Dans le bois clair,

GILBERT DE VOISINS

FANTASQUES

PETITS POÈMES DE PROPOS DIVERS

PARIS

ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie

21, Rue Hautefeuille, 21

MCMXX

DU MÊME AUTEUR

La petite angoisse, roman.

Pour l’amour du laurier, roman.

Le démon secret, roman.

Sentiments, critique.

Les moments perdus de John Shag.

Le bar de la fourche, roman.

L’enfant qui prit peur, roman.

Ecrit en chine.

Le mirage, roman.

L’esprit impur, roman.

à paraître

Le jour naissant.

La conscience dans le mal.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays

I

DÉDICACE

Pour Henri de Régnier.--Maître, accepterez-vous

L’hommage de ces jeux fantasques de ma muse?

S’il s’en trouve un ou deux (ou trois) qui vous amusent,

Savoir que vous avez souri me sera doux.

II

PROMENADE

Monté sur son cheval jaune, taché de cendre,

Le poète Bashô, l’œil souriant, s’en va

Composer un poème ironique mais tendre

Auprès des bords inspirateurs du lac Biva.

III

DÉFINITION

Une épigramme est un fétu, lourd de rosée,

Sur lequel une libellule s’est posée.

IV

COURTOISIE

Il est des crapauds vils et des crapauds de race.

Si tu vois, au milieu de ta route, un crapaud

Qui refuse de fuir ou de céder la place,

Fais halte et n’omets point d’enlever ton chapeau.

V

AQUARIUM

Vision sous-marine:

Contre le sable d’or,

Parmi les entrelacs des algues purpurines,

Une élégante anguille se détord,

Tandis qu’un coquillage aux tons mauves s’enroule

Suivant le mouvement supérieur des houles.

VI

SUR LES PROPOS VARIÉS DE CES VERS

Odelette fantasque...

Je voudrais dire, ici,

L’ombre et le masque,

La brise de passage,

L’oiseau qui m’a séduit,

Certain mirage,

La renaissance d’une fleur

Au sein du souvenir, un mot plein d’impudeur,

Et quelques rêves très chers, très graves,

Mais ne pas insister du tout,

Musarder plaisamment, sans entraves,

Enfin, parler de vous

Et de moi,

Tout bas, en confidence, à mi-voix,

Sans que l’on s’en doute,

Et cueillir, sur le bord de ma route,

Un cri de douleur, un rire,

La branche qu’un souffle agite,

Le long frémissement d’une lyre,

Et briser ma flûte ensuite.

VII

INATTENTION

Un saule, au bord de l’eau, lui tend ses souples bras,

Un rossignol l’implore.--Elle n’écoute pas.

VIII

RÉSERVE

Les étoiles qui, sur ces fleurs, mènent leurs danses

Prennent le nom de lucioles, (par décence).

IX

AVERTISSEMENT

Surtout, ne lisez pas mon livre d’une haleine.

Je vous offre ce bol de riz comme un en-cas

Dont les grains détachés ne font point un repas.

Picorez au hasard, sans y prendre de peine,

Et si quelque piment colle à vos bâtonnets,

Ne m’en veuillez pas trop, (même congestionné),

Souriez et passez, pensez à d’autres choses,

Occupez-vous d’algèbre ou lisez de la prose.

X

POSTICHES

Bien qu’une toison teinte en blond me rajeunisse

Et que mon ratelier puisse être vu de près,

Cela me donne moralement la jaunisse

Que vous ayez toutes vos dents et l’œil si frais.

XI

NONCHALANCE

«Voyons, Pierrot! piler du noir, ronger des os,

Ce sont autant de gestes vains! En réponse aux

Refus de folle, il n’est que de forcer la porte!»

Mais Pierrot s’étirait comme une herbe des eaux.

XII

RÈGLE DE VIE

Si vous voulez goûter la paix et le dédain

Du monde, mêlez-vous d’abord à la bagarre.

Avant de cultiver sans bruit votre jardin,

Il vous faudra passer par les verges bulgares.

XIII

A QUELQUES AMIS, CHOISIS

L’heure est dure, je souffre d’elle;

Que faire pour m’en consoler?

J’écris quelques lignes nouvelles

Et crois avoir volé

Par ce moyen à la mélancolie

Le droit qu’elle avait de m’étreindre...

--Hypocrite! n’est-ce pas feindre

En chantant d’oublier le mal dont tu souffris?

--Oui, mais un long moment de douce paix s’ensuit.

Par divertissement, j’épouse des querelles

Etrangères, je songe à celles

Qu’aux jours passés je défendis;

Je me retrouve avec des camarades

Bien vivants en mon souvenir,

D’un geste spirituel, je m’évade

Loin du monde sans cœur qui veut me retenir;

Ainsi, je reprends du courage

Et je me ressaisis;

Voilà pourquoi je parle dans ces pages

De quelques amis, choisis.

XIV

DÉCISION FERME

Et maintenant, je pars! adieu!

J’aime mieux vivre

Près d’une lampe, avec un livre,

Que d’agoniser sous vos yeux.

Sans déranger ami ni prêtre,

(Et sans mourir), demain matin, j’aurai l’honneur

De ne plus être

Votre très humble serviteur.

XV

CERTITUDE

Charme divers des jours, nuages qui sont bus

Par le soleil, midis d’une splendeur étrange,

Crépuscules vêtus de brume, horizons nus,

Ciels radieux... mais mon amour jamais ne change.

Orages menaçants qu’un coup de vent détruit,

Matins de jade, soirs d’opale, d’où la pluie

Chassera les derniers rayons, sereines nuits...

Mais pourquoi voulez-vous que mon amour varie?

XVI

VERLAINE

Un clair de lune pur et des masques; plaisirs

Orientés et parfumés à toute brise;

Quelques beaux chants de rossignol et, pour finir,

Une rose, fleurie à l’ombre de l’Eglise.

XVII

COMPLIMENTS

Vous êtes l’oiseau bleu, le duvet et la bulle;

Vous êtes ce duvet qui vole sur le vent,

Et cet oiseau d’azur, mouvant et décevant,

Et cette bulle d’air qui s’ouvre vide et nulle.

XVIII

RÉPONSE

Ta doctrine est menteuse. Ecoute donc le cri

De la divinité, la plainte humaine et celle

De la bête traquée en son modeste abri!...

--J’entends gémir un pou qui meurt sous ton aisselle.

XIX

HEURE PASSÉE

Retournons en arrière...

L’enfant court comme un fou dans le grand jardin vert

Encore tout mouillé de l’averse d’hier;

L’enfant court, son âme est ravie.

--C’est donc toi que je regarde, ce soir,

Toi seul qui m’apparais avec tes grands yeux noirs

Avides de jouir,

Déjà tout éblouis par les feux de la vie,

Toi dont le souvenir

Me fait envie?

--Petit garçon, tu connaissais l’ennui

De la chambre fermée

Ou des livres; qu’est-il près de celui

Des trop longues années!

En souriant, je vois

Ces travaux qui te semblaient d’un tel poids,

Tes chagrins, tes rêves, tes joies...

Ainsi je comprendrai peut-être, toi que j’aime,

Comment je suis devenu moi-même

Quand, jadis, j’ai été toi.

XX

VISIONS D’HIVER

Faisant craquer la neige dure du chemin,

Deux enfants, la main dans la main,

Tout grelottants, puis une mendiante

Maigre, couverte de sa mante

En lambeaux...

Dans l’air pâle, un corbeau.

XXI

SENTEUR DÉPRÉCIÉE

Lorsqu’on a respiré l’hyacinthe et la rose,

Le parfum d’une courtisane est peu de chose.

XXII

BAL CHAMPÊTRE

Sous les tilleuls, j’entends bruire des guitares.

Hâtons-nous d’accourir... Et voici que le son

D’une flûte a passé. La fête se prépare;

L’herbe est tendre, la lune est bien ronde,--dansons.

XXIII

SOIR

Le crépuscule est achevé; je marche sous

L’ombrage poussiéreux des bosquets de bambous,

En écoutant, seuls bruits de la nuit indécise,

Les soupirs d’une brise, le cri des hiboux

Et les aveux dits à mi-voix de Cydalise.

XXIV

A UNE DANSEUSE

Quelle image choisir quand vous entrez en scène?

Etes-vous tourbillon, serpent, sylphe ou sirène?

XXV

HOMMAGE

Je te vénère, toi, qui, la nuit, vas semer

Des rêves dans l’esprit d’un maigre chat pâmé,

Toi qui jettes des diamants dans les gouttières

Et le mensonge au fond de certains yeux aimés,

Divine entremetteuse! ô lune empérière!

XXVI

DÉSIR SAUGRENU

Quand tu me dis que tu veux être singe,

Dans la grande forêt,

Pour danser sous la lune au fade teint de linge,

Pour t’ébattre tout près

Du ciel sombre,

Pour compter les étoiles en nombre

Excessif,

(Sans pour cela prendre l’air pensif,

Scientifique et morose),

Pour manger librement mille choses

Exquises: des fruits verts, des fruits pourris, des roses

Et de petits oiseaux savoureux,

Pour goûter le plaisir d’être deux,

Avec ta chère guenon qui se balance

(Quelle imprudence!)

A bout de bras,

Sur les rameaux qui plient...

Ami, quand tu me dis cela, serait-ce pas

Que tu veux fuir jusqu’au trépas

Cette autre guenon qu’est la vie?

XXVII

BRUITS DU SOIR

Ce sont d’abord des commérages

De paysannes; les manants

Répètent ce qu’en leur village

Les femmes content; maintenant,

Quelques enfants se cherchent noise,

J’entends des cris et des jurons;

Plus tard, en des luttes courtoises,

Les grenouilles disputeront,

Mais, quand la nuit sera bien close,

Silence... et le parfum des roses.

XXVIII

PREMIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît le redouté capitan Spezzafer

Qui savait, d’un seul geste, embrocher de son fer

Les aunes de boudin et la coquecigrue.

Quand il marchait, son pas tenait toute la rue,

Sa plume de bonnet piquait les astres d’or...

Or il vient de mourir... il est tout à fait mort.

XXIX

SERMENTS DOUTEUX

Charmante enfant, vous m’assurez

Que vous êtes encore intacte

D’un air beaucoup trop déluré

Pour que je signe le grand pacte.

XXX

IMITATION

Le perroquet redit les phrases

En durcissant un peu leur son;

Avec une pointe d’emphase,

Vous parlez de même façon.

XXXI

CHANSON GUERRIÈRE

Pour se préparer à la lutte

Contre le méchant épervier,

L’oiseau de mes songes turlute

Sous le ciel morne de janvier.

XXXII

POUR LES MORTS

On ne saurait donner de trop belles louanges

A ceux que l’on aime et qui vivent,

Mais, quand ils ont changé de rive,

Le mensonge pieux, par une ruse étrange,

Fait qu’on ne les reconnaît plus.

--Si vous l’avez beaucoup aimé, très bien connu,

Beaucoup pleuré, ne modelez pas dans la cire

Ce cher visage disparu;

Quand vous voudrez le voir sourire,

Conservez-le tel qu’il fut.

--Les morts vont vite, a-t-on dit...

Ceux-là seuls que l’on a détruits

En faisant d’eux

Des dieux.

Les autres restent des amis,

Non point morts, à peine assoupis.

Regardez-les dormir,

Dessinez de leurs traits des images précises,

Car seul un souvenir

Juste les éternise.

XXXIII

OPINIONS JUSTIFIÉES

La carpe estimera les parfums de l’été,

Le sourd discutera de gammes et d’arpèges,

Le nègre donnera son avis sur la neige...

Vous, ma chère, vous parlerez de pureté.

XXXIV

SCRUPULE

Dès maintenant, je me demande, avec dépit,

Si ce livre valait la peine d’être écrit...

XXXV

SUJETS DIVERS

Notons encor deux vers dans le goût japonais,

Pour fixer le reflet d’un rayon qui renaît,

Deux autres, de courbe évasive, pour décrire

La spirale volubile de votre rire,

Celui-ci qui suivra les cyprins du bassin,

Ce dernier pour humer les roses de vos seins.

XXXVI

DOUBLE AMOUR

Laure me donne du plaisir

Par ses jeux délicats, par ses chaudes étreintes,

Mais Paulette, poudrée et peinte,

Sans avoir l’air de rien, sait me faire souffrir.

Paulette a tout mon cœur et toutes ses blessures

Et toute sa rancœur, mais Laure tient encor

Mon pauvre corps

D’une main sûre.

XXXVII

REFLET DANGEREUX

Le colimaçon noir humecte

D’un sillon de bave suspecte

Ce laurier vert. Piège d’insecte...

Splendeur abjecte...

Fourmi! pour querir ton repas,

Sois prudente, ne te hasarde

Pas

Sur ce sentier brillant; prends garde.

XXXVIII

SOURIRE

Votre sourire est bien à vous,

Je ne l’ai jamais vu chez personne;

Un peu railleur, triste, très doux,

Un peu mystérieux, il donne

Des rêves sans prix; il paraît

Quelquefois trop subtil...

Se moque-t-il?

Serait-il prêt

A me tromper, ce clair sourire?

En sa belle courbe indécise

Devrait-on lire

Une feintise?

--Non point, car il m’apporte, à moi,

Chaque matin, comme un présent nouveau,

La paix, la joie

Et le repos.

Entendez bien: la longue paix sans nul ennui,

La sourde joie avec ses discrétions rares,

Enfin le grand repos de l’amour, qui prépare

Au repos sombre de la nuit.

XXXIX

PRÉCISIONS

Tout ce qui se divise et qui devient poussière

En se subtilisant nous apparaît confus;

Votre pensée offerte en paroles sincères

Ne se détaille pas ou perd de sa vertu.

XL

QUELQUES FLEURS

1

Chevelu, sans parfum, tout droit, toujours le même,

Il lui suffit qu’on dise: «Ah! le beau _chrysanthème_!»

2

Le _muguet_ est modeste, hélas! avec excès.

On fait grand cas de la modestie.--Il le sait.

3

Un _lys_, dans mon jardin brûlant, souffre et s’ennuie.

Je voudrais qu’il tombât, ce soir, un peu de pluie.

4

L’_hortensia_ devient rose ou bleu. Quand il change,

C’est moins selon ses goûts que suivant ce qu’il mange.

5

J’aime les rêves que m’inspire l’_orchidée_,

Mais la tenir pour une fleur... ah! quelle idée!

6

L’_iris_ à trop servi de décor. Je le vois,

Peint sur un mur, plus à son aise qu’en un bois.

7

De quel bizarre amour et pour quelle raison

Prisez-vous un _œillet_ fleuri hors de saison?

8

Cueillie à l’aube d’un beau jour, la _marguerite_,

Bien qu’elle soit un peu vulgaire, a son mérite.

9

J’accorde que la reine des fleurs est la _rose_.

Mais qu’en dire, après tant de vers et tant de prose?

XLI

HIÉROGLYPHES

Regardez à vos pieds, devinez le problème:

Sur la neige, cette écriture en fins réseaux,

Ce lacis délicat fait d’arabesques blêmes,

Qui donc le dessina si bien?--Pattes d’oiseaux?

XLII

AME CAPTIVE

Elle voudrait courir

Par le monde,

Elle voudrait courir en vagabonde,

Au gré de son désir,

Elle voudrait errer sous les palmes d’une île

Des tropiques,

Entendre, au loin, de fiévreuses musiques,

Se promener à cheval dans des villes

Rouges et galoper sur une grève

Neuve, devant la mer que nul souffle ne ride,

Sans autre guide

Que le torrent clair de ses rêves.

--Or elle court,

Il est vrai,

Dans le sens qui lui plaît,

Mais toujours

En rond, sur la même aire nue,

Elle bondit, en achevant son tour,

Comme fait une chèvre au piquet retenue,

Et chacun de ses bonds est trop court.

XLIII

ÉPÎTRE AFFECTUEUSE

C’est à Montbéliard que j’adresse ma lettre.

J’ai, là-bas, une amie exquise qui paraît

Soucieuse de moi.--Je n’ose me permettre

De vous dire son nom: cela lui déplairait.

XLIV

CHEMIN PERDU

Temps couvert et bouché, sentier gluant, la route

S’enfonce mollement en un brouillard obscur.

On atteindra l’étape avant ce soir, sans doute,

Mais pressons-nous: le ciel est noir, le ciel est mûr.

XLV

TÉLÉGRAMME RECOMMANDÉ

«Grand’tante décédée au milieu de la nuit.

Testament excellent. Trente mille. Cousine

Hortense furieuse. Avertis Célestine

Nous faire un cassoulet pour lundi. Lettre suit.»

XLVI

VISAGE

Tête sombre aux cheveux courbés en ondes lentes,

Regard vivant et grave où je lis mon destin,

Bouche malicieuse et pourtant consolante,

Cher visage en exil, beau visage lointain!

XLVII

RETRAITE VOLONTAIRE

Consignez-moi près d’un marais brûlant de fièvre,

Sur une île déserte, un volcan du Pérou,

A l’un ou l’autre bout du monde, n’importe où,

Mais pas en ce chef-lieu de canton de la Nièvre!

XLVIII

DEUXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît et se recueille Isabelle aux doux yeux.

Ayant vécu d’amour, elle poussa la porte

De l’enfer et croyait s’ouvrir ainsi les cieux.

Elle est morte, très morte, hélas! tout à fait morte.

XLIX

CHANT TRISTE

Un coulomb pleure sous les feuilles...

Pas un cœur généreux qui m’accueille

Et qui m’empêche de souffrir,

Ou me montre, dans l’avenir,

Un coin d’horizon bleu!

Pas un cœur tendre qui me dise:

«Peut-être t’aimerai-je un peu!»

... Si je voyais, sur la mer grise,

Une île verte,

Tout aussitôt, mon âme ouverte

Fleurirait,

Un parfum frais

En monterait dans l’air de l’aube!

Alors, la bête à son réveil, l’oiseau qui rôde

Et les abeilles en maraude,

Viendraient me dédier leurs grâces et leurs laudes,

En les murmurant tour à tour...

Mais pas un cœur ne veut m’aimer! pas un cœur n’ose

Pleurer près de moi, même en fraude!

... Et le coulomb pleure toujours.

L

LOTERIE

Mon ami se marie.--Avant qu’on ne la mange,

Sait-on quelle saveur nous réserve une orange?

LI

NOCTURNE

L’ombre s’étend

Très tendrement

Sur mon étang,

Comme pour en caresser l’onde.

--Par les rameaux, la lune ronde

Risque un regard, de temps en temps.

LII

LETTRE A UN JEUNE AUTEUR

Par son marivaudage et sa gaîté subtile,

Votre livre me plaît, bien qu’il paraisse long.

Il est discret, badin, j’en goûte fort le style,

Mais vos phrases n’ont-elles pas un cul de plomb?

LIII

CONTEMPLATION

Avant que de franchir ton seuil, regarde encore,

Penché sur ta béquille et le visage au ciel,

Dans l’air aromatique et chaud que l’heure dore,

Au-dessus des pins noirs, cette lune de miel.

LIV

PUDEUR CROISSANTE

Ses yeux baissés semblaient me désigner sa bouche.

Les voici clos. Que veut-elle? Mais... qu’on la couche!

LV

TROISIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Le Docteur Bolonais qui dort tout de son long,

Ici même, a tué Léandre, Pantalon,

Isabelle, Valère et, pour finir, sa femme,

Farinette aux yeux clairs.--Ce médecin des corps,

En un nouveau séjour, va-t-il soigner des âmes,

Maintenant qu’il est mort?

LVI

SOUVENIRS D’UN PAYSAGE LOINTAIN

Me retrouver loin des rues,

Loin du tumulte toujours accru

Que font les hommes d’ici-bas,

En ce pays,

Par leurs combats!

Me retrouver dans la plaine où le riz

Foisonne,

Contre la glaise humide et rouge,

Où, dans l’herbe, le serpent bouge,

Où les fleurs s’étonnent

D’être si belles et si brèves,

Où la terre est pleine de sève,

Où les oiseaux ont tant d’éclat!...

Banyans noueux chargés de pierres

Que leurs racines enserrent

De cent bras!

Bosquets de bambous bleus qui redisent,

D’une voix fine et jamais importune,

De très vieux secrets à la brise,

Sous l’œil si jaune de la lune!

LVII

BALLET CHINOIS

Au lieu de composer des sentences morales

Ou de subtiliser sur la vertu des lois,

Je frappe d’un maillet la pierre musicale

Et les cent animaux dansent autour de moi.

LVIII

IMPROMPTU

Un palmier souple, une cascade,

Un érable où l’hamadryade

Survit encor,

La plainte en pleurs d’une colombe,

Le bruit d’une feuille qui tombe

En robe d’or,

Des abeilles gagnant leur ruche,

Pour camarade, dame Pluche

Au verbe haut,

Pour ami, celui qui sait dire

Ses chagrins avec un sourire:

Fantasio;

Dans le ciel, un blanc vol de nues,

Quelques vérités toutes nues

Et l’air du temps...

En faut-il plus pour que l’on plonge

Dans la vie ainsi qu’en un songe?...

(Heureux, j’entends.)

LIX

REGARD INDISCRET

Par sa gueule, on peut voir, quand la grenouille bâille,

(Comme peut-être, chez la femme, par les yeux),

Le cœur et ses pensers, le ventre et ses entrailles,

Mais on les voit, chez la grenouille, beaucoup mieux.

LX

TRAVAUX DOMESTIQUES

Je dédaigne ce que l’on mange:

Pendant que mon épouse range

Les confitures et les poires

Dans les recoins secrets de l’odorante armoire,

Je fais des mots carrés et des mots en losange.

LXI

ÉPIPHANIE

Melchior, Balthasar et le nègre Gaspard

S’étaient rencontrés, par hasard,

Marchant d’une façon majestueuse et grave,

Devant l’étable, au carrefour de trois chemins,

Avec leur escorte d’esclaves.

Melchior serrait dans ses mains

Un lourd présent de myrrhe,

Balthasar portait une lyre,

Gaspard, enfin, traînait un grand cheval de bois.

Après s’être, sur leurs tributs,

Complimentés avec force saluts,

Ils entrèrent tous trois.

--Là se trouvaient Jésus, la Vierge,

Joseph, l’âne et le bœuf, éclairés par des cierges

Dont les flammes semblaient d’or.

L’Enfant respira la senteur exquise

Qu’apportait Melchior,

Fit murmurer sur la lyre une brise,

Puis, regardant Gaspard, pour lui dire merci

Baisa le grand cheval et le grand nègre aussi.

LXII

ATTENTION DÉLICATE

Je vais me fournir d’eau chez mon voisin depuis

Qu’un liseron retient la corde de mon puits.

LXIII

TOURISME

Un petit ânon bistre et blanc s’impatiente

Sur la plage de sable où tu fais la pédante.

L’âne est délicieux, ton discours saugrenu;

Le fleuve roule devant nous ses ondes lentes

Où quelques négrillons s’ébattent, un peu nus,

D’une façon qui te paraît inconvenante.

LXIV

ABSENCE

Il ne connaîtra plus les brises qu’il aima,

Le crépuscule obscur, l’aube argentée ou blême,

L’air odorant des pins, l’air de Matsushima...

Jamais il n’entendra l’écho de ses poèmes.

LXV

A MES MOINEAUX

Moineaux qui picorez le raisin de ma treille,

Tout en vous nourrissant selon votre appétit,

Evitez avec soin de manger les abeilles.

Il faut que les petits songent aux plus petits.

LXVI

SPÉCIALITÉS

L’ornithorynque (dit paradoxal), le renne

Caribou, la vigogne et le grand tamanoir

Sont les seuls animaux que je voudrais avoir

Dans mon petit jardin de Clichy-la-Garenne.

LXVII

SUPPLICE CHINOIS

Sans même discuter, je cède à tes prières...

Tombant avec un bruit maigre, insistant et fin,

La moindre goutte d’eau sait creuser une pierre.

Pour me convaincre, toi, tu bavardes sans fin.

LXVIII

VACANCES

Et la mare aux mille miroitements,

Aux molles moires;

Et la terrasse où nous échangions nos serments,

Dix ans après, par un beau soir,

Mais qui servait alors de champ de courses;

Et les vieux pins où nous grimpions comme des ours,

Les bosquets où le peau-rouge campe,

L’escalier dont nous descendions la rampe

A califourchon, malgré la défense

De nos parents... Ah! quand j’y pense!...

Enfin nos jeux,

Et mes grands cris, et vos manières,

Et la façon dont vous disiez: «Je veux!»

Souvent, vous me tiriez les cheveux,

(Vous étiez très autoritaire),

Et parfois vous me battiez presque.

Moi, je vous laissais faire

Par sentiment chevaleresque,

Mais vous en abusiez: vous vous saviez aimée!

--Reflets bariolés, échos brouillés, fumées...

LXIX

PANNEAU BRODÉ

Cabré, le daim soyeux veut happer une mouche;

Sa biche, tendrement, le suit d’un œil qui louche.

LXX

HARMONIE

--C’est une nuit très pâle, une nuit de féerie,

Faite pour le baiser ou pour un tendre aveu.

La plaine, en ses lointains, s’estompe peu à peu,

L’heure que nous vivons est une rêverie.

--La lune, sur les bois, pose sa broderie

De fils d’argent et l’herbe exhale un brouillard bleu...

Ce voile fait d’azur terni, traversons-le:

Un songe est là qui veille au bord de la prairie.

--Pénétrons la futaie en suivant le chemin

Fréquenté par le faune et, la main dans la main,

Contemplons le sommeil des nymphes décoiffées,

--Puis nous reviendrons sur l’herbe du pré natal

Interrompre vos jeux si purs, ô blondes fées

Qui lancez vers la lune un globe de cristal!

LXXI

PROPOS MONDAINS

Dans un accès sentimental, le sous-préfet

Du Loir-et-Cher, parlant à des dames âgées,

Déplore de façon très fine les effets

Désolants des amours bien ou mal partagées.

LXXII

SECRET

Vous offrez le semblant d’une boîte à surprises:

J’ai peur des rires fous où votre voix se brise

Et je ne sais pas plus ce qui mûrit en vous

Que le Doge ce qui se tramait à Venise.

LXXIII

CHAÎNE SANS FIN

Un vieux guerrier poursuit de passion fervente

Une femme de peu qui voit tout l’avenir

Dans les yeux d’un jeune homme épris d’une servante

Friande du guerrier. Et tous, voudraient mourir.

LXXIV

ODILON REDON

Onze

Fleurs de teintes somptueuses, piquées

Dans un vase à reflets de bronze:

D’abord une nombreuse orchidée,

Grappe retombante, marquée

De petits points d’écaille,

Puis deux glaïeuls rouges et froids, faits en émail,

Quatre pavots éblouissants,

Couleur de sang,

Couleur d’ambre,

Et ce cinquième pavot, bien plus sombre,

Aux pétales poudrés de cendre,

Discrètement caché dans la pénombre

Que projette

Une ample et large feuille verte,

D’un vert veiné de malachite,

Enfin, ouvrant leurs tiges maigrelettes

Comme des branches d’éventail, trois marguerites

Dont le cœur est d’un jaune pur...

--Magnifique bouquet pour éclairer ce mur.

LXXV

OPINIONS

L’escargot méprise la flèche

Qui n’emporte pas de fardeau;

Le peuplier trouve trop sèche

La hampe du jet d’eau.

LXXVI

ACROBATIE

Je te laisse absolument libre

De t’amuser, fourmi, mais tu

Risques de perdre l’équilibre

Sur le fil de ce fin fétu.

LXXVII

FAÇONS D’ÊTRE

L’alouette remonte

En chantant, après être tombée en plein champ.

La cascade a grand’honte

De s’étendre dans l’herbe en étouffant son chant.

LXXVIII

ARBRE MÉMORABLE

Veillez avec respect sur le poirier sauvage.

Cet arbre est, entre tous, un noble végétal.

Le prince de Chao coucha sous ce feuillage

En revenant, jadis, dans son pays natal.

LXXIX

ANALOGIE

Une guêpe jaune et venimeuse bourdonne

Au sein d’un liseron simple, couleur de ciel.

Candeur fausse mais séduisante, cœur cruel...

Esquisse?... Non, c’est un portrait. Je vous le donne.

LXXX

NOSTALGIE

J’offrirais sans délai mes dix derniers sequins

Et quatre pièces d’or pieusement gardées

Pour contempler le bois d’un bar américain,

Ses verres bleus et verts et ses catins fardées.

LXXXI

NOTES DE MUSIQUE

Dans le bois clair,

Un oiseau chante

Ses petits airs.

Leur mélodie est tantôt vive, tantôt lente,

Leurs sujets sont toujours divers.

Le menton dans la main, silencieux, j’écoute

La chanson triste qui s’égoutte

Et cette autre qui semble fuir...

L’oiseau s’envole, il revient, il se pose

Pour chanter les vertus exquises d’une rose

Qui doit bientôt s’ouvrir

Sous la rosée insidieuse qui l’arrose.

Il dit les cerisiers en fleurs,

Les robes de l’aurore,

Un lac mort aux mobiles couleurs

Et mille autres choses encore...

Il chante l’onde, il chante l’air,

Il chante tous ses petits airs;

Enfin, d’une discrète voix,

Il te chante, il te loue, il me parle de toi.

LXXXII

MERVEILLES

Est-il rien de si beau que cheval au galop,

Sinon femme qui danse ou frégate cinglante?

Est-il rien de plus pur que, se mirant dans l’eau,

L’oiseau d’or qui me hante et qui, chantant, m’enchante?

LXXXIII

CONCERT NOCTURNE

Aux heures où la lune luit

Sous les rameaux couleur de rouille,

Prêtez l’oreille au preste bruit

Que font les plongeons de grenouilles.

LXXXIV

BAVARDAGE

Tu redis, tous les jours, d’identiques sottises,

Tu pleures en songeant au «terrible avenir»,

Tu parles du printemps, de ses fleurs, de ses brises

Et de ton âme si délicate... Oh! dormir!

LXXXV

IN PACE

On dit que, dans l’obscur, sous les dalles qu’on scelle,

Cheveux d’amante, ongle d’homme poussent encor:

Car l’ombre de la femme à l’amour est fidèle

Et la vengeance épanouit l’âme du mort.

LXXXVI

ENTRÉE EN SCÈNE

Je vous imagine sylphide

D’opéra, dansant les pieds nus,

Sur un lac peint en bleu, (sans rides,

Bien entendu.)

LXXXVII

DIALOGUE

Le jeune romancier: «Ai-je commis, enfin,

Mon chef-d’œuvre: un roman simple et puissant, la vie

D’un égoïste forcené mais d’esprit fin?»

L’ami parfait: «Est-ce une autobiographie?»

LXXXVIII

GESTES D’INSECTES

Ciel de midi,

Chaleur excessive...

La fourmi

S’accroche à demi

Sur une herbe vive;

Plus loin, dans le plein jour,

Un frelon lourd

Se pelotonne au sein d’une fleur qu’il renifle,

Mais le parfum le grise,

Il pâme, il lâche prise,

Il tombe et la fleur gifle

Un papillon qui se promenait dans la brise.

J’aperçois, sur le sable clair

Du sentier, un scarabée

Versé, griffant l’air

De ses six pattes recourbées;

Je le sauve, il s’en va sans souci,

Sans me dire merci,

Sans même saluer cette limace flasque

Venue à point pour finir mon fantasque.

LXXXIX

A PIERROT

Tu nous parleras de la lune, de ses grâces,

De ses candeurs, de ses vapeurs, de ses pâleurs,

Et des sillons cendrés que tu pris pour des traces

De larmes... hélas, oui!... mais de quelles douleurs!

Tu nous parleras d’elle en sa gloire naissante,

Couleur d’ambre, de sang, de lavande ou de miel,

Et d’elle que l’on voit, fugitive passante,

S’égarer à midi dans les splendeurs du ciel...

Quand tu nous auras dit ta misère notoire,

Due au bel astre blanc que tu chérissais trop,

Ayant touché la fin de cette longue histoire,

Tu la recommenceras, Pierrot!

XC

LOISIRS

Jouer au «trente et un», lire attentivement

«Rocambole» et «le Secrétaire des Amants»,

Ce sont là, je le sais, des passe-temps peu nobles,

Mais ils ne manquent pas d’un certain agrément.

XCI

AU COIN DU FEU

Il était, une fois, une princesse, un pâtre,

Un crapaud qui portait une perle à son front,

Un vieux magicien d’humeur acariâtre...

Poursuivez... C’est ainsi que les contes se font.

XCII

CONCERT

Un mince rais d’étoile grave

Des mots mystérieux sur le jade des eaux...

Ecoutons bien, car les roseaux

Vont les chanter, ces mots d’amour... Instant suave!

XCIII

CITATION

L’œuvre achevée, on peut songer à ce qu’on aime,

Le vrai délassement de l’homme est à ce prix:

«Et que le cœur repose où repose l’esprit,»

Disait Robert Browning dans un de ses poèmes.

XCIV

FANTASQUE FALOT

Falot,

Fantaisiste et fou,

Mais un peu flou...

Jeu lointain de grelots...

Plume sur l’eau...

Passage

D’un filament qui se dévide sur l’azur...

Souvenir du langage

Obscur

Que l’on parle à merveille en songe

Et dont le sens ne se prolonge

Jamais avec le jour...

Fantasque sans contours

Bien définis, fantasque échevelé...

Verre fêlé

Qui sonne

Assez faux, en somme:

(Ecoutez donc!) Mais se peut-il que l’on en rie,

De cette bonne

Ou médiocre plaisanterie?

XCV

L’ARRIVÉE DE THISBÉ

Des îles où mûrit la mangue ou le coco,

Thisbé débarque avec un singe et deux perruches.

Sa robe est faite d’un très rouge caraco,

D’un collet zinzolin et de nombreuses ruches.

Sa jupe à fleurs, où court un quadruple feston,

A cet air pastoral des jupes de théâtre;

Elle presse à sa bouche avivée un bâton

De sucre qu’elle suce avec un air folâtre.

Un négrillon la suit qui, très gravement, tient

Une cage en osier où jappe un petit chien.

XCVI

PRESSION ATMOSPHÉRIQUE

Le dragon ténébreux qui domine le monde

Et recouvre le ciel de ses sombres couleurs

N’est pas très redoutable: il nous menace, il gronde,

Mais il s’apaisera, bientôt, pour fondre en pleurs.

Je crois qu’il conviendrait de nous garer ensemble

Sous ce beau flamboyant dont les corolles tremblent.

XCVII

BARQUE D’AUTOMNE

A Versailles, la nuit.--Le bassin de Neptune

Est à peine ridé par la brise. Du bord

Se détache une feuille aux tons roux, et la lune

Jette une ombre à côté de cette voile d’or.

XCVIII

ENTRAÎNEMENT

Ce cavalier, dans son sillage,

Nous laisse, en passant au galop,

La belle fièvre des voyages

Par les plaines ou sur les flots.

XCIX

AIR NOUVEAU

Elle me semble enfin trop lourde, la rançon

De ce goût que j’avais pour les femmes méchantes!

Ce n’est donc plus pour vous que je chante et rechante,

Ni que je chanterai, comme dit la chanson.

C

FIN D’UN BEAU JOUR

Ce long jour s’achève en douceur;

Vers le couchant, quelques vagues rousseurs

S’obscurcissent...

Le soir est là,

Un soir tendre et triste

Où persistent

De sourds éclats,

Sur les dalles de grès

Mat et lisse.

--Asseyons-nous, causons, l’heure est bonne;

Dans la vasque, tout près,

Le jet d’eau fait un bruit monotone,

Et se répète, et se lamente

De son égale voix dormante,

Comme si l’on pleurait,

Comme s’il pleuvait...

Et longtemps ce jet d’eau familier nous arrose

De ses mille gouttes d’ennui... Puis une pause

Soudaine. Il se tait:

Notre jardinier l’a coupé.

CI

MUSE CHAMBRÉE

Poète de bureau, vos vers et vos discours

Sont de seconde main, entendus dans la rue

Ou lus.--Vous écrivez: «A la pointe du jour...»

Cette pointe du jour, où donc l’avez-vous vue?

CII

ASSURANCE

On m’a dit qu’un vieux loup, même subtil, trébuche

Parfois et se laisse prendre à l’appât.

Bien qu’il fût entouré des plus viles embûches,

Notre Empereur jamais n’a pu faire un faux pas.

CIII

COÏNCIDENCE

Courbant ses doigts fluets et fleuris de carmin,

Pourquoi Lodoïska tient-elle dans sa main

Ce merle qu’elle veut lier d’un fil de perles,

Tandis que me revient le nom d’Albert Samain?

CIV

RETRAITE

Jardin délicieux; un grand mur le sépare

Du monde; un cerisier chargé me tend ses fruits;

Des fleurs ont envahi l’herbe qui me prépare

Une couche sous la lune pour cette nuit.

CV

VAINE TENTATIVE

Tu te lasses, chacun de tes projets échoue:

Tu cours après le rêve, usant tes forces pour

Te saisir du refrain martial d’un tambour;

Or c’est le bras qu’il faut saisir! le bras qui joue!

CVI

ÉCONOMIE

Je nourris mes repas quand mes sillons s’allongent;

Ayant creusé mon puits, je sais ce que je bois;

Comme je fais mon lit, je peux choisir mes songes;

Pourquoi donc les puissants penseraient-ils à moi?

CVII

LA PART DU RUISSEAU

Que le ruisseau prenne ce qu’il lui plaît

De prendre... Je m’en moque!

Qu’il prenne le chiffon d’âme, la loque

D’un caractère qui fut noble, le portrait

Parodique

De la beauté, la mélancolie aux attraits

Littéraires, les esclaves de la musique

Ou des grands mots, victimes

Du vent pernicieux qui souffle sur les cimes.

Permettez au ruisseau de prendre ce qu’il veut:

Les serments trop sonores, les vœux

Trop sublimes;

Qu’il prenne ceux qu’animent

La jalousie ou le mépris;

Qu’il garde, en plus, ce que d’avance il avait pris:

Ce qui naît de l’ennui

Après jouir et boire;

Qu’il prenne le laurier des faciles victoires

Et, surtout, ce qui semble être d’or,

Mais qu’il ne tente pas de salir un cœur fort.

CVIII

DOUTE

Je sais bien que la terre et le ciel et le temps

Ne pèseront pas plus qu’un fétu, mais pourtant...

CIX

LE RETOUR DE L’HISTOIRE

En soupirant, tu me racontes une histoire

Abusive et fallacieuse sur ton cœur,

Sur ton cher petit cœur... Si je pouvais y croire

Un peu! juste assez pour l’apprendre au vent rôdeur!

Le vent la transmettrait au nuage qui passe,

Qui la reflèterait dans l’onde du lac vert,

Dont les rides la rediraient d’une voix basse

Aux pétales naïfs des nymphéas ouverts.

Ces fleurs délègueraient le conte à des phalènes

Tourbillonnant au sein magique d’un rayon

Et ceux-ci garderaient avec beaucoup de peine

Le lourd secret qu’on livre à leur discrétion;

Vite, ils en instruiraient cette lune d’ivoire

Qui te l’enseignerait par des mots refroidis,

Et tu pourrais peser la valeur de l’histoire

Mensongère et rédhibitoire

Que tu me dis.

CX

QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

Trois vers et très peu de mots

Pour vous décrire cent choses...

La nature en bibelots.

2

Pourquoi gémir sans vergogne,

Puisque, demain, vous rentrez

Chez vous, rapides cigognes?

3

Clair de lune, aride espace

Sur les vastes prés d’argent...

Paysage fait de glace.

4

Petite scène au Japon:

La poule blanche que j’aime

Gonfle son plumage et pond.

CXI

FUNÉRAILLES

Rossignol mort, couché sur la mousse...

Les moineaux, les crapauds se lamentent, la pie

Sanglotte en jacassant, deux grands lys prient

De façon pâle et douce;

La brise dit sa peine

D’une voix qui se traîne

Parmi les branches;

En souvenir du rossignol,

Un roseau penche

Son mince col,

Le tournesol

Fait un discours et la pervenche,

Si timide, ne peut

Empêcher que des pleurs ne mouillent ses yeux bleus.

Le rouge-gorge seul a quelques mots acerbes...

Enfin le long cortège des fourmis

Peut se développer dans l’herbe;

La famille se réunit;

On prépare une cérémonie

Superbe.

CXII

BON CONSEIL

Je formule en ces mots la doctrine des sages:

«Fuis l’exaltation qui te peut surmener.»

Si j’impose à mon corps de longs et durs voyages,

C’est que mon fol esprit les eût imaginés.

CXIII

EFFET DE VOL

Une buse descend contre le mur de roche,

Son ombre la rejoint, la double, la poursuit,

Passe, palpite, plane, ondule, se rapproche,

Plonge et s’évanouit.

CXIV

DESSEIN CACHÉ

Je te trouve un peu didactique, ce soir, cher,

Epiloguant, sans yeux pour la si bonne chère,

Sans goût pour ta voisine à la si rose chair;

Convoiterais-tu donc, en Sorbonne, ma chaire?

CXV

RÉCRÉATIONS

A votre âge, Monsieur, c’est, je pense, utopie

Que de vouloir en badinant vous rajeunir.

A quoi peut vous mener de fouetter la toupie?

Cherchez plutôt, avec le fouet, d’autres plaisirs.

CXVI

INSTANT PÉNIBLE

Jusque dans ton baiser, je trouve quelque chose

Qui me paraît cruel pour un homme harassé,

Et je tremble d’effroi lorsque je sens passer

«Aliquid amari» par tes lèvres décloses.

CXVII

SOUVENIRS SAVOUREUX

Les mangues ont le goût d’un rêve, les goyaves,

La saveur de l’amour. Dans cette eau de cristal,

Je me baigne, le soir, avec ma belle esclave...

C’est tout de même mieux que le pays natal!

CXVIII

PAROLES SUPERFLUES

Je te parle d’amour, mais tu n’écoutes guère

Les beaux serments que je fais, tu préfères,

Aux fleurs de mon esprit,

Les fruits savoureux de la terre.

Ceux-là seuls, si légers qu’ils semblent, ont du prix.

Une nuance, un reflet te consolent

Mieux que mes plus douces paroles

Qui n’éveillent que ton mépris.

Quel présent sauras-tu comprendre,

Et que puis-je t’offrir, en ce soir triste et tendre?

--Le croissant de la lune, au fond du bassin vert,

Double son profil pâle;

Pour étoiler le pré, les jasmins ont ouvert

Leurs blancs pétales;

La lune aérienne est blonde,

L’onde

A pris des reflets d’or

Et les jasmins embaument...

--Que veux-tu? cette lune, ou cette onde qui dort?

Ou cet arome?

CXIX

SCEAUX CHINOIS

«Un homme vraiment mort ne se décrit qu’en prose.»

«Quel est le bel oiseau que l’on ne peut saisir?»

«Clair de neige... des pas oisifs le long des roses.»

«O douleur! ne viens pas dévorer mon loisir!»

CXX

TEMPÉRATURE BASSE

Bras blancs, noble poitrine, fier visage,

Regard sec...

Je fais serment de respecter votre corsage,

Nymphe de type grec!

CXXI

PETIT CHIEN SUPERFLU

Qui donc a dit: «La conscience est un chien maigre»?

Oui, ce chien te mordille aux talons, il aboie

Très fort, mais ne saurait interdire la voie

De gauche qui n’est pas celle de l’homme intègre.

CXXII

LES BÊTES DE THISBÉ

Chez elle, Thisbé garde un singe du Brésil.

Véritable joyau de sa ménagerie;

Il rêve à ses forêts, se gratte le nombril

Et chatouille le nez d’un dogue de Hongrie.

Sur un perchoir d’argent, Gonzalve, perroquet

Natif d’un beau pays par delà les mers bleues,

Imite l’aboi sec et rauque d’un roquet

Chauve, sauf un plumet ridicule de queue;

Enfin, dans sa tournette, on voit un écureuil

Grignotant une amande et qui fait le doux œil.

CXXIII

NUMÉRO

Vous entrez d’un air digne et grave, les seins nus,

Très grasse; vous chantez une ode à la science,

Quelques couplets pervers, une tendre romance

Et de plaisants rondeaux sur les maris cocus.

Quand, la sébille en main, vous faites votre quête,

Les artilleurs et les dragons perdent la tête.

CXXIV

POUR L’AMOUR DU LAURIER

Médite ces conseils: choisis

Avec grand soin tes ennemis;

Refuse de combattre un homme aux muscles mous;

Ne brise pas sur ton genou

Du bois pourri;

Ne te contente

Que rarement du petit lit

Ouvert à tout venant de la jeune servante,

Quand tu peux occuper celui de sa maîtresse

Moins accueillante,

Aussi jolie et quelque peu traîtresse;

Fuis la séduction des souvenirs bourgeois

Qui, de prime abord, savent plaire;

Ne bois

Qu’à des sources froides et claires,

Enfin, n’use jamais de cris

Lorsqu’un mot murmuré suffit;

Respecte tes paroles!

La gloire obscure est à ce prix...

Aimes-tu mieux la gloriole?

CXXV

RÉVERSIBILITÉ

Lue à l’envers, tant elle est logique, ton ode,

Sèche et de rythme étroit,

Donnerait du plaisir au penseur d’antipode,

Mais à lui seul, je crois.

CXXVI

LA BONNE NOUVELLE

Tout le long de la rue un floconnement gris

Et mauve se répand comme un ruisseau de brume,

Quand soudain, de son fond, jaillit un mince cri:

«Hé! bonnes gens! Voilà le marchand de légumes!»

CXXVII

CHANT NUPTIAL

Elle est vierge (dit-on) et pourtant philogame,

Prête à tous les devoirs, potelée à souhait...

Pour elle, je polis le miroir de mon âme

Et, sous des rubans bleus, je dissimule un fouet.

CXXVIII

MINE MÉDIOCRE

Aux trois quarts seulement de sa métamorphose,

Le visage gonflé comme d’une tumeur

Et le teint piqueté d’inquiétants points roses,

La lune a l’air, ce soir, de bien mauvaise humeur.

CXXIX

FUMÉES

... Puis je fais quelques pas le long du cimetière

Et je vois, au dessus du petit mur de pierre,

Comme un brouillard couvrant les champs, aux soirs d’été,

Flotter confusément de muettes prières.

CXXX

PETIT DÉFAUT

Vous ignorez l’économie: ah! quelle verve!...

Faunesse aux épuisants baisers, certes, je veux

Etre chéri par vous, mais un peu de réserve

Ne gâterait en rien l’échange de nos vœux.

CXXXI

FLEUR EMPHATIQUE

Fleur éclatante, fleur rouge et tigrée,

Fleur savamment bouturée

Qui prends au jardin tant de place,

Tu sais bien le prestige

Que te donne une haute tige,

Certaine grâce

Altière et tes vives couleurs!

--Auprès de toi, les autres fleurs

S’éteignent: l’hémérocale

Perd son allure impériale,

Le lys commun a l’air trop pur,

La rose blanche paraît blême,

Enfin, dressés contre le mur,

Près d’un bosquet, là, tout au fond,

Mes chrysanthèmes

Semblent faits de vieux chiffons.

--Pour te punir de ton emphase,

Je te cueille de deux doigts,

Et tu complèteras la splendeur de ce vase

Chinois.

CXXXII

FROIDURE

C’est la première neige, elle arrive trop tôt...

Dans le bois, un enfant ramasse des fagots.

CXXXIII

SPLEEN

Une cigogne, ce matin,

Vient de rentrer dans son village;

Elle songe aux pays lointains,

A l’horizon jaune des plages;

Elle se souvient d’un palmier

Qui se consumait dans la plaine,

Et, durant mon spleen coutumier,

Je rêve à mon cher Henri Heine.

CXXXIV

IMAGE

Sur cette haute branche, un oiseau se secoue...

La neige est pure, en l’air, mais tombe dans la boue.

CXXXV

EXPRESSION JUSTE

De Caliban, Shakespeare a dit, dans «la Tempête»,

Qu’il n’était qu’un veau de lune mal dégourdi.

Veau de lune... pour offensant et malhonnête

Que soit le mot, cela me semble fort bien dit.

CXXXVI

MILLE REGRETS

Il est mort. C’était un grammairien sans fiel;

Il ennuya son temps par de savants lexiques.

Assis, depuis hier, dans le cercle angélique,

Il ennuie, à côté de Rollin, tout le ciel.

CXXXVII

LA MAUVAISE NOUVELLE

Ces murmures, le soir, ont des échos trompeurs.

Le pas du messager, contre les feuilles mortes,

Fait un bruissement inquiétant. J’ai peur...

Sait-on jamais ce que le messager apporte?

CXXXVIII

CAUCHEMAR

Je te cherche depuis longtemps; où donc es-tu?

Ici? non pas! Là-bas? peut-être...

Je te poursuis, je n’en puis plus!

Je me hâte; c’est toi qui viens de disparaître,

Courant, tout au loin, sous

Ces arbres roux

Qui font un bouquet dans la plaine.

Arrête-toi! j’ai tant de peine!...

Non! tu me fuis toujours,

Le long des rues,

Des carrefours,

Sous une grêle drue,

Dans des villes, parmi la foule...

J’entends des charrettes qui roulent,

Je n’entends plus tes pas

Et je te cherche en tous les lieux

Où je sais bien que tu n’es pas.

Je vais tomber... Enfin, merveille!

Tu me réveilles

En posant ta main sur mes yeux.

CXXXIX

ESPRIT LIBÉRÉ

Vous parlez doctement de votre indépendance,

Vous y tenez très fort, vous l’exercez en tout,

Vous la définissez d’un air plein de jactance,

Mais vous cassez toujours les œufs par le gros bout.

CXL

INITIATION

Je l’ai comprise

Dès ce premier baiser de saveur si nouvelle;

Depuis lors, je me grise

D’elle.

CXLI

HOME, SWEET HOME

Beau rêve.--Une villa spacieuse et rustique,

Bien construite, devant un calme paysage.

La gare n’est pas loin. La lumière électrique

Et l’eau chaude font l’agrément de chaque étage.

CXLII

CIEL MENAÇANT

Moiteur molle de l’air, tiédeur un peu lassante;

L’averse ne vient pas, pourtant le ciel est noir...

Nous resterons tous deux dans cette lourde attente

De la pluie et des pleurs et d’un nouvel espoir.

CXLIII

MÉDECINE MENTALE

Y parviendrai-je? Pour ce faire, j’ai goûté

Aux jeux de volupté comme aux jeux de folie,

Mais je voudrais, afin de forcer la gaîté,

Trouver le vrai topique à la mélancolie.

CXLIV

BLASON

Madame, votre esprit vous tient place de cœur;

Vous vivez de pensée et je vois dans vos armes,

Auprès du livre ouvert, moucheté par des larmes,

La fleur bleue et le bas de pareille couleur.

CXLV

NATURE MORTE

Atmosphère morose;

Salle à manger provinciale; je suppose

Que c’est dimanche.

Sur la table, une nappe blanche,

Bien tendue,

Semble donner de la lumière;

Vers la gauche, une cafetière

Inattendue

Reflète des raisins rosés,

Mollement posés

Dans le fond d’une coupe fine

De cristal.

On voit aussi deux mandarines

Et trois abricots mûrs.

--Le tableau ne fera pas mal

A coup sûr,

Quand vous l’aurez pendu au mur,

Avec ces noirs, ces jaunes et ces blancs

Si violents...

Et, néanmoins, la cafetière me surprend.

CXLVI

SOIRS

1

Bruit domestique et singulier que fait la Drogue:

Une essence de fleurs que l’on frirait au feu...

Je suis à bord d’un grand voilier tout blanc qui vogue,

Sans tanguer ni rouler, sur un océan bleu.

2

Nuit savoureuse, nuit parfumée et fermée

Où la longue insomnie apporte ses plaisirs,

Où l’on suit, dans les arabesques de fumée,

La transmutation d’un rêve en souvenir!

3

Clair-obscur et deux corps allongés sur les nattes...

La lampe, le ringard, les pipes... je ne vois

Rien d’autre. Nos pensers prennent des teintes mates

Et la Drogue fait battre en nous un cœur chinois.

4

Il nous avait quittés, mais voici que se lève

Entre nous un fantôme.--En écoutant craquer

Le plafond de papier, parlons de notre rêve,

Couchés à la lueur falote du quinquet.

5

Repos sans poids, repos que l’on ne trouble pas,

Sommeil conscient près de la lampe allumée,

Cependant que la nuit passe à tout petits pas,

Dans le grésillement grêle de la fumée.

6

Partons pour quelque temps! pénétrons notre songe!

En selle! les rumeurs de la ville ont faibli.

Ruade... hennissements... la route se prolonge...

Perpétuons ce temps de galop dans l’oubli.

7

... Et, pour chacun, la Drogue a des effets divers:

On orne un paysage, on arrange sa vie...

Quand tu fumes, les yeux alourdis mais ouverts,

Toujours elle t’inspire des niaiseries!

CXLVII

NOVEMBRE

Perchés tous deux sur la cime d’un arbre sec,

Au centre de la vaste lande monotone,

Deux moineaux se sont mis à repasser leur bec,

Dans la bise qui siffle et grince.--Fin d’automne.

CXLVIII

PRIMAVERA

Ecoutez la saison charmante

Qui nous tente:

Ecoutez le printemps qui palpite, qui monte

En ondes lentes

Au cœur des plantes,

Au cœur de l’homme, au cœur du monde;

Ecoutez le printemps qui raconte

La mort de l’hiver et qui chante

De folles rondes

Qu’en automne, plus tard, les bacchantes

Rousses ou blondes

Danseront; respirez la senteur persistante

Des roses mûres;

Prêtez l’oreille au doux murmure

Qui nous poursuit sous l’ombre claire des ramures

Et qui dévale sur les pentes;

Prenez entre vos doigts cette vive corolle,

Si plaisamment ornée,

Et souriez, parfait symbole:

Jeunesse de l’année.

CXLIX

KAKÉMONO

Ce ruisselet mélodieux et mince arrose

Des mousses d’où jaillit un long lys élancé.

Une branche se penche, un oiseau noir s’y pose...

Sur la branche, l’oiseau gazouille, balancé.

CL

FONCTIONNAIRE CULTIVÉ

Industrieux servant de la Sainte Régie,

Tout en vous présentant un paquet de tabac,

Il développera des plans de stratégie

Qui, bien suivis, mettraient nos ennemis à bas.

CLI

DIFFÉRENCE

L’œil satisfait et rond de la plume de paon

Nous dit les vanités de l’oiseau qu’elle pare.

La plume du poète a des couleurs moins rares,

Mais son bec est enduit d’un venin de serpent.

CLII

SOUVENIR

Paysage embaumé, décor aux simples lignes

Devant lequel nous nous promenions sans témoins,

Du coteau rocailleux où grimpait une vigne

Jusqu’à cette prairie où l’on faisait les foins.

CLIII

QUATRIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Laure vient de mourir en sa vingtième année,

Elle est morte, bien morte, hélas! morte et damnée.

Son grêle petit corps ne pourra plus servir

Qu’à saupoudrer de gris une rose fanée.

CLIV

INVITATION

Viens habiter chez moi, scarabée aux tons rares

Qui sembles rebondir sur le vent quand tu voles

Et qui te fournis à toi-même ta fanfare!

Entre dans ma maison, bel insecte frivole!

CLV

SUR UN AMI TROP PASSAGER

Tu passes, tu passes toujours;

Ne pourrais-tu t’arrêter un moment?

Le monde n’a-t-il pas de contours

Assez fiers, assez charmants,

Pour t’éprendre,

Pour te retenir,

Pour te créer des souvenirs

Nobles ou tendres,

Des souvenirs durables, sans arrangements?

--Non, tu tiens à jouer ton rôle,

Ton rôle d’acteur:

Tu hausses les épaules,

Tu vas ailleurs,

Tu souris de tes yeux railleurs,

Tu parles de tuer le temps,

Et tu passes,

Tu passes toujours.--Autant

Passer tout à fait: on se lasse,

A la fin, de suivre tes traces!

Va-t’en!

CLVI

GRAND CHAGRIN

Chère vous abusez des larmes! donnez-leur

Quelque discrétion, fussent-elles sincères.

La honte de l’amour est comme sa douleur:

On la sent une fois; elle ne revient guère.

CLVII

MATINES

La cloche du Temple réveille,

Pour saluer un nouveau jour,

La vieille femme, la corneille,

Et mon amie aux beaux yeux lourds.

CLVIII

RETRAITE

Je revois le jardin rocheux qui s’accagnarde

Sur un flanc de coteau. Mon logis, encadré

Par les pins, a vraiment figure campagnarde...

Je m’y trouverai bien quand vous me rejoindrez.

CLIX

CHANSON INTIME

Sous les feuilles,

Je veux, ce soir, jouer un air.

Le bois en murmurant m’accueille,

Le vent se perd

Dans l’ombre grise...

Chanterai-je le vent,

Les murmures sourds de la brise?

Ils sont trop décevants!

Chanterai-je la lune?

Non pas!

Plus d’une

De mes chansons la chanta!

Chanterai-je l’ombre douce ou méchante?

Bien mieux que moi, durant les nuits d’été,

Le rossignol la chante...

Je chanterai votre bonté,

Votre sourire sans rival

Et les tendres mouvements de votre âme...

Mais ne m’en veuillez pas, Madame,

Si je les chante mal.

CLX

A UN CLOWN

Fantasques: Petits poèmes de propos divers · 第 1 / 7 段