«Comprenez-vous maintenant,» reprit-il après un silence, «la sorte de

mélancolie dont je fus saisi en arrivant à Venise, vingt ans après la

mort de cette femme qui m'a trop aimé, comme elle me le disait encore,

puisqu'elle m'a pour toujours rendu incapable d'être heureux par un

autre amour? Cette mélancolie, je savais bien que je la trouverais là

sur le bord de cette lagune où elle avait rêvé d'errer avec moi, mais je

me croyais plus fort contre elle, grâce à ces vingt ans. Pensez-y donc,

vingt ans de copie et de boulevard!... Il faut croire que l'on guérit de

tout, excepté du regret d'avoir été aimé comme cela et de ne l'être

plus, car, à mesure que j'approchais de cette ville, ou elle m'avait

appelé de son appel déchirant de mourante sans que je l'eusse compris,

je commençai d'être la proie d'une espèce d'hallucination intime qui me

représenta, jusqu'à la douleur, les sentiments que j'aurais eus, si

j'avais fait cette route vingt ans plus tôt. Le train glissait sur la

mince bande de terre que l'eau assiège des deux côtés. Elle frissonnait,

cette eau sombre, dans le crépuscule, tandis que l'azur du ciel se

fonçait là-haut et qu'au bord de l'horizon s'étalait la ligne d'or du

soleil couchant. Que cette agonie de la lumière m'était lugubre! Qu'elle

m'eût été douce si j'avais pensé que dans quelques heures je serais

auprès de mon unique amour! Je m'étais bien promis, pour ne pas enfoncer

encore le couteau dans la plaie, de ne pas descendre à l'hôtel où elle

était descendue. Ce fut pourtant le nom de cet hôtel que je criai au

gondolier, à peine sorti de wagon, par un instinct de passion plus fort

que mon bon sens. Et quand je fus installé dans cet hôtel, qui sait?

peut-être dans la chambre d'où elle m'avait écrit cette lettre de

rendez-vous; quand je me fus mis à la fenêtre et quand je vis le divin

paysage d'eau silencieuse, de clochers muets, de ciel sombre et de

larges étoiles, il me sembla que le temps s'abolissait, que mon coeur

d'autrefois se remettait à battre en moi, que je n'avais jamais cessé

d'aimer cet être si doux, si tendre, que j'étais arrivé au rendez-vous,

qu'elle allait ouvrir la porte close, que l'ardent soupir poussé vers

moi devant ce même horizon n'avait pas pu être jeté en vain. Comme on

reste jeune pour regretter, même quand on est devenu trop vieux pour

espérer!...

«Il était dit que, juste à cette place-là, je me heurterais à cette

ressemblance dont je voulais vous parler seulement... Puis, je me suis

laissé aller à me souvenir!... J'étais donc, depuis plusieurs jours,

dans cette Venise si propice au souvenir parce qu'elle est elle-même un

souvenir, à chasser tour à tour et à rappeler l'image de la morte qui

avait rêvé d'être aimée là, et d'y être aimée par moi... Vous croyez

peut-être que dans une telle disposition d'esprit je m'abstenais de

toute relation capable de rompre la sorte d'enchantement rétrospectif

dont m'enveloppait mon passé? Ce serait mal connaître l'homme double que

j'ai toujours été, que vous êtes, que nous sommes tous, misérables

écrivains qui nous habituons si aisément à vivre d'un côté, à penser de

l'autre. J'allais, je venais le long des quais suspendus sur l'eau verte

des canaux, par les ruelles creusées entre les files des maisons, sur

les escaliers à bordure de marbre des petits ponts d'une arche, sur les

places dallées au centre desquelles se dresse la margelle sculptée d'un

puits à cadenas, enfin à travers tout ce féerique décor dont ma

maîtresse avait tant goûté le charme ancien. Je pensais à elle,--et je

portais mes lettres d'introduction, et je faisais des visites. Pourquoi?

Oui, pourquoi encore, monsieur le psychologue?... Ce fut au cours d'une

de ces visites, à la vénitienne, le soir, après neuf heures, que cette

ressemblance extraordinaire vint donner à mon hallucination sentimentale

comme une forme sensible, comme un corps... Une femme entra dans le

salon où je me trouvais, plutôt jolie que laide, mais sans rien qui pût

m'indiquer au premier regard l'émotion dont elle allait me frapper.

Elle n'avait ni la pâleur fine, ni la bouche mince et souffrante, ni les

yeux tendres, ces doux yeux toujours en détresse, de celle que j'avais

tant aimée; tout au plus était-elle svelte comme elle, avec cette

silhouette aristocratique et délicate que j'avais tant évoquée ces jours

derniers. Mais je n'y pensai qu'à l'instant où la nouvelle venue

commença de parler. Aux premiers mots qu'elle prononça, je frissonnai. A

la seconde phrase, mon coeur se prit à battre aussi fort que si un

sortilège m'eût tout d'un coup rendu mon amie de jadis. C'était la même

voix, la même, mais à un degré que je ne peux pas vous décrire: le

timbre, l'accent, la manière de chanter un peu avec quelque chose

d'étouffé par moments et d'un peu sourd... En fermant les yeux et

l'écoutant parler, j'aurais pu croire que la morte était là, dans la

chambre, qui causait... Je ne saurais vous expliquer la révolution que

cette voix, que ce spectre de voix, si je peux dire, fit dans mon

coeur. J'aurais voulu pouvoir demander à cette jeune femme de

prononcer certaines phrases, celles qui vibraient encore dans mon

souvenir, cet: «Ah! mon Dieu!» soupiré lors du dernier rendez-vous, avec

les pauvres et maigres mains errantes autour de mon visage. L'inconnue,

qui ne le fut bientôt plus pour moi,--car on nous présenta l'un à

l'autre,--suivait cependant une conversation du monde d'une parfaite

insignifiance. C'était une comtesse autrichienne qui passait, comme je

compris, une saison de plaisir à Venise, et précisément dans le même

hôtel que moi. Ce dernier détail fut la cause indirecte qui acheva de me

jeter dans un état nerveux, tout voisin de la folie. Comme je

manifestais la crainte de ne pas retrouver mon chemin à travers le lacis

des ruelles et que je demandais que l'on me fît chercher une gondole, la

jeune comtesse m'offrit une place dans la sienne et j'acceptai. Je sais

mon âge et je ne dirai pas comme notre ami, le plus fou des vieux beaux

de cette époque: «Les femmes d'aujourd'hui sont si froides que vous

pouvez les reconduire en fiacre à minuit sans qu'il vous arrive rien...»

«Si vous n'êtes pas allé à Venise au printemps, vous ne pouvez pas même

concevoir le charme de la nuit sur la lagune. La douceur morte des

choses autour de vous, le glissement de la gondole sur l'eau sombre et

souple, les masses des palais muets, la profondeur mystérieuse du ciel,

les passages tour à tour dans le clair de lune et dans l'ombre, les

appels des bateliers à l'angle des canaux,--tout conspire à vous

envelopper d'une rêverie que l'air, à la fois tiède et frais, rend

presque physique. La gondole glissait donc, et par la fenêtre ouverte de

la petite cabine obscure je voyais cette eau, ces palais, ce ciel, et

j'écoutais ma compagne parler. Sa voix,--la voix de l'autre, de mon

adoré fantôme,--résonnait dans le silence de cette espèce de cercueil

flottant. Je lui répondais juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne se tût

point, et mon ancienne maîtresse se faisait présente à travers cette

voix... Je me sentais, avec un mélange de délice et de terreur, m'en

aller de moi-même, de l'homme réel et vivant que j'étais, pour devenir

celui d'autrefois... Non, elle n'était pas morte! C'était elle qui me

parlait de sa voix si connue. Elle allait me dire une de ces phrases qui

me faisaient tomber le coeur par terre, comme je le lui avais écrit un

jour, de ces phrases qui posaient sur mon âme, comme je lui disais

encore, une invisible bouche. Comme je comprenais qu'elle m'eût appelé

ici pour m'avoir à elle et pour être à moi, tout entière, au milieu de

cet apaisement enchanté de toute la vie! Non, je ne lui avais pas refusé

ce bonheur suprême. J'étais venu, j'avais tout laissé pour entendre

cette voix me dire un merci doux comme cette nuit, frais comme le

murmure de cette eau, infini comme ce ciel... Et tandis que je perdais

ainsi toute notion de l'heure où nous étions et de la femme avec qui je

me trouvais, voilà que cette femme, après quelques minutes de silence,

et répondant sans doute à une pensée qui venait de surgir en elle,

prononça de cette même voix, vous entendez, de cette même voix, et avec

le même accent, ces mêmes mots: «Ah! mon Dieu!...»

* * * * *

--«Et ensuite?...» lui demandai-je.

--«Il n'y à pas d'ensuite,» répondit-il sèchement, comme si ma question

avait tout à coup brisé son souvenir... «Elle pensait sans doute à

quelque achat qu'elle n'avait pas fait, à quelque lettre en retard. Nous

étions arrivés devant l'hôtel. Nous débarquâmes, et je vis s'avancer

au-devant d'elle un jeune homme qui paraissait l'attendre dans le hall

avec quelque inquiétude. C'était son mari, à qui elle me présenta,--et

qu'elle aimait, je le compris à l'accent qu'elle prit en lui parlant. A

cette minute, l'identité des deux voix était si complète, et en même

temps les circonstances qui m'avaient permis un éclair d'illusion

étaient si changées, que j'eus un réveil subit et définitif de mon

songe. La réalité m'apparut, et mon ridicule, et ma solitude... Quelle

nuit je passai à pleurer les heures que j'aurais pu avoir avant sa mort

avec la seule femme que j'eusse aimée et qui m'eût aimé!... Mais à quoi

bon essayer de se faire comprendre d'un autre?... Personne ne comprend

personne, puisqu'elle-même, elle, je ne l'ai pas comprise!...»

* * * * *

Il me dit adieu brusquement et je ne le retins pas. Je le regardai s'en

aller avec sa taille un peu voûtée, le long de la rue de Varenne, toute

déserte...--et aujourd'hui je me demande si la folie, en l'enlevant aux

misères de sa décadence morale et physique, ne lui a pas permis de

revivre en pensée avec cette femme dont il ne pouvait guérir. Cela ne

vaut-il pas mieux que d'écrire une millième chronique ou un

vingt-cinquième roman?

_Venise, mai 1887._

VIII

Autre Inconnue

_A PAUL MARIÉTON._

_AUTRE INCONNUE_

Le dernier mot de ce petit roman, pressenti, deviné

plutôt qu'observé, créé peut-être par ma fantaisie de songeur

mélancolique,--le saurai-je jamais? et que m'importe! Il m'arrive

pourtant d'y penser parfois plus qu'aux événements mêmes de ma propre

vie, lorsque la saison est triste, comme maintenant, et lorsqu'il fait

automne en nous et hors de nous, dans le ciel d'en haut et dans ce ciel

intime de la rêverie qui a son azur, comme l'autre, et ses nuages... Je

revois alors, aussi distinctement que si elle datait de la veille, la

première des trois rencontres qui servirent de canevas à mon

imagination... Je me rendais en Allemagne, où je devais entendre une

suite d'opéras de Richard Wagner; le temps ne me pressait pas et j'avais

décidé de faire mon excursion par petites journées. Ma première étape

était Nancy. Je voulais y voir le tableau de Delacroix qui représente la

mort du _Téméraire_. Le tableau fut vite vu et le musée ensuite, et je

traversai la jolie place garnie de grilles en fer doré, avec ses palais,

ses fontaines, sa statue, son silence heureux, afin d'entrer dans le

vert jardin qui la termine et qui, par cette fin d'après-midi, faisait

une oasis de fraîcheur délicieuse. Ce petit coin de parc était presque

vide de promeneurs, mais quand une foule compacte se fût pressée sous

les grands arbres et le long des vertes pelouses, je n'en aurais pas

moins remarqué, je crois, les deux personnes dont je me souviens à

l'heure présente avec l'intérêt poignant qui ne s'attache d'habitude

qu'aux visages familiers. Ces deux visages, et l'un surtout, n'ont-ils

point passé, repassé cent fois dans la familiarité de ma rêverie?...

De ces deux personnes rencontrées dans une des allées de ce calme

jardin, l'une était une femme et l'autre un jeune homme. La femme était

brune, délicate et gracieuse, avec une de ces toilettes de voyage qui

attestent au premier coup d'oeil le rang social de celle qui possède

ainsi le secret d'être jolie, même dans un miroir d'auberge,--quoiqu'en

ait dit Alfred de Musset. Il y a un art de simplicité raffinée, qu'une

grande dame saura seule pratiquer, tant qu'il y aura des bourgeoises et

des grandes dames, c'est-à-dire toujours. Celle-ci portait un costume

d'une étoffe anglaise à carreaux, avec une sorte de petit veston qui

dessinait à peine sa taille, et une toque de la même nuance posée sur la

masse serrée de ses cheveux sombres. Son col droit, sa cravate longue,

ses gants brodés, ses minces souliers vernis achevaient de lui donner

une physionomie un peu masculine, qui lui seyait d'autant mieux, qu'il

se dégageait un charme si féminin de ses yeux et de son sourire. Ah! les

beaux yeux et qui étaient à eux seuls le plus passionné, le plus

mystérieux des romans! Ce sont ces yeux de femme aimante qui me firent

malgré moi suivre les deux promeneurs, ou plutôt la suivre. Ah! les yeux

vivants, et dont je ne me rappelle plus la couleur, je n'ai vu d'eux que

leur regard! Ils étaient noyés d'une félicité qui rayonnait sur tout le

visage et finissait de se montrer par un sourire d'une divine douceur,

par un abandonnement de tout son être dans sa démarche. Elle s'appuyait

au bras de son compagnon, et on sentait que chaque mouvement qu'ils

faisaient ensemble lui communiquait, à elle, une émotion tendre. Elle

n'était plus une toute jeune femme, et, quoique sa beauté fût demeurée

entière, l'expression seule de ses traits suffisait à montrer une

différence de bien près de dix années entre elle et celui qu'elle

semblait tant aimer, et il comptait déjà vingt-cinq ans. Il était

lui-même charmant à regarder, mince, un peu pâli, et comme reconnaissant

d'être aimé ainsi. Ses gestes se faisaient doux, ses yeux répondaient

aux yeux, son sourire répondait au sourire de son amie. Ils marchaient,

et je les suivais, cherchant à deviner quel rendez-vous de mystère les

avait amenés dans ce jardin provincial. Ils appartenaient visiblement à

un monde comblé, à une vie opulente et supérieure. Ils n'étaient pas

mariés, la distance de leurs âges l'indiquait trop bien. Au timbre de sa

voix, entendue par intervalles, je l'aurais prise volontiers pour une

Anglaise, mais comment juger de la nationalité d'une femme de cet

âge-là, lorsqu'elle fait partie de cette société européenne qui confond

si bien les plus extrêmes différences de races? Ils marchaient toujours,

hâtant, retardant le pas, absorbés dans leur causerie et ne remarquant

pas l'innocent espion qui les suivait, et qui marchait à leur suite,

s'assimilant en pensée toute une existence de délices clandestines,

enviant à ce jeune homme le sentiment qu'il inspirait, et plus encore à

cette femme le sentiment qu'elle ressentait.--Qui n'a connu cette

dernière envie-là, peut-être la seule qui soit tout à fait noble, celle

d'une émotion si profonde qu'on se juge incapable de l'éprouver à ce

degré?...

* * * * *

Quatre années s'étaient écoulées depuis lors, quatre années durant

lesquelles j'avais regardé bien des physionomies humaines et participé à

la vie intime de bien des âmes, en proie à cette étrange curiosité de la

sensation d'autrui qui s'exalte avec le temps au lieu de s'apaiser. Ce

soir-là je me trouvais à Paris, assis dans un des fauteuils d'orchestre

d'un théâtre de genre, et, durant l'entr'acte, je fouillais la salle du

bout de ma lorgnette. On donnait la cinquantième représentation d'une

opérette en vogue, et je ne rencontrais pas, dans cette salle d'été,

une seule figure de moi connue sur laquelle je pusse mettre un nom et un

caractère... Et voici que ma lorgnette tomba sur une première loge dans

laquelle se tenaient un homme et une femme, seuls,--l'homme âgé

d'environ cinquante ans, lourd, massif et de face brutale, mais la

femme? Où donc avais-je vu ce profil qui s'appuyait maintenant sur une

main gantée? Où, ces beaux yeux? Où, cette chevelure? Mais la noire

chevelure avait blanchi par touffes, mais une meurtrissure cernait les

yeux, mais le noble profil gardait l'empreinte de soucis longuement

supportés, et la bouche amère ne devait plus s'épanouir souvent dans un

sourire de félicité, comme jadis, lorsque le vert jardin de la vieille

ville laissait passer l'amoureuse et son aimé. Oui, c'était bien elle,

et malgré le ravage des années, malgré l'expression de lassitude

empreinte sur tous ses traits, je reconnus, sous le chapeau fermé, le

visage de femme que j'avais suivi d'un si complaisant regard, sous la

toque de voyage de la même nuance que sa robe.

Avec qui donc se trouvait-elle dans cette loge d'un petit théâtre où

elle serait venue deux mois plus tôt si elle avait été une Parisienne?

Pas plus que je n'avais hésité l'autre fois à croire qu'elle se

promenait au bras de son amant, je n'hésitai à croire cette fois qu'elle

était auprès de son mari. J'examinai cet homme avec une curiosité

singulière et sans ironie,--la sorte de comique propre à l'adultère

m'ayant toujours échappé.--Si c'était sa femme, à coup sûr, c'était une

femme dont la présence le laissait parfaitement calme et indifférent.

Les deux coudes sur le rebord rouge de la loge, le torse moulé dans sa

redingote, il lorgnait, lui aussi, la salle de temps à autre, formulait

quelque observation, puis, penché en arrière, abandonné sur son

fauteuil, il bâillait sans se donner la peine de mettre devant sa bouche

sa large et forte main. Comme personne ne vint dans la loge pendant les

entr'actes, j'en conclus davantage encore qu'ils étaient étrangers, et

comme cette femme était si triste, comme elle semblait si lassée, si

revenue de toute joie, elle que j'avais vue ravie et radieuse, je pensai

involontairement au jeune homme qu'elle m'avait paru tant aimer. Où

était-il? Que faisait-il? Était-il mort, absent, infidèle? Y avait-il

entre eux l'inévitable séparation du tombeau, ou bien celle de la

volonté, plus cruellement inévitable? Non, ce n'était pas elle qui

l'avait quitté la première. Elle n'avait, hélas! ni l'âge, ni surtout

l'âme des abandons. Ses yeux mentaient merveilleusement si elle n'était

pas constante et sûre, et je me pris à revenir sur le roman esquissé

jadis par ma fantaisie. J'en arrivais aux derniers chapitres, ceux de la

rupture, où tout ce qui fut la joie du coeur en devient le martyre. Je

devinais cette période affreuse où la maîtresse espère tour à tour et

désespère, où l'amant ne sait ni avouer ni cacher la métamorphose de sa

tendresse. Benjamin Constant a fait _Adolphe_ avec l'histoire d'une de

ces agonies. L'Ellénore de son terrible roman a deux bonheurs dans son

désespoir: elle est libre de se livrer à ce désespoir et elle peut en

mourir, tandis que les Ellénore du monde continuent de vivre et doivent

s'habiller, sortir, aller au bal, au théâtre, en visite,--avec leur

démon dans le coeur!...

* * * * *

L'observation a ses heureux et ses mauvais hasards,--plus souvent

d'heureux, car celui qui tient toujours ses yeux ouverts, recueille

toutes sortes de détails invisibles à la plupart des passants de la vie,

si pareils aux passants de la rue, par leur indifférence et leur

incuriosité. En aurai-je, moi, perdu des heures, assis à une table de

restaurant, enfoncé dans un coin de wagon, debout sur un trottoir de

rue, partout enfin où l'animal humain se laisse voir, en aurai-je perdu

des heures, à déchiffrer de mon mieux le caractère et la destinée de

créatures dont je ne savais rien, sinon l'afflux de leur sang sur leurs

joues, le pli de leurs lèvres dans le sourire et de leurs paupières dans

le clignement, le son de leur voix, leur geste, leur costume?... Perdu?

Quelquefois oui, quelquefois non, et, à coup sûr, je fus inspiré de mon

bon génie lorsque, voici trois mois, je me mis à me promener sur le

paquebot qui va de Boulogne à Folkestone, au lieu de contempler la mer.

Elle était pourtant d'un bleu divin, cette mer adoucie, de ce bleu

sombre et tendre qu'elle a dans ses beaux jours, et qui contraste avec

le bleu tendre aussi, mais tout clair, du ciel. J'allais en Angleterre,

et déjà ce pont de bateau me procurait un avant-goût des gares de

Londres, grâce à la singularité des toilettes, grâce au teint pourpré de

quelques-uns d'entre les passagers. Par combien de verres de porto

certains sujets de Sa Majesté Britannique ont-ils dû acquérir cette

rouge ardeur de tout leur visage? Ce fut justement à côté d'un de ces

gentlemen qui ressemblent à la statue vivante et allante de l'apoplexie,

que mon regard rencontra,--et du premier coup je le reconnus,--le jeune

homme du parc de Nancy, l'ami ancien de la douloureuse étrangère aperçue

au théâtre l'autre soir. Il avait à peine changé. Sa moustache s'était

un peu épaissie. Il conservait la même élégance de manière et

d'attitude, mais les yeux, les beaux yeux noyés de la promeneuse du

jardin si vert, n'étaient plus là pour l'envelopper de leur caresse

continue. Une femme se tenait pourtant auprès de lui, toute jeune,

blonde et jolie, mais de cette joliesse qui résulte de l'âge et sous

laquelle transparaît déjà la sécheresse future et la dureté du masque.

Ses yeux étaient bleus, mais si les yeux bleus sont les plus tendres,

ils sont aussi les plus froids, et les siens étaient glacés. L'ondée

lumineuse de l'émotion intime passerait-elle jamais dans ces

prunelles?... Pour l'instant, et ces yeux et la jeune femme demeuraient

insensibles à l'attention du jeune homme, qui, visiblement, était très

épris de sa compagne. Il lui parlait avec un souci de lui plaire qui la

faisait se détourner à peine et répondre du bout de ses lèvres minces,

destinées à être un jour des lèvres si sèches et si pincées. Était-elle

sa maîtresse? Était-elle sa femme? Je penchai pour la dernière

hypothèse, à cause de l'air de parfaite convenance qui se dégageait de

toute sa personne, habillée évidemment par un couturier à la mode, mais

sans ce rien de personnel que l'autre, la promeneuse de Nancy, possédait

jusque dans ses moindres gestes. C'est d'elle, en effet, que je me

souvenais, et j'épiais sur le visage du jeune homme inconnu un passage

triste, un regret, une mélancolie. Je savais, moi, quoique je ne pusse

dire ni son nom, ni son histoire, ni même sa patrie, qu'il avait été

aimé, qu'il ne l'était plus. Mais lui, ne semblait pas se douter qu'il

eût connu des heures plus douces. Après tout, s'il aimait, comme il

semblait le faire, cette froide et jolie enfant, n'était-il pas plus

heureux près d'elle qu'il ne l'avait été près de l'autre, puisque de

cette autre il était aimé plus qu'il ne l'aimait?... Et c'est à cette

dernière que je ne peux m'empêcher de songer toujours par ces après-midi

voilées de la mort de l'année. Ah! que je voudrais encore une fois me

rencontrer sur son passage et recevoir d'elle une confidence qu'elle n'a

jamais pu faire, sans doute, et que j'accueillerais avec une émotion si

douce, avec une pitié presque religieuse! Mais cette confidence, je ne

l'aurai pas, et je continuerai longtemps à me sentir l'ami inconnu d'une

douleur que j'aurais comprise, consolée peut-être, l'ami inconnu d'une

amie inconnue et qui l'ignorera toujours.

_Paris, novembre 1885._

TABLE

I. GLADYS HARVEY 1

II. MADAME BRESSUIRE 61

III. LA COMTESSE DE CANDALE 143

IV. LA SENORITA ROSARIO 167

V. CLAIRE 191

VI. TROIS PETITES FILLES 215

I. Simone 217

II. Lucie 235

III. Aline 261

VII. INCONNUE 293

VIII. AUTRE INCONNUE 317

* * * * *

_Achevé d'imprimer_

le seize février mil huit cent quatre-vingt-neuf

PAR

ALPHONSE LEMERRE

(Aug. Springer, _conducteur_)

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

_A PARIS_

Pastels: dix portraits de femmes · 第 14 / 14 段