

Je vais noter en souriant et sans émoi

La redoutable liste

De vos nombreux sujets de plaintes contre moi.

DXIX

ONZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Dans cette tombe où son corps se recroqueville,

Sommeille pour longtemps le maigre Mascarille...

Canaille, si l’on veut... pourtant on l’aimait bien!

Il savait plaisanter, chanter, aimer et boire;

Il sut même mourir honnêtement.--Combien

De temps durera sa mémoire?

DXX

SUPRÉMATIE

Le soleil n’admet pas de rivaux en été;

Le rossignol lui-même, à l’aurore, se tait.

DXXI

LIBÉRALITÉS

Si mon vieux pommier vous séduit,

Si mon rosier vous plaît avec ses fleurs de braise,

Cueillez les roses et les fruits,

Donnez vos yeux que je les baise.

DXXII

ARABESQUE

Vos pommettes,

Vos ongles sont roses;

Vous dansez au son des clochettes

Et prenez d’adorables poses

Pour séduire l’esclave noir.

--Devant tous les petits trous de serrures,

Les eunuques se sont accroupis pour vous voir.

Vous dansez sans règle ni mesure,

Sans penser au Sultan brûlant de jalousie,

Sans penser même aux convenances!

Vous dansez à votre fantaisie.

Vous piquez dans le laineux tapis vert

Un petit pied pointu, plein d’assurance,

Tandis que l’autre reste en l’air,

Et que vos mains se tordent,

Et que vos dents de perle mordent

L’amant toujours absent (oh! déplorable absence!)

L’amant qui vit je ne sais où...

--Demain soir, nous verrons la fin de cette danse,

Car, demain soir, on vous coupe le cou.

DXXIII

BILLET SANS ADRESSE

Chère, je vous revois en tous lieux, jour et nuit!

Loin de vous, je ne peux vivre: votre visage

Se dessine dans les nuages,

Dans les étangs, au fond des puits.

Attendez un moment celui qui fut le prince

Absolu de tous vos plaisirs...

Il garde, en souvenir de vous, un poignard mince

Dont il voudrait bien se servir.

DXXIV

DOUZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Après dix jours de jeûne et treize jours de fièvre,

Zerbinette mourut, un sourire à ses lèvres.

Elle voyait le ciel comme un grand carnaval:

Anges arlequinés, Trônes armés de battes

Et Dominations culottés d’écarlate,

Scaramouche drapé d’ombre menant le bal...

En rêvant aux plaisirs que le trépas apporte,

Zerbinette a souri; maintenant elle est morte.

DXXV

DIALOGUE

«Tais-toi!--Je me tairai s’il me plaît de me taire!

--Ah! folle! t’ai-je dit jamais deux fois: je veux?»

Apres accents, larmes et cris, gestes nerveux...

Ce n’est rien!... c’est un peu de bonheur qu’on enterre.

DXXVI

RENAISSANCE

Comme un souple éventail mauve clair qui s’éploie,

Une lueur grandit au seuil de l’horizon.

Voyez ce point de feu, ce point sanglant!--Oh! joie!

La douce lune a pu sortir de sa prison!

DXXVII

HEURES HEUREUSES

Vous voir, vous contempler, recueillir la promesse

Que vous resterez là, près du feu, jusqu’au soir...

Ce regard enchanteur, c’est à moi qu’il s’adresse,

C’est à moi qu’il redit ce que je crois savoir!

DXXVIII

REFLET INSAISISSABLE

L’ombre est encore indécise, il fait clair;

Silencieux, je sonde

Mon rêve à l’eau profonde;

Hésitant sur le bord du ciel vert,

Une étoile se double dans l’onde

De la mare, parmi les lotus entr’ouverts.

Au fond de ce miroir,

Il me plairait d’apercevoir

Votre visage!

Ce beau reflet complèterait le paysage:

Il serait grave

Comme lui,

Et comme lui teinté légèrement de nuit

Par une ombre suave

Que vous paraissez avoir prise

A l’heure que Verlaine appelait l’heure exquise,

A cette heure qui met

Tant de douceur en vos grands yeux sans ruse...

Mais, hélas! le reflet qui déjà se formait

(Et qui s’était promis) se refuse!

DXXIX

LE MAUVAIS ABRI

Cet univers triste et mouillé que je traverse

Est un abri mal fait pour garer de l’averse.

DXXX

SUPPLIQUE

Lune peinte et fardée! ô blanche avant-courrière

D’un songe tissé de fils d’or!

Faucille des lacs froids, écoute ma prière:

Je veux des rêves quand je dors!

Je veux, Parfum du Ciel! des rêves qui me disent

Ce que je n’ai pu deviner:

Les secrets inouïs emportés par les brises

Et le mal des grands lys fanés.

Je veux des songes fous d’une beauté vivante,

Musicaux, sonores, sereins,

Où passe le soupir du vent des mers, où chante

La conque des tritons marins.

Je veux des songes imprévus qui me répètent

Les monologues des corbeaux

Et le grincement dur que fait la girouette

Avant de me tourner le dos.

--Toi qui poses du rouge aux lèvres des nuages

En paraissant à l’horizon!

Toi qui poudres d’argent les nocturnes feuillages,

Dame d’atours des frondaisons!

Toi qui sais composer des arcs-en-ciel plus tendres

Et plus subtils que ceux du jour,

Pour charmer ton ami Pierrot prêt à se pendre

Et les princesses dans leurs tours!

Toi qui, te promenant sur les vieux cimetières,

Caresses la pointe des ifs

Et veux bien adoucir d’un rayon de lumière

Les tombes des gens positifs!

Toi qui sais enseigner aux farfadets, aux gnomes,

Aux sylphes, aux lutins fluets,

Et jusqu’à la tribu frigide des fantômes

A danser de bleus menuets!

Toi dont la face un peu sévère est adoucie

D’un halo mauve quand il pleut,

Toi qui verses du lait sur les herbes roussies,

Protectrice des chats galeux!

Toi qui, d’un seul regard, peux engourdir les sèves,

Prêtresse de cultes divers,

Mère des pavots noirs, vends-moi tes plus beaux rêves!

Je les paierai avec des vers.

DXXXI

LE PLAISIR DE VIVRE

Notre existence vaut son prix, mais rien de plus...

Le papillon perd sa splendeur dès qu’il a plu.

DXXXII

AMOUR CONDITIONNEL

Comme elle ouvre son lit, Chloris offre son corps

Entier, lisse, nerveux, rose et tendre, à qui l’ose

Prendre et congédiera, pour peu qu’il s’ankylose,

Damon, solide amant qu’elle chérit encor.

DXXXIII

GRAND AGE

Quand la mouche est sordide, elle vit très longtemps...

Je ne m’étonne point que vous ayez cent ans.

DXXXIV

SPLEEN

Tristesse qui se creuse

Sous soi, mélancolie affreuse,

Sans forme, sans figure,

Mais présente;

Tristesse harcelante

Qui s’impose, qui dure,

Qui, chaque jour, nous semble rajeunie;

Pour mieux nous donner à souffrir,

Elle se sert d’un souvenir,

D’un regret, d’un espoir, d’un rêve à l’agonie;

Elle retire, brin par brin,

Les fils tordus de notre vie

Et nous les montre: tel chagrin,

Tel mouvement d’envie,

Telle déception cruelle,

Tel plaisir avorté,

Tel mauvais songe et telle

Petite lâcheté.

--Que faire avant demain, sinon devenir fou

Et sauter à pieds joints dans le trou?

DXXXV

PASSANTE

Passez, de votre pas gracieux et futile!

Chacun vous suit: l’agent des mœurs, le professeur,

Le lycéen, le caporal, le vieux chasseur

De jupons frémissants et le mime Bathylle.

DXXXVI

FLEURS PERDUES

Oh! par un jour si triste où les prés desséchés

Jaunissent, bien qu’au ciel le soleil soit caché,

Que ne puis-je revoir la claire et folle pluie

Qui tombait lentement des branches du pêcher!

DXXXVII

PROMESSE

Quand tu sauras pleurer, t’indigner et sourire,

Quand tu sauras chanter sur des rythmes divers

Et faire vibrer les sept cordes de ta lyre,

Alors tu connaîtras le secret des beaux vers.

DXXXVIII

FLEUR MÉLODIEUSE

Le bord du ciel mauve s’irise,

L’ombre est moins dense,

Plus de brise;

Dans l’air immobile, un courli

Lance,

Comme on lance une flèche, son cri.

Je l’écoute,

Rêvant de mon amour... et voici

Les rayons de la lune au teint clair;

Ils ajoutent,

Dirait-on, du mystère

A cette douce nuit...

Mon rêve danse,

Mon rêve se divise

Comme un essaim, mon rêve fuit.

--Et, maintenant, sur l’onde grise

Du petit lac, un lotus luit

Sous la lune qui se balance,

Et je crois que le lotus chante

Un chant d’ivoire au milieu du silence.

DXXXIX

TREIZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ici dort Brighella, fin buveur de faro,

Voleur de grands chemins que l’on aurait dû pendre.

Il fut, l’heureux rival de notre ami Pierrot

Et pour lui Colombine eut des soucis fort tendres.

Il trahit, déroba, tricha, fit pis encor,

Mais, depuis avant-hier, il est tout à fait mort.

DXL

QUATORZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Lucinde eut des amants (et de plus d’une sorte).

Cela n’empêche pas que Lucinde est bien morte.

DXLI

CRIME PRÉMÉDITÉ

Jour d’hiver.--Le chasseur va querir sa victime;

Il voit un loriot sur l’arbre noir et nu;

Sa flèche part, l’oiseau culbute de la cime;

L’arbre est plus noir encor; le loriot n’est plus.

DXLII

LA VOIE HÉROÏQUE

Le chemin contourné que l’on m’a dit de prendre

Est, paraît-il, le seul qui mène à votre cœur.

Je le suis, le sourire aux lèvres, mais j’ai peur

De m’égarer, un soir de brume, en ses méandres...

Et, cependant, je le suivrai, s’il me conduit,

Avant qu’il soit trop tard, dans votre lit, la nuit.

DXLIII

HEURE MATINALE

Grise, avec des reflets d’étain,

Une vapeur couvre les prés.

Le bleu du ciel paraît plus près,

Le vert de l’herbe moins certain.

DXLIV

DÉLECTATION

Je vais rêver au suc des pêches, sans bouger,

Couché sous un des lourds pêchers de mon verger.

DXLV

NOSTALGIE

Je songe à la rive déserte,

Aux cris perdus dans la nuit verte,

Au sol brûlant

Dont la splendeur effarait l’œil,

A ce rustique seuil

Branlant

De ma cabane,

A l’aigle qui tournoie au-dessus de la brousse,

Aux vipères de l’herbe rousse,

Aux arbres bleus pleins d’oiseaux en chicane,

Aux négresses qui se promènent les seins nus,

Portant sur leurs cheveux crépus des vanneries,

A la batellerie

Des pirogues, à certains astres inconnus,

A certains fruits parfumés,

Aux grands feux de branches sèches que j’allumais...

--Indicible magie

D’un souvenir pareil!

O nostalgie

De l’ombre chaude et du soleil!

DXLVI

LETTRE TENDRE

Vous êtes loin, pourtant votre absence me semble

Heureuse. Voyagez, l’été va vous brunir,

Puis vous me reviendrez; nous pillerons ensemble

Un trésor débordant de riches souvenirs.

DXLVII

CHANSON

Fantasques: Petits poèmes de propos divers · 第 6 / 7 段