Des vers que, jadis, vous me lûtes,
Dans ce parc aux tons violets
Où s’évapore un air de flûte.
Ces vers formaient une chanson
Dont la grâce, tant soit peu vieille,
Tenait sa gaîté du pinson
Et son dard cruel de l’abeille.
Ils chantaient les rêves d’un fou:
Mes soupirs, vos regrets, mes fièvres,
Vos deux bras autour de mon cou
Et ma bouche contre vos lèvres;
Ils célébraient à son éveil
Le terrible amour aux yeux sombres...
Jadis, ils volaient au soleil,
Maintenant, ils volent dans l’ombre.
DXLVIII
MISE AU POINT
Votre talent consiste à dire des fadaises
Sur un ton singulier, parfois même brillant.
On vous juge penseur profond... à Dieu ne plaise!
Mais vous savez très bien réduire en copiant.
DXLIX
RENDEZ-VOUS
Sa démarche toujours me la fait reconnaître
Quand, de loin, je la vois paraître...
C’est elle!... Qui pensiez-vous que ce pût être?
Voici sa face si ravissante et ravie,
Si douce aussi dans la lumière...
«Bonjour! comment vous portez-vous, ma chère
Sylvie?»
DL
PROMENADE NOCTURNE
Promenons-nous, mon cher amour,
Le soir est tendre;
Sortons par la ruelle du faubourg.
La lune, au bord du ciel, a des tons d’ambre
Qui, peut-être, vous plairont.
Sur la route paisible où tombe
L’ombre,
On entend, tout au loin, des appels de clairon.
Nous parlerons de nos chers souvenirs
Devant les prés couleur de cendre;
Nous saurons même nous comprendre
Sans rien dire...
Puis, comme il sera tard, nous rentrerons en ville
Par la rue Alexandre Dumas, très tranquille
A cette heure. Enfin, quand nous aurons
Dépassé la boutique du charron
Et suivi le mur de l’église
Jusqu’à l’ancien abreuvoir
Qu’elle domine en son manteau de pierre grise
Nous nous dirons à voix basse: au-revoir!...
DLI
PRÉTENTION
De ce rôle de reine au milieu de sa cour
Je ne vois plus que le costume.
Redevenez bourgeoise! Un palais fait de brume
S’évanouit avec le jour.
DLII
PRÉTENTION
Votre pensée agile aux lignes grêles
Fait des écarts en bondissant: je crois
Qu’elle voudrait passer pour sauterelle,
Mais celle-ci saute-t-elle pas droit?
DLIII
PRÉTENTION
J’ai mangé tout le jour des fruits délicieux
Qui caressent la langue.
Je voudrais maintenant manger la lune: aux cieux
Elle apparaît comme une rouge et mûre mangue.
DLIV
ALPINISME
J’aime grimper aux flancs des montagnes, pourvu
Qu’elles ferment la vue, et je n’ai nulle envie
D’atteindre les sommets neigeux, libres et nus
D’où l’on peut distinguer l’horizon de sa vie.
DLV
ÉTÉ
Le ciel brûle et le sol se couvre d’un manteau
De poussière trop blanche où le soleil assène
Ses lourds rayons ainsi que des coups de marteau.
Les pruniers, au tournant du chemin, me font peine.
DLVI
PRIÈRE
N’obéis pas, ô rêve! à ma voix qui t’appelle!
Reste pelotonné dans le sein de la nuit!
Ne viens pas me montrer le visage de celle
Qui me fascinerait avec un air d’ennui!
DLVII
L’HOMME QUI DANSE
Il danse
Agréablement,
Avec légèreté, comme il ment;
Son élégance
Est certaine, son charme aussi,
(Son charme est pire!)
Des mots précis
Définiraient ce qu’il veut dire
Mieux que des pirouettes et des sauts,
Mais la parole, à ce qu’il semble, est pour les sots.
--Il préfère danser en petit comité,
Tromper la vie et l’éviter,
Se gausser d’elle, la rejoindre
Et ne pas voir la vérité
Fraîche qui pourrait poindre,
Effrayante de nudité.
--Dansez donc, faites vos pirouettes adroites,
Mais n’oubliez pas qu’il vous reste
A combler une boîte
Où vous devrez dormir sans mensonges ni gestes.
DLVIII
FERVEUR
Nous n’avons parlé ni du clair de lune, ni
Des rougeurs du couchant... Nous nous regardons vivre.
Tu verras dans mes yeux un amour infini,
Je lirai dans les tiens comme on lit dans un livre.
Nous nous taisons; beauté de l’instant, rythme sourd
De nos deux respirations... Mais l’heure court
A petits pas pressés sous la lourde pendule.
O Cydalise! il faut nous séparer! adieu...
Je veux dire: à demain.--Qu’il me fut doux, ce lieu
D’où tu sors comme s’y glisse le crépuscule!
DLIX
NOCTURNE
Le nuage s’écarte, un pan de ciel se montre,
Tout noir, encadré d’ambre; un astre clair y luit,
Solitaire et perdu, qui semble collé contre
L’ombre dont la paroi fait le fond de la nuit.
Cet agréable arrangement est fort propice
A de voluptueux et tendres exercices.
DLX
QUINZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Gilles serait donc mort et dormirait ici?
Gilles, ce Prince Charmant de la fantaisie,
Ce roi de la frivolité, roi sans souci
Mais très bon roi pour ses sujets en poésie,
Et dont le sceptre était un lys?... Ah! coups du sort!
Maintenant, il est mort, très mort, tout à fait mort.
DLXI
DERNIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE
Dis! te rappelles-tu les seins de Francisquine,
Passant qui viens fouler l’herbe de la colline
Où tant de morts, côte à côte, sont allongés?
Te les rappelles-tu, ces seins? as-tu songé
Aux baisers qui leur furent donnés, aux caresses
Qui les frôlèrent, à leur éclat, leur souplesse
Et leur altière fermeté?--Sache-le bien,
Ces seins voluptueux et blancs ne sont plus rien
Qu’un petit tas de cendre en un cachot sans porte...
Car Francisquine est morte.
DLXII
DANS LA TRANCHÉE
Il pleut, il pleut, bergère,
Des gouttes d’eau quelque peu dures,
Et le lourd fracas du tonnerre
N’est pas précisément un murmure...
Il faut s’y faire;
On s’y fera: n’y pensons plus!
Demain, nous dirons: il a plu
Dans la tranchée
Boueuse encore et que le vent
A mal séchée,
Mais nous sommes toujours vivants,
(Jusques à quand?)
Sourions donc, prenons la vie
Comme elle vient
Et prenons de même la mort.
D’ailleurs, il ne nous manque rien,
Pour adoucir les rigueurs du sort,
En ce boyau de terre,
Que la bergère
Dont j’évoquais l’image tout d’abord.
DLXIII
LIMITE
Puisque vous y tenez, ayez l’âme brisée,
La conscience obtuse et le cœur avili,
Mais ne servez donc pas de publique risée
A cause d’une enfant qui sait se mettre au lit!
DLXIV
DÉTAILS
Vous userez vos yeux, vous gâcherez vos veilles
En examinant à la loupe, (avec quel soin!)
D’évanescents reflets sur une aile d’abeille.
Et chaque instant qui passe est un instant de moins.
DLXV
NUIT BLANCHE
Saurai-je m’endormir enfin, malgré les cris
Du vent dans le jardin plein de branches cassées?
Malgré les festins et le galop des souris?
Malgré le vagabondage de mes pensées?
DLXVI
AMBITION
Tu veux laver la lune et le soleil, tu veux
Boucher les trous que fait une alouette aux cieux
Et repriser les déchirures des nuages...
Ne pourrais-tu, d’abord, te nettoyer les yeux?
DLXVII
RETOUR PRÉCIPITÉ
Je rêvais, j’étais sur une autre terre,
Dans une prairie, au bord frais d’un bois,
Quand je vis soudain ma fleur familière
Et je fus de nouveau chez moi.
DLXVIII
BRUIT IMPRÉVU
Sous la brise, l’étang des nénuphars se ride,
Un flamboyant se défleurit
Et la cascade agite un long voile liquide...
Quel est donc cet oiseau qui rit?
DLXIX
LA DOUCE HALTE
Avant de vous connaître, Sylvie,
Les yeux clos, je tâchais de prévoir
De beaux spectacles pour ma vie.
Je rêvais ainsi, chaque soir.
Je galopais au pied de la Grande Muraille,
Et beaucoup plus loin,
Je me mêlais à des batailles
Héroïques, j’avais besoin
Du bruit
Des flots ou du silence atroce de la nuit,
Ou de la voix
Voluptueuse et littéraire des sirènes,
Ou d’un aboi
D’hyène,
Dans des ruines de palais...
Mais j’ai quitté ces lieux exotiques, ces grèves,
Et ces déserts dorés où m’emmenaient mes rêves,
Car, aujourd’hui, je ne me plais
Qu’au seul bonheur où me convie
Votre bouche humide, Sylvie.
DLXX
LES AMOURS DE THISBÉ
Dans le sentier du parc mauve, des ombres passent,
Par couples et sous la lune, comme il convient.
Derrière la verdure, on entend des voix basses
User de beaux serments qui n’engagent à rien.
L’abbé Ponce Poupette a poudré sa perruque
De frais, ce qui lui donne un air des plus galants;
Il arrête Thisbé pour lui baiser la nuque
Et soupire; tous deux repartent à pas lents.
Et, sous l’œil de Phœbé, le parc mauve protège
Ces pauvres cœurs humains qui se prennent au piège.
DLXXI
AVERTISSEMENT
Vous piaffez, frappant du pied comme un cheval,
Vous secouez la tête et refusez d’entendre,
Vous insistez.--Je cède. Allez donc à ce bal
D’où vous rentrerez tard, courbatue et très tendre.
Mais, chère, dès maintenant je vous avertis
Que je compte dormir, cette nuit, dans mon lit.
DLXXII
COMPENSATION
On a certes raison de dire
Que le bon, chez la femme, est mille fois meilleur
Que chez l’homme, par l’âme et l’esprit et le cœur,
Mais le mauvais est dix mille fois pire.
DLXXIII
LE BEAU JOUR
Je ne serai plus seul sur la grand’route dure!
Je marche vers mon but en chantant. C’est donc vrai?
Lève encore une fois vers mes yeux ta figure...
Non! je ne croyais pas que ce moment viendrait!
DLXXIV
CROQUIS DE LUNE
Du sommet de ma tour de veille, tout en haut,
Vous pourrez admirer la lune, son halo,
Ses grimaces d’amour et de mélancolie
Et, plus bas, son reflet ironique dans l’eau.
DLXXV
COULISSES DE CIRQUE
On répète... Bruits de cymbales, de triangles,
Instruments lumineux jouant parfois ensemble;
Défroque de clown près d’un habit noir,
Cerceaux roses qui sont, chaque soir,
D’un si magique effet,
Plats brillants que l’on fait
Tourner en équilibre au bout d’un bâton mince,
Autres plats, un peu ternis,
Qui ne servent que pour la tournée en province,
Lanternes, gobelets, fusils de bois, flamberges,
Croupes de chevaux endormis...
Je caresse, en passant, le chat de la concierge
Et dis bonjour au vieux trapéziste intrépide,
Aux Japonais qui se mettront en pyramide,
Vêtus de beaux costumes verts...
Mais, où que j’aille
Le long de ces charmants chemins couverts
Où flottent des drapeaux de satin,
Je retrouve toujours la même odeur de paille,
Et la même odeur de crottin.
DLXXVI
SPLEEN
Que la terre poudroie et brûle ou qu’il ait plu,
Que les prés soient couverts de soleil ou de givre,
Je détourne les yeux: j’ai le dépit de vivre,
Comme un enfant que son jouet n’amuse plus.
DLXXVII
VIEILLE DAME
Avec sa robe noire et luisante, son sac
Tenu de près, son chapelet et cette mine
De belette triste ou de fouine,
On dirait qu’elle sort d’un roman de Balzac.
DLXXVIII
VAINE POURSUITE
Il est plus d’un gibier: délaisse la Licorne!
Soumets d’autres aventures à ton esprit.
La route que tu veux suivre n’a qu’une borne:
Cette pierre levée où ton nom est inscrit.
DLXXIX
INTRIGUE AMOUREUSE
Octave s’est épris d’Isabelle; indiscret,
Il le répète à tous les échos du village.
Scaramouche a surpris au vol ce beau secret
Et double son essor par de longs bavardages.
Isabelle l’a su; Octave lui plairait
S’il ne disait sa flamme à la brise qui passe...
Un rendez-vous est pris: Octave se tient prêt;
Il arpente de long en large la terrasse...
Isabelle viendra vers minuit.--L’air est pur,
Une haleine très douce évente les ramures,
La lune glisse des reflets contre ce mur
D’où monte le parfum juteux des pêches mûres.
--Octave attend, s’impatiente, hésite encor...
Derrière sa courtine, Isabelle s’endort.
DLXXX
DÉFAILLANCES
Aux heures de sommeil, le tigre s’humanise...
Les dieux eux-mêmes font, quelquefois, des sottises.
DLXXXI
AMOUR TRAGIQUE
Toi, tu dis que tu m’aimes,
Quoi que je puisse faire, quand même.
Tu le proclames
A tout venant, devant chacun tu le répètes.
Tu parles de ton cœur, de ton âme,
En te prenant la tête
D’un air douloureux,
Avec une certaine arrogance...
(On en pense,
D’ailleurs, ce que l’on veut.)
Tu fais un discours sur mon inconstance
Que rien ne prouve.
Tu dis que ton amour est celui de la louve,
Mais tu l’exprimes par des plaintes.
Tu dramatises nos étreintes,
Tu mêles le miel et l’absinthe.
Moi, je voudrais garder un cœur allègre,
Quand tu laisses tomber dans la crème
Une ou deux gouttes de vinaigre,
Car, malgré ton amour, je t’aime.
DLXXXII
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
M’offrir des oignons devant
Ce rouge bosquet de roses...
Oh! quel geste inconvenant!
2
Tes mots d’esprit durent-ils
Plus longtemps que la rosée,
Tout en étant moins subtils?
3
C’est une sombre fontaine,
Mais je reconnais vos yeux
Dans ce beau miroir d’ébène.
4
J’ai l’âme vraiment ravie,
Moins par cette chaude nuit
Que par les seins de m’amie.
5
Eau qui court... vent passager...
Larmes aussitôt taries...
Ce soir, je me sens âgé.
DLXXXIII
LE LINCEUL VIVANT
Ce vieux chêne, jadis, prit un manteau de lierre
Afin de s’ennoblir à nos yeux; depuis lors,
Le serpent végétal sombre et souple l’enserre,
Porte des fruits, fleurit... mais notre chêne est mort.
DLXXXIV
EXAGÉRATION
Il convient de subir son mal avec courage,
Sans l’aimer, toutefois, ni l’étudier trop,
Car on finirait par comprendre le bourreau
Qui nous fit tant souffrir, et goûter ses outrages.
DLXXXV
CHARITÉ CHRÉTIENNE
L’homme dont vous parlez passe pour un goujat;
Il est faible, indécis, tremblant de tous ses membres.
Pardonnez! il ne vaut certes pas le combat:
Ce serait secouer un arbre en fin novembre.
DLXXXVI
SOMMEIL DE SYLVIE
Prenez un air plus grave, s’il vous plaît!
Le carnaval est mort,
Le jour renaît.
Dans son grand lit, Rosine dort;
Cuvant son vin, Pierrot s’étire...
S’il flotte encor,
Sur les canaux, une vapeur de rire,
Le soleil la dissipera.
Vous vous tournez entre les draps
Et me tendez votre bouche, Sylvie!
Ah! je connais bien cet appel:
Baisers sucrés, baisers de miel,
Baisers magiciens qui me rendaient la vie,
Aux jours mauvais...
Penchez la tête un peu, je vous en prie,
Car je vais
Troubler votre sommeil, tendrement...
Vous murmurez quelque chose en dormant;
Vous souriez!... Ouvrez les yeux
Et prenez, ô Sylvie, un air plus sérieux!
DLXXXVII
JADIS
Marche en avant! ne tente pas de revenir!
N’écoute plus la voix, par les échos grandie,
Des vagues du passé qui rongent l’avenir
Et déferlent, de mille douleurs alourdies!
DLXXXVIII
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
Mon cher hôte, je vous croyais plus charitable:
La science n’est pas mon fort, je l’aime peu,
Mais quand vous m’invitez, tous vos propos de table
Traitent des Mexicains adorateurs du feu.
DLXXXIX
LE DANGER
Nerval! tu n’aurais pas dû fréquenter les fées!
On les voit sous la lune, on les entend jaser,
Rire et chanter tout bas, d’anémones coiffées,
Et l’on meurt de n’avoir pas connu leur baiser.
DXC
GROS CHAGRIN
Je voudrais moins pleurer, mais une larme suit
D’autres larmes, incessamment. En vain, j’essuie
Mes yeux rougis d’avoir trop pleuré. Jour et nuit,
L’eau tombe de mes paupières, comme une pluie.
DXCI
DIFFÉRENCE
Le chat se plaint de ses amours dès leur début,
Preuve évidente de sagesse;
Quand l’homme crie au bord des toits, c’est tout au plus
Qu’il vient d’occire sa maîtresse.
DXCII
EFFORT INUTILE
Si l’on vous dit d’être méchante, refusez,
N’essayez pas: vous ne pouvez sembler cruelle.
Quand votre bouche prend un air rigoureux, elle
Sourit, l’instant d’après, pour mieux s’en excuser.
DXCIII
FANTAISIE AU PIANO
Notes simples, vaste pré vert
Aux tons divers
Où des oiseaux jasent...
Extase
De chanter si librement au soleil!
Trilles rieurs, notes plaisantes,
Brusque réveil
D’une eau légère,
D’une eau courante
Qui va se taire,
Qui va bientôt s’endormir, qui s’endort,
Dans une mare,
Par d’étranges accords
Monotones;
Note plus vive, note rare
Qui nous étonne,
Note subtile, note nue
Que l’on attend,
Et qui reste pourtant imprévue,
Et qui fait rêver si longtemps!
DXCIV
MÉTAPHYSIQUE
A mi-hauteur du mur moussu, des dieux trépignent,
Les fumerons d’encens montent dans l’air épais,
Et, sur l’autel, un spectre en marbre noir fait signe
De se donner à lui pour connaître la paix.
DXCV
BEL AIR
Votre regard pesant promet, déçoit et ment;
La gazette soutient que vous êtes l’amant
D’une dame fort riche aux ardeurs tropicales...
D’ailleurs, le ton de vos cravates est charmant.
DXCVI
BRUITS INFÉRIEURS
Dans la cour, le canard cointe, le vieux chien grogne,
La poule pond muettement, le bœuf mugit...
En quoi cela peut-il émouvoir la cigogne
Maigre et si haut perchée au centre de son nid?
DXCVII
LE BEAU JARDIN
1
--Je voudrais faire naître, au milieu du désert,
Un jardin tout peuplé de comédiens en masques,
Où d’élégants jets d’eau pleureraient dans des vasques,
Où des oiseaux soyeux chanteraient dans les airs.
--Mezzetin, compagnon fantaisiste et disert,
Agacerait Géronte en lui tirant les basques,
Et le gros Pantalon, interrompant ses frasques,
Dirait les vers que murmurait Gaspard Hauser.
--Clorinde cesserait de danser une ronde
Pour lisser au miroir ses fins cheveux de blonde,
Tandis que notre ami Pierrot, toujours épris,
--Mais toujours dédaigneux de fixer la fortune,
Redirait d’une voix qui sanglote et qui rit:
«Je m’offre en holocauste aux beaux yeux de la lune!»
2
--Chère! que j’aimerais à vivre, près de toi,
Sous les orangers ronds de ce charmant domaine!
Déjà tu connais bien les devoirs d’une reine,
Et je serai très bon dans mon rôle de roi.
--Un livre contiendrait tous nos textes de lois:
Un livre de beaux vers.--A ceux que l’amour mène,
Qui n’ont jamais souffert des tourments de la haine,
Notre sceptre ne pèserait pas d’un grand poids.
--Chaque heure serait douce et comme enrubannée,
Chaque jour serait jour de liesse, l’année
Entière formerait un printemps merveilleux,
--Et jusqu’au soir, quand s’assombrissent les ramures,
Je ne rêverai qu’à la couleur de tes yeux,
Au parfum de ta bouche et de ta chevelure.
3
--Dédaigneux de la hache et de la pendaison,
Nous paraîtrons des souverains très peu sévères.
Point de chaînes, peu d’estafiers, nulles galères!
Les seuls bosquets de houx serviraient de prison.
--A l’heure délicate et grise où l’horizon
Se nuance, nous jugerons les adultères,
Les libertins et ceux que le désir altère.
Nous tiendrons nos Grands Jours, couchés sur le gazon.
--Comment punir Pierrot de ses amours sublimes?
Parce que Mezzetin vient de voler la rime
Finale du sonnet qu’écrivit Pantalon,
--Allons-nous le punir? Punirons-nous Cassandre?
Punirons-nous Scapin, ce philosophe? Non!
Mais il comparaîtra pour qu’on puisse l’entendre.
4
--Ainsi, nous entendrons Nérine au blanc jupon
Qui, d’après son tuteur Géronte, se déprave,
Le Notaire qui me déplaît par son air grave,
Frontin qui te considère d’un œil fripon,
--Gilles qui déroba chez Ruzzante un chapon,
Sylvia qui voulut s’enfuir avec Octave,
Spavento qui, parfois, fait un peu trop le brave
Et Jeannot qui se montre insolemment capon.
--Tu plaideras pour eux et ta voix musicale
Charmera le jardin. Les merles, les cigales,
Les jets d’eau se tairont. Puis, je me dresserai,
--Solennel... et combien, déjà, cela m’amuse
De songer que mes plus inflexibles arrêts
(Sans frais) seront d’oubli, de pardon ou d’excuse!
5
--Diras-tu qu’au désert ne pousse aucun jardin,
Que c’est, tout au plus, un mirage qui se lève?
Détrompe-toi! Je réalise tous mes rêves:
J’ai découvert, jadis, la lampe d’Aladin.
--J’asservis les démons; les quatre Facardins
M’ont donné leur tapis; je sais la phrase brève
Qu’il suffit de prononcer bas pour qu’il m’enlève
Dans l’azur par un vol merveilleux et soudain.
--Pour traverser l’espace au galop des chimères,
Pour commander aux vents, à l’onde, à la lumière,
Aux esprits du matin, aux fantômes du soir,
--A l’heure qui s’écoule, aux heures éternelles,
Nous garderons toute licence et tout pouvoir,
Puisque nous nous aimons et puisque tu es belle.
DXCVIII
VÊTEMENTS INUTILES
Couverte de la peau d’un tigre, la brebis
Se plaît à voir de l’herbe et fuit devant l’image
Du loup qu’elle devrait épouvanter.--L’habit
Ne fait ni le guerrier, ni le saint, ni le sage.
DXCIX
EAU MALSAINE
Pourquoi me laisses-tu cette saveur amère,
Souvenir qui, souventefois, me désaltère?
DC
IMPOSSIBILITÉS
Devant que de chercher la pitié chez les chattes,
Priez le perroquet d’être moins médisant,
Demandez au serpent de vous montrer ses pattes,
Aux femmes d’avouer le chiffre de leurs ans.
DCI
APPRÉCIATION
«Cette mouche saignée
Garde encore du goût,»
Dit la grosse araignée
En lui suçant le cou.
DCII
CROQUIS SOMMAIRE
Il fait très froid, le ciel a pris des tons de cire.
Contre le bord luisant de neige de mon toit,
Pour amuser l’enfant que j’aime à voir sourire,
J’ai dessiné le mont Fuji, avec un doigt.
DCIII
SÉPULTURE
Tâchez de me trouver, dès aujourd’hui, ma chère,
Dans vos très proches alentours
Un endroit bien choisi pour y dormir, sous terre,
Ce long sommeil muet que l’on n’interrompt guère
Au jour.
Je ne demande pas de saule
Ni de marbre sculpté,
Mais je voudrais, en souvenir de votre épaule,
Un beau coussin de soie où m’accoter,
Et, sur la tombe, un grand bosquet de roses
Afin que, dans les longues nuits d’été,
Le rossignol s’y pose
Pour chanter.
Les fleurs me rappelleront vos lèvres
Et les chants de l’oiseau cette suavité
D’une voix dont je connus la fièvre.
Ainsi, mon amour, je pourrai,
Malgré la pierre lourde,
Dormir tout seul, au sein de l’ombre sourde,
Sans pleurer.
DCIV
LA NOBLE CHAÎNE
Vous demandez pourquoi je vous suis attaché,
Pourquoi je vous vénère et pourquoi je vous aime?
C’est que vous rendez pur tout ce que vous touchez.
C’est que vous avez su me rendre pur moi-même.
DCV
CLÔTURE
... Et voici le quatrain qui termine ce livre
Composé sans lien, selon l’heure et le vent,
Où j’ai rêvé parfois et plaisanté souvent,
Où je notais des vers en me regardant vivre.
Sur les routes de Chine,
au soleil d’Afrique,
dans un village d’Alsace,
à l’hôpital,
en d’autres lieux.
1912-1918.
TABLE DES MATIÈRES
Sur cette page-ci, cette page dernière,
Cherches-tu, par hasard, la table des matières,
Lecteur qui veux t’y retrouver, lecteur perdu?
Cette table inévitable, l’exiges-tu?
A te dire le vrai, je crois l’avoir omise,
Non point, au juste, par laide fainéantise,
Ni par oubli, mais de propos délibéré,
Afin que mon jardin semble plus aéré.
Donc, nulle table, fût-ce en paralipomènes,
Aucun signe indiquant à ceux qui se promènent
Le lieu fixe d’un vers, le logis d’un tercet,
L’adresse du quatrain que l’on a dépassé...
S’il sied, quand on est propre à composer des odes,
D’en grouper les nobles titres avec méthode,
Pour ce recueil falot, écrit en musardant,
Suffit-il pas d’ouvrir et de piquer dedans?
Au cher lecteur qui fut ravi par quelque image,
Reste la liberté de corner une page,
Et l’homme raffiné (de goût supérieur)
Qui se plut à plus d’une, en cornera plusieurs.
CE VOLUME A ÉTÉ TIRÉ A 604 EXEMPLAIRES, SAVOIR: 4 EXEMPLAIRES SUR VIEUX
JAPON, NUMÉROTÉS DE I A IV (HORS COMMERCE), ET 600 EXEMPLAIRES (DONT 100
HORS COMMERCE) SUR VÉLIN TEINTÉ DE RIVES, NUMÉROTÉS DE 1 A 600. IL A ÉTÉ
IMPRIMÉ PAR G. CLOUZOT, DE NIORT, POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie, L’AN
MIL NEUF CENT VINGT.
EXEMPLAIRE Nº