Il appartenait, ce jardin, à la propriétaire, une vieille dame très

pieuse et malade, qui n'y descendait jamais. Nous apercevions son

profil, ennobli par deux longues anglaises blanches et coiffé d'un

bonnet à rubans clairs, derrière la croisée du premier étage. Un des

carreaux de cette fenêtre était d'un verre plus glauque, différence de

nuances qui donnait un je ne sais quel air plus vieilli encore à ce

visage toujours penché sur un livre de prières ou sur un travail de

crochet destiné aux pauvres. Par delà le mur du jardin, qui était borné

par d'autres, les montagnes dressaient leurs cônes tronqués ou leurs

ballons renflés, et des silhouettes de châteaux-forts ruinés qui

s'esquissaient sur leurs crêtes. Je le dessinerais à une allée près, ce

jardin, avec ses bordures de buis, ses groseilliers que l'on empaillait

à l'automne, ses poiriers ouverts comme des mains le long des murailles.

Rien qu'à y songer, je retrouve l'arome du seringa du fond, sous lequel

Aline s'assit une des dernières après-midi où elle put sortir, toussant

fébrilement, et pâle comme les fleurs de l'arbuste. Il y avait aussi des

files de rosiers dressés sur leurs minces bâtons, et, dans la saison,

sur ces rosiers, de si magnifiques roses au coeur pourpré, d'autre que

j'arrachais avant l'heure pour ouvrir de mes doigts curieux les pétales

encore repliés. «Ah! méchant Claude,» me disait Aline, «tu les as tuées

tout de suite.» Des papillons comme ceux qui voletaient parmi ces

fleurs, il me semble n'en avoir plus revu, quoique ce ne fussent que des

Vulcains bariolés, des Citrons couleur de soufre, des Machaons aux ailes

garnies d'un éperon, des Paons de jour ocellés de bleu. Je les

poursuivais avec un acharnement de chasseur; mais Aline ne me permettait

pas de les piquer, comme c'était mon rêve, et quand je lui apportais un

de ces frêles insectes, elle le prenait entre ses doigts pour admirer la

délicatesse des teintes, puis elle ouvrait sa main et le regardait

s'échapper de son vol inégal et tournoyant. C'étaient là nos joies de

l'été, mais nous adorions aussi le jardin, l'hiver, lorsque la neige

effaçait les formes des allées, que sur les murs et sur les branches la

gelée de la nuit aiguisait de véritables poignards de glace, et que nous

recommencions notre grand projet, à jamais irréalisable, de construire

dans cette neige une vraie maison pour nous abriter tous les trois,

Aline, moi, et, faut-il l'avouer? une grande poupée qu'elle avait et

qu'elle appelait tour à tour «Marie» et «Notre fille,» une merveilleuse

poupée aux yeux bleus entre de vrais cils, aux joues roses, aux cheveux

de soie blonde, aux jambes et aux bras articulés, enfin un incomparable

joujou qui m'aurait été une cause de honte éternelle si mes camarades du

lycée,--j'y allais déjà,--avaient pu soupçonner son existence. Mais

quand Aline était là, que ne m'aurait-elle pas fait faire, tant je

l'aimais, cette soeur de hasard que m'avait donnée le voisinage?

Le charme d'Aline résidait dans une espèce de douceur sérieuse qui

faisait d'elle une enfant très différente de toutes celles que j'ai

connues depuis lors. Elle était petite, délicate, comme fragile, et, je

l'ai dit, trop pâle, ce qui serrait le coeur quand on songeait que sa

mère était morte d'une maladie de poitrine. Dès cette époque, elle

avait la gravité précoce des créatures jeunes qui ne doivent pas vivre,

avec ce rien d'achevé déjà, de trop accompli, qui les distingue. La

mesure que cette petite fille de neuf ans apportait à ses moindres

actions, la modestie de ses gestes, l'ordre soigneux de tous les objets

autour d'elle, une involontaire antipathie qu'elle éprouvait pour les

jeux bruyants, l'irréprochable sagesse de sa conduite, la visible

sensibilité de son être intime,--autant de qualités qui auraient dû,

semble-t-il, la rendre odieuse à un garçon comme j'étais, fougueux,

dégingandé, désobéissant et brutal. Ce fut pourtant l'effet contraire

qui se produisit, et du jour où je commençai d'être son ami, elle acquit

sur moi une influence d'autant plus irrésistible que j'y cédais comme

par instinct. Aujourd'hui que j'essaie de reconstruire mon âme d'enfant

par delà les années, je reconnais que cette innocente fillette, dont les

pieds légers descendaient sans bruit les marches de pierre dans

l'escalier de la vieille maison, éveilla la première en moi ce culte du

doux esprit féminin que les plus cruelles expériences n'arrachent jamais

tout à fait d'un coeur. Avec mes autres camarades, il n'était point de

gamineries dont je ne fusse capable, et j'avais dû être sévèrement puni

pour avoir, à diverses reprises, trompé la surveillance de ma bonne dans

le but d'accomplir un certain nombre d'exploits réservés aux pires

vagabonds de la ville: monter tout debout sur le rebord de la fontaine

qui décore la place de la Poterne et boire l'eau à même la gueule de

lion en cuivre; m'asseoir à califourchon sur la rampe en fer du grand

escalier qui joint le boulevard de l'Hôpital à une ruelle construite en

soubassement et me laisser glisser jusqu'en bas. Naturellement j'étais

tombé dans la fontaine et j'avais dégringolé le long de l'escalier.

J'avais été mouillé, déchiré, écorché, puis fortement puni... Hé bien!

je ne me retrouvais pas plus tôt auprès d'Aline, durant les après-midi

des jeudis et des dimanches où il nous était permis de jouer ensemble,

qu'une personne nouvelle s'éveillait dans le garçonnet à demi

sauvage.--Je cessais de crier, de sauter, de gesticuler, par crainte de

déplaire à cette fée en miniature, dont les doigts fins n'avaient jamais

une tache, les vêtements jamais un accroc. On me la proposait pour

modèle et je ne me révoltais pas là contre. Je lui obéissais aussi

naturellement que je désobéissais aux autres. J'acceptais ses jeux au

lieu de lui proposer les miens. J'admirais tout d'elle, depuis la

finesse de ses cheveux blonds et la douceur de sa voix jusqu'aux signes

les plus petits de sa raison;--par exemple, le soin qu'elle avait de

garder sans y toucher l'arbre de buis garni de gâteaux que l'on nous

donnait au matin des Rameaux. Mon arbre à moi était pillé dès le soir.

Le sien durait tard encore dans l'automne. Il est vrai qu'ayant voulu

faire un jour la dînette avec un de ces gâteaux ainsi conservés, nous

dûmes le broyer avec une pierre, tant il était sec! Jamais les miens ne

m'avaient fait un tel plaisir.

* * * * *

Lorsque nous ne jouions pas dans le grand jardin,--et durant la dernière

année, nous ne pûmes guère y descendre, parce que ma petite amie était

trop faible,--notre endroit de prédilection était sa chambre à elle, une

pièce étroite, avec une seule fenêtre qui ouvrait sur la place et d'où

nous pouvions voir très distinctement les plumes dont s'ornait le

chapeau du général de bronze juché sur son socle de canons et de

boulets. Ai-je dit qu'Aline vivait seule avec son père et une bonne, une

payse de la mienne, qui s'appelait Miette? Le père occupait une modeste

place à la préfecture. Mais la famille avait dû connaître des jours plus

fortunés, car l'appartement était rempli de meubles aux formes démodées

qui attestaient d'anciennes élégances, et tout tendu de vieux tapis qui

étouffaient le bruit des pas. Pour que cette impression de jadis fût

plus complète, il arrivait qu'Aline et moi nous étalions, sur ce tapis

aux nuances passées, les divers jouets qui lui venaient de sa mère. Sans

doute cette malheureuse femme avait été une enfant aussi soigneuse que

sa fille, car elle avait dû jouer elle-même avec les jouets que nous

passions ainsi en revue. Presque tous gardaient une physionomie d'un

autre temps, un délicieux air de choses fragiles et un peu fanées. Nous

aimions surtout une suite de personnages en carton colorié, qui se

tenaient debout grâce à un mince morceau de bois collé à leurs pieds et

qui représentaient dans un décor approprié les habitants d'un village;

mais c'était un village où les paysans portaient des costumes de bergers

et de bergères de l'ancien régime. Nous les comparions, nous, avec un

intérêt jamais épuisé, aux _brayauds_ et aux _brayaudes_ qui venaient

vendre leurs pommes de terre et leurs poulets, leurs poires et leurs

raisins, suivant la saison, sur la grande place, le jour du marché.

Nous aimions aussi de petits livres, des almanachs d'années lointaines,

serrés dans des reliures et des gaines d'une soie décolorée, et d'autres

livres à images où nous nous hébétions à regarder des petits garçons en

chapeau de haute forme, drapés d'un habit à collet monumental, et des

petites filles en fourreaux, coiffées de cheveux à la Prud'hon.

C'étaient encore d'anciens ménages, aux porcelaines délavées par le

temps; des lanternes magiques dans les verres desquels nous distinguions

les uniformes des soldats de l'Empereur. La mère morte de ma petite amie

revivait dans un tableau pendu au mur où elle était représentée dans une

scène de famille, d'après le goût ancien, toute petite et serrant la

tête d'un mouton. Les rideaux baissés atténuaient la lumière. Le feu

brûlait à petit bruit. Il n'y avait pas d'autre horloge dans cette

chambre que les rais du soleil, qui, par la fenêtre, entraient en

faisant danser une poussière d'atomes, et qui tournaient, tournaient

avec la fuite du jour. Sur la cheminée une maisonnette barométrique

laissait tour à tour sortir et entrer un capucin et une religieuse, et

j'aurais été parfaitement heureux si je n'avais surpris des larmes dans

les yeux du père d'Aline, lorsque par hasard il venait regarder notre

jeu et que ma compagne toussait de cette toux déchirante qui m'avait

déjà inquiété vaguement, pour la première fois, sous le seringa.

A m'étaler ainsi le musée de ses jouets vieillots, Aline déployait une

sorte de grâce pieuse, tournant les feuillets des livres avec les

délicatesses d'un souffle, rabattant le papier de soie sur les gravures,

sans un pli, et plus fée que jamais auprès du lourdaud que je me sentais

devenir davantage à chacun de ses gestes menus. Mais nous n'aurions pas

été des enfants, si la puérilité ne s'était mêlée à la poésie de ces

jeux; et cette puérilité était représentée par la poupée dont j'ai

parlé. Cette fille occupait dans les rêveries d'Aline une place telle

que j'avais fini, moi aussi, par considérer «Marie» comme une personne

de chair et d'os, et par me prêter de bonne foi à cette comédie que tous

les enfants de tous les temps ont improvisée, improvisent et

improviseront pour la grande joie de leur fantaisie. Quand Aline

commençait de me parler de «Marie,» en me disant: «Marie a fait ceci...

Marie fera cela... Marie aime telle toilette, elle n'aime pas telle

autre...,» cela me paraissait tout naturel, et j'aidais aux goûters de

cette poupée miraculeuse. Je préparais la table pour elle, dans

l'angle, au coin de la cheminée, que nous lui avions choisi pour

chambre. Des meubles minuscules et beaucoup trop petits pour cette

grande fille paraient cette chambre imaginaire. C'étaient les vieux

meubles qui avaient été donnés autrefois à la mère d'Aline, avec une

poupée toute petite sans doute, si bien que la nôtre prenait, au milieu

d'eux, des allures de jeune géante. «Marie» ne possédait qu'un fauteuil

à sa mesure que j'avais acheté pour elle et dans lequel Aline l'asseyait

en visite, sans que nous fussions étonnés que ce fauteuil occupât deux

fois la place du lit. La stupidité d'un sourire éternel s'épanouissait

sur sa bouche de porcelaine. Elle était là dans ce fauteuil, les mains

dans son manchon, une toque de velours sur ses cheveux, immobile, et

Aline, après l'avoir contemplée, ne manquait jamais de me dire:

--«N'est-ce pas, qu'elle est belle? On croirait qu'elle va parler...»

D'autres fois, c'étaient des phrases étrangement profondes que

prononçaient ces lèvres fines qui venaient de parler de «Marie» ou à

«Marie,»--de ces phrases comme on n'admet pas que les enfants puissent

en dire, sans doute parce que le contraste est trop fort entre la

niaiserie habituelle de leurs divertissements et la tristesse de

certaines réflexions. Ainsi, à propos d'un oiseau que j'avais perdu, je

me rappelle qu'un jour, dans cette même chambre et parmi ces mêmes

objets, nous en vînmes à parler de la mort, et qu'elle me demanda:

--«Est-ce que tu aurais peur de mourir?»

--«Je ne sais pas,» lui répondis-je.

--«Ah!» dit-elle, «c'est si ennuyeux, la vie!... C'est toujours la même

chose, on se lève, on s'habille, on mange, on joue, on se couche, et

puis c'est toujours à recommencer... Mais quand on est mort...»

--«Quand on est mort, on est un squelette,» lui dis-je, finissant la

phrase sur laquelle elle restait.

--«Non,» dit-elle, «on voit maman et les anges.»

* * * * *

Je livre ces mots, avec ce qu'ils renferment de lassitude prématurée et

de naïveté, aux philosophes qui s'occupent de la psychologie de

l'enfant. Ils n'ont que le mérite d'être authentiques. Pour moi, j'ai

dès longtemps renoncé à comprendre ce mystère entre les mystères,

l'éclosion d'une intelligence et d'un coeur. A quelle minute commence

en nous la souffrance de penser? A quelle seconde le mal d'aimer? L'âme

de la femme et celle de l'homme ne sont-elles pas tout entières déjà

dans l'étonnement que l'inexplicable séparation d'avec sa mère morte

inflige à une petite orpheline, dans la tendresse passionnée qu'inspire

à un garçon de dix ans la délicatesse souffrante de sa compagne de jeux?

Délicate et souffrante, ah! ma pauvre Aline l'était bien plus que ne

pouvait le prévoir ma sympathie obscure d'ami; et il vint un temps,

c'était le commencement de l'hiver de mes dix ans, où il ne me fut plus

permis de jouer avec elle, pour ne pas la fatiguer,--une semaine où elle

ne sortit plus de son lit,--et un jour, la veille de Noël, où j'entrai

en pleurant dans cette chambre qui m'avait été si douce, pour y voir

Aline une dernière fois; et elle était morte, couchée dans un lit, qu'un

crucifix protégeait, aussi complètement immobile que la poupée restée

sans doute auprès d'elle par une dernière fantaisie de malade, et qui la

regardait, assise sur sa grande chaise, tout au pied de ce lit.

Seulement les yeux bleus de «Marie,» ces yeux de verre si gais entre

leurs cils noirs, continuaient de s'ouvrir et de briller, au lieu que

les yeux bleus, avec leur azur aimant, étaient fermés pour toujours. Les

joues de «Marie,» ces joues de porcelaine peintes du plus clair

vermillon, sa bouche de rose, conservaient leur éclat de jeunesse,

tandis que la pâleur de cire des joues si minces d'Aline et la lividité

violette de sa bouche faisaient mal à regarder. Comment ai-je remarqué

ce contraste à cette heure même où d'être là me tirait des larmes bien

vraies? Il semble que les enfants aient une activité si vive de leurs

sens que ces sens fonctionnent presque tout seuls, même quand leur âme

est occupée par le plus sincère chagrin. Oui, je me souviens d'avoir vu

cela du même coup d'oeil: mon amie morte, la poupée auprès, et plus

loin, écroulé sur un fauteuil, le père d'Aline, et le geste par lequel

cet homme serrait sa main gauche de sa main droite, et la ligne d'un

tricot brun sur son poignet. Il flottait dans la chambre une odeur douce

de lilas blanc. C'était la vieille dame d'en bas, celle dont le profil

et les anglaises nous fascinaient, Aline et moi, qui avait envoyé ces

fleurs, si rares dans notre ville, et que je n'avais jamais respirées.

Et quand je fus demeuré quelques minutes immobile moi-même, comme

stupéfié par ce spectacle, Miette, qui m'avait introduit, me prit par

la main et me dit:

--«Va lui dire adieu.»

Je marchai jusqu'au petit lit, je me haussai sur les pieds. Alors, dans

le parfum des lilas, je sentis à la fois sur mes lèvres le froid de la

joue de la petite morte, et contre ma joue la caresse souple, comme

vivante, des boucles de ses cheveux que j'avais effleurés en me

penchant, et dans mon coeur une inexprimable tristesse.

* * * * *

Les mois passèrent, et mes parents continuèrent d'habiter la vieille

maison dans la vieille ville. Seulement, on crut devoir me mettre comme

pensionnaire au lycée, sans doute parce que, depuis la disparition

d'Aline et de son assagissante influence, j'étais devenu un jeune animal

indomptable. Je sortais une fois le mois, quand je n'avais pas été trop

indiscipliné; mais deux fois la semaine, le jeudi et le dimanche, nous

allions en promenade, et, deux par deux, nous traversions la ville sans

parler,--tels étaient les règlements des collèges d'alors.--Il

m'arrivait très souvent, quand nous défilions sur le boulevard qui longe

la préfecture, de rencontrer le père d'Aline qui s'en revenait de son

bureau ou qui s'y rendait. Il marchait, vêtu de noir, un peu courbé

quoiqu'il n'eût pas quarante ans, tenant à la main une canne, un jonc à

pomme d'ivoire que je connaissais si bien. Il ne manquait jamais de me

chercher dans la file des collégiens en tunique sombre, et de me saluer

avec un sourire très triste et très doux. De mon côté, je ne manquais

jamais, les jours de sortie, de monter jusque chez lui. Miette venait

m'ouvrir et me faisait entrer, après des compliments sur ma mine et ma

taille, dans une sorte de salon-bureau où le veuf se trouvait, et qui

communiquait par une porte avec la chambre de ma petite amie. Un jour

que cette porte était ouverte, je ne sus pas me retenir d'y jeter un

regard furtif, et le père, qui surprit ce regard, me dit simplement:

--«Veux-tu revoir sa chambre?»

Nous y entrâmes. C'était en été. Le père ouvrit les volets fermés, et le

soleil inonda de sa lumière la chambre de la morte. Elle enveloppa,

cette gaie lumière, et le tapis râpé sur lequel nous avions tant joué,

et le lit maintenant tendu de serge où je l'avais vue si pâle, si

tristement immobile, et le placard où dormaient les habitants du

village, et «Marie,» la poupée, assise dans son fauteuil sur la commode,

ses yeux bleus toujours ouverts, sa bouche toujours souriante et dans sa

toilette de visite.

--«Tu te rappelles comme Aline aimait cette poupée?» me dit le père en

la prenant et me la montrant. «Croirais-tu qu'elle m'avait demandé de la

mettre dans ses bras quand elle serait morte, pour l'emporter au ciel et

la montrer à sa maman. Miette voulait l'enterrer avec... Moi, je n'ai

pas pu me séparer d'un seul des objets qu'elle a aimés...»

* * * * *

Des mois passèrent encore, beaucoup de mois. C'était le troisième Noël

depuis celui où Aline était morte, et bien des changements s'étaient

accomplis. J'étais, moi, un garçon de treize ans qui avait déjà fumé sa

première cigarette,--un jeudi de congé, dans ce jardin autrefois tant

aimé par Aline, pas loin de cette ligne de rosiers où je lui cherchais

de ces jolis insectes verts à reflets bruns, des cétoines dorées qui

dorment au creux des belles roses. La vieille dame aux longues anglaises

blanches se tenait bien toujours derrière la fenêtre du premier étage,

mais la chute d'une échelle ayant troué le vitrage de cette fenêtre, le

carreau plus vert que les autres avait disparu. Miette aussi a disparu.

Je l'ai vue, une après-midi, à la récréation de quatre heures, arriver

sur le perron de la cour du collège. Elle m'a fait demander au parloir,

et la brave créature au teint terreux,--de la couleur des noix sèches

qu'elle tira de son tablier bleu,--m'a rapporté une nouvelle pour moi

monstrueuse. Le père d'Aline se remariait. Il épousait une dame veuve

qui avait déjà une petite fille de huit ans. Cette petite fille devait

occuper la chambre d'Aline. Miette m'a raconté comment elle a pris congé

de son maître quand le mariage a été chose décidée:

--«Monsieur est le maître, que je lui ai dit, mais j'ai trop aimé Madame

et Mademoiselle pour en avoir d'autres à leur place... Ça m'est

_émagine_ que ça porte malheur de peiner les morts...»

Et Miette m'a narré, par la même occasion, l'histoire d'un veuf qui,

étant à la veille de prendre une seconde femme, s'était réveillé dans la

nuit avant la cérémonie et avait senti sa main serrée par une main toute

froide.

--«C'était celle de sa défunte,» a ajouté Miette, «--il a passé dans

l'année...»

Miette est partie pour son village. Le mariage s'est fait. Moi, je n'ai

pas eu besoin que ma chère Aline revînt la nuit me serrer la main pour

prendre en horreur celle qui la remplaçait ainsi dans notre maison et

dans le coeur de son père. C'était trop naturel que ce malheureux

homme voulût refaire sa vie. Mais c'était trop naturel aussi qu'un

garçon de treize ans ne le comprît pas. Je cessai donc presque

absolument mes visites dans l'étage au-dessus du nôtre, et à l'approche

de ce Noël qui devait être le troisième anniversaire de la mort d'Aline,

je crois bien que je n'avais pas parlé dix fois à la petite

Émilie,--ainsi s'appelait la nouvelle venue. Cette pauvre fille, très

innocente des haines que je lui vouais, était une grosse et simple

enfant qui aurait bien voulu jouer en ma compagnie dans le jardin. Mais

cette seule idée me donnait une sorte de colère contre elle, qui

s'augmentait de ce fait que, dès le second mois de son intrusion dans la

maison, j'avais vu entre ses bras la propre poupée de mon ancienne amie,

cette «Marie» qui avait été sa fille,--notre fille. Je me rappelle

encore l'accès de rage dont je fus saisi lorsque ce spectacle sacrilège

frappa mon regard, un jeudi de promenade où je rencontrai le père, la

nouvelle femme et la petite fille. Mon Dieu! comme je me rends compte

aujourd'hui de la petite scène qui avait dû se passer dans le ménage!...

La maman trouve cette poupée dans un placard et la donne pour quelques

minutes à sa fille. Le père rentre. Il voit le jouet entre les bras de

l'enfant. Son coeur se serre. Il rencontre le regard de sa femme qui

épie sur son visage la trace de cette émotion avec la jalousie que les

secondes épouses gardent toujours pour les premières. L'homme n'ose rien

dire. Les morts ont une fois de plus tort contre les vivants... Mais

moi, qui n'avais rien oublié de mon amie disparue, cette rencontre me

donna une sorte de haine instinctive contre la petite Émilie. J'avais vu

autrefois un angora très sauvage que nous avions chez nous, et qui

vivait presque toujours sur les toits et dans le jardin, rentrer à

l'heure de son repas et se trouver face à face avec un chien reçu par

mon père le matin même. Le chat était demeuré sur l'appui de la fenêtre,

fixant cet hôte inconnu, n'osant pas affronter l'approche de cette boule

de poils noirs, aboyante et turbulente. Pendant quatre jours nous avions

pu l'apercevoir ainsi, immobile, ayant dans ses prunelles vertes une

sorte de stupeur anxieuse. Puis il avait disparu pour ne plus revenir.

Une rancune toute pareille et tout animale s'agitait en moi, qui

justifierait seule le vilain tour que j'ai joué à cette grosse fille,

aussi maladroite, lourde et grossière qu'Aline était gracieuse et jolie.

Mais, non. Ce fut mieux que la malice qui me fit agir, ce fut une piété

presque ridicule dans sa forme et pourtant touchante quand j'y songe, et

que je ne peux pas regretter.

Il y avait donc trois ans qu'Aline était morte, mais quoique ce fût

l'anniversaire de cette mort, je ne m'en souvenais guère par cette

après-midi-là. Un tapis de neige couvrait le jardin, et un de mes

camarades était venu me rendre visite par cette veille de Noël, pour

organiser dans la principale allée une longue glissoire. C'était là

notre divertissement favori, et la dureté des hivers de ce pays lui

était si propice que nous y excellions. Nous voici donc, sous un ciel

très pur, mon camarade et moi, nous élançant l'un derrière l'autre,

tantôt tout droits et les pieds unis, tantôt à croupetons et sur un seul

pied, une jambe tendue, et tombant, et nous culbutant, et criant, et

riant. Il se trouva qu'au plus fort de notre tapage, Émilie rentra de la

promenade. Nos exclamations l'attirèrent, et nous la vîmes s'arrêter

une minute sous la voûte qui donnait sur le jardin, accompagnée de sa

bonne. Elle tenait dans ses bras cette poupée, objet de ma profonde

colère contre elle. Je n'aurais pas été le malicieux garnement que

j'étais alors, si je n'avais pas redoublé de cris, de rires et de folie

en me livrant sous ses yeux à un amusement qu'elle ne pouvait pas

partager. L'envie chez la petite fille devint trop forte. Tout d'un coup

et sans que sa bonne eût pu la prévenir, elle pose sa poupée contre un

des battants de la porte, et elle s'élance. Le pied lui manque sur la

neige. Elle tombe. Sa bonne la rattrape. Émilie, toute confuse de sa

chute et de son manteau mouillé, se met à sangloter. La bonne la

gourmande, et, lui prenant la main, l'entraîne pour la changer. Elles

disparaissent, oubliant toutes deux la poupée qui continue de sourire

avec sa bouche rouge et ses yeux bleus, le long de la porte cochère,

comme autrefois quand Aline la menait là pour lui faire prendre

l'air,--comme aussi au pied du lit de la pauvre morte.

* * * * *

Pastels: dix portraits de femmes · 第 12 / 14 段