bleu si doux entre leurs paupières un peu plissées, au teint demeuré
pâle et blond malgré les hâles, aux mains soignées comme celles d'une
duchesse, cet artilleur qui ne jure pas, qui ne va pas au café, qui
parle à mi-voix, qui marche la tête penchée et qui a gardé les gestes un
peu maniérés de son adolescence, traverse la vie comme les hypnotisés
traversent une chambre,--sans rien voir que sa pensée; et, contraste
exquis pour un observateur ironique, cet homme rompu à toutes les
précisions du calcul et du commandement, perçoit cette pensée sous la
forme de la rêverie vague et flottante, que le vulgaire appelle
poétique,--sans se douter que si les poètes voyaient et sentaient ainsi,
jamais ils ne pourraient écrire un vers.--Pour tout dire, Émile M*** est
né romanesque, comme il est né blond, et il l'est resté, avec tous les
ridicules, à mon goût délicieux, que ce mot comporte... C'est à lui
qu'une femme, mariée depuis six ans, a pu raconter qu'elle n'avait
jamais appartenu à son mari, et il m'a fait cette confidence, le
capitaine, les larmes aux yeux que cet être idéal lui eût conservé
intact le trésor de sa virginité! Il appartient, faut-il le dire? à la
secte des rédemptoristes, de ceux qui croient au rachat des filles par
l'amour. Pareil à ses confrères en réhabilitation, ce rachat consiste
d'ordinaire, pour lui, à entretenir seul une créature qui vivait
auparavant sur un syndicat. Il a fait pire, ou mieux, comme vous
voudrez. Il se persuada, tout jeune encore, que, la vraie manière
d'inspirer l'amour étant le dévouement, et le plus grand des dévouements
le salut complet d'une existence, on devait être aimé jusqu'à la passion
par une fille retirée d'une maison publique. A Metz, où il se trouvait à
l'école, il appliqua son système, et il m'écrivit à ce sujet une lettre
trempée de larmes, que je garde comme un prodigieux monument d'idées
fausses. C'est lui d'ailleurs qui, à dix-sept ans, avait adressé à une
femme du quartier Latin,--connue sous le nom de Lucie Poupée, à cause de
ses petits airs joliment affectés,--une épître commençant par cette
phrase: «J'aime mieux mes soeurs depuis que je t'aime, parce qu'elles
sont des femmes comme toi!...»--Et le malheureux était sincère. C'est
une des plus plaisantes mystifications de ce plaisant monde que le
comique souverain de la vie sentimentale, aussitôt que le sentiment
porte à faux, si absolue que soit sa bonne foi. J'ai fini par ne plus
rire d'Émile, en constatant qu'il est heureux. Les femmes se divisent
pour lui en deux groupes très nets: celle qu'il aime à l'heure actuelle
et qui est un ange, celles qu'il a aimées et qui sont des démons; il est
donc ravi, exalté, enivré de posséder l'ange, et tout fier d'avoir
quitté ces démons. Avec cela,--et tâchez de résoudre l'énigme insoluble
de ce caractère,--ce lunatique a des finesses et ment,--comme un de ses
anges. Ce sentimental est un affreux mauvais sujet. Je lui ai connu, à
une époque, quatre maîtresses à la fois, dont chacune le croyait
éperdument amoureux d'elle seule. Amoureux, il l'était, mais de toutes
les quatre. Il pleurait auprès de moi sur sa propre perfidie et leur
tendresse, sans soupçonner que chacune avait de son côté deux ou trois
amants, outre lui-même. Je lui jurais qu'on peut rarement tromper les
femmes, parce qu'elles ont presque toujours pris l'avance. Il ne me
croyait pas, et le piquant de l'histoire fut qu'une fois éclairé sur le
compte de ses quatre victimes, il les traita énergiquement de gueuses,
avec l'indignation la plus entière. Émile est de ceux qui endossent,
avec reconnaissance et remords, les paternités les plus outrageusement
invraisemblables. On a pu le voir, dans une ville du Nord où il était
lieutenant, à la recherche de trois nourrices à la fois, pour trois
poupons à naître et qu'il avouait être de lui. Il y a une autre ville,
sur la ligne de Cherbourg à Paris, où il s'arrête pieusement quand il va
en congé, pour porter des fleurs au tombeau d'une enfant morte à deux
ans, qu'il a pleurée de tout son coeur, et qui aurait dû s'appeler à
plus juste titre que l'héroïne de la pièce de ce nom: la fille du
régiment!... Mais quoi? Ces gens-là sont les seuls qui aient pleinement
joui de la femme, les seuls aussi qui l'aient vue dans sa vérité. Quand
une femme vous ment, c'est presque toujours pour accommoder les faits
aux besoins de son émotion momentanée. Cette émotion, elle, est vraie et
vivante, et c'est elle seule qui importe. Il est aisé de raisonner de
cette façon, pratiquer est plus difficile. Il faut être doué, comme
l'est Émile, avoir gardé le goût des boucles de cheveux portés dans des
médaillons, des petits billets parfumés, des marguerites effeuillées, de
ces riens puérils qui servent peut-être d'épreuve aux femmes, car ils
leur permettent de s'assurer si un homme attache vraiment un prix infini
aux moindres choses qui viennent d'elles, et quand cet homme est un
soldat, quand il serre la fleurette et la photographie sous un dolman
galonné,--transposez le tout, mais c'est le mythe d'Hercule aux pieds
d'Omphale, et un Hercule qui roucoule des romances, n'est-ce pas leur
rêve, à presque toutes?
* * * * *
Avec ses duperies ou ses sagesses, le capitaine Émile M*** m'a toujours
été très cher, d'abord à cause du paradoxe botté, éperonné, sanglé,
qu'il me représente, et aussi parce qu'il a de la vie un goût très
personnel, très délicat, très intense, à un moment du siècle où presque
tous les raffinés ne sont plus que des dégoûtés, autant dire des
impuissants. Je lui dois un plaisir peu commun, celui d'avoir entendu,
de sa bouche, le récit d'aventures dont j'aurais voulu qu'elles fussent
miennes, vous savez, de ces jolies et fines sensations qu'on eût aimé à
éprouver et qu'on aime à voir éprouvées devant soi. Ah! des confidences
d'un autre et qui soient selon la nuance de votre coeur, à vous, et
qui ne vous déplaisent point par quelque détail, mais c'est presque
aussi rare que de traverser soi-même des heures que l'on voudrait
revivre!... Ce plaisir unique, le capitaine Émile me l'a donné l'autre
semaine encore. Me trouvant en voyage et m'étant arrêté pour bavarder
avec lui vingt-quatre heures, dans son lieu d'exil, nous causâmes en
effet beaucoup, et il me parla longuement du dernier drame de M. Renan:
_l'Abbesse de Jouarre_. Il en avait relu la préface dans la journée, et
nous discutions sur la théorie soutenue par le célèbre philosophe:
l'approche de la mort serait-elle le plus puissant des aphrodisiaques?
Je soutenais, moi, que cette approche a tout bonnement pour effet, neuf
cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, une panique paralysante. Le
capitaine, lui, était de l'avis de l'écrivain, et il me raconta, comme
preuve à l'appui, une des impressions de sa première campagne. Nous
allions et venions, après le dîner, très tard, sur une place déserte de
province que dominait l'ombre d'une grande et vieille église.
J'entendais les éperons de mon ami sonner, son sabre cliqueter: il avait
un air de se promener dans un des jolis tableaux du peintre Detaille. A
la clarté de la lune je le regardais, me souvenant qu'il a reçu trois
balles dans le corps, sous Paris, et je l'écoutais sentimentaliser, avec
délice,--un délice que comprendront ceux qui goûtent l'adorable phrase
du prince de Ligne sur la ville turque prise d'assaut,--où l'on sentait
le mort, le brûlé et l'essence de roses...
«...Renan a raison,» me disait-il, «au moins pour les hommes de ma race,
car vous autres, les Adolphes,»--c'est sa grande injure pour les
analyseurs, les persifleurs et les jugeurs de femmes,--«oui, vous
autres, vous n'avez jamais aimé que vous-même, quand vous arrivez à vous
aimer! Et à l'heure de la mort, votre panique, c'est de l'égoïsme
encore... Mais nous, les amants, tels nous avons vécu, tels nous
mourons... Veux-tu un petit fait bien probant, comme dit ton cuistre de
maître, Henri Beyle?... Le voici,» ajouta-t-il en se frappant la
poitrine, qu'il a large et puissante comme il sied à un débauché tendre.
«Sais-tu quel a été le premier effet de la nouvelle, quand on m'a envoyé
de Metz au régiment, au lendemain de la déclaration de guerre, en août
1870? Ce fut de me jeter dans une sorte d'ivresse amoureuse que je n'ai
pas retrouvée depuis... A partir du jour où je dus faire campagne, les
choses qui touchaient à la femme revêtirent pour moi une saveur
inexprimable, un charme si profond que j'en arrivai à comprendre cette
espèce d'érotisme sublime du moyen-âge dont furent atteints les
chevaliers, malades d'amour pour des princesses qu'ils n'avaient jamais
vues, pour des mortes même dont ils ne connaissaient que le nom et ce
que la légende leur en avait raconté... Tu te moques de moi,»
ajouta-t-il en me voyant sourire, «mais ce phénomène-là, cet amour pour
la femme inconnue, pour l'invisible, pour l'absente, je l'ai ressenti
alors, sous l'influence de l'idée de la mort, et d'une manière si
complète, quoique si brève!... Vers le commencement de ce triste mois
d'août, ma batterie fut dirigée avec quelques autres sur un des corps
d'armée qui opéraient dans l'Est. On nous enjoignit de gagner à marches
forcées une petite ville d'Alsace, et pour ce, de traverser le massif
des Vosges. Le soir du jour où nous nous étions engagés parmi ces jolies
montagnes, de pente si dure avec leurs rondeurs coquettes,--nous devions
coucher dans un village qui nous apparut, du haut de notre dernière
montée, dans une gloire de lumière... Il était situé au bord d'un lac,
encaissé lui-même dans une longue vallée. Le soleil couchant colorait en
rose une moitié de ce lac, tandis que l'ombre des sapins mettait sur
l'autre moitié comme une barre de ténèbres; le petit village, avec ses
quelques maisons à toits rouges groupées autour du clocher, baignait
lui-même dans une poussière rose, et tout le lacet des ruisseaux
déployés dans les prairies vertes de la vallée se teintait du même
reflet rose qui envahissait tout le vaste ciel,--ce ciel que je pensais
n'avoir plus beaucoup de temps à regarder... J'avais, à cette époque,
l'imagination frappée. Un voyage en Allemagne m'avait donné la certitude
anticipée de nos désastres. Je croyais, en outre, aux pressentiments,
et, à cause d'un rêve où je m'étais vu blessé, je me jugeais destiné à
mourir dans la campagne... J'avais donc en moi un fond de mélancolie
mêlé à cet attendrissement singulier dont je te parlais. Quand j'aperçus
cet adorable paysage, tout rose et noir, d'eau dormante et de montagnes,
je me pris à songer que je voudrais avoir aimé là et y avoir aimé
justement la femme de ce paysage; celle dont la beauté, la façon de
sentir, les yeux et la voix s'harmoniseraient avec mon émotion de cette
minute devant ce lac, ces forêts et ce ciel... Nous descendions au grand
trot, les canons roulaient, mes hommes sacraient et chantaient, et moi
je songeais... Je songeais que j'avais vingt-deux ans, que je n'avais
jamais eu que des bonnes fortunes de brasserie et de garnison. J'allais
passer la nuit dans ce hameau... Si j'y trouvais pourtant cette femme à
laquelle je pensais, et si elle me laissait, pendant ces quelques
heures, l'aimer pour toute ma vie passée et à venir?... C'est pour avoir
eu de ces pensées-là plus souvent que de raison, au service et ailleurs,
que je ne serai jamais général...»
Il sourit à son tour, et comme nous passions devant un bureau de tabac
encore éclairé, il y entra pour prendre un cigare.
--«As-tu vu comme la petite marchande m'a regardé?» dit-il. «Voilà deux
mois qu'elle attend que je lui fasse une déclaration..., mais elle a été
à Raymond, un de mes camarades que je n'aime pas... Es-tu comme moi? Je
n'ai jamais pu prendre sa femme ou sa maîtresse à un homme qui ne
m'était pas sympathique...»
--«Si je me marie jamais,» lui dis-je, «je suis averti qu'il ne faudra
pas te recevoir...»
--«Je crois que tu auras raison,» répliqua-t-il avec ce sérieux qui
donne dans sa bouche des apparences de naïveté aux phrases les plus
corrompues.
--«En attendant,» repris-je, «continue ton histoire, qui me paraît un
chapitre additionnel de Faublas.»
--«Ah!» fit-il, «un Faublas bien platonique et dont l'autre, le vrai, se
fût singulièrement moqué... Donc, les canons roulant, les hommes sacrant
et chantant, et moi songeant, nous arrivâmes au hameau. Nous étions
nombreux. Les logements étaient rares et sales. Je me plaignais du mien
avec une acrimonie due sans doute à la petite colère que me causait le
contraste entre la nuance rose du paysage et la face hideuse de la
bourgeoise chez qui l'on m'avait installé. Je criai si fort que l'on
finit par m'offrir de me loger ailleurs, si je voulais, mais à une
demi-lieue d'ici, chez la marquise de Noirlys. Imagine-toi l'effet que
devait produire, sur un homme placé dans les dispositions d'esprit que
je t'ai dites, un nom pareil, un de ces noms auxquels on ne croit pas
quand on les rencontre dans les livres,--Claire de Noirlys?--Il est vrai
que la dame avait quitté son chalet le matin même, fuyant l'invasion
probable, me dit le brave petit bourgeois qui nous distribuait nos
gîtes dans le village... Nouvelle déception, et cependant j'acceptai,
moque-toi de moi, à cause de ce nom.
«Ce chalet où je devais passer la nuit, était situé de l'autre côté du
lac, et comme il y avait là tout un carré de marécages, la route
tournait deux ou trois fois sur elle-même, en sorte que la maison,
apparue à travers les arbres, reculait sans cesse sur le ciel devenu
maintenant d'un or si tendre, presque vert. Mais une bande à peine de
cet or pâli traînait à l'horizon, l'eau du lac était d'un gris cendré,
dans le ciel une étoile brillait déjà, et la lune s'y dessinait aussi,
une lune froide, mate, sans rayonnement. Les deux cavaliers qui
m'accompagnaient et moi-même, nous étions guidés par un paysan au visage
de bête, qui nous regardait avec un étonnement semblable à celui des
vaches qui paissaient dans la prairie. Et je me demandais, en constatant
comme cet endroit était sauvage et retiré, quelle personne pouvait s'y
plaire,--sans doute une vieille dame de province, ayant hérité cette
villa de quelque parent maniaque, et vivant là, par avarice, quatre ou
cinq mois de l'année, et le reste à Épinal ou à Nancy. On trouve dans
les coins perdus de France des femmes qui habitent des châteaux dignes
de la Belle au bois dormant, avec des noms à faire s'agenouiller Balzac;
et puis c'est une dévote occupée de son linge, de ses confitures, du
denier de Saint-Pierre et de son petit chien. Ce fut donc pour l'acquit
de ma conscience que j'interrogeai notre guide.--«Mme de Noirlys
habite ici toute l'année?» lui dis-je.--«Hé! que non,» fit-il, «elle est
de Paris...--Jeune? âgée?» repris-je...--«Une bonne pièce vingt-cinq,
vingt-six ans...» dit le sauvage.--«Jolie?...» demandai-je.--«Une
madone!» répliqua l'homme en mettant une main à son chapeau.--«Et son
mari?...» continuai-je.--«Il est mort...» dit-il.--«Elle a des
enfants?...--Hé! que non!...» répondit-il.
«Durant ce dialogue, nous étions parvenus dans l'allée de bouleaux au
bout de laquelle se dessinait nettement la maison, toute blanche dans le
crépuscule, avec deux terrasses de chaque côté, couvertes et garnies de
fleurs. La ligne d'or du ciel s'était effacée, la lune rayonnait déjà
plus vive. Je voyais l'eau du lac frissonner, sombre maintenant,
derrière les fûts blancs des arbres. Un oiseau se mit à chanter et
j'avais le coeur gros, les larmes aux yeux, comme si un chagrin réel
m'eût atteint. Une femme de ce nom, jolie, veuve, sans enfants, qui
s'était choisi cette maison pour y vivre, et elle était absente!... Ce
fut donc avec une tristesse singulière que je montai, guidé par le
maître d'hôtel que la marquise avait laissé pour ranger le chalet après
son départ, sur le balcon garni de plantes grimpantes, et j'entrai dans
le salon où ce domestique me pria d'attendre qu'on eût préparé mon dîner
et fait ma chambre.
«Ce salon, elle s'y tenait la veille encore!... C'était une pièce toute
simple, où flottait, épars, cet indéfinissable parfum qui se respire là
où vient de frissonner la robe d'une jeune femme vraiment femme. La
tonalité rouge qui dominait dans les étoffes indiquait assez que la dame
du logis était brune, brune comme son nom, comme le lys de sable sur
champ d'argent qui composait son blason, ainsi que l'attestait une
tapisserie déployée contre l'un des murs. Les meubles étaient disposés
de manière à distribuer ce salon en trois parties. Je les vois, en te
parlant, comme si j'étais encore le lieutenant imberbe qui se trouvait
là, écroulé sur une chaise à bascule, et qui regardait cette pièce avec
une curiosité nostalgique. A l'un des coins de la cheminée, un fauteuil
derrière lequel se pliait un paravent anglais, à vitres coloriées, à
tablette droite, une chaise longue, et une table chargée de pelotes de
laines et de crochets. Un livre y était posé, une _Imitation_. C'était
le coin où lire, où travailler, où prier... Dans un autre coin, une
table, derrière un autre paravent, en cristal, celui-là, et au travers
duquel, la fenêtre étant ouverte comme à présent, on voyait l'eau du lac
bleuir au delà des feuillages... Puis, dans une encoignure, un divan
garni de ses coussins, sous une plante verte,--c'était la place où
rêver;--et partout des fleurs qui mouraient dans des vases, une
profusion de menus objets, révélant un art délicat de nuancer les
moindres choses de la vie. Sur la table à écrire, une étoffe d'un bleu
passé, brochée d'un rouge mort, un porte-plume d'or, sur le manche
effilé duquel était gravé le nom de Claire, un coupe-papier d'écaille
noire avec un chiffre en roses, une mignonne pendule ciselée, des boîtes
de laque, et, sur la muraille, à côté du bureau, une suite de
photographies encadrées de velours noir bordé d'un filigrane d'argent.
Une ligne écrite au-dessous de chacune, d'une belle écriture loyale et
frêle, relatait la date d'une mort. C'était là comme le petit cimetière
intime que la jeune veuve voulait avoir toujours auprès d'elle... Je me
trouvais dans un si étrange état de cristallisation à l'égard de
l'habitante inconnue de cet asile, que je voulus voir dans cette suite
de portraits un signe de la fidélité de ses sentiments, comme un signe
de sa charité dans les laines préparées pour le travail, comme un signe
de sa mélancolie dans la place du divan noyé d'ombre, comme un signe de
sa fine intelligence dans la petite bibliothèque basse, où je découvris,
à côté de livres de dévotion, quelques romans dont je raffole:
_Dominique_, de Fromentin, ce chef-d'oeuvre,--_la Princesse de
Clèves_,--de Balzac, _le Lys dans la vallée_,--de Henri Reine, _les
Reisebilder_, et les poésies de Lamartine et celles de Vigny, et sur les
murs cinq ou six gravures d'après les tableaux de primitifs italiens, un
Pérugin, entre autres, dont je verrai toujours les beaux anges aux
cuirasses métalliques, et les yeux souffrants de la vierge, les mentons
levés des deux saintes... Sous ce Pérugin une porte s'ouvrait, que je
poussai, une bougie à la main. J'aperçus un lit sous des dentelles, je
respirai un arôme d'héliotrope à me faire défaillir le coeur, tant
j'aime ce parfum sans contours et si pénétrant. Je n'osai pas avancer...
Il me sembla qu'un fantôme était là, dont les vêtements frémissaient,
dont le souffle tremblait, dont j'allais profaner le sanctuaire.--Ah!
que je l'ai senti présent, ce fantôme!...»
Il s'arrêta un moment, comme perdu dans ce souvenir:--«Ceci,» lui dis-je
pour le piquer, «ressemble à l'épigramme faite par un de nos amis contre
mes premières nouvelles: une nomenclature de tapissier et pas
d'événements...»
--«Il n'y a pas d'événements,» reprit-il avec une voix triste, «sinon
que je passai la nuit dans un vertige que je ne peux pas te traduire
avec des mots. Je ne mangeai pas, malgré l'étape. Je ne dormis pas. Je
m'installai sur le balcon, d'où je voyais la féerie de la lune enchanter
le petit lac. Des brumes montaient de l'eau, insaisissables comme
l'image qui flottait devant moi, vagues et fuyantes comme l'ivresse dont
je me sentais comblé. Si insensé que cela puisse te paraître, j'étais
amoureux, comme un enfant, de la femme qui vivait là, et dont je sentais
l'invisible esprit errer autour de moi, épars dans les moindres replis
de cet asile où elle venait cacher, je ne savais pas quoi. Un
inconsolable regret?... Un mystérieux bonheur?... Non, je ne savais
rien d'elle, sinon que j'allais me battre et que, douze heures
auparavant, elle était là... Je respirais tout son charme comme on
respire tout un jardin de roses en passant le long d'une haie, sans voir
une seule fleur... J'étais sûr, entends-tu, j'étais sûr que je l'eusse
aimée follement si je l'avais connue, et je ne la connaîtrais jamais,
puisque la guerre m'attendait, le fracas des champs de bataille, et la
mort... Mais ne l'ai-je pas aimée, cette nuit-là, comme je n'ai aimé
aucune de mes maîtresses? Et elle n'en savait rien, hélas! et elle n'en
a jamais rien su...»
--«Mais comme tu n'as pas été tué,» lui dis-je, «pourquoi n'es-tu pas
revenu, l'année d'après, le lui apprendre?...»
--«L'année d'après,» répliqua-t-il, «je commençais de faire la cour à
Lucie, tu te souviens, celle qui m'a rendu si malheureux?... Et puis, à
quoi bon revoir une femme qui n'aurait peut-être pas ressemblé à mon
rêve?...»
* * * * *
Pour un psychologue épris de documents sur l'état d'âme de l'artillerie
française,--comme nous disons dans notre argot moderne,--le capitaine
Émile M*** est un détestable exemplaire de l'espèce. Il est copié
pourtant d'après nature. Mais qui le croira, sinon peut-être lui-même,
et quelque femme qui l'aura connu et qui se dira en souriant: «Il se
croyait bien fin?...» Puis cette femme se souviendra de l'avoir trompé,
mais si gentiment, et de le lui avoir pardonné, parce qu'après tout, il
savait aimer...
_Bâle, octobre 1886._
VI
Trois petites Filles.
_A GUSTAVE SCHLUMBERGER._
I
_SIMONE_
RÉCIT DE NOËL
Onze heures. Au dehors, une nuit glacée, avec des
passages de vent et des tourbillons de neige. A l'intérieur du petit
hôtel qu'occupe le comte d'Eyssève, tout auprès du parc Monceau, et par
cette nuit de Noël, c'est le silence des maisons que le deuil a
visitées, un deuil terrible entre les deuils. A ce nom d'Eyssève, il
n'est pas un Parisien qui ne se rappelle la fin tragique de la jeune
comtesse, morte, au printemps, d'une chute de cheval. Je ne puis, moi,
penser à elle sans me souvenir de la première représentation de la
_Princesse de Bagdad_, et sans revoir l'adorable jeune femme, sur le
devant de sa baignoire, avec ses cheveux châtains séparés en deux
simples bandeaux, son visage allongé, sa fine pâleur et ses yeux bruns,
que leur légère myopie faisait cligner un peu, quand elle ne s'aidait
pas, pour mieux regarder, d'un lorgnon d'or dont ses doigts menus
maniaient si joliment le manche ciselé. Elle a laissé trois enfants
orphelins: deux fils, dont l'aîné, Pierre, a onze ans; le cadet, Armand,
dix; et une petite fille, Simone, qui, elle, n'a pas encore huit ans.
* * * * *
C'est au second étage du petit hôtel qu'habitent les enfants. Les deux
garçons ont une chambre commune. La petite Simone, la dernière venue, a
sa chambre à elle. Et par cette nuit terrible de Noël, où les enfants
pauvres grelottent de froid dans les rues, l'enfant riche a bien froid
au coeur dans sa chambre tiède où le feu achève de mourir. Le tapis
qui court partout, les rideaux roses et verts, où s'abrite le petit lit
clairement peint, le bois de rose du chiffonnier, de la commode et du
mignon secrétaire, les coquets et fragiles objets de toilette épars sur
la table,--tout atteste la minutie du luxe dont la comtesse avait
enveloppé son enfant aimée. C'était son orgueil quand ses amies
visitaient cette chambre et s'écriaient: «Oh! ma chère! nous n'étions
pas gâtées ainsi à leur âge...» Mais que Simone se sent malheureuse dans
ce tiède asile où elle est là, toute seule, à penser! Elle pense que,
depuis la mort de sa mère, quelque chose a changé pour elle, et que
l'atmosphère d'affection où elle vivait s'est soudain glacée. Ce n'est
pas de cette mort elle-même que l'enfant souffre. A son âge, ce mot
terrible, la Mort, ne lui représente pas la réalité affreuse: la colline
du Père-Lachaise, un caveau parmi des centaines d'autres, un cercueil
dans un compartiment de ce caveau, et dans ce cercueil, une forme à
jamais immobile et qui s'en va, se décomposant heure par heure... Non,
sa mère morte, c'est, pour sa rêverie d'innocente et jeune enfant, cette
mère envolée au Ciel, dans ce lieu vague et lointain, rempli de délices
indéterminées, peuplé d'anges qui volent comme sur la gravure de son
livre de messe,--demeure heureuse où elle espère rejoindre un jour la
disparue, dont elle a conservé une si jeune, une si belle vision. Elle
ne l'a pas vue, les yeux clos, la bouche ouverte, livide, et le front
ensanglanté. Le premier soin du comte fut d'envoyer tous ses enfants
chez sa mère à Versailles. On leur a mis des vêtements de couleur noire,
et ils ont demandé pourquoi. On ne le leur a pas dit tout d'abord. Ils
n'ont compris qu'ils étaient frappés d'un malheur qu'à la pitié devinée
dans les yeux qui les regardaient. Mais le vaste parc où on les emmenait
jouer, par ces jours d'avril, était si vert, avec son peuple de statues
et l'eau dormante de ses bassins! Puis leur père est venu les rejoindre:
«Et maman?...» ont-ils demandé tous les trois. Le comte les a embrassés
en fondant en larmes. Il avait un visage si triste, si triste!... Ce que
la petite Simone se rappelle surtout, c'est qu'elle a compris dès ce
jour-là cette chose inexplicable, insensée, presque monstrueuse pour son
pauvre esprit d'enfant: que son père ne l'aimait plus comme autrefois...
Et c'est à cause de cela que, par cette nuit de Noël, elle demeure
éveillée, au lieu de dormir du paisible sommeil qui, dans la chambre à
côté, ferme les yeux insouciants de ses frères.