--«Il n'y a pas d'enfantillage...,» interrompit-il brusquement... «Ah!

monsieur l'analyste, vous aussi, des phrases toutes faites!...

Regardez-moi bien. Je suis un vieux dur-à-cuire, un soudard, une

baderne... Je les connais, vos mots pour nous autres. Mais dur-à-cuire,

soudard ou baderne, j'en sais plus long sur l'éducation que tous vos

pédagogues. Je vous le répète. Il n'y a pas d'enfantillage. Ces

impressions et ces défauts de la douzième, de la treizième, de la

quatorzième année, on dit que ce n'est rien; et tout l'homme en dépend.

C'est comme dans les gares le petit mouvement par lequel on aiguille un

train... Ce n'est rien non plus, ce mouvement; c'est tout le voyage...»

--«Il y a du vrai,» répondis-je, amusé par sa comparaison; et le voyant

excité, j'ajoutai pour le piquer un peu:--«Mais vous exagérez...»

--«J'exagère!» reprit-il en haussant ses larges épaules, «et si je vous

disais qu'en regardant tout à l'heure ce petit rougeaud se morfondre de

jalousie, et cette Nadia coqueter avec son nigaud de valseur, je voyais

là devant moi, reproduite à quarante ans de distance, la scène qui m'a

fait devenir ce que je suis?... Voilà qui donne une solide tape à vos

théories sur les enfantillages!... Enfantillages!» et il rit de nouveau

en dessous:--«Oui,» insista-t-il, «s'il y a dans l'armée un certain

Garnier qui a fait son devoir en Italie, au Mexique et ailleurs, au lieu

d'un Garnier ingénieur, notaire, avocat, médecin, que sais-je? la cause

en est à une histoire aussi naïve que celle que nous venons de

surprendre.» Il regarda le cadran au kiosque d'une station de

fiacres.--«J'ai trois quarts d'heure à marcher,» dit-il, «pour avoir mon

compte d'exercice de la journée... Voulez-vous les marcher avec moi...

Ça vous refera les muscles et je vous dirai cette histoire...»

--«Accepté, mon général,» répliquai-je; et, mon pas réglé sur le sien,

nous dévalons vers l'Arc de Triomphe. Le crépuscule d'hiver envahit le

ciel. Les lanternes des voitures et la flamme des becs de gaz luttent

contre le brouillard qui se lève, et j'écoute ce géant aux muscles

d'acier me raconter avec une voix qui s'adoucit, s'adoucit toujours, un

de ces chagrins d'enfance qui sont comme ces blessures que l'on se fait

au front ou aux joues en tombant, tout petit, sur un escalier. C'est

vrai cependant que l'on en porte la cicatrice jusqu'à la fin.

--«Savez-vous,» commença-t-il, «que j'ai grandi, moi qui vous parle,

comme un de ces mauvais galopins que nous quittons, pour qui l'on

dépense deux ou trois fois la paie d'un colonel, et qui ont là, pour les

servir, des cinq ou six grands flandrins de valets?... Et puis, ça entre

dans la vie avec des goûts de luxe à être malheureux partout. Ça mène

des existences de remplaçants qui vous détruisent un homme en quelques

années plus que dix campagnes!... Ah! quand j'étais colonel et qu'il

m'en passait par les mains, de ces fils à papa... Vli! vlan!» Nouveau

geste de la canne, comme pour la petite Nadia. C'est fort heureux pour

les jeunes gens auxquels il pensait, que le règlement défende les

corrections physiques! Et il continue:--«Qu'il vous suffise de savoir

que jusqu'à l'année 1848, mon père avait deux cent mille francs de

rente. Il était dans les affaires. Lesquelles? Ne me le demandez pas.

J'ai appris l'arabe en un an, lorsque j'étais jeune officier. Je mourrai

avant d'avoir compris un mot aux spéculations qui ruinèrent ce pauvre

père dans cette fatale année de la révolution. Ce que je sais bien, par

exemple, c'est qu'il paya tout ce qu'il devait, mais à quel prix?... Il

en mourut de douleur. Cette catastrophe mit six mois à s'accomplir. En

janvier, nous avions plus de quatre millions; en septembre, ma mère

était veuve, avec dix mille francs d'une rente viagère, produit d'une

ancienne assurance; et en octobre, au lieu de continuer mon éducation,

avec un précepteur, dans notre somptueux hôtel de la rue de la

Ville-l'Évêque, j'entrais comme interne au lycée de Tours. Des amis de

notre famille m'y avaient obtenu une bourse, en souvenir de mon

grand-père maternel, celui qui est mort général à Waterloo. Avez-vous vu

son portrait à Versailles, avec le hussard qui fume la pipe dans un

coin? Je lui ressemble, en moins robuste, j'en suis sûr. Il pouvait

porter quatre fusils à bras tendu en introduisant les doigts dans les

canons,» il étendit la main et fit le geste de ce tour de force.--«Moi,

je n'ai jamais pu en porter que trois.»--Ici, un soupir; puis de

reprendre:

--«J'avais quatorze ans, lorsque je partis ainsi pour Tours avec ma mère

qui allait m'installer dans ma première caserne. Et savez-vous ce qui me

faisait le coeur bien gros, quand je passai le seuil du collège? Le

souvenir de mon père? Non. L'idée de la mort n'offre rien d'assez précis

à cet âge pour qu'on en souffre vraiment. Le regret de ma liberté

perdue, de quitter ma mère et ma soeur, mon aînée d'un an, qui me

gâtaient à qui mieux mieux?... Vous n'y êtes pas. Le lycée me

représentait des camarades, et j'avais déjà des poings si vigoureux que

je n'avais peur de personne. Ma mère et ma soeur m'avaient promis de

m'écrire, et puis, je savais qu'en entrant comme boursier dans le

collège, leur bien-être était augmenté d'autant. Mais voilà, j'étais

amoureux. Vous entendez bien, malgré mes quatorze ans à peine sonnés,

amoureux comme une bête, d'une petite amie de ma soeur, qui avait

juste mon âge et qui s'appelait Lucie. C'était exactement le même type

que cette Nadia: des cheveux blonds comme les blés,--il y a une romance

là-dessus,--des yeux comme des bleuets,--autre romance,--et la souplesse

la plus gracieuse de tous les mouvements. Un charme de jeune fille, avec

des gamineries d'enfant... Souriez, ayez l'air de ne pas y croire. Oui,

je l'aimais, si c'est aimer que de penser toujours à la même personne,

d'exécuter avec délices ses trente-six volontés, d'être malheureux quand

elle fronce le sourcil, heureux quand elle vous sourit, d'aller quand

elle vous dit: «Va,» de rester quand elle vous dit: «Reste,» enfin un de

ces sentiments que nous jugeons frais comme une rose ou bête comme un

chou, suivant qu'il s'agit de nous ou de notre prochain.»

--«Je n'ai pas de peine à vous croire, mon général,» répondis-je; «le

plus délicat de nos poètes a fait des vers sur un sentiment pareil:

_Vous aviez l'âge où flotte encore_

_La double natte sur le dos....._»

--«Connais pas,» fit-il, en me coupant ma citation; «toujours est-il que

ce furent, quand je dus partir pour le collège, les adieux les plus

déchirants, entre Lucie et moi,--du moins de ma part.--Pensez donc que

nous nous voyions deux fois, trois fois la semaine; que depuis des

années nous jouions au petit mari et à la petite femme; que nous avions

encore passé une partie de l'été chez ses parents, à la campagne, tandis

que son père s'occupait du règlement des affaires de mon père, à moi.

Nous nous fîmes, dans la chambre de ma soeur, de grandes promesses de

ne pas nous oublier: elle me donna une médaille pour me porter bonheur,

que j'attachai à ma chaîne de montre en lui jurant de la porter

toujours, et me voilà embarqué pour mon lycée de province! Il fallut me

lever à cinq heures et demie et au son du tambour, moi qui dormais à la

maison jusqu'à sept heures en été, huit en hiver. J'appris à me laver à

l'eau froide, dans un dortoir sans feu et devant un robinet de cuivre

qui nous pleurait cette eau, moi qui avais autrefois un valet de chambre

pour m'ouvrir mes rideaux, faire flamber le bois dans la cheminée, et me

préparer un bain tiède. Je dus remplacer la fine cuisine d'un chef de

financier par l'ordinaire du réfectoire, servi en deux temps et trois

mouvements, sur des tables de marbre, sans serviette et dans une

vaisselle épaisse comme ma main. Mais j'avais dans les veines quelques

gouttes du sang du grand-père, de ce bon sang qui a supporté l'Espagne

et la Russie, et en trois jours j'étais acclimaté, si bien que ma mère,

quand elle vint me voir aux vacances de la Toussaint, me trouva grandi

et forci. Je me vois encore, assis auprès d'elle dans la chambre d'hôtel

où elle était descendue.--«Mon pauvre enfant...» et elle m'embrassait.

«Tu n'es pas trop malheureux?--Non, maman.--Tout le monde a été bon pour

toi?--Oui, maman...»--Et elle me décrit alors la rue de Neuilly où elle

s'est installée. Elle me raconte l'appartement par le menu, et leurs

habitudes, et qu'elles n'ont plus qu'une bonne, et qu'il lui faut penser

à mettre de l'argent de côté pour ma soeur, si elle-même venait à

manquer... Toutes ces choses me touchaient, celles du moins que je

pouvais comprendre; mais je dois avouer à ma honte que j'étais beaucoup

plus préoccupé de lui poser une certaine question.--Vous devinez

laquelle? J'avais écrit à Lucie: elle m'avait répondu, une fois; puis

j'avais récrit, et pas de réponse. Et c'est justement de Lucie que je

voulais demander des nouvelles à ma mère. Le croiriez-vous: avec ce

coffre-là,»--et il fit: «hum, hum!» fortement,--«avec cette figure,»--et

il tourna vers moi son espèce de mufle léonin, «j'ai toujours été timide

pour ce qui me tenait au coeur, et ce fut le second jour seulement que

j'osai dire à ma pauvre mère:--«Et Lucie?...» avec le pourpre de la

honte sur mon visage. Ma mère, grâce au ciel, n'y prit pas garde. Elle

avait d'autres soucis en tête:--«Lucie?» fit-elle, «nous ne l'avons

guère vue ces derniers temps. Je pense qu'elle va bien. Nous avons été

si occupées de notre installation...» Et ce fut tout. Ma mère partit. Je

demeurai seul de nouveau dans le vieux lycée. J'écrivis une autre fois

encore, puis une autre fois. Toujours pas de réponse. Je me cassais la

tête à m'expliquer ce silence, à l'abri de mes dictionnaires, durant

l'étude du soir, et plus prosaïquement je cassais d'innombrables lames

de canif à graver dans le bois de mon pupitre un L. H. digne d'elle, car

je continuais de l'aimer, aussi naïvement que j'ai vu depuis des

conscrits aimer leur promise. Paysans et enfants, ça se ressemble, et ça

ressemble aux boeufs, ça rumine, rumine, rumine, sans trop le savoir.

Ce qui ajoutait encore à ma secrète exaltation, c'était la lecture

assidue, le dimanche soir, et la semaine finie, des mauvais romans de

Gustave Aymard. Je me voyais partant avec Lucie pour les pampas, la

nourrissant de ma chasse, un tas de sornettes qui ne sont pas beaucoup

plus absurdes que celles dont vous gratifiez les amoureux de vos livres,

et les miennes avaient pour excuse d'être doublées d'un sentiment

sincère. J'étais de bonne foi dans ma folie enfantine. Combien d'hommes

peuvent en dire autant?

«Il était convenu que je viendrais à Paris pour le 1er janvier, et le

28 décembre 1848,--1848, 1888, c'est une étape, et c'est hier pour

moi,--je me trouvais en fiacre vers cinq heures du soir, par un temps

comme celui-ci, assis sur la banquette en face de ma mère et de ma

soeur, et si content de me retrouver entre ces deux tendresses!

J'embrassais l'une. J'embrassais l'autre. Je riais. J'avais des larmes

aux yeux. Je leur disais que je les aimais et que j'avais été premier en

thème, que le pion était méchant et que nous serions bien heureux de

dîner ensemble tous les trois. Enfin de ces incohérents discours où

s'épanche la joie nerveuse des enfants. La mienne, hélas! tomba bien

vite, rien qu'à passer le seuil du logement où vivait ma mère. Quand

j'étais parti pour Tours, elle habitait encore notre hôtel,

provisoirement. Ce fut là, dans ces étroites pièces, que j'eus pour la

première fois, par le contraste, l'impression vraie que nous étions

ruinés. Les quelques meubles que ma mère avait sauvés du naufrage

contrastaient cruellement par leur élégance avec la pauvreté du logis.

Son portrait en pied et celui de mon père, qui décoraient autrefois le

panneau de notre grand salon, touchaient presque le tapis maintenant

avec la bordure de leur cadre, tant le plafond était abaissé. Plus de

valets de pied pour nous recevoir, mais une bonne à tout faire, qui

s'agenouilla devant la cheminée pour y allumer un feu économique de coke

dans une grille. D'un coup d'oeil je saisis ces détails et je

compris!... Mon coeur se serra bien fort, et davantage lorsque, ayant

questionné ma soeur au sujet de Lucie, elle me répondit avec une

amertume que je ne lui connaissais pas:--«Je la vois à peine maintenant,

nous ne sommes plus d'assez beau monde pour elle. C'est une

sans-coeur.»

«Une sans-coeur?..... Pas d'assez beau monde?... Voulez-vous la preuve

que, malgré mes quatorze ans, j'étais un vrai amoureux, avec tous les

niais espoirs qui luttent contre l'évidence? Ce que venait de me dire ma

soeur s'accordait trop bien avec le silence de Lucie. J'aurais dû

deviner, pressentir au moins que c'en était fini de ce petit roman

d'enfance, mon premier et, ma foi, mon dernier. Depuis je n'ai plus eu

le temps ni le goût de faire l'Hercule aux pieds d'Omphale, comme vous

dites, vous autres... Hé bien! non! Je ne pus pas admettre cette fin-là,

et le lendemain de mon arrivée je m'acheminais vers la maison de Lucie,

un hôtel, rue Chaptal, aussi beau qu'avait été le nôtre. J'arrive. Je

sonne. La porte tourne dans le vestibule. Je vois des amas de pardessus.

J'entends de la musique. Sans réfléchir je passe dans le salon que

m'ouvre le domestique, et je me trouve au milieu d'un petit bal costumé

où polkaient, valsaient, quadrillaient, gais comme ceux de tout à

l'heure, une cinquantaine d'enfants de mon âge. Les étoffes brillaient,

les rires éclataient, les petits pieds tournaient, le piano chantait, et

moi, ahuri comme un oiseau de nuit subitement jeté dans une volière

d'oiseaux de jour, j'entendais la mère de Lucie me dire avec la réelle

bonté qu'elle eut toujours, allez donc croire à vos sottises sur

l'hérédité, après cela:--«Que tu arrives bien! Mais tu vas danser avec

les autres et rester à goûter... Lucie!...»--Et elle appela sa fille

qui, déguisée en bergère, avait pour danseur, je m'en souviens comme de

ma première bataille, un petit torero, avec un taureau en baudruche sous

son bras resté libre. Lucie s'approche, elle me voit. J'ai eu quelques

sensations dures dans ma vie, j'en porte la trace,»--il met l'index sur

la cicatrice qui balafre son visage,--«mais le salut de celle que

j'avais l'habitude d'appeler en moi-même ma petite femme, mais le regard

de ses yeux bleus, mais sa manière de me donner le bout des doigts et de

se sauver tout de suite pour continuer sa danse, ce fut quelque chose de

si imprévu, de si contraire à tous mes rêves, de si dédaigneux aussi,

que je demeurai cloué sur place, tandis que la maîtresse de maison,

croyant m'avoir confié à des mains amies, s'occupait à d'autres soins

pour ses invités. Il y avait bien parmi ces visages des figures

d'anciens camarades, dont quelques-uns me reconnurent et me dirent

bonjour, avec cette indifférence des enfants entraînés par le plaisir.

Que m'importait d'ailleurs? Assommé par l'accueil de Lucie, et affolé de

timidité, je voulais pourtant essayer de lui parler. Comme elle dansait

toujours du même côté, j'arrivai à me glisser jusque-là, non sans

heurter nombre de chaises et sans marcher sur nombre de pieds. Enfin,

me voici dans un angle de fenêtre, perdu entre deux hommes qui se

tenaient debout, comme vous et moi, tout à l'heure, et à une longueur de

bras de Lucie qui bavardait en s'éventant. Je l'écoute. Elle cause de

ceci, de cela, avec le torero. Ah! que j'aurais aimé le tenir dans la

cour de mon lycée, et au bout de mes poings! Et en une minute, voici

exactement ce que j'entends:--«Quel est donc ce vilain petit collégien

avec qui votre mère parlait tout à l'heure?»--Je vois un peu de feu sur

les joues de Lucie. Elle rougit de moi et elle dit d'un air gauche:--«Je

crois que c'est un petit Garnier.--Quelle touche!» fait le torero, et

Lucie de rire et de répéter:--«Oui, quelle touche!»--En ce moment les

messieurs se déplacent, je me regarde dans une glace qui est juste en

face de moi, de l'autre côté de la chambre, et je me vois avec ma tête

tondue, mes grandes oreilles écartées de cette tête, mon menton coupé

par le col de satin noir que nous portions militairement, mon corps

boudiné dans ma tunique, et cet air potache, où il y a un peu de tout,

de l'enfant de troupe et du poulain trop haut sur pattes, du déluré et

de l'hébété. Je me trouve si laid que ma rage contre mon ancienne amie

se noie dans un sentiment de honte. Si je reste là, je sens que je vais

pleurer et crier. Et je m'échappe en bousculant de nouveau chaises et

gens, la figure rouge comme le liséré de ma tunique, et quand je suis

dans la rue, je me mets à sangloter comme une bête. Je n'aurais su dire

au juste si ce que je sentais était de l'indignation, de la jalousie, de

la vanité blessée, ou tout simplement de l'amour trahi. Toujours est-il

que, mes sanglots une fois rentrés, et tout en reprenant le chemin de

l'humble logis où du moins j'avais de vrais coeurs à moi, je fus

arrêté sur le bord d'un trottoir par un flot de peuple qui regardait

passer un escadron de lanciers en train de revenir d'une corvée

officielle. J'eus la bonne chance d'être poussé contre un banc sur

lequel je me hissai et d'où je pus voir défiler ces superbes soldats.

Vous vous les rappelez? Je voyais leur shapska avec son plumet rouge,

leur lance avec son guidon, les têtes et les croupes de leurs

montures:--«Comme ils sont beaux!»--dit avec extase à côté de moi une

petite fille du peuple. Est-ce étrange, cela? C'est à cette même place,

et en entendant ce cri d'admiration de cette gamine des rues, presque

aussitôt après avoir entendu la phrase de dédain à mon égard, prononcée

par la petite fille riche; oui, c'est à cette place que j'eus pour la

première fois l'idée de porter, moi aussi, un uniforme comme celui-là,

et d'entendre dire: «Comme il est beau!» sur mon passage. Ai-je besoin

de vous avouer que j'y mêlais la plus extravagante espérance de

reconquérir le coeur de Lucie?--Cette espérance disparue bien vite,

mais le grain qui était tombé dans mon coeur, par cette après-midi de

décembre, a levé, et vous savez la moisson... Comprenez-vous pourquoi je

regardais caqueter la petite Nadia avec tant d'intérêt tout à l'heure,

et pourquoi je vous disais:--Il n'y a pas d'enfantillages?»

Nous étions devant sa porte. Je le quittai, la tête remplie de la seule

histoire sentimentale que je doive jamais l'entendre conter. Tout en

remontant les Champs-Élysées et dans le soir tout à fait venu, je me

souvenais de ce que Mérimée disait de lui-même, que le premier germe de

la défiance et du scepticisme avait été jeté dans son coeur par une

moquerie de sa mère, surprise derrière une porte; et, pensant à cette

espèce de poussière de sensations qui voltige autour des âmes d'enfant,

à ces mille grains invisibles qui peuvent lever, pour le bien ou le

mal,--comme avait dit le général,--je pensais que c'est une chose bien

grave que d'avoir des fils et des filles, et que beaucoup la prennent,

cette chose bien grave, bien légèrement.

_Venise, mai 1888._

III

_ALINE_

AUTRE RÉCIT DE NOËL

Quoique j'aie à peine atteint cet âge dont parle si

mélancoliquement le poète,

_Nel mezzo del cammin di nostra vita..._

je compte déjà presque autant d'amis sous terre que sur terre, et, à de

certains moments de l'année, lorsque c'est fête sur les calendriers et

dans les rues, aux foyers des familles et dans les yeux des enfants, il

m'arrive de me souvenir de ceux pour qui ce ne sera plus jamais fête,

avec une tendresse singulière,--avec bien du repentir aussi quelquefois.

Comment penser aux morts sans le regret de ne pas les avoir assez aimés

lorsqu'ils vivaient? Que de visages m'apparaissent dans ces heures-là!

Ceux-ci fatigués, vieillis, travaillés par le temps; d'autres tout

jeunes, avec la fraîcheur de la grâce adolescente! Hélas! il n'y a plus

ni jeunesse ni vieillesse dans l'ombre éternelle où ils se sont tous

également évanouis. Puis, comme le visiteur d'un musée, après avoir erré

parmi les tableaux, finit par se fixer sur une toile qu'il contemple

seule, je finis, moi, par choisir entre ces fantômes une forme et un

souvenir auquel je m'attache. Cette forme se fait presque palpable, ce

souvenir se précise jusqu'à remuer mon coeur d'un battement plus

rapide. La pourpre du sang colore à nouveau des joues à jamais

décomposées. Des prunelles qui ont cessé de voir depuis bien longtemps,

s'éclairent et regardent. Des lèvres se déploient et tremblent. Elles

vont sourire. Elles vont parler... Voici des mains, des épaules, une

silhouette, une respiration, une âme. C'est une demi-hallucination si

forte que je redoute ces crises de mémoire à cause des rêves inévitables

qui hantent le sommeil de la nuit suivante. Mais qui ne les a connus au

lendemain d'un enterrement, ces cauchemars obscurs, si étrangement mêlés

de délice et de terreur, où l'on voit les morts avec cette double

sensation qu'ils sont bien là, réellement, devant nos yeux,--et qu'ils

sont des morts? On cause avec eux, on les presse contre sa poitrine, on

erre en leur compagnie dans le décor de l'existence quotidienne; et on

se rappelle en même temps le détail de leur convoi funèbre que l'on a

suivi, que l'on a conduit quelquefois, sans comprendre comment ils sont

ici, quand nous savons qu'ils sont _là-bas_.

* * * * *

J'ignore si tous les hommes sont également les victimes de ce reflux

douloureux du passé sur le présent. Il faut croire que non, puisque tant

de vieilles gens survivent avec tant de gaieté à tous leurs compagnons.

Ma destinée a voulu que je visse, moi, tout enfant, s'en aller des êtres

bien chers, et j'ai trop continué de les aimer, même alors. J'ai eu

ainsi, dès cette époque où chaque journée nouvelle semble une vie

nouvelle, des anniversaires trop nombreux. Et, pour n'en prendre qu'un

parmi tant d'autres, dès ma dixième année, ce jour de Noël, si rempli de

gaieté pour les autres petits garçons, m'a représenté le plus

mélancolique des souvenirs, celui d'une enfant de mon âge qui mourut

deux jours avant cette fête, et qui avait été ma première amie. Encore

aujourd'hui, que cette mort date de plus d'un quart de siècle, et que

j'ai d'autres croix auxquelles pendre d'autres couronnes dans le

cimetière des affections éteintes, je ne saurais doubler ce tournant

d'année sans revoir Aline,--c'était le nom de la petite morte,--et la

vieille maison de province où nous habitions alors, elle au troisième

étage et moi au second, et le jardin de cette maison, et le cirque de

montagnes volcaniques qui s'aperçoit à l'horizon de toutes les rues. Je

revois la couleur presque noire de la lave dont la ville est bâtie, les

rues étroites avec leur cailloutis sur lequel sonnait le bois des

galoches quand les paysans venaient au marché, la cathédrale inachevée

qui dominait cette sombre ville, et d'autres détails: au rez-de-chaussée

de notre maison, un boulanger qui cuisait des échaudés au beurre en

forme de trèfle, un maréchal ferrant chez qui des bras nus battaient le

fer rouge dans un tourbillon d'étincelles; devant les fenêtres, la place

où se dresse la statue d'un général de la première république, sabrant

l'ennemi, et mon amie Aline en robe de deuil,--elle venait de perdre sa

mère quand son père s'établit au-dessus de nous,--et autour d'elle le

cadre du jardin qui fut l'asile de nos plus beaux jeux.

Pastels: dix portraits de femmes · 第 11 / 14 段