Respirez doucement...
Un moment,
J’ai pu vous croire prête
A pleurer!
Votre regard n’est-il pas délivré
De son angoisse?
Je veux que rien
Ne vous froisse,
Pas un mot dans nos entretiens,
Pas la plus petite chose,
Pas un écho, pas un reflet, pas un soupir,
Pas le plus léger pli d’une feuille de rose,
Et pas le moindre souvenir
De tristesse.
--Qu’allez-vous dire?
Est-ce
A moi que vous dédiez ce sourire?
N’en faites rien, car j’aime mieux
Voir ce sourire dans vos yeux.
CCXXXIX
LE NÈGRE DE THISBÉ
A quoi donc peut servir ce négrillon nabot?
Il a tous les défauts: la paresse, la ruse,
La gourmandise, mais Thisbé le trouve beau.
Parfois elle l’embrasse et souvent s’en amuse.
«Ah! qu’il est donc gentil, mon nègre!» Elle a pendu
Un petit anneau d’or à son nez; elle tresse
Des colliers de corail dans ses cheveux crépus...
De tous ces jeux, l’abbé a le cœur en détresse:
Thisbé ne pourrait-elle, en un moment d’oubli,
Prendre le négrillon, quelque soir, dans son lit?
CCXL
VOYAGE
Qu’elle soit d’un vert d’émeraude
Ou du bleu mystérieux des saphirs,
D’une aube à l’autre un spectre rôde
Sur la mer et nous engage à partir...
O vents qui secouez les voiles,
Dites-moi le chemin qui conduit aux étoiles!
CCXLI
CINÉMA
La lune rend plus noirs les créneaux du donjon;
Devant un crucifix la blanche Aline prie;
Le traître fait dans l’ombre un ultime plongeon...
Chacun sanglote, du parterre aux galeries.
CCXLII
STRATÉGIE
Lorsque le taon voit l’éléphant, au lieu de fuir,
Il l’attaque tout droit, mais c’est la grande bête
Qu’il veut atteindre, quand il le pique à la tête,
Non pas les petits poux qui paissent sur son cuir.
CCXLIII
BALLET
La poudre des chemins, sous un choc de semelles
Rejaillit pour danser au bal inattendu
Où des moucherons d’or allègrement se mêlent
A des échos de cloche et des duvets perdus.
CCXLIV
POINT DE VUE SPÉCIAL
Tu veux voir une nymphe auprès de chaque source,
A quelques pas d’un joli temple:
Aréthuse, par exemple,
Suivant de ses yeux clairs la course
De son onde et dont la chevelure
Suit aussi le courant d’eau pure.
Tu veux voir le satyre peignant sa fourrure,
Certaine flamme dans les yeux
Et des raisins dans les cheveux,
Et le faune jouant du flûteau,
Et l’hamadryade aux bras haut
Levés ou largement tendus,
Comme pour bénir,
Et la naïade au long buste vêtu
De seule écume.--Ton plaisir
Est d’espérer cela, mais, ô jeune homme! tu
Ne verras rien, si ton esprit ne se délivre,
D’abord, du souvenir hallucinant des livres:
Les demi-dieux
Ont peur d’un bachelier ès-lettres curieux.
CCXLV
PREMIER QUARTIER
Lune! c’est donc toi! je te croyais morte?
Lève encore un peu ta corne qui luit!
Par quel soupirail, cheminée ou porte,
As-tu pu rentrer au sein de la nuit?
Tu semblais si maigre, ô ma pauvre amie!
Je me résignais à ne plus te voir,
Et je me disais: «Elle est réunie
Aux astres défunts du firmament noir.»
Car il est, au ciel, un lieu de retraite
Pour les derniers jours des étoiles d’or,
Où les feux éteints des vieilles planètes
Goûtent le repos près des soleils morts.
--Puisque te voilà, donne-moi ta bouche
Dont l’arc recourbé sourit sans repos,
Mais ferme, un instant, ton œil blanc qui louche:
Ce regard gelé me glace les os.
Veillé par Riegel et par Betelgeuse,
Je veux sommeiller entre tes bras nus
Et boire le lait d’une nébuleuse,
Et goûter le miel d’un rêve inconnu.
Je veux caresser la lyre des brises
Que tenait jadis Phébus Apollon,
Et danser le long de la route grise
Où courait Hermès aux divins talons.
--Afin d’obtenir ces sublimes choses,
Quels sont, ô Phœbé, mes premiers devoirs?
Il faut, me dis-tu, dédaigner les roses?
Ne plus respirer les parfums du soir?
Oublier les jeux du soleil sur l’onde,
Les jeux des ruisseaux, des flammes, de l’air,
Et, quand un orage au ciel jaune gronde,
Ne plus me baigner dans les purs éclairs?
Ne plus adorer les lèvres des femmes,
Ne plus m’abriter sous les tournesols,
Et ne plus chanter des épithalames
Pour les noces d’or de mes rossignols?
Oublier l’étang qu’une étoile irise,
Les émois obscurs, les chères douleurs
Dont l’angoisse est douce et la peine exquise,
Oublier aussi le contour des fleurs?
--Faut-il renoncer à la vie humaine
Pour revivre au sein du subtil éther?
Ah! tes caresses au front des sirènes!
Tes lueurs de jade au ras de la mer!
--Faut-il donc mourir? Eh bien, soit! Silence!
Adieu!... Je m’en vais sommeiller, un temps,
Et les traits d’argent, Phœbé, que tu lances
Me réveilleront au fond de l’étang.
CCXLVI
PRUDENCE
Offre tes compliments aux Puissances Divines,
De grand matin.--Les dieux à l’homme sont pareils:
L’encens les concilie et flatte leurs narines
Plus sûrement s’il fut brûlé dès le réveil.
CCXLVII
EMPLOI DU TEMPS
Henriette, tous les vendredis, se promène;
Elle papote du dimanche au mercredi;
Elle lit le jeudi, (du moins elle le dit);
Elle m’aime, le dernier jour de la semaine,
Mais son amour me semble encor plus superflu
Que les romans touchants qu’elle dit avoir lus.
CCXLVIII
REGRETTABLE INCIDENT
Il arrive, tenant une rose à la main.
Elle lui dit: «J’aurais préféré du jasmin.
Si je vous laisse aujourd’hui seul,
Bercez-vous au moins de l’idée
Que je vous aimerai demain.»
Le lendemain, c’est un glaïeul
Qu’elle voudrait, le jour suivant, une orchidée...
«Dimanche, lui dit-elle, si vous me baillez
Une gerbe d’œillets
Panachés, il se peut qu’alors je m’évertue
A vous aimer. Impossible plus tôt!»
Mais lui, sans insister auprès d’elle, se tue
En se servant d’un vieux couteau
Damasquiné, dont la lame est pointue,
Et qui brille.
Le pauvre bougre s’est piqué de tout son cœur,
Sous le sein gauche, avec cette arme
De famille,
Si bien qu’il meurt.
S’ensuivent mille cris, des regrets et des larmes.
CCXLIX
MARINE
Lune décroissante, eau d’ébène,
Délicatesse des cordages,
Plainte lointaine des sirènes...
Invitation au voyage.
CCL
CHRONIQUE
César est mort; un scarabée
Tend vers le ciel ses pattes noires;
Jacob n’est plus, ni Bethsabée...
Ce sont là des dates d’histoire.
CCLI
PASTORALE
Midi, grand soleil.--Le vieux faune
En ricanant se penche sur
Une fleur délicate et jaune
Perdue en un champ de blé mûr.
CCLII
PROMESSES
Comment douter de vous, lorsqu’en vous tout incite
A l’espoir?
Vos yeux sont clairs, vos yeux sont purs, vous savez voir
Et, par ces mêmes yeux, rêver ensuite,
Vous savez deviner, ami compatissant,
Le secret d’une parole qui semblait dite
En passant,
Et vous savez sentir la plainte retenue
Par peur de vous montrer une douleur trop nue.
--Belles promesses, hautes promesses
Que vous tiendrez!
Vous grandirez! Ne doit-on pas tout espérer
D’un esprit sans paresse,
Toujours prêt à comprendre,
Dont la subtilité n’a point de fourberie,
Miroir d’un cœur robuste et tendre?
--Ami, n’oubliez pas nos longues causeries
Près du feu, l’autre hiver, au fond du petit bois...
Comme les bûches prenaient mal! qu’il faisait froid!
Souvenir... j’allais dire: d’autrefois!
CCLIII
ÉGOÏSME
J’ai souffert pour l’oiseau, pour la bête qu’on chasse,
Pour l’arbre qu’on abat, j’ai partagé l’émoi
D’un cœur flétri. Ce sont des jeux dont je me lasse.
Je voudrais, maintenant, souffrir un peu pour moi.
CCLIV
DÉGÉNÉRESCENCE
A soixante ans, vous conservez un teint de rose,
Une voix d’argent clair, lorsque vous vous moquez,
Mais votre fille Esther a déjà l’air morose,
Insatisfait et sec des très vieux perroquets.
CCLV
CAPOUE
Mon esprit a besoin du fracas des armées.
Comment sortira-t-il du lit de sa langueur?
J’ai vécu, ces temps-ci, trop près de votre cœur
Qui me trouble et me rend «empesché de fumées».
CCLVI
DIVERTISSEMENT
Ernestine, Denise et la blonde Suzanne,
Assises près de moi, font des mines exquises...
«Monsieur! redites-nous le conte de Peau d’Ane,
La Belle au Bois dormant ou quelque autre sottise.
Non! sortez-nous plutôt de votre vieille tête
Un récit tout nouveau qui ne soit pas trop bête!»
Divertir des enfants est une dure école!
Il me faut inventer une histoire bien folle,
Cocasse, compliquée et cependant précise,
Pour amuser Suzanne, Ernestine et Denise.
CCLVII
A LA CUISINE
Tu pleures! tu n’es donc plus toi-même, Brigitte?
Au lieu de surveiller fidèlement les os
Et le poulet, bouillant au cœur de la marmite,
Tu rêves de certain sergent, beau comme Eros.
Tu tâches d’évoquer cette face adorée,
Et tes larmes vont se mêler à la purée.
CCLVIII
HÔTES INATTENDUS
Me voici, comme jadis, en Afrique:
Le soir tombe, il est tard.
Un ciel fumeux, couleur de brique,
Fatigue mon regard.
Je trouve, en entrant dans ma chambre,
Des visiteurs inattendus:
Deux oiseaux, un lézard, des guêpes couleur d’ambre,
Un crapaud gris, pustuleux et pansu.
Ce lézard violet à tête verte
Paraît fixé sur le plafond,
Des oiseaux sont entrés par la fenêtre ouverte,
Ils piaillent, ils font des ronds;
Une étrange souris s’échappe de ma couche,
M’aperçoit et s’affole;
Des phalènes frôlent ma bouche,
Je vois luire des lucioles;
De petits serpents noirs veulent passer mon seuil,
Des moustiques pointus m’empêchent de dormir,
Mais à tous je ferai bon accueil...
De mon rêve je prends tout ce qu’il peut m’offrir.
CCLIX
BONNE EXPOSITION
Au seuil ensoleillé de ma fenêtre ouverte,
Pieusement, je cultive de l’estragon,
Dans les flancs rebondis d’un vase à panse verte
Où se tordent et se détordent deux dragons.
CCLX
HIVER
Débâcle, enfin! la rivière, prise
Depuis quatre longs mois par le gel,
Se brise en miroirs où se divise
Le grand lac bleu de cendre du ciel.
CCLXI
RECUEILLEMENT
Immobile, je songe auprès de cette tombe.
Pas un souffle de vent ne vient troubler la nuit
Et pas un chant d’oiseau... Des pommes de pin tombent
Mollement, sur le gazon court, à petit bruit.
CCLXII
PRUDENCE
Loin de vous reprocher, belle, d’être si noire,
J’accorde que vous ne l’êtes pas à demi,
Mais veuillez vous cacher dans cette vaste armoire
Durant l’heure où je vais recevoir mes amis.
CCLXIII
TROPIQUES
Au bord vaseux de la lagune,
Un caïman dort dans les joncs;
Il ouvre un œil gluant, considère la lune
Et disparaît dans l’eau par un brusque plongeon.
CCLXIV
BOISSON RÉCONFORTANTE
Après avoir goûté, (devoir de camarade),
Les vers indifférents d’un poète de peu,
Je veux, pour oublier leur charme sirupeux,
Boire, à l’urne d’André Chénier, du vin d’Hellade.
CCLXV
LOUANGES
Pour sa tête si belle
Qui ne craindra rien des hivers,
Saurai-je composer la louange immortelle,
Rayonnante de nobles vers?
Pour sa tête impassible et pure
Dont les yeux regardent si loin,
Quels sont les mots qui ne défaillent point,
Et les hymnes qui durent?
Pour en écarter le malheur,
Que ne puis-je donner à sa tête guerrière
Dont un hochement me fait peur
La louange qui monte en forme de prière?
Que ne puis-je chanter les reflets suzerains
De ton casque d’ébène,
Tête chère, tête hautaine
Au front serein!
Ah! que ne puis-je... Et, maintenant, penche la tête
Et laisse-moi caresser de mon mieux
Les cheveux onduleux de cette tête faite
Pour les dieux.
CCLXVI
SOMMEIL NÉCESSAIRE
Le prince dort sous un dais d’or et de bambous.
Quand ses ordres n’arrivent pas avant l’aurore,
Il les donne à rebours, trop tard ou pas du tout,
Il dort. Ah! qu’il dorme longtemps! je l’en implore!
CCLXVII
SUR LA GRÈVE
Le ciel perd sa teinte cerise,
Le soleil s’engloutit sous le poids de la nuit.
Les coquillages que l’on brise
En marchant font un triste bruit.
CCLXVIII
JUSTE DISCIPLINE
J’estime le bon-sens de la gardeuse d’oies
Qui, jusqu’à vêpres, fait patiemment son devoir.
Martin, passant alors, l’assaille chaque soir;
Elle s’y prête et goûte ainsi plus d’une joie.
CCLXIX
PETIT PORTRAIT
Sourire âpre et revêche,
Fort belle chevelure
D’un blond doré, tournure
Passable, mais odeur peu fraîche
Et déplaisante d’une pêche
Trop mûre.
CCLXX
MÉLITE RÉFLÉCHIT
Quel songe singulier composez-vous, Mélite?
Quelle vilaine trahison, très inédite?
CCLXXI
AUBE DE LUNE
Un dragon bleu, penché par-dessus la pagode,
La gueule ouverte, va dévorer comme un fruit
Cet astre coloré de sang et teint d’iode
Qui monte dans la nuit.
CCLXXII
MAGIE DU SOIR
Des rameaux sombres, découpés
Sur l’horizon drapé...
Profils grotesques d’arbres noirs
Contre le ciel orange;
Instants où le soir
Aérien se change
Par lente magie en nuit...
On dirait que s’apaisent
Le monde et son bruit,
Tandis que les braises
Du soleil meurent,
Que le ruisseau parle plus bas,
Que la brise s’éteint qui chantait tout-à-l’heure,
Que le voyageur tâche de feutrer son pas,
Que les oiseaux ont peur
De se laisser entendre
Parmi tous ces murmures sourds,
Que l’occident perd ses couleurs...
--Ce sont les cendres
D’un beau jour.
CCLXXIII
HEURE MAUVAISE
Vraiment, il pleut depuis trop longtemps, je m’ennuie.
Lire? quoi donc? Dormir si je pouvais! et pour
Aimer, il n’est plus temps. J’écoute, le cœur lourd,
Ce discours interminable que fait la pluie.
CCLXXIV
A UNE REINE
O reine Stratonice! où donc êtes-vous née?
Est-ce dans le vaste palais d’une île fée,
Où la légende grecque et le conte allemand
Venaient mêler pour vous tous leurs enchantements?
Où l’elfe et la bacchante, où le sylphe et le faune
Jouaient à se poursuivre autour des buissons d’aulnes?
Parce que votre voix est pure et que vos pas
Semblent glisser à peine et ne se poser pas,
Il est des instants où vous m’évoquez l’image
De Loreley qui laisse un lumineux sillage
Sur l’eau triste du fleuve, en chantant dans la nuit.
Mais, à d’autres instants, vous changez et je suis,
Dans vos yeux, le reflet d’une si grave peine,
Que vous me rappelez cette princesse hellène
Qui, devant l’horizon de la mer et des cieux,
Souffrait de la colère injuste de ses dieux.
O Reine! dites-moi quel souvenir vous donne
Ainsi l’air douloureux de la blanche Antigone?
CCLXXV
DÉSACCORD
Des roses, un regard, la mer, le bruit du vent...
Poèmes que le moindre souffle met en prose!
--Un mot sans harmonie efface bien souvent
Le bruit du vent, la mer, ton regard, et les roses.
CCLXXVI
CHEMINEAU
Malgré tous mes serments et mon humeur chagrine
Je marche sans souci, tout droit, tournant le dos
Au soleil.--Sur la route, un spectre se dessine,
Couché, très noir, très plat, sans muscles et sans os,
Qui m’entraîne, tenant par ses pieds mes bottines.
CCLXXVII
UN COUPLE
Il est beau de la beauté que l’on prise
Dans les ateliers de modiste;
Cheveux gras et bouclés, bouche aux tons de cerise,
Cravate «genre artiste».
Elle est fort bien aussi, mais autrement
Que son prince Charmant:
Mince, longue, des yeux très noirs,
Un air autoritaire,
Des lèvres sans mystère et de mauvaises dents...
Et cependant,
Vers le soir, aux lumières,
Un peu de fard aidant,
Elle plaît au passant sous son chapeau de fleurs.
Rose aime Roger de tout son cœur,
De toute son âme,
(En a-t-elle une?) de tout son corps,
Mais Roger, les beaux jours passés, prévoit le drame:
«Combien de temps, Rose qui m’est si chère,
Pourra-t-elle marcher encore?
Sans elle, c’est le pot-au-feu, c’est la misère!»
CCLXXVIII
MA BLANCHE AMIE
Lune! je vois briller entre les nymphéas,
Au fond de l’étang vert et bleu que rien ne souille,
Ton profil séducteur qui toujours m’agréa,
Reine des suicidés! princesse des grenouilles!
CCLXXIX
VILLÉGIATURES
Les turbans excessifs que portait Madame X...
Et d’autres attributs de même provenance
Sont chez la revendeuse, au coin du quai. Je pense
Qu’elle-même fait les cent pas au bord du Styx.
CCLXXX
REPOS JUDICIEUX
Couché dans ce verger mollement gazonné,
Pourquoi donc songerais-je à grapiller la treille
Lourde de fruits, ou même à rimer un sonnet?
Je sommeille, attendant que Laure me réveille.
CCLXXXI
THE RAVEN
Je croyais, en ouvrant toute grande ma porte,
Voir l’ange aux yeux d’azur qui brandit un flambeau,
Mais la nuit m’apparaît, silencieuse et morte,
Sans lune.--Sur mon seuil, pas même le corbeau!
CCLXXXII
PORTRAIT DE BÊTE
Armature de fer, pattes de caoutchouc,
Cuir laineux et malsain, gaufré par mille plaies,
Bête de cauchemar qui ne semble pas vraie,
Avec sa cloche au cou.--C’est le chameau mandchou.
CCLXXXIII
DANGER
Fût-ce dans ton appartement le plus secret,
Garde-toi de penser: «En ce moment, personne
Ne me voit.» Pour l’esprit il n’est rien de sacré,
Il n’est rien que l’esprit ne sache ou ne soupçonne.
CCLXXXIV
MOTIF DE SÉRÉNADE
Malgré le ciel d’un bleu si rare,
Si précieux, il manque un chant de rossignol
Et le froissement doux des guitares
A ce soir
Si divin qu’on le dirait espagnol.
J’y voudrais voir
La lune, cependant l’air est clair
Et ces lanternes ont bel air;
Mais ne faudrait-il pas quelque pierrot de neige,
Quelque bourgeois en travesti
Comique à ce cortège
Où notre amour se divertit?
Je voudrais aussi des tambours de basque,
Des marottes tintantes, des sequins,
Des loups, des masques
Et des manteaux d’Arlequin,
Tout de même qu’à votre face,
Miroir divers de la frivolité,
Je voudrais que se pût découvrir une trace
Plus sensible de volupté.
CCLXXXV
CHARME DU FOYER
La petite maison normande qui m’abrite
Me plaît, je m’y sens bien en sûreté; le site
N’effarouche pas l’œil, mais le toit bleu d’un temple,
Sous le soleil asiatique, a son mérite.
CCLXXXVI
ATTITUDES
Triste, toujours, comme au théâtre,
(Douleur de parade); à vos joues,
Un peu de poudre, un peu de plâtre;
Dans votre cœur, un peu de boue.
CCLXXXVII
SIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE
Scapin dort d’un sommeil très long que je déplore.
Le trépas est un port. Il entra dans ce port
En souriant; je crois qu’il doit dormir encore,
Bien qu’il soit mort, très mort, hélas! tout à fait mort.
CCLXXXVIII
FLEUR INVARIABLE
Cette nuit, j’ai rêvé plaisamment jusqu’au jour;
Ma songerie avec l’aurore s’est éteinte;
Je ne me souviens plus de son tendre contour...
Mais l’iris du jardin garde toutes ses teintes.
CCLXXXIX
OFFRANDE
Afin de célébrer sa valeur coutumière
(Nonpareille, pourtant!) offrons-lui la première
Pêche de mon verger, quelques brins de laurier
Et la virginité de Manon, la fermière.
CCXC
TROUVAILLE
Ton agréable petit livre est trop honnête,
Compendieux Joubert!--Et néanmoins tu sus,
Malgré tant de fadeur, te révéler poète
En disant que la vie était «du vent tissu».
CCXCI
CERCLE VICIEUX
Que devenir? aller me pendre?
Cela pourrait surprendre
Péniblement
De bonnes gens qui me sont chers.
M’engager? partir pour la guerre?
Hélas, non! car, en ce moment,
Cela n’arrive guère
Que dans les romans!
Boire? j’entends: boire beaucoup?
Je n’ai pas soif quand je suis seul, (oh! pas du tout!)
Et je déteste les cafés.
Me livrer à l’humeur hypocondre? c’est fait!
Courir la gueuse?
Je voudrais des heures heureuses...
Lire des livres?
J’en ai trop lus, je m’en délivre.
Prier? je me sens loin des cieux!
Alors... vivre?
Serait-ce mieux?
--Voilà le cercle vicieux.
CCXCII
RÉALITÉS
Les pieds au feu, tu regrettes de n’avoir pas
Aimé Didon, (malgré ses plaintes), Mélusine,
Aude, la belle Hélène, Yseult ou Dalila...
Mais Stéphanie a tant de goût pour la cuisine!
CCXCIII
UTILISATION
Comme on fait d’un suppôt sadique de la mort,
Je tiens qu’il faut toujours étrangler la souffrance,
Sans vouloir lui trouver ni charme, ni plaisance...
Toutefois, il convient de s’en servir d’abord.
CCXCIV
PAROLES FAMILIÈRES
Qu’importent l’accent dur de ce parler barbare
Et ce jacassement où je ne comprends rien!
Sous la brise, un palmier fait son bruit de guitare
Et le flot chante un air que je reconnais bien.
CCXCV
LA COIFFURE DE THISBÉ
Une heure avant d’aller au bal de cour, Thisbé,
Contente de son fard et de ses mouches, daigne
Sourire à son coiffeur dont les doigts ont bombé
La fausse tresse d’or que fixe un double peigne.
L’homme, dans les cheveux que sans fièvre il boucla,
Fixe des ornements avec un goût d’artiste:
Un point de poudre, ici, trois petits rubans, là...
Il fait enfin voler le peignoir de batiste,
Puis, les lèvres en cœur et souriant un peu,
Dans la coiffure il pique un hortensia bleu.
CCXCVI
HONNÊTE GAGNE-PAIN
Si vous triez bien proprement ce tas d’ordures,
(Vieux chiffons, culs de bouteilles, charognes mûres,
Débris), vous gagnerez peut-être vos trois sous.
D’ailleurs, quand il fait beau, la besogne est moins dure,
Et l’on trouve, parfois, quelques restes de chou,
Quelques croûtes de pain (anglais) gardant du goût.
CCXCVII
SUR UNE VIE INTERROMPUE
Tu mourais, tu me disais ta peine
D’avoir vécu, te semblait-il, en vain
Et d’achever ces heures vaines
En ne nous laissant rien
Qu’un homme mort,
Rien qu’un vieux corps
Prêt à pourrir; puis tu mourus.
--Maintenant, tu te tiens raide et grave,
Le col nu,
La face have,
Et tes mains sont couleur de cire;
Tes yeux bleus où je savais lire
Restent ouverts,
Tes prunelles semblent de verre,
Mais tu gardes ton sourire.
Jamais je n’oublierai tes rêves, leur fraîcheur,
Ni l’exemple de ta douleur;
Jamais je n’oublierai tes manières de dire,
O mon ami dormant,
La vie en son rayonnement!
CCXCVIII
PROSPECTUS
On raccommode, ici, les assiettes, les tasses,
Les faïences de Perse et de Rhodes, les plats
Espagnols, les cristaux de Bohème, les glaces
De Venise et les cœurs qu’un grand amour fêla.
CCXCIX
HARMONIE
Tu chantais, rossignol... Je respirais des roses...
Jamais, ô cher oiseau, ton chant ne fut si beau;
Jamais tu ne m’as dit de si troublantes choses.
Promets-moi de chanter, plus tard, sur mon tombeau.
CCC
BELLE, MAIS PEU SENSIBLE
Elle tenait ses mains aux phalanges fragiles
En avant, comme pour défendre d’approcher
Et les souples sursauts de ma ferveur agile
Se heurtaient vainement à ce charmant rocher.
CCCI
RETOUR LOINTAIN
Nous sommes séparés par des milliers de lieues
Et pourtant, chaque soir, je me sens près de toi,
Comme s’il n’y avait ni vastes plaines bleues,
Entre nous, ni déserts de sable, ni grands bois.
CCCII
SÉDUCTION
Je puis, modeste et réservé, sans me vanter,
Fixer l’amour du monde en me montrant moi-même.
Si je veux, par surcroît, mériter que je m’aime,
Le séducteur du monde est un autre, (inventé).
CCCIII
MAUVAIS MOMENTS
L’orage monte à l’horizon; mon chien se traîne,
La langue basse; mes poiriers sont accablés
Par leurs fruits mûrs; des fleurs se fanent dans les blés,
Et Célestine a des regards chargés de haine.
CCCIV
AU VILLAGE
Pourquoi ce regard
Hagard
Et pourquoi cette joue humide?
Pourquoi cet air si soucieux?
Pourquoi ces rides
Sous tes yeux?
A quoi peut te servir de contempler la meule
Du coin du champ,
Et comment te trouve-t-on seule,
Toute seule, et si triste, et d’aspect si touchant?
Dis-le moi comme à confesse,
Dis-le moi, morbleu!
Sans larmes, fais-m’en l’aveu...
Serait-ce
Ton père qui t’aurait grondée,
Ou plutôt... oui, plutôt, le charmant Amédée
Qui t’accompagnait très souvent,
Depuis son retour de voyage,
Et dont l’humeur volage...
Hélas! je comprends tout, pauvre fille! Au couvent!
CCCV
EXCÈS
Vous regretterez d’être sage!
Vous l’êtes bien! oh! oui, vraiment!
Sage comme une chaste image
D’ange dans un missel flamand.
Cette attitude décourage,
En ses luxurieux hommages,
Le plus épris de vos amants.
Son âme est bourgeoise: il abrège,
Volontairement, des moments
Qui lui paraissent sacrilèges.
CCCVI
PETIT INCONVÉNIENT
Cette première rose au ton rouge ponceau
Fait valoir la seconde, adorablement pâle;
La troisième entretient un ver sous ses pétales...
Je choisis la troisième avec son vermisseau.
C’est ainsi que je vous ai préférée, Hortense,
Mais votre vermisseau prend beaucoup d’importance...
CCCVII
REPROCHE
Bel arbre au tronc retors, arbre noir et très vieux
Dont le feuillage sec a des reflets si durs,
Cher arbre compliqué, sombre et silencieux,
Ton ombre est un peu trop précise sur ce mur.
CCCVIII
DÉNOUEMENT
La Princesse qui pleure en sa prison va-t-elle
Se laisser dévorer par le Dragon?--Non pas!
Un Prince de beauté vraiment surnaturelle
Et d’air avantageux se rapproche à grands pas.
CCCIX
FIN DE NUIT
L’aube vient de toucher le sommet de la tour.
La lune qui reluit de tout son disque lourd
Nous apparaît, pendue au ras des ondes, comme
Un gong de cuivre clair pour annoncer le jour.
CCCX
A UN AMI PLEIN DE FANTAISIE
Tu reviens de la grande guerre,
Blessé, meurtri,
Mais tu n’as rien perdu de cette printanière
Vision de la terre
Qui donne à tes songes leur prix.
Tu parles, et je vois le monde
Par tes yeux:
Les rêves les plus fous y dansent une ronde
Dont le rythme est délicieux.
Tu décris de beaux soirs en Alsace,
Le bourg détruit par la mitraille, où passent
Des soldats joyeux,
Tu me dépeins une aube d’Orient,
Le ciel bleu, le flot riant,
La rive nue
Sous un rais d’or,
Et tes paroles contenues
Emeuvent plus encor:
Enchantements clairs d’une fantaisie
Choisie.
CCCXI