Clown étrange, nourri des rimes de Banville

Et drapé largement de satin réséda,

Qui ravis à la fois et la cour et la ville

Et la forte nourrice et le petit soldat!

Quelles rimes millionnaires de ballade

Décriraient justement le merveilleux entrain

Que tu mets à jouer cette pantalonnade

De ton invention sans te casser les reins?

En te voyant, je crois revoir un oiseau rare

Dont le plumage vert et le panache blanc

Font une symphonie à tout le moins bizarre

Qui charme les jardins tropicaux de Ceylan.

Tes jeux malicieux de force et de féerie,

Quel sonnettiste fou les chantera jamais?

Et qui dira le son de ta voix ahurie

Quand tu parles d’amour avec l’accent anglais?

Tu marches gravement, mais ton beau nez qui flambe

Dément cet air profond... A quoi réfléchis-tu?

Pourquoi donc, cher ami, te grattes-tu la jambe?

Quel songe te séduit sous le bonnet pointu?

--Tout à coup, tu bondis... Un cri d’énergumène

A jailli de ta bouche, un éclair de tes yeux,

Et tu parcours la piste blonde, ton domaine,

Entremêlant la volte et le saut périlleux.

Sous quel astre insensé le ciel t’a-t-il fait naître?

A quel philtre secret ta lèvre a-t-elle bu,

Pour que tu sois brûlé par l’ambition d’être

Roi de la turlutaine et du tohu-bohu?

Tu t’exprimes souvent en une obscure langue,

Et ta cocasserie a plus de verve encor,

Aux heures où tu fais d’impayables harangues

Par la matassinade alerte de ton corps.

Tu passes en légèreté la sauterelle,

La liane en souplesse, en imprévu zéphyr...

Tu te renverses, tu te fends, tu t’écartèles,

Puis, soudain, tu t’assieds et pousses un soupir.

--Maître bouffon! ta farce est de vertu si fine

Et tu mets tant de grâce en cet imbroglio,

Que, malgré ton déguisement, l’on s’imagine

Voir revivre, un instant, Puck et Fantasio.

La valse de tes entrechats est un poème

Que nous scandent tes pieds, sur vingt rythmes divers,

Et je retrouve en ta plastique ce qu’on aime

Dans les gestes du vent et la courbe des vers.

Par cette fête de gambades délicates,

Tu relèves tous les rôles de ton emploi:

Poète-pantalon et rêveur-acrobate,

Mais, maintenant, mon pauvre ami, repose-toi!

On sonne la retraite et, dans quelques minutes,

Le cirque sera noir. Le spectacle est fini.

Va-t’en laver ta face et gagne en trois culbutes

L’espace interstellaire où Banville te vit.

Allons! va te coucher! tu rêveras de choses

Charmantes, de femmes pâles qui t’aimeront,

De jets d’eau, de paons bleus, de guitares, de roses,

Et les anges de Dieu te baiseront au front.

Ils veillent au chevet du petit lit de sangle

Où tu t’es allongé, fatigué par ton art,

Loin de ces gens assis que tes farces étranglent,

Sans travestissement, sans public... et sans fard.

CLXI

DÉMISSION

J’aspire, puisqu’il faut préciser mes hommages,

Au règne indécevant du rat dans son fromage.

CLXII

SUR UN CŒUR D’HOMME INCOMPRIS

Tu ne ressembles pas à tout le monde,

Heureusement, car on ne sonde

Guère les basses eaux; tu plais,

N’étant jamais «_shallow_», comme on dit en anglais.

Je ne perds pas mon temps quand je veux te connaître:

Ton être

Est animé d’un courant sourd

Dont on ne prévoit ni la fuite,

Ni les détours,

Ni les sources subites.

Ne change rien à tes couleurs

D’eau profonde; persiste

Dans tes rôles d’ami, d’artiste;

Garde le rythme de ton cœur:

Il fait une musique tendre

Et pure à ceux qui savent bien l’entendre.

D’autres, devant ces eaux qui leur paraissent mortes,

Se lasseront; qu’importe!

Ils ne te comprendraient jamais.

«Ce ne sont point ceux-là, diras-tu, que j’aimais.»

CLXIII

CHEMINEAU

J’entreprendrai, le cœur léger, ce long voyage.

La route sera douce et je marcherai seul,

Sans plus me retourner, n’ayant pour tout bagage

Qu’un bout de corde pour me pendre et mon linceul.

CLXIV

ART DÉCORATIF

Sur l’étang, la lumière inscrit, chaque matin,

De souples courbes d’or aux teintes imprévues,

Comme les moires d’une étoffe de satin

Tendue.

CLXV

DÉBUTS

Saura-t-il se servir de la science apprise

Au nid, cet écolier? Bien duveteux encor,

Cet oiseau saura-t-il se mêler à la brise?...

Nous pourrons en juger au tout premier essor.

CLXVI

SOUPLESSE

Vous vous laissez guider par de nobles pensées,

Lucinde, et me donnez une impression d’art

Lorsque vous souriez, la tête renversée,

En faisant sur cette table le grand écart.

CLXVII

CONSEIL

Non, ne refusez rien, mangez tout le gâteau

Et buvez tout le vin que nous offre la vie!

Qu’importe ce hoquet, ce petit goût de lie:

La sagesse viendra toute seule et trop tôt!

CLXVIII

PUDICITÉ

Reconnaître la Vérité sortant du puits

Figure à mes yeux un comble d’immodestie.

Pour ma part, je ne veux la voir qu’en pleine nuit,

Sèche et vêtue ou, mieux encore, travestie.

CLXIX

LOUANGE D’UNE JEUNE MORICAUDE

J’aime la couple de ses seins,

J’aime ses mains rapides et farouches;

Son regard franc ne cache nul dessein

Obscur; quel émoi quand je touche

Son enfantine bouche

Aux lèvres dures!

Elle ne fait jamais de discours équivoques,

Elle s’exprime par murmures

Rapides, singuliers, un peu baroques,

Très peu subtils,

Dont me séduit la musique barbare.

Son ventre tout petit, tout rebondi, se pare

D’un grand nombril

Bien surprenant, noueux, tortueux et bizarre,

Qui m’amuse comme ferait un coquillage

Aux contours précieux.

D’ailleurs, en elle, tout me plaît: ses brusques yeux,

Son babillage,

Ses attitudes immodestes,

Ses dents félines, ses cheveux drus... et le reste.

CLXX

VIOLON D’INGRES

Mes trois paons, (ah! qu’ils sont majestueux!) se louent

De paraître, d’abord, semblables à des rois.

Afin de le prouver ils font, tous trois, la roue,

Et, pour le confirmer... ils chantent, tous les trois.

CLXXI

AGONIE

Cette rose discrète et qui faisait ma joie,

Cette humble rose par les passants dédaignée,

Sera flétrie avant demain: une araignée

Maigre met tous ses soins à l’entourer de soie!

CLXXII

GRAND LUXE

Ajustez à la lune un beau manche de jade,

Maniez-le très lentement d’un geste las...

Pour caresser vos yeux, aux soirs de sérénades,

Quel éventail prestigieux vous aurez là!

CLXXIII

PASSE-TEMPS

Je suis triste et prends l’air tout à la fois faraud

Et déjeté. Tandis que montent les ténèbres,

Je contemple la pluie et bats, sur les carreaux,

Le rythme lourd et lent d’une marche funèbre.

CLXXIV

PORTRAIT

Par ce regard distant et cette pose roide,

Vous ressemblez, Madame, à la Dame de Cœur.

Je vous adore obstinément, mais j’ai grand peur

De ce cœur si bien dessiné de reine froide.

CLXXV

PAYSAGE

Un serpent se détord; la haute forêt jongle,

De branche à branche, avec de longs singes criards;

Un éléphant barrit tout au loin, dans la jungle;

Les parfums de la nuit s’étalent: il est tard.

CLXXVI

JARDIN LUMINEUX

Je vous aime, jardin, pour vos fleurs et vos fruits,

Pour ce mur si nu qui reluit,

Bleu contre le ciel de midi,

Pour vos sentiers bordés de buis

Et qui ne mènent nulle part.

Je vous aime, jardin rencontré par hasard,

Sur les bords d’une mer brillante.

J’aime cet arbre où l’oiseau chante,

Comblé de jour,

Comblé de joie, et, tout autour,

Le lacis de ces plates-bandes.

Jardin doré qui m’êtes cher,

Jardin jaune, je vous demande

Quelques instants de plaisir en plein air;

Puis, adieu! car bientôt Paris

M’aura repris

Et j’irai revoir la lumière

Prétentieuse des grands cafés, des boutiques

Et la clarté chauve des réverbères,

Toujours si romantiques.

CLXXVII

SCÈNE

Les jets d’eau ne sanglotent pas,

L’heure est encor trop claire, ils jouent.

Sur cette allée où, pas à pas,

Le soir vient, des paons font la roue.

Au sommet chauve de ce mur,

Une chatte marche, sournoise;

Dans le feuillage, un coin d’azur

Perd ses tons pâles de turquoise.

La nuit descend; déjà le sort

Du jour malade se décide,

Et bientôt prendra son essor

Le vol diapré des sylphides.

Un farfadet lascif s’étend

Sur le lit d’une nymphe brune

Et les grenouilles de l’étang

Font des madrigaux à la lune.

Allons! c’est l’heure de dormir:

Le _sereno_ chante sa plainte;

Plus un baiser, plus un soupir!...

Toutes les lampes sont éteintes!

CLXXVIII

EN CHINE

La plaine, au crépuscule.--Un buffle énorme suit,

Bien sagement, l’enfant tout nu qui le conduit.

Contre le ciel, ce buffle aux cornes plates semble

Démesuré,--l’enfant aussi, mais en petit.

CLXXIX

LA RÈGLE ET L’EXCEPTION

La maîtresse nous trompe et l’ami nous déçoit;

Le poète, au lieu de chanter, s’amuse à braire

Ou veut monter plus haut que ne permet sa voix...

Pourtant, je sais quelques exemples du contraire.

CLXXX

RENDEZ-VOUS

Sous un très vieux pommier paré de fleurs vermeilles,

Je l’aimai tout un jour.--Attentif à son pas

Et couché sous un arbre aux corolles pareilles,

Je sens battre mon cœur, mais elle ne vient pas.

CLXXXI

AMABILITÉS

Elle lui dit: «Je me doute bien

Que pour toi je ne suis rien

Qu’un divertissement de passage.

Quand tu parles de mon âge,

Des teintes grises

De mes cheveux, de l’air lassé de mon visage,

Mon cœur se brise.

Lorsque tu poses sur ma joue

Un baiser froid, très amical,

Tâche d’être sincère, avoue

Que c’est l’aumône méprisante,

L’aumône qui fait mal,

Jetée à l’ennuyeuse amante.

Je suis un pauvre corps

Trop usé que tu n’oses tuer tout à fait,

Et que son amour déshonore.

Je te méprise, je te hais,

Mais je n’ai de plaisir que lorsque je te plais.»

Il lui répond: «Pourquoi me le redire encore?

Je le sais.»

CLXXXII

APPELLATION

Je vous traiterai d’odalisque,

Emma, puisque vous insistez,

Mais ce charmant vocable risque

D’être assez mal interprété.

CLXXXIII

PASSAGE

Sans me dire où,

Ce triangle de grues

S’enfuit par dessus les bois roux.

--S’est-il effarouché d’une rime incongrue?...

CLXXXIV

AUTRE PASSAGE

L’heure douce, à peine posée,

S’envole.--Je ne dis pas non,

Mais, en ce monde de rosée,

La rosée a parfois du bon.

CLXXXV

DÉCEPTION

Lys flétri, bouche trop baisée,

Idéal perdu sans recours,

Sensations vulgarisées

Où je pensais trouver l’amour!

CLXXXVI

DÉMARCHE

Sur le sable jaune de l’anse,

Un crabe rouge à reflets verts

Dessine un sillon et s’avance,

Précipitamment, de travers.

CLXXXVII

OBJECTION GRAMMATICALE

Les imparfaits du subjonctif,

Fleurs de vos discours caillouteux,

Y sont placés sans nul motif

Valable.--Prenez pitié d’eux!

CLXXXVIII

DÉSORDRE DANS LA NUIT

Je subis un rêve

Affreux

Et me sens assiégé par d’innombrables yeux...

Nue et longue, une femme lève

Entre deux doigts un œil de verre

Soucieux;

Un autre œil, grand, couleur des cieux,

Pleure purement sa misère;

Un autre bat de la paupière,

De l’air le plus affable;

Un autre encore,

Dont l’iris est piqueté de points d’or,

Se pose sur l’encrier de ma table;

Un autre, enfin, semble un œil mort,

Œil de poisson pourri, blanchâtre, épouvantable,

Qui me fait signe

De me liquéfier comme lui,

Puis il cligne,

Puis il s’égoutte dans la nuit...

Je voudrais hurler... je ne puis...

CLXXXIX

INDICATIONS

L’auréole nous dit quelle est la sainte tête;

La joie et la douleur parachèvent des cris;

Un bel orient donne à la perle son prix;

Seul un cœur palpitant fait sa place au poète.

CXC

VOISINAGE MARIN

Petits arbres tout secs, compliqués et tordus,

Sagement alignés le long de cette allée

Sablonneuse que borde un vieux gazon tondu;

Poussière... Dans la bouche une saveur salée.

CXCI

PIÈGE

Vous pensez donc que ce sourire me rassure?

Oh! pas du tout! considérez dans ce miroir,

Avec un peu d’honnêteté, votre figure:

Peut-être y verrez-vous ce que je crois y voir.

CXCII

LE PERROQUET DE THISBÉ

Gonzalve est un oiseau magnifique, son bec

Fut autrefois doré par un doreur de proues.

Ses ailes sont de feu; sa tête verte, avec

Le panache qui la domine et cette roue

De plumes, figurant une fraise, a grand air.

Sa voix est déplaisante et son humeur traîtresse:

D’un coup de bec il vous tailladera la chair

Et vous fera, l’instant d’après, mille caresses,

Mais tout reste permis à Gonzalve, d’autant

Qu’il compte, assure-t-on, plus de quatre-vingts ans.

CXCIII

DEUIL

Ils ont perdu, le mois dernier, leur chère tante,

Dame pieuse au parler dur... (si méritante!)

Ils ne ménagent ni les soupirs, ni les pleurs;

Leur cœur sait estimer dix mille francs de rente.

La tombe disparaît sous un tapis de fleurs

Acquises à bon prix. Cela leur fait honneur.

CXCIV

MIDI

Jour torride...

Au ciel pas un nuage, en mer pas une ride:

Mer métallique, ciel nu.

Des moustiques au chant pointu

Intriguent

Pour entrer sous ma tente...

Spleen épais, inutile fatigue,

Fatigue qui m’affadit,

Fatigue pesante,

Désespoir lourd de midi...

Pas un mot... Les cœurs mêmes se taisent!

--Je ne saurai plus vivre en ce pays de braise

Où le plus cher souvenir se défait,

Où la brise jamais ne passe; il me faudrait,

Pour mourir en me sentant à l’aise,

Pour songer, pour dormir bien au frais,

Il me faudrait, pour retrouver le calme,

Etre couché, non pas au fond d’un trou,

Mais tout en l’air, parmi les palmes,

Dans un cercueil très léger de bambou.

CXCV

PLEINE LUNE

Avant que de franchir ton seuil, regarde encore,

Penché sur ta béquille et le visage au ciel,

Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore,

Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.

CXCVI

MAUVAIS CALCUL

Même avec un tel maître, il me semble inutile

De donner des leçons de musique à Cécile,

Car l’enseignerait-on sur les rampes du Pinde

La dinde gardera toujours sa voix de dinde.

CXCVII

BEAUX YEUX

Sauvages, vos grands yeux, comme les yeux des biches;

Effarés quelquefois, mais bien vite calmés;

Fermés sur votre songe intérieur, mais riches

D’un trésor de bonté sereine... Et vous m’aimez!

CXCVIII

LANGAGES DIVERS

L’âne braît, le bœuf meugle et le rossignol chante;

La violette embaume et la pierre se tait;

Le torrent, d’une voix vaporeuse ou méchante,

Nous dit sa vie au jour le jour,--et vous mentez.

CXCIX

BLANC

Les ruisseaux et les prés sont blancs et blancs les cieux;

Les arbres blancs n’ont plus leurs tons roussis ou fauves;

Mais, en ce dur concours de blancs impérieux,

La lune a des pâleurs qui semblent un peu mauves.

CC

CINQUIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ici dort Rosalba, reine des mascarades.

Elle ne goûtait pas les amoureux transis

Et préférait un corps à corps aux sérénades.

Rosalba, pour longtemps, dort son sommeil ici.

CCI

VIATIQUE

Un hochement de votre tête,

Un souple geste enveloppant de vos deux bras,

Quelques mots murmurés bas

De façon sévère et secrète,

Votre main repoussant la grille

D’un beau jardin, les verdures de la charmille

Où vous vous promeniez, le soir,

Un soulier noir

Dépassant la jupe bleu sombre,

Votre ombre

Sur le palier de ma porte,

Votre ombre encor

Sur le tapis d’ocre et d’or

Composé par les feuilles mortes,

Le son... hélas! l’écho de votre voix profonde,

Douce et mystérieuse musique...

--Et, maintenant, je puis partir,

Je puis courir le monde,

Le cœur vaillant, sans autre viatique

Intime que ces souvenirs.

CCII

QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

L’air fuyant, l’onde traîtresse

Nous enseignent, chaque jour,

Le dédain de la sagesse.

2

Songe de ma nuit d’été:

Ce lys dans un rais de lune...

Poésie et pureté.

3

Ecoutez! les morts revivent

Et souvent nous parlent, sous

Le tapis de l’herbe vive.

4

Le vrai poème: une brise

Musicienne, un soupir

Que la mémoire éternise.

5

Son chant nous fait-il prévoir,

Lorsque la cigale chante,

Qu’elle mourra, demain soir?

CCIII

EXAGÉRATION

Il est sage, parfois, de se lever très tôt,

Pour traiter sensément une affaire futile,

Mais trancher un poulet avec le grand couteau

Commis à dépecer les bœufs est inutile.

CCIV

NUIT NOIRE

A mes pieds, ce vieux bourg chinois dessine un creux

Sombre et sourd; chacun dort; pas un seul point de feu,

Et le veilleur de nuit passe avec sa claquette

Pour prier les voleurs de se hâter un peu.

CCV

DOUX PROJET

J’étais impatient que le printemps revînt.

Le voici: mon verger retrouve sa vêture.

Devant un bon repas et des cruches de vin,

Quand discuterons-nous sur la littérature?

CCVI

ONDES

Ondes qui dévalez entre les sapins noirs

Sous un manteau d’écume, et qui charmez le soir

De vos mélodieuses courses;

Ondes vivantes d’une source;

Ondes vertes et claires

Qui filtrez le soleil dans des vasques de pierre

Et débordez à petit bruit subtil,

Parmi les lichens et les mousses;

Ondes rapides, ondes douces

D’une averse d’avril;

Ondes pures et fortes,

Crevant ce nuage lourd, teint de cendre;

Ondes épaisses d’une mare morte

Où s’ébattent les salamandres;

Ondes dont le goût reste amer

Au mauvais voyageur; folles ondes des mers

Qui, jadis, saviez bercer mes peines;

Ondes au gazouillis délicieux

D’une familière fontaine;

Nobles ondes brûlantes de vos yeux.

CCVII

DÉGUSTATION

Les mantes m’ont semblé d’un bon-sens inouï:

Elles mangent l’amant dont elles ont joui.

CCVIII

FAIRE-PART

Il est mort tout soudain et sans presque y penser,

Comme meurt un enfant que l’on a délaissé

Dans le vent noir, au coin d’une ruelle hostile.

Notre Pierrot est mort à la façon tranquille

Et sans prétention dont un rayon s’éteint.

Il est muet, ce soir, il riait ce matin.

J’aurais voulu cueillir, au seuil du grand silence,

Son dernier trait d’esprit, sa dernière sentence

Morale, son dernier bon mot et son dernier

«Sonnet blanc pour la lune implacable», signé:

Pierrot, «chanteur mondain», mais il est mort trop vite.

Nous l’avons enterré... Maintenant, il habite

Dans l’ombre, avec les racines des vieux bouleaux,

Les serpents engourdis et les froids vermisseaux.

CCIX

PLÉNITUDE

Un ample mimosa pose sur la colline

Sa tache d’or, le vent glisse sous un ciel bleu,

Apportant avec lui des senteurs de résine

Et de chers souvenirs.--Mon cœur bat tant qu’il peut!

CCX

AMABILITÉS

Admirez, cher ami, la parfaite noblesse

De ce jeune canard qui longe mon étang,

Les soirs de bal, quand vous entrez chez la duchesse,

Vous prenez, sous l’habit, ce même air important.

CCXI

CASCADE

Voile vague, long voile évanescent d’eau vive,

Qui se divise en l’air, s’évapore et se perd

En tombant, du rebord de la roche pensive,

Sur le tapis diamanté d’un gazon vert.

CCXII

VOYAGE IMAGINAIRE

Tranquille, transparente,

Douce à vivre,

L’heure passe sous les branches...

Il a plu.

Maintenant, l’air est limpide, tu lis un livre,

Sans lire, puis, sans voir, tu regardes l’air nu,

Par les fenêtres du feuillage.

Tu t’enfuis, tu te perds sur d’étranges rivages

Où de minces cocotiers balancent

Leurs jets d’eau verts.

Ecoute ces oiseaux ailés d’argent qui lancent

De longs cris sur la mer!

Ecoute aussi la brise

Qui parle bas! écoute enfin le flot qui brise

Sur le corail et chante un chant

Impatient, méchant...

--Non! reviens vite ici!

Le ciel se couvre de nouveau, le ciel est gris,

Le ciel est sombre, l’air est lourd,

Et je te garde un beau baiser pour ton retour.

CCXIII

MORALE PRATIQUE

Conseils au modéré: «Franchis la poule, évite

Le tigre, le serpent, l’âne quand il braît fort;

Surtout ne poursuis pas la chèvre: elle court vite;

Fais ta prière au bœuf qui te mène à la mort.»

CCXIV

QUELQUES FLEURS

1

De gros _rhododendrons_, groupés en lourds massifs,

Conviennent au jardin d’un banquier positif.

2

Le _dahlia_, fleur fausse et très bien composée,

Fait toujours piètre figure sous la rosée.

3

J’allais parler de lui! pardonnez mon erreur:

Je prenais ce _papillon_ bleu pour une fleur!

4

Cette fleur de _prunier_ qui tombe, est-ce un flocon

De neige un peu tardif ou bien un papillon?

5

Fleur pudique d’hiver, _camélia_, princesse

Glaciale que tacherait une caresse.

6

_Tournesol_, ton orgueil est vraiment sans pareil:

On dirait que tu veux diriger le soleil!

7

La fleur de l’_ancolie_ est d’intérêt minime,

Mais le poète en a grand besoin pour la rime.

8

Quels parfums voulez-vous que les brises dissipent

Quand elles frôlent des corolles de _tulipes_?

9

L’_immortelle_, qui n’est presque pas une fleur,

A l’air sec et pincé de certaines douleurs.

CCXV

NAVIGATION

Depuis que, sur la jonque, on nous a déhalés,

Penché sur le plat-bord, je demeure affalé,

Pour sentir mon esprit, coulant avec l’eau claire,

Traversé par la fuite inverse des galets.

CCXVI

UNE DAME AUX CHEVEUX FAUVES

Ses cheveux étaient d’un blond roux,

Chaud, mais très doux,

Dans l’ombre; son regard

Errait au hasard,

De la plus frêle fleur à la plus folle vague,

Et n’exprimait jamais rien

Qu’un ennui vague,

Sauf quand elle sentait un lien

La retenir;

Alors, en ce regard, passait un tel désir

D’indépendance

Qu’on hésitait, qu’on avait peur.

--Je l’aimais tendrement, de toute l’imprudence

D’un pauvre cœur.

Souvent elle s’en étonnait, disant: «Je t’aime

D’autre façon; pourquoi ces soins extrêmes

Que tu mets à m’émouvoir?»

Je répondais: «C’est pour te rendre

Un peu plus proche, un peu plus tendre.»

Elle est partie, à pas de loup, ce soir.

CCXVII

OCCUPATIONS

Nous chevauchons, clairons sonnants, tambours battants;

D’autres mangent, d’autres font des vers sous un orme,

En automne, ou sous un cerisier, au printemps;

D’autres comptent leurs bénéfices; d’autres dorment.

CCXVIII

BRUIT SUBTIL

Quel est donc ce murmure?

C’est le vent qui s’amuse

A se glisser par ruse

Au cœur vert des ramures.

CCXIX

ÉPOUVANTAIL

Il a beau n’être fait qu’en papier rouge ou blanc

Et servir de jouet aux gamins de la rue,

Les grands aigles ont peur d’un petit cerf-volant...

Un philosophe a peur de la vérité nue.

CCXX

CHACUN SON GOÛT

Ce prince est accompli: chacune de ses flèches

Touche l’oiseau volant; il écrit des centons

De vers délicieux; il sait peindre... n’empêche

Que son épouse couche avec un marmiton.

CCXXI

DÉCLAMATION LYRIQUE

«Tu m’as mordue au cœur et ma vie est un drame,

Amour! terrible Amour! impitoyable Eros!

Mon pauvre corps se sent brisé! Je n’ai plus d’âme!»

... N’écoutez pas! laissez pisser le mérinos.

CCXXII

JARDIN

Torses et d’un dessin compliqué, des rocailles

Décorent un bassin d’onde verte; alentour,

Serpente un sentier blanc; quelques oiseaux piaillent

Dans des ifs ténébreux qui trempent en plein jour.

CCXXIII

DANSE

Oui, vous dansez

Délicieusement,

Tout en songeant à votre amant.

Vous l’encensez

Par de beaux gestes du bras droit,

Tandis que la main gauche envoie

Vers sa bouche de longs baisers.

Vous vous grisez

De joie

En dansant à son intention.

Pour lui vos reins se cambrent;

Pour lui, vos jambes

Sont prises de passion;

Pour lui, vos voiles couleur d’ambre

Montent dans l’air et flambent

Comme des flammes, se tordent et tremblent...

Puis, soudain, vous fuyez, mais sans vous laisser prendre:

Votre amant n’est pas là...

Et vous tombez à terre en un tout petit tas,

Un tas impalpable de cendre.

CCXXIV

DÉCOR

... Et voici que le mont Fuji paraît, doublant,

Dans l’eau verte du lac, son profil rose et blanc.

CCXXV

ARBRES

Il a plu, toute cette nuit, sur les sapins.

Ils luisent maintenant, vernis, tout neufs, repeints.

CCXXVI

MOMENT

Soir d’automne: le coin d’un cimetière où volent

Des phalènes de cendre et quelques lucioles.

CCXXVII

ABSENCE

Où donc est-il, cet enfant blond qui, l’an dernier,

Poursuivait des sauterelles sous mes pruniers?

CCXXVIII

L’ATTRAIT DU MYSTÈRE

Non, ne me traitez plus d’esprit sceptique et froid!

L’âme de vos parents me paraît très à l’aise

Dans cette table Louis XVI

Qui se trémousse sous vos doigts.

CCXXIX

UN GOURMET

Le perroquet méchant vient de croquer

Tous les pépins de mon orange.

«C’est un mets fort délicat que je mange,»

Se dit le méchant perroquet.

CCXXX

DÉCENCE

Depuis plus de trente ans, la vieille demoiselle

Au cabas noir se doute bien

Qu’il est certains plaisirs délicieux, mais elle

Interdit l’amour à son chien.

CCXXXI

FLEUR EN DANGER

Garde-toi mieux, je t’en supplie,

O somptueux coquelicot

De la prairie!

Sans vouloir te froisser... n’attires-tu pas trop

Tous les regards?

Hélas! je crois qu’il est trop tard:

Une vache d’aspect bourgeois

Me paraît avoir l’œil sur toi...

Eh oui! certaines fleurs devraient être plus sages

Pour assurer leur avenir!

Or ce grand animal domestique et sauvage,

Dont le cœur est de cuir,

Va, dans un instant, te cueillir

De sa lourde langue d’une aune;

Alors le bousier noir, le frelon, le phalène,

Le mille-pattes tortillart qui se promène,

L’abeille, le papillon jaune

Et la bonne bête-à-bon-dieu

Ressentiront une profonde peine...

--Coquelicot, je pleure en te disant adieu!

CCXXXII

DISCRÉTION

Hausser le ton est superflu pour quatre vers;

Chanter me semble oiseux quand il suffit de dire.

Ce ridicule essai finirait en revers

Et serait bien jugé par un éclat de rire.

CCXXXIII

CAPTIVITÉ

Je crois vivre en prison, une branche

Se balance devant mes barreaux;

Je frémis chaque fois qu’elle penche,

Et j’entends le pas de mon bourreau.

CCXXXIV

DERNIÈRE JOIE

Ne plus pouvoir chérir ni les vergers fleuris,

Ni les étangs moirés, ni les aubes écloses.

Et ne plus distinguer qu’un plaisir de l’esprit:

La délectation qui fut dite morose.

CCXXXV

VOISINAGE

Ce beau cerisier aux branches fleuries

A comme voisin, sinon comme ami,

Un membre influent de l’Académie

Qui sut faire éclore un nouvel ennui.

CCXXXVI

AUBE TROPICALE

La tribu des jacassantes perruches

Dans les branches du banyan s’éveille.

Le vampire s’endort et les abeilles

En bourdonnant s’éloignent de la ruche.

CCXXXVII

RÉPONSE

J’ai reçu ton billet, timbré des bords de Seine.

Cette page me cause un sensible plaisir.

Je songe à mes amis lointains; la lune pleine

Propage des parfums que je voudrais saisir.

CCXXXVIII

CALME DU SOIR

Fantasques: Petits poèmes de propos divers · 第 2 / 7 段