Mon général, vous saluez avec noblesse;
Personne, mieux que vous, ne tourne un madrigal...
J’admire... mais des madrigaux pleins de finesse
Et de nobles saluts font-ils un général?
CCCXII
L’ANCIENNE LIQUEUR
Tu vantes le bonheur où cet amour te plonge:
Boire à sa bouche est devenu ton seul plaisir...
Saoule-toi donc, mais sans perdre le souvenir
De ce vin plus léger que te versaient tes songes.
CCCXIII
COMPENSATION
Cette dame, fort riche et de noble alliance,
Use encor de l’amour. Elle abuse, la nuit,
D’un lycéen qui prend son mal en patience
Car la femme de chambre a des égards pour lui.
CCCXIV
QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS
1
Un haïkaï de mon vieux maître
A cent fois plus de parfum
Que ce lys sur ma fenêtre.
2
Les passions allumées
Par l’amour à son printemps
Montent dans l’air sans fumée.
3
Le long du ruisselet fou,
Truite vive et bondissante,
Brillant si clair, tout à coup!
4
Dans le fossé de la route,
N’est-ce pas le clapotis
Triste des premières gouttes?
5
Quel orgueil quand je vois naître
Un sourire approbateur
Sur les lèvres de mon maître!
CCCXV
LE PAYS MERVEILLEUX
Ciel jaunâtre, taché de gris,
Sur l’horizon livide;
Pas un souffle d’air, pas un cri;
Mon village semble vide.
Il pleut tout droit,
En silence,
Contre le vert des prés et le rouge des toits...
Désir d’absence,
D’être ailleurs,
Loin de ces pleurs,
Loin de ces longs traits de la pluie,
Barreaux de ma mélancolie...
Et cependant on reste sans bouger, sans dire
Rien,
Quand on voudrait marcher vers le bout de la terre,
En chantant, jusqu’à ce bel empire,
Vous savez bien!
Où, m’a-t-on dit, il ne pleut guère,
Jusqu’à ce radieux empire, tout là-bas,
Où, peut-être, il ne pleut pas.
CCCXVI
PRÉDICTION
Jeune homme, vous irez loin! Je vous vois des crocs
Aiguisés, une face plaisante, (un peu trop
Cabotine), et le goût bien raisonné des filles;
Tout ce qu’il faut pour faire un joli maquereau.
CCCXVII
FUMÉE EN MUSIQUE
Tu chantes et ta voix a de souples contours;
Il est tard, les rideaux filtrent le clair de lune;
Indolemment couché sur le dos, je pétune.
Dans ces conditions, le temps me semble court.
CCCXVIII
SAVEUR AMICALE
J’aime autant ne plus te revoir, ami très cher,
Car je ne sais en quoi ton absence me prive:
Ta conversation a le goût du bitter,
Sans aucune de ses vertus apéritives.
CCCXIX
EMPLOI DU TEMPS
Beau dimanche; promenades dans la banlieue;
C’est la forme municipale de l’ennui
Qui s’étend, tout le long des heures et des lieues,
D’une aube sans beauté jusqu’à la dense nuit.
CCCXX
LE REFUGE
Au lieu de savourer en paix cette vesprée
Si douce, j’ai le cœur douloureux et pantois,
Mais je sais un répit pour l’âme déchirée:
Lorsque je souffre trop, je me repose en toi.
CCCXXI
RÉPLIQUE DÉCISIVE
«Mademoiselle, vous avez le plus grand tort
De vous prêter ainsi sans vous donner: ce corps,
Un jour, sera volé.» Vous répondez, sournoise:
«Chaparder et voler n’offrent aucun rapport.»
CCCXXII
VOIX CHANGEANTE
Charme suprême d’une voix
Où je crois
Entendre l’écho d’un gémissement
Et celui d’un rire étouffé...
Vous parlez doucement,
D’une voix tout à fait
Calme et pourtant sonore...
Ah! quelle voix! parlez encore!
Parlez encore, ma très chère!
Ce ruisseau
Tombe en se vaporisant, cet oiseau
Chante si clair
Que l’on dirait un gazouillement d’eau,
Cette brise, filtrée au treillis des rameaux,
Nous dit les plaisirs, les soucis
Qui l’entraînent... Votre voix est ainsi:
Apaisée ou comme en délire,
Triste, brisée, aérienne et parfois ivre,
Suivant ce qui l’inspire,
Notre amour ou le mal de vivre.
CCCXXIII
APPARITION
Encore un nouveau jour... Je m’éveille et revois
La table, l’encrier, la page, (blanche encore,
Mais qui sera noircie), et, couché près de moi,
Le corps luxurieux, las et lisse de Laure.
CCCXXIV
AU CAMBODGE
Quelques nuages lourds à l’horizon s’étirent,
Violets sur un fond de perle; trois vampires
Frémissent, accrochés au toit de ma canha;
Les fleurs s’épanchent en parfums, le sol transpire.
CCCXXV
SOUVENIR LITTÉRAIRE
La lune a des pâleurs romantiques, ce soir.
Composons le tableau: des chansons de Venise,
Sur l’eau verdâtre, une gondole à felze noir
Et deux amants que l’heure et le lieu divinisent.
CCCXXVI
DÉCISION
Pourquoi me raconter que votre âme est de braise
Si votre corps s’obstine à paraître glacé?
Plus un mot! Allons-y, Madame, à la française!
Et je m’arrêterai quand vous direz: «Assez!»
CCCXXVII
REPROCHES
Ragots, lamentations, plaintes:
«Tu veux te dérober! tu mens!
Tu m’as dit: ses yeux sont charmants!»
Absinthe! Absinthe!
CCCXXVIII
HÉBÉ
Nul doute que la mort ne l’ait prise de court.
Elle goûtait les vers, les parfums, la musique,
Les bons vins et l’amour, (mais préférait l’amour).
Sur sa tombe fleurit un grand lys ironique.
CCCXXIX
OISEAU DÉCORATIF
Instant d’attente
Où rien ne bouge, heure éclatante...
Surgissant du pré vert, je vois
S’envoler soudain devant moi,
Comme ferait un cri de joie,
Le plus féerique oiseau qui soit:
Rouge, avec des ailes orange,
(Sont-elles de soie?)
Un bec vermeil
De courbe étrange...
--Oh! quelle grâce quand il monte,
Cet oiseau merveilleux, pareil
A ceux des contes,
Vers le soleil!
Glissant sur l’air, il fait cent tours
Comme un feu-follet de plein jour,
Puis il plonge dans l’herbe touffue,
Flamme errante,
Un moment aperçue,
Mais que le vent souffla, puis il chante.
CCCXXX
GÉOMÉTRIE
Limiter par un trait les songes de l’amour,
C’est fixer aux parfums de la brise un contour.
CCCXXXI
QUESTION
Qu’as-tu fait de tes fards? Ce visage de cendre
En un ciel printanier n’est-il pas malséant?
On dirait que, ce soir, lune, tu vas descendre
Pour jamais au tombeau que t’ouvre l’océan!
CCCXXXII
ESCLAVAGE
Elle pleure, gémit, grince, accuse le sort
De l’accabler de mille et un maux. Je crois fort
Qu’elle est tout à fait sotte. Aujourd’hui je l’adore
Comme je l’adorais dès son premier abord,
Mais sachez que l’amour est une dure tâche
Quand on aime les yeux ouverts, et qu’on est lâche!
CCCXXXIII
RESPECT FILIAL
Pei-you se vit, un jour, fustigé par sa mère;
Bien qu’il fût un enfant courageux, il pleura.
Comme elle s’étonnait: «Oui, ma peine est amère,
Dit-il, de voir la force abandonner ton bras.»
CCCXXXIV
MANIÈRES D’AIMER
L’épouse a six façons d’assurer le bonheur
De l’époux: elle peut être une âme, une sœur,
Une muse, une amie, une amante, une esclave.
De ces rôles divers, l’esclave est le meilleur.
CCCXXXV
TEL QU’ON LE PARLE
Je m’exprime très mal, ne sachant point sa langue,
Cependant je lui dis combien elle me plaît;
Je crois qu’elle s’émeut de ma douce harangue
Mais, hélas! on se refuse, même en anglais.
CCCXXXVI
A LA LUNE DIVINE
Depuis que le plus clair des écus,
Depuis que la lune m’a plu,
Je parle d’elle à tort et à travers,
En prose, en rêve, même en vers.
--Soit qu’elle visite une mare,
Ou fasse figure de phare,
Ou glisse sur le dos
D’encre et d’étain des flots,
Ou sonde la luisante Seine
Et s’y détrempe,
Ou caresse mes peines
Qui ne s’endorment pas quand j’ai soufflé ma lampe,
Cette planète me séduit.
Je m’empresse de le lui dire, et le lui dis,
Pour mon plaisir et pour le sien peut-être,
Quand vient le soir, quand je la vois s’en aller paître,
Cornes en avant, ce pré noir,
Serré comme un étroit couloir
Entre deux murs de coton blanc, ou mieux
Quand, ronde et grasse, elle traverse les champs bleus.
CCCXXXVII
INCONVENANCE
Au corps disgracieux, il faut de la tenue...
Madame, croyez-moi: ne vous montrez pas nue!
CCCXXXVIII
EN CHINE
Grand repos sur la jonque. Un soir taché de rouille...
A l’avant, le coolie industrieux s’épouille.
CCCXXXIX
FÊTE CHAMPÊTRE
On soupe dans le parc. Les violons sont là.
La voix du rossignol va leur donner le la.
CCCXL
INQUIÉTUDE
Ces distiques tout secs, ces petits riens subtils,
Malgré la rime riche, à quoi donc riment-ils?
CCCXLI
CONSCIENCE
Même vaincu dans le combat, ne t’abandonnes
Jamais au désespoir, si tu sais, en ton for,
Que tu fis, sans faiblir, ton plus farouche effort,
Car la lutte vaut mieux que le prix qu’elle donne.
CCCXLII
SALUTATIONS
Vous passez d’un pied léger, les bêtes
Se pressent pour vous voir de plus près,
Et le vieux mulot, hochant la tête,
Vous intronise reine des prés.
CCCXLIII
IMAGE
Ah! mon ami! te souviens-tu de certain temple
Près duquel s’élevait, crêté de jaune, un mur
Où sept souples dragons se courbaient dans un ample
Enroulement, sur des vagues de sombre azur?
CCCXLIV
LA NOTE FAUSSE
Ta voix, d’abord,
Est douce et tendre:
Tu vas prétendre
M’aimer! Ta voix a des accords
Justes;
Toute ruse m’en paraît bannie;
Je déguste
Son harmonie.
Comment garder le moindre doute
Devant une voix si claire?
Je l’écoute...
Cette voix n’offre aucun mystère.
--Bientôt, je me dis qu’il fait sombre
Et que ta voix manque un peu d’ombre,
Elle paraît mal correspondre
A l’expression de tes yeux;
Elle devrait, me semble-t-il, être plus basse;
Alors, je l’écoute mieux:
Tu me dis que jamais mon amour ne te lasse...
Et, dans ta voix, sonne soudain la note fausse.
CCCXLV
LE SPECTRE
Retourner sur ses pas est dangereux: on craint
De rencontrer, si beau que soit le paysage,
Tapi dans l’herbe, cet insidieux chagrin
Que l’on pensait avoir tué par le voyage.
CCCXLVI
SURPRISE
Il pleut, je me sens triste et loin de ce que j’aime...
Quelle est cette lueur? Ferait-il beau? Soudain,
Je vois dans le ciel gris monter la lune blême,
Et les ombres des pins tombent dans mon jardin.
CCCXLVII
LE DANGER
Crains les pièges soyeux et, surtout, ne te livres
Pas toute entière aux invites d’un vent subtil,
Mouche à l’armure d’or, aux bourdonnements ivres!...
L’araignée a, devant ton vol, tendu ses fils.
CCCXLVIII
INUTILE PRUDENCE
Pour que tes rossignols ne puissent voyager
Et n’aillent pas chanter chez le seigneur d’en face,
Un mur suffira-t-il, autour de ton verger?
Souviens-toi que l’oiseau change aisément de place.
CCCXLIX
PROMENADE
Nous ne faisons nul bruit, marchant sous les tilleuls:
Vous portez galamment une rose à l’oreille,
Je vous parle tout bas, nous croyons être seuls,
Sans penser que Phœbé, jalouse, nous surveille.
CCCL
SURENCHÈRES
Quoi de plus léger que les duvets? la poussière;
De plus léger que la poussière? je crois bien
Qu’on peut nommer le vent; et chose plus légère?
La femme; et plus légère encore? oh! certes, rien!
CCCLI
A L’HÔPITAL
On chante, tout en bas dans la rue,
Un air vulgaire et sot...
O savoureuse mélodie,
Reconnue
Aussitôt!
Elle me parle de la vie,
Elle dit qu’il est doux de vivre...
Je distingue mal ses paroles,
Mais cette chanson me console
Mieux qu’un beau livre.
Je l’aime, je la trouve exquise;
Quelques instants, j’oublie,
Par sa douce entremise,
Mes hoquets sourds, mes lourdes quintes
D’agonie,
Mes grincements de dents et mes plaintes.
--Sotte chanson, tu me rends ivre
D’espoir, tu me donnes envie
De goûter à nouveau la saveur de la vie
Et, bien modestement, tu m’engages à vivre.
CCCLII
LUTTE DÉCEVANTE
Il l’approche de près, il l’étreint corps à corps,
Il s’est épris de ce problème qui le ronge,
Il ne s’en déprendra que le jour de sa mort,
Sans se douter que ce problème n’est qu’un songe.
CCCLIII
VISITEUR INSISTANT
J’ouvre ma porte et vois, sautillant dans la neige,
De cet air décidé qui lui sied, un bouvreuil,
Permettons-lui d’entrer, car il ferait le siège
De notre seuil.
CCCLIV
LÉGENDE CHINOISE
Il lui conta sa flamme en de magiques vers
Et sema de feuilles de saule sa chair nue.
Cette chair se couvrit aussitôt de poils verts,
D’où le nom: «Pavillon de la reine poilue.»
CCCLV
POINTS DE VUE DIFFÉRENTS
Devant un glaive nu, l’homme sage s’enfuit,
L’amoureux croit revoir le corps mince qu’il aime,
Le soleil se regarde en cet acier qui luit
Et le fourreau de cuir se l’enfonce en lui-même.
CCCLVI
LUMIÈRE
Tout au loin, parmi l’ombre, au flanc de la montagne,
Un petit point scintille, un instant, puis s’éteint...
Je me retrouve seul, comme avant, mais j’y gagne
De quoi rêver en paix jusqu’à demain matin.
CCCLVII
GRAVITATION
Mes deux chats en amour vont tomber de ce mur;
De ce prunier pesant se détache une prune;
Un parfum se répand de ce jasmin trop mûr;
Un rayon pâle et froid va glisser de la lune.
CCCLVIII
LECTURE ÉMOUVANTE
J’ai relu ton livre,
Aujourd’hui,
Je t’ai vu vivre,
Je t’ai suivi
Dans les plaines herbeuses des Hors, sur les monts
Du Nyarong, vers Népémakö, jusqu’au fond
Du pays inconnu qui t’est cher,
Dont tu nous dis les hommes et l’âme
Et le mystère.
--Tes pages, comédie ou drame,
Troublent par leur intense vie
Et leur éclat. J’y sens la foi
D’un croyant doué d’ironie.
Alors ma voix
Tremble d’envie
En murmurant: «Comment montrer ce que l’on voit
Avec cette émotion neuve,
Troupeaux obscurs, temples au bord d’un fleuve,
Routes, ravins et bois?»
--Toi, tu as été là!
CCCLIX
SOLITUDES
Je repense à l’oiseau qui se perd dans le vent,
A la fleur délaissée au centre d’une plaine,
A la barque roulant en pleine nuit... souvent
Mon cœur se perd ainsi dans le flux de ses peines.
CCCLX
HUMEUR CHAGRINE
Un papillon bleu vient d’éclore
Et vole dans l’aube d’argent.
Mon vieux merle, perché sur sa branche, déplore
L’air futile des jeunes gens.
CCCLXI
PAYSAGE
Nuit commençante sur la rivière,--tableau...
A l’avant de notre jonque tremble un falot;
Le bosquet de bambous se fonce; ombre furtive,
Une hirondelle file obliquement vers l’eau.
CCCLXII
INDIFFÉRENCE
Le vent siffle et s’essouffle et se plaint et s’irrite,
Plie un arbre, le tord, le secoue et l’abat,
Tandis qu’au ciel, parmi les nuages en fuite,
La lune regarde faire et ne bouge pas.
CCCLXIII
PARURE DE LUXE
Bien que sa toile soit tout entière baignée
Par l’averse qui vient de choir si brillamment,
Je crois deviner que Madame l’Araignée
Prisera peu ce superflu de diamants.
CCCLXIV
SPLEEN
Le destin, m’a-t-on dit, change. Il se peut, hélas!
(Pour d’autres...) mais pour moi l’ennui n’a plus de bornes,
Et le ciel désirant garder ses teintes mornes,
Je me ronge les poings comme un catoblepas.
CCCLXV
TCHERAGAN
C’est un chat noir, il est prince persan;
Il aime trop le sang
Pour me plaire...
(Il ne méprise pas le lait.)
Vous me dites que Baudelaire
L’aurait mieux compris? Je ne sais.
--Il se peut que l’on trouve en Chine,
En Malaisie, (ou bien ailleurs),
Ce même air de bourreau railleur
Et d’aussi longs frémissements d’échine;
Allez-y voir! mais quand il lèche,
Sadiquement, à petits coups
Mesurés de sa langue rêche,
La plaie
D’un oiseau palpitant, que voulez-vous!
Mon chat m’effraie!
Puis il me prend par cette patte qu’il allonge
Et retire, par le mystère de ses songes
Et, mieux encor, par ce grand amour de la nuit
Qui me le fait aimer quand j’ai si peur de lui.
CCCLXVI
LA SOUFFRANCE DE THISBÉ
Thisbé souffre beaucoup d’un rhume de cerveau;
Elle est couchée et porte, autour de sa figure,
Un fichu céladon fait en un point nouveau,
Pour que ne tombent pas ses coques de coiffure.
Elle voudrait savoir si la mouche du coin
De sa tempe est toujours en place et si la tresse
Qui double ses cheveux n’aurait pas grand besoin
D’être reépinglée avec moins de mollesse.
Elle songe, tandis que, sous le ciel du lit,
Un papillon perdu volète et s’affaiblit.
CCCLXVII
SENSIBILITÉ SPÉCIALE
On dirait que vos sourires sont préparés,
Et vos rires aussi, mystérieuse Laure!
Très sagement, sans vous tromper, vous mesurez
Le ton de votre voix en disant: «Je t’adore!»
Avec méthode, vous savez même pleurer...
Je vous verrai mourir ainsi, (mais pas encore).
CCCLXVIII
DISTINCTION
De ta rusticité plus d’un ami te loue:
«C’est un diamant brut!» répètent-ils entre eux.
Mais un diamant brut, sans facettes, sans feux,
En quoi diffère-t-il d’un vieux morceau de boue?
CCCLXIX
CHARME SECRET
Ne dédaignez donc pas notre sous-préfecture!
Un cours d’eau la traverse, entre des saules verts;
De petits lacs discrets lui font une ceinture...
C’est un lieu bien choisi pour composer des vers.
CCCLXX
CHANT
Ce moment est divin! Le rossignol dégoise,
Sur quelque haute branche, un hymne pur, sans mots;
Ta voix tremble d’amour, beau poète, et se croise
Avec la voix du vent qui parle de ses maux.
CCCLXXI
HOMMAGE
Je t’aime, je te le répète...
Le sais-tu?
Je te le dis encore, je m’entête:
Toujours, je fus têtu,
Têtu comme un gros livre
Pénétré d’une seule idée...
Et c’est à toi que je l’ai demandée,
L’idée âpre qui me fait vivre!
Mais, depuis lors, je t’aime,
A la façon dont les roses sont rouges
Ou blêmes,
A la façon dont les nuages bougent
Ou se défont, suivant le souffle qui les mène.
--Je t’adore et ne sais pourquoi;
Je vais où me conduit ta voix,
Et si mon âme est lasse,
Mon cœur blessé, parfois,
(Parfois... serait-ce pas souvent?) tant pis pour moi!
De ta bonté je te rends grâce
Et je m’incline sous ta loi.
CCCLXXII
PSYCHOLOGIE
Le respect des chétifs ne va pas sans mystère:
Je viens de voir, à l’aube, une pie en plein vol
Foncer sur une buse. On oubliait ses vols
Et son caquet.--Florise, aussitôt, me fut chère.
CCCLXXIII
ÉCHOS NOCTURNES
J’écoute les accords d’une invisible lyre
Que de magiques mains par instants frôleraient,
Au fond d’un ciel d’argent où la lune s’admire
En versant le trésor suave de ses rais.
CCCLXXIV
CHOIX MALHEUREUX
«Je choisis, avait dit Chloris, d’être damnée,
Entre les bras noueux de mon nouvel amant,
A la condition d’y vivre vingt années.»
Chloris est morte, hier, indiscutablement.
CCCLXXV
CENT SOUS
Sous la toque de drap qu’une rose dépasse,
Vous m’avez fait la plus engageante grimace,
Puis vous avez repris ce sinistre parcours
Dont les deux bornes sont deux fontaines Wallace.
CCCLXXVI
MÉLOMANIE
«Quand je songe à de beaux accords, je me sens ivre,
Dis-tu; mon âme aspire au firmament!» Ce n’est,
Clorinde, vraiment pas la peine de poursuivre,
Car tu vas me parler de Monsieur Massenet.
CCCLXXVII
DANGERS A ÉVITER
Comme au bout de ta course un tout dernier faux-pas,
Crains les cruches de vin sur la fin d’un repas;
Crains dans l’herbe du pré la vipère lovée,
Comme en ton lit la femme qui ne t’aime pas.
CCCLXXVIII
FLEUR SÈCHE
En caressant ces vieilles soies,
En feuilletant ces albums effacés,
Vous deviendrez la proie
Des fantômes du temps passé.
Quoi! ne trouve-t-on plus, piquetant les prairies,
De belles fleurs
Fraîches, dont les couleurs
Ternissent toute broderie
Et dont l’éclat semble toujours nouveau?
Chère, croyez-moi sur parole,
La fleur vivante vaut
Cette corolle
Aux tons séchés
Que vous cherchez
Dans un vénérable volume.
Certes, le souvenir évoqué nous parfume
Et la pauvre fleur grise me plaît,
Mais, ne l’oubliez pas, en dépit des prières,
Il est bien mort, il est poussière,
Le beau temps où Berthe filait.
CCCLXXIX
ÉCONOMIE SOCIALE
Le coudrier croît sur les monts et la réglisse
Dans les marais. A son foyer chacun se plaît.
Il est malséant que le paysan rougisse
De sa chaumière ou l’empereur de son palais.
CCCLXXX
CHOIX
Je m’explique mal ce regard déçu
Puisque vous aimez votre amant bossu.
Dans votre lit comme aux repas,
Les goûts ne se discutent pas.
CCCLXXXI
LE VRAI JAPON
Un volcan reflété dans lac d’azur triste,
Un lotus peint sur éventail (quel objet d’art!)
Voilà tout le Japon rêvé par les modistes.
Il s’achète, pour vingt centimes, au bazar.
CCCLXXXII
CHANT PERDU
Assis dans son fauteuil, le père de famille
Suppute ses devoirs d’honnête bourgeois, mais
N’écoute pas le rossignol qui s’égosille
Dans la fiévreuse nuit de mai.
CCCLXXXIII
SEPTIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Ici dort Fiammette, (un beau petit squelette!)
Près d’elle on a posé des bonbons, un miroir,
Quelques bijoux, une guitare, sa houppette...
Vaines précautions: le trou lui semble noir.
CCCLXXXIV
GESTE LUNAIRE
Ce soir, la lune a ses deux cornes qu’elle tourne
Vers l’occident rougeâtre. Elle traverse l’air
Et, d’un seul coup de son croissant jaunâtre, enfourne
Au gouffre de la nuit un nuage trop clair.
CCCLXXXV
VARIATIONS
Je pense qu’il convient d’estimer vos serments
Au prix de ceux de la Fortune.
Votre regard est celui de la lune,
En plus dément,
Et si votre teint est moins blême
N’est-il pas aussi froid?
Lorsque vous me disiez: «Mon ami, croyez-moi,
Je vous aime!
Je n’aime que vous, cher amant!»
Je vous écoutais bonnement,
Avec candeur,
Et ne me doutant pas que vous étiez parjure,
Je vous présentais en pâture
Mon cœur.
Vous avez su vous en repaître...
--Mais, aujourd’hui
Que vous m’aimez avec des larmes et des cris,
Aujourd’hui que je suis le maître
Devant lequel on se traîne à genoux,
J’aime encore... et ce n’est plus vous.
CCCLXXXVI
MÉLODIE
La grenouille qui tient ses pattes étendues,
Sans bouger, sur le bord de la mare au cresson,
Renverse brusquement une tête fendue,
Pour chanter au crépuscule sa chanson.
CCCLXXXVII
PRÉTENTION
Sur le cours, (est-ce pour instruire les enfants?)
On exhibe un étrange animal de six toises.
A ne vous rien cacher, c’est un pauvre éléphant
Qui prétend être blanc bien qu’il me semble ardoise.
CCCLXXXVIII
HOMMAGE
Ne pouvant vous offrir ni ce rameau qui ploie
Sous le faix de ses fleurs, ni ce merle siffleur,
Ni ce collier liquide et composé de pleurs,
Je déroule à vos pieds leurs portraits peints sur soie.
CCCLXXXIX
SUPERPOSITIONS
Sur le dos gazonneux du jardin, ma tortue
S’avance lentement et d’un air endormi.
Sur son dos une fourmi rouge s’évertue...
Mais que verrai-je sur le dos de la fourmi?
CCCXC
SOINS NÉCESSAIRES
Notre âme est un coffret qu’il convient de bien clore
Et qu’il faut surveiller comme un vin précieux.
Le songe, mal gardé, s’aigrit ou s’évapore,
Au lieu qu’il prend du corps en devenant plus vieux.
CCCXCI
ÉVOCATION
Crapaud! ta courte voix de verre me rappelle
Ces contes que, jadis, j’écoutais près du feu:
Les danses de la fée au manteau de dentelle,
L’Ogre, le Chat-botté, Peau d’Ane et l’Oiseau bleu.
CCCXCII
PLAINTES FLUVIATILES
Fleuve lourd qui coule sans bruit,
Fleuve à l’onde épaisse qui luit
Grassement dans le crépuscule, puis s’enterre,
Dirait-on; souvenirs des jeux d’une eau légère
Et translucide qui chantait...
Pourquoi donc faut-il que je sente,
Tout soudain, ces rapports obscurs, ces parentés,
Ces reflets de miroir à miroir?
Heure opaque... le fleuve augmente
Ma tristesse de ce soir
Et ces fleurs augmentent ma peine,
Ces fleurs pourpres dont me plaît le contour
Mais qui ne valent pas les roses anciennes...
Prison parfumée aux murs sourds,
Exil royal sans reine,
On y souffre du poids des chaînes
Et du regret d’une eau qui vibre
Et de l’écho d’un rire libre
Et d’un lointain amour... comme jadis:
_Super flumina Babylonis_.
CCCXCIII
ROMAN
D’où viennent ses ardeurs lyriques?--Elle m’aime!...
Je l’adorais jadis, mais j’en suis revenu.
J’écoute avec ennui ses langoureux poèmes,
Et celle qui les lit «n’en a jamais rien su.»
CCCXCIV
ÉCOLE
Festoyer n’est plaisant que pour celui qui sait
Manger et boire. Il faut apprendre. On ne s’enivre
Pas avec élégance au tout premier essai.
Une bouteille a son mystère, comme un livre.
CCCXCV
SONGES PERDUS
Ne rêve pas du Pacifique, des grands bois,
Ni d’un pays soumis a de plus libres lois!
Ton âme est faite pour les villes et les rues.
Souffle vite ta lampe: elle file, je crois!
CCCXCVI
HEURES VÉCUES
Etape cavalière ou marche fantassine...
Nous entrons dans l’auberge odorante, on s’étend
Sur les nattes du lit, on s’endort et, le temps
Passant, l’aube renaît sur les champs de la Chine.
CCCXCVII
A UNE DAME DE FANTAISIE