Son père ne l'aime plus! Les images vont et viennent dans sa petite

tête, qui, toutes, se résument dans cette idée. Il ne l'aime plus, elle

qui était jadis sa préférée... Elle revoit l'allée du parc de Versailles

où elle a subi cette première impression, sans pénétrer, aujourd'hui

plus qu'alors, la cause de ce changement soudain dans les manières de

cet homme, qui ne pouvait, autrefois, rester un quart d'heure avec elle

sans la couvrir de caresses. Elle se promenait avec Pierre et Armand,

conduits, tous les trois, par Mlle Marie, sa gouvernante. Son père

est apparu tout d'un coup, et elle s'est précipitée vers lui, comme

d'habitude, avec un élan de tout son être. Rien qu'à rencontrer ses

yeux, rien qu'à sentir la façon avec laquelle il a reçu ses baisers,

elle a deviné qu'il n'était plus le même pour elle. Un étonnement l'a

saisie d'abord, et une espèce de timidité. Qu'avait-elle fait de mal, ce

jour-là, cependant? Pourquoi lui a-t-il dit, avec cette voix qu'elle ne

lui connaissait qu'aux lendemains des jours où elle avait mérité d'être

grondée: «Marche avec Mademoiselle,» tandis qu'il allait, prenant par la

main Pierre tour à tour et Armand, mais non pas elle?... Depuis lors, il

ne lui a jamais parlé avec une autre voix. Et, dans les mille petits

détails dont se compose sa vie d'enfant, ç'a été ainsi un changement

total, qu'elle ne peut pas s'expliquer parce qu'elle se sait si

profondément, si absolument innocente. Le matin, aussitôt levée, elle

avait, du vivant de sa mère, l'habitude d'aller dans les chambres de

cette pauvre mère d'abord, puis de son père, et de rester là,

longuement, à se faire gâter. C'en est fini de ces visites, fini des

petits mots câlins, fini des rires que ses moindres mots amenaient sur

ce visage d'homme dont les yeux ne fixent jamais plus les siens. Elle

n'ose pas chercher ses regards depuis qu'elle y a lu cette froideur qui

la glace jusqu'au fond de l'âme. Elle n'ose pas s'avancer vers lui et

prendre sa main pour la baiser, depuis qu'il a retiré avec brusquerie,

un jour qu'elle s'était permis cette caresse, cette main toujours

occupée autrefois à lisser ses boucles, à flatter sa joue. Elle a beau

multiplier ses efforts d'enfant consciencieuse pour que Mademoiselle

n'ait pas un reproche à lui faire, jamais un compliment ne vient

récompenser ce zèle, et il lui semble que cette injustice de son père a

gagné tous ceux qui l'entourent, depuis ses frères, qui la traitent avec

tant de brusquerie, jusqu'à Mademoiselle, qui s'impatiente plus vite...

Et à qui se plaindre? Sa bonne grand'mère de Versailles est si infirme,

si sourde, et puis elle ne la voit presque jamais. A son père lui-même?

Elle est, devant lui, toute paralysée d'une sorte de terreur qu'elle ne

peut pas vaincre. Elle avait un ami autrefois, M. d'Aydie, son parrain.

Il ne vient plus jamais à la maison. Elle l'a rencontré quelquefois aux

Champs-Élysées; mais il s'est contenté de saluer Mademoiselle sans leur

parler,--quoiqu'elle l'ait vu qui la suivait des yeux longuement.

Pourquoi l'a-t-il abandonnée, lui aussi, puisqu'il l'aime, comme

autrefois, elle l'a bien deviné à son regard? Elle éprouve les détresses

d'un enfant perdu parmi des étrangers, et qui se sent délaissé, presque

haï. Elle écoute le vent passer sur l'hôtel, gémir longuement,

s'éloigner, reprendre, la rafale fouetter les volets fermés, et elle se

demande si tous sont endormis dans la maison?

C'est qu'elle a formé un grand projet... Puisque le petit Jésus doit

descendre cette nuit et remplir de bonbons et de jouets les souliers

placés à côté de la cheminée, dans la chambre d'études, pourquoi ne

s'adresserait-elle pas à lui, afin qu'il soulage la peine dont elle

souffre si durement? Le petit Jésus habite au Ciel, et on a dit à Simone

que sa mère était au Ciel aussi. Et l'idée lui est venue d'écrire à sa

mère. Elle posera la lettre sur son soulier. Le petit Jésus ne peut

manquer de la voir, de la prendre et de la remettre. Elle a donc trouvé

le moyen d'écrire, en deux ou trois jours, cette lettre à sa mère,

qu'elle a soigneusement enfermée dans une enveloppe, sur laquelle sa

main tremblante a tracé cette adresse: «A maman, au Ciel...» Mais elle

n'a jamais osé la placer sur le soulier, devant Mademoiselle et devant

ses frères... Maintenant tous reposent. Aucun bruit n'arrive de la porte

à droite, qui est celle de la chambre de Pierre et d'Armand, ni de la

porte à gauche, qui est celle de la chambre de Mademoiselle. Voici que

Simone se glisse hors de son petit lit. Elle a caché la lettre dans le

tiroir d'en bas du chiffonnier. Elle va la prendre à tâtons... Comme son

coeur bat vite à l'idée qu'elle pourrait heurter quelque meuble! Ses

pas se font menus pour ne point s'embarrasser dans la longue chemise...

Elle ouvre la porte au pied de son lit, celle qui donne sur le corridor.

Justement, à cette minute, le vent souffle plus fort et couvre le

craquement de cette porte. Elle est dans le couloir. Encore deux portes

et elle entre dans la chambre d'études. Il y a une grande table au

milieu, une bibliothèque à gauche. Elle étend celle de ses mains qui

est libre. Elle touche le marbre de la cheminée, elle se penche: une

bottine, une autre bottine... Ce sont les chaussures de ses frères. Elle

a préféré, elle, mettre son petit soulier du soir, parce qu'il lui a

paru que la lettre tiendrait plus aisément par-dessus. Elle pose la

lettre là, sur le soulier, de manière qu'elle soit bien en vue, et la

pauvre s'en revient toute frémissante, jusqu'à la minute où elle se

glisse de nouveau dans son lit, dont elle retrouve la chaleur avec

délices. Le vent peut gémir maintenant, et la neige battre les volets,

elle a dans le coeur une flamme d'espérance qui le réchauffe. Ce n'est

pas possible que sa mère ne la protège pas!

* * * * *

Une heure du matin. La fenêtre du cabinet de travail du comte d'Eyssève

brille seule dans la nuit sur l'obscure façade. Le comte est assis au

coin de son feu et, lui aussi, il reste à penser au lieu de dormir. Il y

a une année,--une seule année,--sa femme et lui se trouvaient réunis

dans cette même pièce, achevant de préparer les cadeaux réservés aux

enfants. La triste, la navrante chose, lorsque le souvenir d'une morte

que l'on a tant aimée est aussi le souvenir d'une trahison!... Cette

plainte du vent autour de l'hôtel qui berce le sommeil de Simone enfin

apaisée, achève d'emplir l'âme de cet homme d'une mélancolie presque

folle... Il revoit sa femme, comme si elle était là encore, et sa douce

pâleur, et ses yeux bruns, et son sourire toujours hésitant sur cette

bouche fière. Hé quoi! derrière ce visage, ces yeux, ce sourire, elle

cachait un horrible secret d'adultère? Elle avait ce regard si pur que,

le rencontrer, c'était, pour lui, se sentir meilleur; et elle le

trompait. Elle le trompait depuis des années, lui, qui eût considéré

comme une espèce de honte de seulement la soupçonner. Qu'y a-t-il donc

de vrai en ce triste monde, puisque son Alice, elle aussi, s'était

trouvée fausse, comme les autres? Ah! comment se consoler jamais de

cela, que cette bouche, dont il avait tant adoré le sourire, lui eût

tant menti? Était-elle jolie, quand il l'avait vue pour la première

fois, toute jeune fille, au bal, et de quelle grâce pudique elle était

revêtue! Il l'avait aimée dès ce premier soir. Et quand il avait demandé

sa main, était-il, lui, assez profondément ému, et tout honteux des

souvenirs qu'il gardait de son passé de jeune homme! Et il l'avait

épousée... De quelle émotion sacrée son coeur était noyé tandis qu'ils

marchaient à l'autel! Une foule se pressait dans l'église. Il n'avait vu

que cette créature, blanche parmi ses voiles blancs, de laquelle émanait

une suavité si pénétrante qu'il avait de la peine à croire à son

bonheur! Mensonge, tout était mensonge, et cette pureté de son noble

visage, et cette pudeur qu'elle avait toujours gardée, même dans

l'abandon de sa personne!... Le comte revoit l'intimité de la chambre

conjugale, et sur l'oreiller cette tête d'une ingénuité de vierge, parmi

les anneaux épars de ses cheveux. Qu'un autre ait manié, lui aussi, ces

souples cheveux, qu'un autre ait couvert de caresses ce visage idéal,

qu'un autre ait mis sa bouche sur cette bouche, c'est une vision

horrible, moins horrible pourtant que cette impression de la hideuse, de

l'abominable tromperie. De quelle boue est-il pétri, le coeur de la

femme, qu'une créature puisse apporter à son mari un front de madone,

quand elle a encore, dans toute sa chair, le frisson des baisers d'un

rendez-vous clandestin? Que seulement elle n'eût pas eu ce visage-là, et

il n'aurait pas souffert ce qu'il souffrait. Mais, un tel mensonge avec

ces beaux yeux,--ces yeux célestes qu'il ne pouvait, même à l'heure

présente, s'empêcher de chérir!

Les jours ont passé depuis le moment où le comte a su la fatale vérité.

Il était sorti le matin, à cheval, avec sa femme. Il avait assisté, fou

de désespoir, au tragique accident. C'était lui qui, de ses mains, avait

le premier essayé de porter secours à la mourante. Et, le soir même de

l'enterrement de cette femme idolâtrée, quand il était allé, en proie à

toutes les agonies de l'amour, se repaître de souvenirs dans sa chambre,

à elle, là, presque aussitôt, il s'était heurté à l'indiscutable, à

l'affreuse preuve. Il avait ouvert un des tiroirs du meuble où elle

renfermait les petits objets auxquels elle tenait le plus. Et il avait

trouvé un paquet de lettres qui lui avaient tout appris... Elle avait un

amant!... Et par qui s'était-elle laissé séduire? Par l'homme pour qui

elle aurait dû être sacrée entre toutes, par ce marquis d'Aydie, qui

avait été son compagnon de jeunesse, à lui... Tout, il avait tout appris

d'un coup, et leurs premières luttes, et comment d'Aydie avait essayé de

la fuir, et son retour presque aussitôt, et les circonstances de la

criminelle faiblesse d'Alice et ses remords, et le pire,--le hideux

secret de la naissance de Simone. Oui, cette enfant que le comte avait

préférée aux autres, cette petite fille qui avait pris cette place à

part dans sa tendresse; elle n'était pas la sienne. Stupide, stupide

aveuglement! Est-ce qu'il n'aurait pas dû reconnaître que cette fragile

et délicate créature n'était pas de sa race, ni de celle de ses deux

fils, si robustes, si pareils aux d'Eyssève par leur carrure, tandis que

l'autre?... Justement, c'était cette délicatesse qu'il avait tant chérie

dans cet enfant, l'image de sa mère. Pourquoi, lui ayant menti sept

années durant, Alice n'avait-elle pas menti jusqu'au bout? Pourquoi

avait-elle gardé, là, auprès d'elle, ces lettres de son amant?

Fallait-il qu'elle l'aimât, cet homme, et qu'elle comptât sur sa

confiance, à lui! Au premier moment, il s'était dit: «Je vais tuer ce

traître...» Et puis il n'avait rien fait, à cause des enfants. Il

n'avait pas voulu que ses deux fils eussent à penser un jour de leur

mère ce qu'il en pensait lui-même? Et il avait vécu. Il s'était contenté

d'interdire sa porte et de refuser sa main à l'ami félon. Il s'était dit

en embrassant ses fils: «Je leur sacrifie tout, même ma vengeance...» Et

il avait vécu, supplicié par l'idée fixe que la petite fille, la fille

de l'autre, réveillait sans cesse. Que de fois il s'est répété: «La

pauvre est cependant innocente...» et toujours il s'est trouvé incapable

de lui pardonner la trahison de sa mère, cette trahison qui, par cette

lugubre et solitaire veillée de Noël, fait sangloter cet homme

outragé,--comme s'il avait appris d'hier la cruelle, l'inoubliable

vérité.

* * * * *

La pendule a sonné deux heures. Le comte a essuyé ses larmes. Il en

rougit maintenant. Le mot de lâcheté vient à sa bouche. Il se lève. Son

front est plus sombre encore que d'habitude. Les éclairs cruels de la

jalousie brillent dans ses yeux. Il vient d'avoir la vision physique de

la tromperie, et, par une involontaire association d'idées, il songe à

Simone, comme toujours. Non, il ne lui pardonnera jamais, à elle. Il a,

sur sa table, des paquets de jouets qu'il se dispose à porter lui-même

dans la salle d'études, pour les mettre à côté des souliers que les

enfants ont dû y laisser. Cela lui fait horreur de toucher les objets

destinés à la petite fille. Il lui semble qu'il hait cette enfant d'une

haine profonde. «Et pourquoi pas?» se dit-il, étouffant les remords qui

le poursuivent souvent. D'ailleurs, n'a-t-il pas eu le courage de

remplir avec elle tout son devoir? Que peut lui demander de plus sa

conscience? C'est avec ces pensées qu'il monte l'escalier et qu'il

pénètre dans la salle d'études, tenant d'une main un flambeau et de

l'autre plusieurs des petits paquets. Il voit, au coin de la cheminée,

la tache blanche que fait l'enveloppe de la lettre. Il la ramasse, il

regarde la suscription. Il déchire l'enveloppe, et il lit:

* * * * *

«Ma maman chérie,

«Je t'écris pour te montrer ma belle écriture, et pour te dire que

je suis bien sage depuis que tu es partie. Mais je ne vais plus au

salon. Papa dit que les petites filles doivent rester avec

Mademoiselle. Mademoiselle est bien gentille, mais Renée, tu sais,

la belle poupée que tu m'as donnée, m'ennuie, et les autres joujoux

aussi. Rien ne m'amuse depuis que tu n'es plus là.

«Les boucles d'Armand sont coupées, et, moi, j'ai une robe noire et

un peigne comme tu ne l'aimes pas. Pierre a un pantalon tout long,

et il me taquine quand je pleure. Mais Armand me soutient, et dit

que c'est laid de lui. Mademoiselle m'a dit que tu es au ciel, et

que tu y es heureuse. Pourquoi ne m'as-tu pas prise avec toi,

j'aurais été si sage?

«Puisque tu es au ciel, demande au petit Jésus, qui peut tout, de

faire que papa m'aime comme lorsque tu étais là. Il me repousse

quand je l'embrasse. Pierre et Armand sont toujours avec lui, après

leurs leçons, et moi, il me renvoie chez Mademoiselle, où je ne

fais pas de bruit. Je n'ose pas le regarder, ses yeux me font peur.

Pourtant, je te promets que je n'ai pas fait de menterie.

«Tous les soirs, il va embrasser mes frères. J'entends fermer la

porte. Je fais semblant de dormir, et j'attends en fermant mes

mains si fort; mais il ne vient plus, jamais plus, et je pleure

pour m'endormir.

«Ma maman, toi qui m'aimes encore, dis au petit Jésus que papa ne

veut plus de moi, et que je voudrais tant mourir! Et je t'embrasse

de tout mon coeur, il est bien gros.»

* * * * *

Et l'enfant avait signé: «Ta petite Simone, qui t'aime tant.»

Le comte lut et relut ces lignes qui remplissaient les quatre pages de

la feuille de papier. Quelles idées s'agitèrent tour à tour dans sa

tête?... Fut-ce sentiment de justice? Il y a dans toute douleur d'enfant

quelque chose de trop triste. Pauvres petits êtres, qui n'ont pas

demandé la vie!--Fut-ce attendrissement de l'ancien amour? Car l'enfant

d'une femme que nous avons passionnément aimée, c'est cette femme

encore.--Une heure après avoir lu cette lettre enfantine, où la chère

créature avait mis toute sa douleur, cet homme était dans la chambre de

Simone et la regardait dormir. Et quand l'enfant se réveilla, le

lendemain matin, elle ne sut pas si elle avait fait un rêve, ou si celui

à qui elle donnait le doux nom de père était réellement venu l'embrasser

dans son lit, comme autrefois, avec des larmes. Et, mystère par-dessus

les autres mystères, il n'y a pas, à l'heure présente de Noël, d'enfant

plus aimée que ne l'est la petite Simone par le comte, surtout depuis

qu'à la suite d'une discussion au cercle, il a tué le marquis d'Aydie en

duel, d'un coup de pistolet. Les observateurs du monde qui ont deviné le

secret de la naissance de l'enfant se sont demandé pourquoi d'Eyssève a

différé si longtemps sa vengeance? Que diraient-ils s'ils savaient que

le comte ne s'est décidé à cette rencontre que pour avoir vu, un jour,

d'Aydie embrasser Simone aux Champs-Élysées?

_Paris, décembre 1886._

II

LUCIE

Vous ici, mon général...» lui dis-je, «non, je ne vous

savais pas idyllique à ce point-là?...»

Le fait est que le contraste pouvait paraître singulier jusqu'au

paradoxe, entre le terrible homme que j'abordais par ce cri de surprise

et l'endroit où nous nous rencontrions... Le général Garnier, qui a ses

cinquante-quatre ans bien comptés aujourd'hui, malgré la taille de

sous-lieutenant qu'il conserve à force d'exercice, est une espèce

d'athlète à face de lion comme ce Kléber auquel il ressemble, et il me

fait toujours songer à la superbe phrase que Michelet a trouvée

justement pour peindre Kléber: «...Il avait,» dit-il, «une figure si

militaire qu'on devenait brave en le regardant.» Un coup de sabre reçu

en plein visage achève de donner à Garnier une physionomie plus que

martiale, redoutable, à cause du contraste entre le bourrelet rouge de

la cicatrice et un teint brouillé de bile. Il y a vingt années d'Afrique

dans ce teint-là où brillent deux yeux bleus couleur d'acier, toujours

en mouvement comme ceux des oiseaux de proie. Un reflet d'acier semble

luire aussi sur les cheveux aujourd'hui tout blancs et coupés ras, dont

cette tête est comme casquée. La longue moustache encore blonde adoucit

un peu ce masque de condottière du XVe siècle, planté sur un torse de

géant et des épaules à porter un boeuf. Le général est célèbre dans

l'armée pour sa force herculéenne qui lui permet de renouveler les

exploits du maréchal de Saxe et de casser en deux un écu d'argent de

cinq francs, autant que pour sa bravoure à la Ney ou que pour ses

excentricités personnelles. L'ancien colonel de zouaves qui, pendant la

guerre, s'est échappé deux fois des forteresses allemandes, affecte,

rival en cela de son plus brillant collègue dans la cavalerie, de ne

jamais porter de pardessus. Il est coutumier de ne faire qu'un repas par

jour dosé d'après le système d'entraînement des rameurs anglais, afin de

ne pas engraisser. Il ne fume pas, pour garder plus intact son estomac,

«la place d'armes du corps.» Homme d'épée capable de tenir tête à

Camille Prévost, le maître des _Mirlitons_, ce grand artiste en escrime,

il manie le bâton avec la même supériorité, et les jours où il vient

pour prendre la raquette au cercle du jardin des Tuileries, c'est fête

parmi les paumiers, comme c'est fête chez Gastine quand il s'amuse à y

faire quelques cartons. Je l'appelle en riant _felis militaris_,

plaisanterie qu'il ne me paraît pas avoir encore bien comprise, mais

qu'il me pardonne parce qu'il a la bonté de m'aimer, m'ayant connu tout

petit garçon par des relations de famille; et c'est bien un animal

militaire, outillé de par la nature et de par sa volonté pour aller à la

guerre, comme le lion,--_felis leo_,--ou le tigre,--_felis tiger_,--sont

outillés pour chasser au désert ou dans les jungles... Et je le

retrouvais, ce dur personnage, accoté contre un montant d'une des portes

du grand salon de l'hôtel Werekieff, en train de regarder, vers quatre

heures du soir, une leçon de danse donnée par un maître en redingote à

sept à huit fillettes ou jeunes filles de dix à seize ans et à tout

autant de garçonnets ou de jeunes gens du même âge. Mme Werekieff,

qui adore ses deux filles Nadine et Louise,--Nadia et Loulia,--dont

l'une a treize ans et l'autre quinze, leur a permis de prendre ainsi le

grand salon pour théâtre de leurs polkas et de leurs valses, le dimanche

et pendant les heures où elle reçoit. Elle se tient, elle, dans un autre

salon plus petit, tout à côté, et beaucoup de ses visiteurs, attirés par

la musique et par le désir de se caresser les yeux à ces frais visages

d'enfants, passent par la salle de danse avant de quitter l'hôtel.

J'avais fait ainsi; mais que le général Garnier eût eu la même idée et

qu'il se complût au spectacle de ces couples en train de tourner parmi

les accords du piano, les battements de mains du maître marquant la

mesure et les éclats de rire naïvement jetés, voilà qui dérangeait mes

idées sur cette espèce de Montluc moderne qui vit en vieux garçon, entre

le ministère où il se trouve attaché depuis un an, son pied-à-terre de

la rue Galilée où il a deux chambres meublées pas trop loin du Bois, la

salle d'armes et quelques visites, très peu. Je le savais lié avec le

comte Werekieff comme avec un des gauchers les plus difficiles de Paris.

Cela ne justifiait pas l'intérêt qu'il semblait prendre à ce bal

improvisé, et je me hasardai, tout en lui serrant la main, à répéter ma

question: «Vous ici?» au risque de m'attirer un de ces coups de boutoir

comme celui qu'il a donné en ma présence à un indiscret qui le

questionnait sur son poste dans la prochaine guerre:

--«Je serai employé contre les Prussiens, voilà! ça vous suffit-il?...»

Il fut moins raide avec moi, sans doute parce que ce n'était pas

«affaire de service,» et, d'un ton moitié bourru, moitié cordial, il me

répondit:

--«Je fais de la psychologie, moi aussi...» Il eut un de ces rires

intérieurs qui lui ont valu sa réputation de mauvais coucheur, puis

reprenant: «C'est la seconde fille de la comtesse, cette blonde en robe

rouge qui danse avec ce grand garçon mince?...»

--«Oui,» fis-je, «Nadia...»

--«Ça marche sur ses treize ans?...» interrogea-t-il; et sans attendre

ma réponse: «et c'est déjà roué comme potence... Vous voyez, là-bas,

dans un coin, ce petit rougeaud qui boude? Observez les grâces qu'elle

fait à son danseur quand ils passent près de lui... Hein! Ce sourire?

Cet air de ne pas savoir que le rougeaud est jaloux?... Oui, jaloux...

Encore un tour... Tenez, encore un sourire... Savez-vous qu'il lui a

fait une scène, là, tout à l'heure, à côté de moi qui n'avais pas l'air

d'écouter. Il lui demandait de danser cette valse avec elle; et devinez

ce qu'elle a répondu: «Non, j'ai pris Edgard pour mon _flirt_

aujourd'hui...» Si vous aviez entendu ça... Le rougeaud va pleurer.

Regardez-moi sa mine... Et la petite gueuse s'amuse-t-elle?

s'amuse-t-elle?...»

Le manège de cette enfantine coquetterie était, en effet, si comique et

si évident, que je me mis à suivre la valse de la petite Nadine avec une

curiosité pareille à celle du général. Ses petits pieds chaussés de fins

souliers vernis tournaient gracieusement, la natte de ses longs cheveux

blonds remuait joliment sur sa taille, qu'une ceinture, mise à son

dernier cran, rendait d'une minceur invraisemblable, même pour elle.

C'était une petite fille encore, mais si grande déjà dans sa robe rouge,

avec une expression si futée de son visage rosé par le mouvement et le

plaisir, qu'on pressentait déjà en elle la mondaine qu'elle serait dans

quelques années. Sa soeur Loulia et leurs amies paraissaient lourdes

auprès d'elle, qui finit par rester la dernière. Le piano allait

toujours et le maître frappait des mains, tournait tout seul sur

lui-même, jusqu'à ce que Nadine allât se jeter, comme vaincue de

fatigue, sur une chaise tout auprès de la place qu'occupait le petit

garçon aux cheveux roux, à qui elle se mit à parler, tout en s'éventant,

avec des sourires qui montraient qu'après l'avoir blessé par la

jalousie, elle voulait le ramener et se prouver son pouvoir.

--«Est-ce complet?...» dit le général. «Là-dessus je décampe... Je dîne

encore en ville à sept heures et demie, et je dois m'habiller... Je

dîne? Façon de parler.--Venez-vous?...»

Façon de parler, en effet, car c'est encore une de ses manies de partir

de chez lui ayant pris son repas, d'après ses principes, et de siéger à

table sans toucher à un plat. Mais on l'admet ainsi, et moi, qui

l'admets et l'admire de toutes manières, je le suis hors de la salle de

danse. Nous arrivons dans l'antichambre. Il prend sa canne des mains

d'un valet de chambre et me regarde avec mépris endosser une fourrure.

Nous voici dans la rue, et il cambre son torse sous sa redingote serrée

comme une tunique sans avoir l'air de se douter que par cette fin d'un

jour froid de février, il gèle ferme. Il frappe le trottoir de son pied

qu'il a mince et joli malgré sa haute taille. Il a planté son chapeau

sur le coin de sa tête avec des allures de képi. Il porte beau. Mais il

en a le droit. Il est si brave, et puis j'aime cette crânerie de tenue

qui est bien française! Il se tait pendant un bout de chemin. Moi qui le

connais, je vois, à son froncement de paupières et à sa manière de

mordiller sa moustache gauche, qu'il a envie de me raconter une

histoire. J'attends quelque vieille anecdote de la guerre ou de la

Commune, ses sujets favoris. Je me trompais sur la nature de l'anecdote.

Je ne me trompais pas sur son désir de me servir un de ces récits qu'il

aime à me faire. Je l'écoute si bien; et, tout héros qu'il est, il a son

petit coin de vanité. Ce n'est pas à un écrivain de railler cette

vanité-là.

--«Satanée fillette!...» dit-il brusquement, «si son père s'entendait à

élever ses enfants comme à ramasser un contre... Si c'était moi

seulement, ce père... Vli! vlan!--Elle n'en mènerait pas large.» Il fit

mine de cravacher un cheval, avec sa canne. Ce n'est pas un académicien

que Garnier, et il ne ménage ni ses gestes ni ses mots. Pourtant il faut

lui rendre la justice que l'énergie de son style ne va pas jusqu'à

l'argot, et qu'il réserve le juron pour la caserne ou le champ de

bataille. Sa terrible figure avait exprimé, tandis qu'il corrigeait

imaginairement la pauvre Nadia Werekieff, une si étrange colère que pour

une fois je trouvai mon héros comique, et je le lui dis:

--«Vous êtes par trop général, mon général, et pour un innocent

enfantillage de coquetterie...»

Pastels: dix portraits de femmes · 第 10 / 14 段