Comment l'idée de voler cette poupée qu'Aline avait tant aimée me

vint-elle à l'esprit subitement, moi qui, cinq minutes plus tôt,

n'avais rien en tête que la folie de la glissade? Encore une question

que je livre aux psychologues de l'enfance. Toujours est-il que d'avoir

cette idée et de l'exécuter ne dura certainement pas cinq minutes. Ce

fut une de ces tentations rapides à la fois et irrésistibles, comme je

me rappelle en avoir eu quelques-unes dans ma vie d'écolier: le bond

subit du sauvage sur son ennemi, ou de l'animal sur sa proie. Je

l'accomplis, ce vol, si soudainement conçu, avec la simplicité de ruse

que déploient en effet les sauvages et les animaux. Je profitai d'une

seconde où mon camarade me tournait le dos et frappait ses galoches

contre un tronc d'arbre afin de faire tomber la neige amassée entre le

talon et la semelle de bois. Je saisis «Marie» à la place où elle

gisait, et, tout en courant pour remonter vers la tête de la glissoire,

je la jetai dans un hangar ouvert qui se trouvait là, au risque qu'elle

cassât son joli visage de porcelaine sur les bûches amassées. Je la vis

dégringoler sur le bois et rouler dans une brouette placée auprès des

bûches. J'avais poussé en la lançant un cri si perçant qu'il couvrit le

bruit de l'objet cognant les bûches et que mon camarade ne put rien

deviner de la coupable action que je venais de commettre. Et nous voici

de nouveau nous poursuivant, glissant et gaminant à qui mieux mieux,

quand la bonne d'Émilie reparaît sous la voûte de la porte. Elle regarde

à droite, elle regarde à gauche. Elle manifeste son étonnement, regarde

à gauche, regarde à droite, puis sous la voûte même, puis dans le

jardin.

--«Vous n'avez pas vu la poupée de Mlle Émilie?» demande-t-elle.

J'eus cette chance qu'elle s'adressât à mon camarade, qui lui répondit

avec cette bonne foi d'innocence si difficile à simuler pour certains

enfants.

--«Une poupée? Mais non.»

--«Elle m'a dit qu'elle l'avait posée là quand elle a voulu glisser,»

fit la bonne.

--«Ce n'est pas possible,» répondit l'autre; «nous n'avons pas quitté

cette place une minute, n'est-ce pas?» insista-t-il en s'adressant à

moi.

--«Pas une minute,» répliquai-je en m'approchant. Je devais être bien

rouge, mais l'air était si vif et nous avions tant couru!

--«Voilà qui est bien extraordinaire,» reprit la bonne, «où peut-elle

l'avoir laissée?... Ah! elle va en recevoir un galop...»

Je n'étais pourtant pas méchant, mais l'idée qu'Émilie, outre le

chagrin d'avoir perdu sa poupée, allait subir une verte semonce, bien

loin de me donner le moindre remords, me combla de la joie la plus

délicieuse. Cette joie eût été entière, si, aussitôt rentré dans

l'appartement, je n'avais été obligé de me demander ce que j'allais

faire pour empêcher qu'on ne retrouvât jamais «Marie.» Cette

préoccupation dura tout le soir et toute la nuit. Ni l'oie aux marrons

traditionnellement servie sur la table, ni l'arbre de Noël préparé chez

le camarade qui était venu jouer dans l'après-midi, ni le cadeau que j'y

reçus, ni le retour tardif par les rues de la ville, blanches, sous la

lune, d'une féerique blancheur de neige, ni le projet arrêté d'une

partie, le lendemain, du côté d'un étang gelé où nous espérions patiner;

rien, en un mot, ne parvint à me distraire de cette pensée fixe: «Pourvu

que la poupée n'ait pas été découverte ce soir! Pourvu qu'elle ne le

soit pas demain matin!...» Ce fut surtout couché dans mon lit que ce

souci devint cuisant jusqu'à la douleur. Toutes les sensations de

répugnance que m'avait données le second mariage du père d'Aline se

mirent à revivre, mêlées aux sentiments tendres qui me venaient pour

elle. La chambre aujourd'hui profanée par le présence de l'intruse se

représenta devant mes yeux, telle que je l'avais connue. L'espèce

d'hallucination, dont je parlais en commençant ce récit de ma plus

lointaine amitié d'enfance, se reproduisit avec une force

extraordinaire... Ma petite amie reparut, avec ses sourires, ses

pâleurs, ses gestes grêles, et tous les vieux objets dont elle était

comme la vigilante et douce gardienne. Dans le même éclair d'impression,

je vis l'autre s'emparant du lit où Aline avait rendu l'âme, maniant de

ses vilains doigts malpropres les reliures de soie passée, salissant de

ses souliers aux talons tournés,--j'avais remarqué d'elle même cela,--le

tapis sur lequel nous disposions les friandises de nos dînettes, volant

Aline,--car, pour mon coeur d'enfant, c'était un vol que cette

possession des jouets de ma petite morte. Morte! Je me répétais ce mot

machinalement et je voyais la tombe, autrefois parée de si fraîches

fleurs, maintenant à peine soignée, que j'avais visitée le premier

novembre de cette même année, avec l'ange de plâtre agenouillé que l'on

ne renouvelait plus et à qui manquaient les mains. J'étais trop pieux à

cette époque pour n'être pas certain que la disparue habitait au ciel,

comme elle l'avait dit, avec sa mère et d'autres anges, de vrais,

ceux-là, qui portaient des lis dans des doigts imbrisables et faits de

pure lumière. Pourtant mon imagination se figurait le pauvre petit

corps, couché dans la terre, tel que je lui avais dit adieu dans la

chambre parfumée de lilas blanc. Une horrible impression de solitude me

poignait l'âme. Je me souvenais du voeu que l'enfant avait formulé, de

ce désir d'emporter «sa fille» avec elle, là-bas. Ah! que j'aurais voulu

aller au cimetière avec la poupée que j'avais reprise, donner de

l'argent au fossoyeur, et que «Marie» reposât auprès d'Aline,--pour

toujours!

* * * * *

...Le lendemain matin, vers les dix heures, si quelqu'un était venu dans

le jardin désert et dans le coin le plus reculé, il aurait vu, au pied

du seringa, maintenant tout noir et nu, un jeune garçon en tunique de

collégien creuser la terre hâtivement avec une bêche. Une voûte de

brouillard pesait sur la ville, un brouillard noir, où le soleil rouge

vacillait, pareil à une boule de feu rongée par les ténèbres. La neige

couvrait au loin les toits. Dans la maison chacun vaquait sans doute aux

préparatifs du dîner. Beaucoup de personnes étaient à la grand'messe. De

son pied maladroit le garçon appuyait sur le fer de la bêche, puis il

déposait soigneusement la terre brune en un tas, afin que le dégât de

son travail fût moins visible. Il regardait parfois le ciel menaçant

pour y chercher la promesse d'une nouvelle tombée de cette neige, qui

eût encore mieux effacé toutes les traces. Près de ce garçon une forme

d'un enfant plus petit était étendue, mais au premier regard on eût

reconnu que cette forme était simplement celle d'une poupée coiffée

d'une toque, les mains passées encore dans un manchon microscopique

attaché à son cou. Cette poupée semblait avoir été élégante autrefois,

puis très mal soignée, à voir les déchirures de sa robe, la nudité d'un

de ses pieds privé de son soulier, les éraflures de son visage de

porcelaine. Un sourire immobile flottait pourtant sur sa bouche restée

rouge et dans ses yeux de verre. Et voici que lentement, doucement, de

la voûte funèbre du ciel, des étoiles de neige commencèrent de tomber.

Le jeune garçon regarda de nouveau le ciel avec une joie singulière. Le

trou était assez grand maintenant, presque aussi profond que son bras.

Il prit la poupée, et par un geste enfantin il mit sur sa froide joue de

porcelaine un baiser, un autre sur la soie blonde et souple des

cheveux, puis il coucha soigneusement ce corps dans la terre, comme si

c'eût été la dépouille d'un être ayant eu une âme. Il se mit alors à

combler cette fosse avec la hâte d'un coupable. Une fenêtre du second

étage s'était ouverte là-bas, dans la maison, au fond du jardin. Une

voix avait crié le nom de Claude et ajouté: «Il faut rentrer.»--«Me

voici,» cria le jeune garçon en reportant la bêche le long du mur, et,

la tunique déjà toute blanche de neige, il courut, courut joyeusement

vers la voix qui l'appelait.

--«Qu'as-tu fait?...» lui dit la même voix du haut de la fenêtre.

--«J'ai préparé une belle glissoire pour demain,» répondit-il, et

c'était un mensonge par-dessus un vol.--Et pourtant, lorsqu'il se

confessa quelques jours plus tard avec tous les scrupules d'une ferveur

précoce, le jeune garçon ne put jamais, jamais se repentir d'avoir

dérobé, pour l'ensevelir ainsi, par ce matin de Noël, dans la paisible

terre, sous la paisible neige, la fille aux yeux bleus, aux joues roses,

aux cheveux blonds, de sa première amie.

_Paris, décembre 1888._

VII

Inconnue

_A MAURICE FERRARI._

_INCONNUE_

J'avais dîné ce soir-là au cabaret, en compagnie d'une

dizaine d'artistes et d'écrivains,--vous savez, un de ces dîners

mensuels comme Paris en compte un grand nombre. Celui-ci avait été

charmant de verve cordiale et d'anecdotes sans fiel. Lorsque des hommes

de talent sont ainsi réunis et que leurs amours-propres consentent à

désarmer, rien de plus exquis que la causerie, surtout si l'assemblée ne

compte pas trop de ces preneurs de notes, bourreaux odieux de toute

intimité. Une pièce de Shakespeare, récemment adaptée pour l'Odéon et

qui roule sur une ressemblance absolue entre deux personnes, nous avait

conduits à parler de ce phénomène, surprenant quelquefois jusqu'au

fantastique: l'identité des physionomies entre deux êtres qui ne se sont

jamais vus, qui n'ont aucun lien de race et qui pourtant sont évidemment

le même être, allant et venant sous des formes pareilles, avec un

caractère pareil et quelquefois une destinée pareille. Le dîner s'étant

prolongé assez tard, je me trouvais, vers minuit, revenir du côté du

faubourg Saint-Germain ou j'habite, avec un de mes confrères,

aujourd'hui, hélas! enfermé dans une maison de fous, et qui, dès lors,

inquiétait ma sympathie par la bizarrerie de ses allures. A quoi bon

imprimer ici son nom et insister sur une infortune dont les journaux

n'ont que trop parlé? J'avais remarqué, pendant le dîner, que notre

conversation l'intéressait passionnément et l'énervait tout ensemble. Il

avait gardé le silence, et son visage, usé par vingt-cinq ans de vie

littéraire, tout maigri et tiré, me paraissait plus crispé encore tandis

que nous marchions côte à côte. Je l'en taquinais, selon mon habitude,

avec amitié. J'avais pour lui cette affection particulière qu'un auteur

éprouve pour un critique par lequel il a été une fois parfaitement

compris. Fut-ce la visible sympathie de cette taquinerie, ou bien

étouffait-il de sensations contenues? Toujours est-il qu'entre la rue de

la Paix et celle de Bellechasse, à travers la place Vendôme déserte,

puis dans la rue solitaire des Tuileries et enfin le long de cette

admirable ruine de la Cour des Comptes qu'éclairait une froide et

blanche lune d'hiver, il me raconta, lui aussi, une histoire de

ressemblance. Elle me frappa beaucoup sur le moment, peut-être à cause

de l'émotion du conteur qui contrastait avec ses habitudes de

persiflante ironie. Mon Dieu! comme les jours vont et passent! Je trouve

sur mon journal, en tête de cette confidence transcrite le soir même, la

date du 25 novembre 1883. Il n'y a pas quatre ans! Sur les dix convives,

deux sont morts, et celui qui me parlait dans la nuit, avec un accent

voilé, presque tremblant de larmes cachées, ne vaudrait-il pas mieux

qu'il eût, lui aussi, sombré tout entier que de se survivre, comme il

fait?

* * * * *

«Vous avez vu juste,» me disait-il, «cette causerie m'attristait

démesurément. Elle me rappelait une aventure..., puis-je appeler cela

une aventure?... enfin une émotion d'un ordre trop intime pour la

mettre là, sur cette table, entre les bouteilles de liqueurs, les tasses

de café et les boîtes à cigares... Ah! mon ami...,»--et il me serra le

bras fortement,--«si vous aimez et que vous soyez aimé, oui,

croyez-m'en, moi qui ai quinze ans de plus que vous et des cheveux gris,

ne refusez jamais, jamais un rendez-vous à la femme qui vous aime et que

vous aimez. Où qu'elle vous demande d'aller, et quand vous devriez

quitter pour cela et travaux, et devoirs, et famille, et n'importe quoi,

allez-y, courez-y par-dessus toute votre vie actuelle. Entendez-moi

bien: on retrouve tout, on refait tout; position, fortune, amitiés, il

n'y a rien qui ne se répare avec de l'énergie et un peu de chance, mais

un vrai rendez-vous d'amour, où le retrouver quand on l'a manqué?...

«Vous souvenez-vous,» continua-t-il avec plus de calme, «que j'étais à

Venise, il y a deux ans?... Mais oui, vous m'y avez écrit pour me

demander un renseignement sur le _Cima_ du _San Giorgio in Bragora_, et,

je ne vous ai pas répondu. Vous m'avez cru sans doute en proie à la

molle et tiède rêverie qui flotte dans l'air de cette ville où l'on

n'entend d'autre bruit que le déchirement de l'eau sous la rame et le

claquement sur les pavés des souliers sans talon où tourne le pied des

femmes, et un peu de musique au centre de cette merveilleuse place

encadrée d'arcades... Je rêvais, en effet, à Venise, mais pas comme vous

pensiez. J'avais d'autres fantômes à évoquer sur la frémissante lagune

que ceux des femmes de Palma et des seigneurs de Bonifazio. Seulement

vous ne pouviez pas le savoir, ni vous ni personne. Il aurait fallu

connaître ma vie et le secret de ma première jeunesse. Ce que je venais

chercher à Venise en 1881, c'était un souvenir de 1860. Vous étiez au

collège alors, en huitième ou en septième, n'est-ce pas? Et moi, j'avais

vingt-cinq ans, et je ramais déjà sur la galère où vous ramerez encore,

quand je me reposerai pour toujours. J'étais déjà l'homme que vous

connaissez, et j'avais mon métier d'écrivain dans une horreur égale à

celle qu'il m'inspire aujourd'hui, mais les hasards d'un premier succès

remporté au théâtre à l'âge où l'on dépose timidement des manuscrits

chez les concierges avaient décidé de ma carrière... Quel singulier et

paradoxal personnage que ce hasard! Il y a des gens qu'il comble de ses

grâces sur la fin après les avoir torturés toute leur existence durant;

moi, ce fut le contraire. En même temps que je voyais mon petit acte

joué sur la scène des Français parmi des acclamations, je rencontrais

une maîtresse unique, la seule qui m'ait laissé dans le coeur ce je ne

sais quoi d'infiniment doux qui devrait du moins survivre aux baisers.

Mais non, ce qui survit d'ordinaire, c'est le dégoût et c'est la haine.

Toutes mes amours ont été depuis d'affreuses agonies autour d'un sexe.

On m'a fait du mal et j'ai fait du mal. Mes maîtresses m'ont trahi et je

les ai brutalisées. Mais celle-là, celle de ma vingt-cinquième année!...

Voyez, je ne peux même pas prononcer son nom. Je fondrais en larmes

devant vous, là, sottement... C'était une femme à peine plus âgée que

moi, toute mince, avec une pâleur attendrissante et des yeux bruns dont

le regard me fait encore chaud, quand j'y pense, à une place mystérieuse

de mon coeur. Elle m'aimait. Comment? Pourquoi? Ah! romancier

d'analyse que vous êtes, je vous répondrai comme votre cher Hamlet,

demandez pourquoi cette lune brille, pourquoi il y a des astres là-haut,

une pensée dans votre cerveau, une vie de l'homme et une vie de choses;

mais ne demandez pas pourquoi l'on aime. On aime parce que l'on aime, et

c'est à se mettre à genoux devant un coeur qui sait aimer, comme

devant la seule révélation de Dieu qu'il y ait au monde...»

* * * * *

Je le regardais parler avec une curiosité qu'il devina plutôt qu'il ne

la vit, car, lui, ne me regardait pas; il reprit: «Pardonnez-moi cette

sortie sentimentale, j'en reviens au fait. J'avais rencontré ma

maîtresse dans des circonstances dont je vous épargne le détail. Il me

ferait mal à vous raconter, et cela n'a pas d'intérêt pour mon histoire.

Je vous dirai seulement que cette femme était mariée et que les hasards

m'avaient épargné cet odieux supplice de connaître le mari, qui conduit

un amant aux pires jalousies, ou à d'abaissantes, à de dégradantes

intimités. Elle était Parisienne et appartenait à cette bourgeoisie

riche dans laquelle les servitudes du ménage n'absorbent pas l'existence

des femmes. Je vous donnerai une idée de sa délicatesse de coeur quand

je vous aurai révélé qu'elle ne chercha jamais à m'attirer chez elle, et

une idée de sa passion par ce simple fait qu'elle trouva, pendant les

dix-huit mois que nous nous aimâmes, une heure chaque jour à me donner,

tantôt le matin, tantôt l'après-midi, quelquefois le soir. Quelque temps

qu'il fît et quelles qu'eussent pu être les difficultés de cette

absence quotidienne, je la voyais arriver à la minute dite, avec son

visage éclairé de tendresse, avec ses yeux qui me donnaient tout son

coeur à chaque regard. Quand je la trouvais pâlie et que ses joues

trop minces, ses yeux trop grands, une toux qu'elle avait, quelquefois

me faisaient peur, elle me fermait la bouche avec sa main que je sentais

fiévreuse, et elle me disait: «Je te vois si peu et je t'aime tant,

c'est tout mon mal...» Et nous nous taisions parce que nous savions tous

deux qu'elle ne pouvait pas s'en aller avec moi à cause de sa mère, qui

n'avait plus qu'elle au monde et qui en serait morte. Dans ces

silences-là, je sentais ce que cette créature était pour moi et ce que

j'étais pour elle. Je ne peux pas vous expliquer avec des mots l'espèce

de trop-plein d'émotion qui nous enveloppait, nous noyait tous les deux.

Et elle parlait alors pour que je ne roulasse point dans le gouffre

d'une tristesse trop profonde, d'une voix qui venait de si loin, de si

loin dans son coeur. Non, il ne faut pas aimer et être aimé ainsi. On

ne peut plus supporter la vie!

«Cette existence de félicité divine fut interrompue par un de ces

événements si simples que l'on devrait toujours s'y attendre. Avez-vous

observé que d'ailleurs la prudence humaine prévoit tout, excepté ces

événements simples, les seuls qui arrivent? Ma maîtresse prit froid en

sortant d'un bal; elle dut se mettre au lit, et les médecins ordonnèrent

pour elle un séjour du côté du soleil. Il fut arrêté qu'elle ferait avec

son mari un voyage en Italie. C'était une cruelle séparation de trois

mois; nous nous dîmes cependant adieu assez courageusement, quoique la

correspondance fût plus difficile que ne l'eût souhaité notre passion,

mais nous étions si sûrs l'un de l'autre! J'avais une foi si profonde

dans ce tendre coeur, et elle connaissait si bien mon amour! Et puis

nous domptions tous les deux notre tristesse par pitié l'un de l'autre.

Elle partit, et comme elle était venue chez moi chaque jour, elle trouva

le moyen de m'écrire chaque jour aussi, me racontant son voyage de Gênes

à Pise, puis à Rome, puis à Naples, en cherchant à faire de ce voyage

même quelque chose qui la rapprochât de moi davantage encore. Elle ne

savait de l'histoire de l'art que les faibles éléments enseignés

autrefois dans son cours de jeune fille, mais, pour me plaire, elle

s'appliquait à voir de chaque ville ce que mes sens d'écrivain moderne,

éveillés par de continuelles visites au Louvre, en auraient goûté.

Toutes ses lettres avaient ainsi le charme d'impressions d'art

auxquelles sa pensée m'associait sans cesse, et toutes renfermaient une

tendre sollicitude pour mon travail, me suppliant de lui montrer, par

l'achèvement du livre sur lequel je peinais alors, qu'elle exerçait sur

moi une heureuse influence. Qu'elles m'étaient bienfaisantes et douces,

ces lettres!... Elles m'arrivaient le matin. Ma femme de ménage

m'apportait mon courrier, et rien qu'au toucher, par-dessus les journaux

et parmi les autres missives, je reconnaissais la petite enveloppe

carrée dont le délicat parfum m'accompagnait ensuite toute la journée;

car, dans les scrupules de ma piété amoureuse, j'emportais sur moi

chaque lettre jusqu'à ce qu'une nouvelle vînt remplacer l'ancienne.

C'était une joie si intime, si profonde que d'aller ainsi à mes travaux.

Je montais des escaliers de directeurs de théâtre, je m'asseyais dans

des bureaux de rédaction, j'entrais dans des cafés avec des confrères.

Que m'importaient les vilenies du métier, les épigrammes des

conversations, les âpretés des concurrences? Ma lettre était avec moi et

mon cher secret!...

«Vous qui prétendez connaître le coeur humain, expliquez-moi comment

j'ai pu, attaché ainsi à cette femme par les fibres les plus tendres de

mon coeur, oui, comment j'ai pu refuser d'accomplir la seule action

qu'elle m'ait demandée non pas pour moi, mais pour elle, et dans une

lettre datée justement de Venise?... Elle devait rentrer en France dans

deux semaines, et son mari l'ayant quittée pour revenir un peu à

l'avance, voici qu'elle m'écrivit une lettre aussi passionnée celle-là

et folle que les autres étaient caressantes et douces, une lettre, dans

laquelle, avec des phrases brûlantes et comme l'amour en trouve dans ses

égarements, elle me conjurait de tout quitter, d'accourir, de lui donner

quelques jours de félicité complète dans cette ville dont elle adorait,

me disait-elle, le silence infini et la morte torpeur. Elle m'expliquait

où je descendrais et comment je la verrais, qu'elle allait tout le jour

en gondole tandis que sa femme de chambre restait à l'hôtel, que je

n'eusse pas à craindre de la compromettre, et qu'elle m'attendait, dans

les quarante-huit heures qui suivraient la réception de ces pages...

Oui, expliquez-moi comment, assis à ma table, lisant et relisant cette

lettre si déraisonnable mais si aimante, je pus trouver dans ma

réflexion de quoi résister à l'entraînement du coeur qui me poussait

à prendre le train tout de suite, à partir, à me jeter à ses pieds, à

lui dire: «Tu m'as demandé, me voici...» J'avais du travail à livrer,

c'était vrai, un petit roman en cours de publication dans un journal,

mais quoi? Si j'étais tombé soudain malade, il aurait bien fallu que le

journal se contentât de l'informe brouillon jeté sur le papier et que je

recopiais au fur et à mesure des besoins de la feuille. Ma bourse de

jeune homme était peu garnie, mais quoi? Si j'avais perdu de l'argent au

jeu, j'aurais trouvé à emprunter plus d'or qu'il ne m'en fallait pour ce

voyage. Bien qu'elle prétendît, ce n'était certes pas prudent de la

rejoindre ainsi et nous pouvions avoir à nous en repentir, mais quoi? Ne

s'exposait-elle pas davantage chaque fois qu'elle venait me rendre

visite dans mon petit appartement du quatrième, tout garni de fleurs

pour la recevoir? Et cependant ce fut cet abject mélange de prudence,

d'économie et de raison qui l'emporta sur le désir de satisfaire son

caprice. «Elle va revenir,» me dis-je, «et c'est trop fou,» et je lui

répondis dans ce sens, multipliant les assurances de ma fidèle

tendresse, lui expliquant moi-même les difficultés de mon départ;

l'adjurant de hâter son retour, mais enfin opposant un non à ce

passionné désir de m'avoir là-bas qu'elle m'avait montré... Je me

souviens... Quand cette réponse fut envoyée, j'en eus des remords.

J'appréhendais d'elle une plainte et des reproches. C'était mal

connaître cette âme, créée pour le sublime de l'amour comme certains

esprits d'hommes sont créés pour le sublime des idées. Elle m'écrivit

pour me donner raison, et elle revint... Mais, ce qu'elle m'avait caché,

ce que j'appris lorsqu'elle reparut dans ma chambre et que je la tins

dans mes bras, c'est que son voyage, au lieu de la guérir, l'avait

achevée. Elle me revenait mourante. Ah! je sens encore le frisson de ses

mains moites sur mon visage à la dernière visite qu'elle eut encore la

force de me faire, et j'entends sa voix me dire: «Mon Dieu! Mon Dieu!...

Tu ne pouvais pas savoir, ce n'est pas ta faute... Pourquoi m'as-tu

refusé cette dernière joie?...»

* * * * *

Pastels: dix portraits de femmes · 第 13 / 14 段