Ecoutons les heures s’enfuir,
Considérons la belle estampe
Où sont gravés nos souvenirs,
Imaginons des choses folles,
Sans suite et sans utilité...
L’été convient à ces paroles
Qui conviennent aux soirs d’été.
--Ma fantaisie est diaphane,
Nul chagrin n’ose la ternir,
Pourtant notre bonne Sœur Anne
S’obstine à ne rien voir venir;
Le crépuscule subtilise
Cendrillon qui tient son fuseau...
Un oiseau passe avec la brise
Et la brise emporte l’oiseau.
--La Dormeuse a su me séduire
Qui reposait au fond du Bois;
En rêvant, elle eut un sourire
Comme pour l’amant d’autrefois;
Des affinités électives
M’ont fait parler à cœur ouvert...
Dans l’arbre vert jasent des grives,
Douze grives dans l’arbre vert.
--Docte astrologue, son Altesse
Prospero regarde le ciel
Et confond sans délicatesse
Caliban avec Ariel;
Le Prince Charmant se pavane
Comme s’il était déjà roi...
Près de toi, une fleur se fane,
Une fleur moins belle que toi,
--Alexandre V d’Utopie
Epouse Elvire de Thulé,
Dans le parc humide, une pie
Se joint aux chants du jubilé
Car la hideuse reine-mère
Vient d’avoir quatre-vingt-dix-ans
Et, les courtisans sachant plaire,
On imite les courtisans.
--Gulliver, entravé de chaînes,
Epouvante encor Lilliput;
Les tourterelles du grand chêne
Vocalisent vers le contre-ut,
Et, dans le jardin d’Isabelle
Dont nous encensent les jasmins,
La main de cette tendre belle
Tendrement se noue à mes mains.
--Arlequin baise Colombine,
Pierrot capture un oiseau d’or;
L’étang de saphir où s’incline
La sylphide frissonne encor...
O toi qu’un son de flûte enchante
Et qu’un rêve toujours conduit,
Vois, la nuit pleure, et chaque plante
Retient un des pleurs de la nuit!
--Ispahan a toutes ses roses,
Samos est parfumé de thym,
Les fleurs de Cadix sont écloses
Et Florence embaume au matin,
Tandis que, sur la rouge terre
De Sicile où les fruits sont mûrs,
Les murs ont appelé le lierre
Et le lierre a couvert les murs.
--Tu m’avais dit qu’aux heures grises
Tu me joindrais sur le gazon;
Pour toi, j’abandonnai Denise,
Estelle, Armande et Louison,
Et, bien que j’eusse laissé veuve
Agnès qui, jadis, me dupa,
Je ne vis pas sur l’herbe neuve
La trace neuve de tes pas.
--Que veux-tu que je dise encore?
Le roi de Chypre te plaît-il?
La bayadère de Mysore
A-t-elle un art assez subtil?
Veux-tu que, chaussé de babouches
Et tenant en main son carquois,
Un dieu chinois baise ta bouche,
Ta bouche au sourire chinois?
--Veux-tu des opales, des perles,
Tous les trésors du Grand-Mogol?
Veux-tu le ramage des merles
Ou les hymnes du rossignol?
Veux-tu des vers ou de la prose?
Dis-moi, chère ce que tu veux...
Au coin de ta lèvre, une rose,
Ou des roses dans tes cheveux?
--Mais non! tu n’écoutes qu’à peine
Ce bavardage superflu:
Rêves perdus, paroles vaines!
Mes vers fantasques t’ont déplu,
Car, dans ce mauve crépuscule
Qui sied bien au ton de ta chair,
Tu remplis d’air de vastes bulles
Et les bulles crèvent en l’air.
CCCXCVIII
PRIVILÈGE
O lune! comprend-il son bonheur, le grand hêtre
Qui dresse sa verdure au sommet du coteau?
Si je renais un jour, c’est lui que je veux être,
Pour te voir, chaque soir, quelques instants plus tôt.
CCCXCIX
PROPOS
Quand le boiteux, le cul-de-jatte
Et le bancal sont réunis, ils se querellent
A propos de la sauterelle
Qui ne sait pas se servir de ses pattes.
CD
SOUVENIRS
Vous me contez d’une voix enrhumée
La splendeur de vos jeunes ans:
Il vous aimait, vous l’aimiez... quel roman!
Souvenirs sans flamme! fumées!
CDI
INVITATION
L’heure sonne; voici votre écharpe amarante,
Vos chaussons noirs, vos voiles fous,
(Si blancs!) enfin voici votre collier de trente
Perles fausses... Danserez-vous?
CDII
CONCILIABULE
Ces grands pins murmurants qui dominent la plage
Parlent-ils d’embellie ou d’un prochain orage?
CDIII
JADIS
Te souviens-tu, Calliste,
De l’arbre sous lequel nous nous dîmes adieu?
Il était blanc de fleurs contre un horizon bleu.
Les fleurs sont mortes, mais le lourd chagrin persiste.
CDIV
EMPREINTE PROFESSIONNELLE
Tu ne sortiras plus du rigoureux dédale
Où t’enferment les mots! Sont-ils d’un si grand prix?
Humble valet de la grammaire, ton esprit
Même en amour a des raisons grammaticales.
Maintenant je comprends pourquoi ta femme a dit
Qu’elle s’ennuyait moins à tes cours qu’en ton lit.
CDV
TROPIQUES
Au lieu de t’essuyer le front, regarde, vois
Dans ces gorges, sous les rides horizontales
Des fougères,
Les lianes perpendiculaires, légères
En leur décor et lourdes par leur poids,
Tombant des branches qui s’affalent
Sur une eau jaune, furibonde,
Qui rejaillit et plonge
Bas,
Puis tourbillonne, se divise, gronde,
Et ronge
Le roc droit,
Tout droit, tout nu, qui monte vers
Ce bouquet de bananiers verts
Piquant leurs beaux boutons de feu
Comme des pointes de flèches,
Contre ce toit trop bleu,
Trop dur, ou ce toit gris, cotonneux et mouillé,
Ou cette voûte trop peu céleste et trop sèche,
Aux tons souillés.
CDVI
INSPIRATION
De sa chambre, Musset regarde dans la nuit,
«Sur le clocher jauni», la lune au teint malade
Et, devant ce tableau familier, il se dit
Que cela pourrait faire un sujet de ballade.
CDVII
CONSEIL
Lorsque tu veux juger, ne lève pas les yeux,
Baisse-les.--Une tour se mesure à son ombre
Plate et plaquée au sol, un prince, par le nombre
De ses bas envieux.
CDVIII
RAFFINEMENT
Madame, depuis votre arrivée à Paris,
Je note un changement dans vos goûts littéraires,
Car vous balbutiez des vers de Baudelaire
Et citez moins souvent «ce charmant Soulary».
CDIX
PRÉCAUTION
Si tu veux la garder aimante et tendre, parque
La femme que, jadis, tu retiras du bouge,
Et fais, de temps en temps, reparaître la marque
(Un soufflet suffira) du fer rouge.
CDX
FIGURE DE ROMAN
Corps de couleuvre, face pâle,
Grands yeux d’eau verte au regard froid,
Vous ressemblez à la «femme fatale»
Qui florissait sous Napoléon III.
CDXI
LA SEULE INJURE
Marchez-lui sur le pied, frappez-le par traîtrise,
Dites même qu’il triche au jeu, honteusement,
Mais ne doutez jamais de sa belle maîtrise
D’amant!
CDXII
CONSEIL TENDRE
Ne retiens pas les ombres noires,
Ma belle enfant:
Il faut alléger ta mémoire.
Je te défends
Les tristes songes
Où, certains soirs, tu plonges
A cœur perdu,
Ces songes dont tu ne sors plus!
Pense à l’instant présent, pense à l’aube prochaine;
Qu’importe le crépuscule d’hier!
Pense à l’aube sur la mer,
A cette aube qui ramène
La joie au cœur;
Ecarte le souvenir obsesseur,
Et si tu retrouves des traces
D’anciennes larmes, efface!
Souris, mais sans mentir, parle sans biaiser,
Que ton âme soit transparente...
Lève enfin ta face charmante
Pour me rendre ce baiser.
CDXIII
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
Ecrivez une épigramme
Mauvaise, mais ne froissez
Ni les roses, ni les femmes.
2
C’est un acte malfaisant
Que de railler la pervenche
Par un mot, fût-il plaisant.
3
Respectez une grenouille
Sage.--Devant l’escargot
Réfléchi, je m’agenouille.
4
Il n’est pas de fleur vulgaire.
Si l’on sait la regarder,
La plus simple a de quoi plaire.
5
On trouve un rêve partout:
Sous le ventre des limaces
Et dans le sein vert des choux.
CDXIV
EXPRESSION JUSTE
Un juste sobriquet accuse la nature.
Vous agréez, dit-on, (même hors de saison),
L’hommage de chacun.--Serait-ce la raison
Pour laquelle on vous surnomme: «Vaine pâture»?
CDXV
INCERTITUDE
De ce vase couleur de cire,
Jaillit un lys au pistil frêle.
Une abeille veut le séduire,
Mais... saura-t-elle?
CDXVI
GRACE PARFAITE
Vos légères façons d’aimer, légère amante,
Vos si légers discours, votre légère mort,
(Vous avez su mourir comme une autre plaisante),
Tout cela m’a formé le plus lourd des trésors.
CDXVII
PROJETS
Tourbillons de souvenirs sans suite,
Poèmes de propos divers, (sans dédicaces),
Couleurs, sons et parfums qui passent
Vite:
Echos d’arpèges d’une harpe,
Brusque image d’un saut de carpe,
Tragédie, en mon jardin,
D’une rose qui succombe
En s’effeuillant soudain,
Son perlé d’une goutte qui tombe
Et tinte,
Dans la douve aux mille teintes;
Spectacles d’une seule minute:
Chute
D’un rayon d’or au milieu de ma table,
Course très délectable,
Devant les cyprès de la route,
D’une libellule qui fuse...
Des riens!... sans doute,
Mais qu’importe, s’ils vous amusent!
CDXVIII
DANS LA RUE
Ce gamin du ruisseau semble heureux: les pieds nus,
Il patauge sous l’œil d’un réverbère et joue
Et sourit au profil de la lune, apparu
Dans le miroir terni d’une flaque de boue.
CDXIX
MUSE
Fermière qui passez, les bras chargés de fruits,
Votre aspect donnerait au poète sénile,
Avec le plaisir du déduit,
Le plan tout dessiné de nouvelles idylles.
CDXX
ABSENCE
Les étoiles, pour l’honorer, chantaient en chœur,
La lune rougissait en lui faisant hommage,
Mais le Prince rêvait de quelque autre visage
Et n’écoutait que le seul rythme de son cœur.
CDXXI
APPRÉCIATION
Dans la tranchée.--Il fait beau, l’oiseau chante,
La brise apporte un souvenir de fleurs.
Dupont me dit que la guerre est charmante...
Un sifflement, un éclat.--Dupont meurt.
CDXXII
RETENUE
Gardez-vous d’exprimer fortement votre haine
Envers ce rat puant et couvert de poils roux,
Quand un vase chinois de fine porcelaine
Se trouve sur la table entre le rat et vous.
CDXXIII
LETTRE
Ton silence est bien long!--Dis-moi quelles merveilles
Tu veux écrire: un drame en cinq actes? des vers?
Quel rêve te séduit, aujourd’hui, toi qui veilles
Et t’éblouis des pas de Phœbé sur la mer?
CDXXIV
LA CHINE TELLE QU’ELLE EST
La Chine est un pays où jamais on ne mange
Que des choses étranges;
Les œufs n’y sont bons que pourris;
L’Européen mal élevé y dépérit,
Car les bâtonnets à la mode
Restent longtemps d’un emploi peu commode
Et ne valent pas nos fourchettes;
Les somptueux temples chinois
Sont ornés de clochettes
Qui tintent maigrement et toutes à la fois;
En Chine, chaque soir, on torture
Quelqu’un et l’on répand ainsi beaucoup de sang,
Ce qui procure
Des spectacles intéressants;
La chinoise a des pieds tordus et minuscules,
Mais qui se dissimulent
Dans de jolis souliers de soie;
Le chinois ne parle pas, il aboie,
Il s’éclaire avec des lanternes;
Les hôtels de Péking sont des hôtels modernes.
CDXXV
THISBÉ AU LIT
La malade éternue et demande un mouchoir;
L’Abbé le lui apporte avec un pot de rouge,
Des épingles, la houppe à poudre, le miroir...
Tandis que le plumet caudal du roquet bouge.
A l’aide de ce bout d’aérien linon,
Thisbé panse le bord gonflé de sa narine,
Puis, durant qu’on répète un mot de Voisenon,
Elle s’amuse à peler une mandarine...
Et les draps blancs du lit semblent plus blancs encor
Sous la grasse couleur des épluchures d’or.
CDXXVI
COMPENSATIONS
Tes gestes ont toujours je ne sais quoi de dur,
Ta voix a des accents qui giflent et qui cinglent,
Tu te sers de tes mots comme on fait d’une épingle,
Mais ton regard si bleu ne cesse d’être pur.
En contemplant ces yeux d’un azur si céleste,
Je tâche d’oublier tes gestes, et le reste.
CDXXVII
MASQUE
A cinquante ans, par son allure cavalière,
Elle peut faire illusion (avec beaucoup
De fard) en cachant sous des perles les salières
De ce cou décharné qui fut un si beau cou.
CDXXVIII
COÏNCIDENCES
Les duvets pensent à danser, la brise pense
A murmurer d’abord, puis à s’évanouir,
L’homme pense à parler, à danser, à mourir,
Et le vent meurt souvent à l’heure où l’homme danse.
CDXXIX
FIN D’ÉPÎTRE
... Enfin, très cher ami, pour que ma longue lettre
S’achève par un vers honorable à citer,
Je signerai ceci du mieux que va permettre
«Une plume de fer qui n’est pas sans beauté».
CDXXX
ÉTRENNES UTILES
Je t’offre, ami, ce poignard d’acier clair
Et ces lourds fruits d’automne;
Je t’offre cette couronne
Forgée en fer;
Je t’offre un oiseau d’or dont les reflets sont verts,
Et ce coffret, tout grand ouvert,
Qui montre son trésor;
Je t’offre ce bateau qui rentre dans le port,
Chargé d’épices rares;
Je t’offre ces bijoux barbares
Et ces cruches de vin;
Je t’offre des objets que l’on voit, que l’on touche...
Prends cette femme, enfin,
Dont la bouche
Saura charmer tes nuits
Et promet les plus folles fêtes...
--Tu refuses mes dons en détournant la tête:
Un mauvais rêve a pour toi plus de prix,
Car tu ne peux te reposer
Que dans l’imaginaire ou dans le supposé.
CDXXXI
RENAISSANCE
Ce vieux songe ne vaut
Certes pas un écu; je souffle sur le songe...
La flamme se rabat, se recourbe, s’allonge
Et me brûle d’un feu nouveau.
CDXXXII
IMMORTALITÉS
Chérissez la nymphe qui sort
En chantant du rocher, le satyre au poil d’or,
Le centaure et la néréide:
Ceux-là sont immortels! ceux-là n’ont point de rides!
CDXXXIII
RESSEMBLANCE
A cause de vos yeux d’expression si dure,
Si cruelle, toujours, je comprends que l’on voie
En vous un épervier, un bel oiseau de proie
Qui trouve son plaisir dans le sang et l’ordure.
CDXXXIV
L’INCONSTANTE
La brise m’inquiète; un souffle passager
Me fait grand peur: Florise est d’un poids si léger!
CDXXXV
BONNE ÉLÈVE
Vous apprenez par cœur ce que l’on vient de dire,
Puis vous le répétez, en l’ornant d’un sourire.
CDXXXVI
ANALOGIE
Prenez garde! il n’a pas fini de radoter
Au hasard!--Les vieux pins poussent de tous côtés.
CDXXXVII
ANALOGIE
Vois le bateau perdu dansant sur la mer blême,
Au clair de lune.--Ton esprit danse de même.
CDXXXVIII
PARFUM FANTÔME
Parfum fuyant, parfum qui rôdes!
Souvenir d’une nuit
Prise en fraude
Au bonheur d’autrui!
Je te poursuis,
Par les sentiers d’un beau printemps, mais tu t’évades,
Tu me fuis,
Jusqu’au fond du verger rose et vert,
Parmi la mascarade
Des arbres joyeux, couverts
De fleurs, de clair soleil,
De brises et d’abeilles
Bourdonnantes,
Et tu me fuis tandis que les cigales chantent!
--Parfum poignant de mon amour! odeur prenante
D’un corps chéri! je te poursuis dans la lumière,
Dans l’ombre fraîche, ici, là-bas, plus près,
Plus loin, jusqu’au bout de la terre,
Et je te trouve, enfin, sous les cyprès
Déplorables du cimetière.
CDXXXIX
TRACES PERDUES
Certes, rien n’a changé, son parfum ni ses teintes.
Tout proche, un oiseau chante encor à plein gosier,
Mais, dans le sable, où donc trouverai-je l’empreinte
De celle qui, jadis, a planté ce rosier?
CDXL
RÊVE DOUBLE
Je vis en rêve un pot de bière, trois pygmées,
Un chat galeux, un profil juif, un vieux miroir,
Et tout cela se confondait dans la fumée
Qui s’élevait obscurément d’un fourneau noir.
En même temps, je vis en rêve une aubépine,
Une cascade, une cigogne, un bol de thé...
Et tout cela se découpait de façon fine
Sur le lavis bleu turquoise d’un ciel d’été.
Mais, plus le souvenir du rêve se prolonge,
Moins son délice enchevêtré se désunit,
Et je ne sais plus qui m’a jeté dans ce songe:
Mon cher Hoffmann ou bien mon cher Toyokouni.
CDXLI
TOMBE FERMÉE
Aux morts recommençant à vivre, je crois peu;
Une âme dissipée est à jamais perdue.
Pourrait-on réunir de l’onde répandue?
Rappelle-t-on la fumée à son feu?
CDXLII
ESTAMPE JAPONAISE
... J’en ignore l’auteur.--Au bord d’un champ d’avoine,
Un merle picorant de son bec jaune et long,
Et, tout contre la lune basse, une pivoine
Qui penche sous le poids pelucheux d’un frelon.
CDXLIII
RETOUR
Je m’en veux d’avoir cru que j’arrivais trop tard:
Voici les mêmes yeux au singulier regard,
Des gestes que je reconnais, ces mêmes lèvres
Que je baisais si tendrement à mon départ.
CDXLIV
RUPTURE
Je prends congé de vous, sur ces mots, dame blonde
Aux yeux verts, qui m’avez mené
Baller près de vous, dans les rondes
Où dansent les damnés.
J’y fréquentai quelques sorcières
De sifflants serpenteaux coiffées,
Des satyres, des douairières
Et de méchantes fées.
Chaque soir, je pensais descendre,
Pour tout de bon, jusqu’à ces lieux inférieurs,
Tapissés de braise et de cendre,
Dont est fameuse la chaleur.
Comme sous les feux verts que vos prunelles dardent,
En ce torride four,
On se sent essoufflé, mal à l’aise, et l’on arde
Pour d’innombrables jours;
Mais, si puissamment que mon âme
A votre corps pût sembler asservie,
Je prends congé de vous par ce salut, Madame,
Et retourne auprès de Sylvie.
CDXLV
NOTE D’UN NATURALISTE
Jamais un rossignol pour chanter ne se pose
Sur un pêcher trop vieux, sur un cerisier mort,
Ni sur la branche d’un rosier privé de roses:
Pour bien chanter, il faut qu’il puisse aimer encor.
CDXLVI
A LA HUSSARDE
J’enlève mon chapeau, j’entre, je dis bonjour,
Je vous baise les doigts, mon regard vous décoche
Un trait brûlant, enfin, je vous parle d’amour.
Si vous ne cédez pas, votre cœur est de roche.
CDXLVII
AUBE TRISTE
Le ciel s’est recouvert d’une espèce de fard
Que le soleil traverse mal, un jour blafard
Rend plus sinistre encor le village en ruines,
Et les soldats, dans la tranchée, ont le cafard.
CDXLVIII
PASSAGE
La nuit; fenêtre lumineuse; une ombre passe
Et disparaît, laissant en mon esprit la trace
Que laisse un souvenir adoré; mais pourquoi
Cette vivacité nouvelle en votre grâce?
CDXLIX
SECRET
Mon cœur limpide n’est pourtant pas un miroir,
Comme l’eau qui dort sous la lune;
Malgré tous mes efforts, je ne saurais y voir
La cause de mon infortune.
CDL
PORTRAIT
Chaste, je le veux bien, chaste sans élégance;
Candide comme peut l’être un pot de faïence;
Droite comme un lys droit mais artificiel;
Aimable, rarement, et toujours sans nuances.
CDLI
LETTRE ÉCRITE EN ITALIEN
«Quand les étoiles auront lui,
Sur le bord du ciel mauve,
Quand le Docteur sera rentré chez lui,
Quand les chattes iront gémir dans la mansarde
Avec leurs matous fauves,
Descendez au jardin, Cydalise, il me tarde
D’entendre votre voix
Murmurer: «Me voici, cher amour, aimez-moi!»
Pour nous, le rossignol jettera dans la brise
Sa plus savante vocalise
Et Phébé, blanche comme un drap,
Nous sourira,
Malgré sa joue enflée,
Et la cascade, désolée,
Rira de joie en vous voyant,
Le cœur battant, les yeux brillants,
Et la nuit sera plus douce encore, et les fleurs
Embaumeront.--D’ailleurs
J’irai, si vous manquez au rendez-vous, me pendre.
Je suis votre esclave: Léandre.»
CDLII
JEUX
Sanglotant et riant, tour à tour, votre voix
Semble un jet d’eau léger balancé dans la brise;
Voix évasive, voix d’onde qu’un souffle brise,
Qui pleure pour un autre et se moque de moi.
CDLIII
DÉLIVRANCE
Je connais trop ses yeux si tranquilles, ses lèvres
Précises, son esprit qui, toujours, reste sourd
A mes cris.--Donnez-moi le poison noir qui sèvre
De son corps, de l’amour.
CDLIV
EXOTISME
Vous nous avez donné, de l’Inde et de la Chine,
De charmants petits paysages aux tons doux,
Faits d’un pinceau trempé dans de la vaseline.
Ils sont mignons, mais ils n’évoquent rien du tout.
CDLV
REPOS
De ses gorges aux rocs aigus, le fleuve sort
Avec un bruit de sistres et de rires,
Puis se détend, s’étire,
Se recueille et s’endort.
CDLVI
OCCUPATIONS
Les cartes, (très avant dans la nuit), les catins,
Le billard, le tabac, les plaisirs de la table,
Puis les plaisirs du lit... Souvenirs délectables!
_Homo sum et nihil_... (pour le dire en latin).
CDLVII
RÉPONSE EN FORME DE QUESTION
Dites! comment avez-vous pu vous marier
Avec cet adjudant d’Afrique à l’âme basse,
Qui vous bat, sans jamais que vous demandiez grâce?
--Ne suis-je pas le délassement du guerrier?
CDLVIII
QUELQUES MOMENTS VÉCUS AU LOIN
Délices du voyage!
Longs jours pareils ou différents,
Soleils flagrants,
Beaux paysages
Que l’aube donne et le crépuscule reprend;
Cascade aérienne au coude de la route,
Sentier mince, feutré, couvert d’arbres en voûte
Dont la courbe rappelle une église;
Fleurs simples, fleurs exquises,
Surprise
De les voir tout soudain,
De les sentir comme on ferait en un jardin;
Décors nouveaux, rythmés au pas
Traînant des chevaux lourds et las;
On salue, on regarde, on dit adieu,
Tête tournée,
On ne demandera pas mieux
Jusqu’à la fin de la journée,
Bien que l’on souffre de ces joies...
Et voici l’auberge où des chiens aboient.
CDLIX
HUITIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Rosalinde affectait le glorieux maintien
Qu’une grande beauté, sans l’excuser comporte.
Splendide fleur de chair!... Et pourtant, je crois bien
(Voyez ce monument!) que Rosalinde est morte.
CDLX
NEUVIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Depuis Vendredi soir, Mirabelle repose,
(Sous quatre pieds de terre et dans l’épaisse nuit),
Au fond d’un beau cercueil construit en bois de rose.
En attendant le diable, elle songe au déduit.
CDLXI
DIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ci-gît le trop subtil Mezzetin. Où qu’on aille,
Onques ne verra-t-on drôle pareil. Le sort
Fut complaisant pour ce prince de la Canaille,
Qui, maintenant, est mort, très mort, tout à fait mort.
CDLXII
A UNE DANSEUSE DE CORDE
Madame, laissez-moi vous dire combien j’aime
Votre grâce native et vos gestes adroits
Quand, rougissante un peu, mais sûre de vous-même,
Vous dansez sur la corde, un parasol aux doigts.
Vous semblez un lutin marchant sur des corolles
Et tâchant de ne point leur faire mal; je crois
Que vous êtes un ange, avec une auréole
De format inconnu, faite en papier chinois.
Vous avancez, légère, élégante, divine...
On ne respire plus... les regards anxieux
Vous suivent sur la route effroyablement fine
Que vous avez choisie, et l’on vous boit des yeux.
Ce que j’adore en vous, c’est la désinvolture
Dans le maintien, c’est le dédain de tout péril.
Que vient-on me parler de coureurs d’aventures!
Dites donc à ces gens de marcher sur un fil!
Dites-leur de fouler, s’ils ont tant de courage,
Ce chemin frémissant, ce sentier casse-cou!
Non!... glisser sur les airs demeure l’apanage
Des anges, d’Arachné, des sylphes... et de vous!
CDLXIII
MA FANTAISIE
M’endormirai-je?...
La nuit vibre et s’allège;
Quelque chose respire
Devant moi,
Quelque chose, pour ainsi dire,
Sans poids.
D’où vient cette hantise,
Cette apparence
Souple et grise,
Qui danse,
Sur l’ombre dense,
Suivant de subtiles cadences,
Et glisse sur la pente
Rapide ou lente
Du rêve que la nuit prépare?...
La voici qui s’effare
Et va poursuivre un souvenir,
Tourbillon passager, brise jamais saisie,
Expression de mon désir,
Fantôme de ma fantaisie.
CDLXIV
TENDRESSES
Le jour baisse suavement, l’instant est jaune.
Tu m’aimes; tu me fais de ta plus douce voix
Des serments et de longs discours auxquels je crois,
Sans ignorer pourtant combien en vaudra l’aune.
CDLXV
TROP EST TROP
Gardez-vous un peu moins et vous resterez pure;
Ainsi vous sauverez cette chère vertu:
On s’obstine à l’assaut d’un seuil trop défendu
Et l’on finit, un soir, par forcer la serrure.
CDLXVI
SATIÉTÉ
J’ai bu du vin trop lourd durant ce long repas;
Je me couche sans bruit, mais aussitôt, le lit
Ondulatoire m’entraîne dans un roulis
Où mon cœur soulevé ne se délecte pas.
CDLXVII
UNE VIE
De l’aube qui point à peine jusqu’à la nuit,
Tendrement elle fleurit, timide et blanche;
On l’admire, on parle d’elle, puis elle penche,
Puis on la voit qui plie et tombe en cendres, puis...
CDLXVIII
NÉCESSITÉS
Il faut une fin aux discours,
De la grâce aux femmes qui succombent,
Un peu de clairvoyance à l’homme sourd,
Une tache sanglante au sein de la colombe.
CDLXIX
ÉCLECTISME
La musique m’enchante, ou sacrée ou profane,
Au théâtre, à l’église, au concert, sur un lac,
Et, quand je viens d’entendre une aria de Bach,
J’aime encor le fracas des orchestres tziganes.
CDLXX
SCÈNE DE MÉNAGE
Pleure, si tu veux,
Mais avec moins d’emphase;
Prends la porte, sans adieux,
Surtout sans phrases!
(Emporte ton parapluie: il pleut.)
Je t’ai trompée avec une dame
Très chaleureuse, mais pourquoi
En faire un drame
De piètre aloi?
C’est tout au plus un intermède,
Crois-moi!
Non, je ne dirai pas que la dame était laide,
Bien que tu m’en pries:
Sa bouche m’a semblé jolie
Et ses jambes m’ont paru souples;
Au lit, nous composions un fort séduisant couple.
Maintenant, va-t’en!
Ta femme de chambre t’attend
A la gare;
Je vais lire des vers en fumant un cigare.
CDLXXI
CHASSE
Je sais par quels moyens subtils nous subjuguons
L’animal qui se traque, ou se force, ou se pêche,
Mais dites-moi comment atteindre ces dragons
Femelles dont chaque regard est une flèche!
CDLXXII
SONGE ABSORBANT
De cet arbre si vert je ne vois que la sève,
Je pense aux profondeurs des ruisseaux où je bois,
Et, dormant, je retiens toujours le même rêve,
Ce rêve au doux parler qui m’entretient de toi.
CDLXXIII
DÉCEPTION
Ils ont connu les fruits couleur d’ambre, les brises
Lourdes de beaux parfums et les libres amours.
Je comprends ce sanglot réprimé quand ils disent:
«C’est donc là mon pays!» le soir de leur retour.
CDLXXIV
PASSAGES
L’astre aux yeux clairs s’éteint comme il venait de naître;
L’orchidée a péri sous un courant d’air froid;
La perle précieuse est morte entre mes doigts;
Mes enfants ont rejoint les mânes des ancêtres.
CDLXXV
INSTANT PROMETTEUR
La lune, à son lever, brille d’un éclat tendre,
Son halo met de la douceur dans le ciel noir;
Cela prédirait-il qu’on viendra me surprendre
Pour jouer à des jeux suivis de nonchaloir?
CDLXXVI
TRADITION
Je trouve à des plaisirs bien modestes leur prix:
J’aime écouter (de loin) le bruit d’une fanfare
Jouant sous les ormeaux d’une ville aux toits gris.
Cela vaut largement des voluptés bizarres.
CDLXXVII
ARBRE